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Recensions

Identité nationale et multiculturalisme. Deux notions antagonistes ?, de Sabine Choquet, Paris, Classiques Garnier, 2015, 455 p.

  • François Rocher

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Couverture de Démocratiser la sélection des candidats dans les partis politiques : un effet de trompe-l’oeil ?, Volume 36, numéro 2, 2017, p. 3-180, Politique et Sociétés

Corps de l’article

Le multiculturalisme a mauvaise presse dans plusieurs pays européens et les critiques formulées à son endroit ne manquent pas au Québec et au Canada. Identité nationale et multiculturalisme permet de jeter un éclairage nuancé sur ce débat. Il aborde le lien entre l’identité nationale et le multiculturalisme, ce dernier étant perçu par plusieurs comme un vecteur alimentant une crise identitaire qui traverserait bon nombre de démocraties avancées. Sabine Choquet soutient que cette crise est plutôt celle des représentations de l’identité nationale et non le résultat de la diversité culturelle présente au sein des communautés politiques nationales. L’argument qui guide l’analyse est que les identités collectives nationales ou communautaires sont par définition le fruit d’un processus d’imposition et de normalisation de l’individu par le collectif. Elle entend démontrer que le lien identité/multiculturalisme est problématique, notamment parce que les penseurs de l’identité nationale ont surtout appréhendé l’identité de la nation sur le même mode que celui des individus, pour en saisir les éléments de permanence et d’unité. Ce modèle organique met de l’avant une production figée des identités et des pratiques auxquelles elles donnent lieu, nourrissant ainsi un sentiment d’exclusion de la part des minorités qui ne s’y reconnaissent pas.

La première partie du livre propose un parcours philosophique visant à clarifier le concept d’identité. La deuxième se penche sur les enjeux de la reconnaissance en France, au Canada et au Québec. Comme le souligne l’auteure, il s’agit moins de comparer ces cas que de présenter les contextes qui ont résulté en des formes de gestion différentes de la diversité s’expliquant en grande partie par les particularités de l’histoire des constructions identitaires nationales. Ce choix méthodologique qui favorise le parallélisme plutôt que la comparaison s’inscrit « dans une perspective critique à l’égard de certaines productions contemporaines en philosophie politique qui privilégient l’argumentation partisane au détriment d’une analyse de fond des contextes dans lesquels ont été forgées ces représentations » (p. 19). Ce choix est judicieux et on ne peut que le saluer et souhaiter qu’il soit repris plus souvent par les intellectuels thuriféraires du multiculturalisme canadien ou de l’interculturalisme québécois, tout comme par leurs opposants qui s’inscrivent la plupart du temps dans une croisade idéologique contre tout mouvement cherchant à prendre en compte l’aménagement sociopolitique de la diversité dans des sociétés plurielles.

L’ouvrage débute par une riche réflexion portant sur le thème de l’identité. Choquet discute à la fois des philosophes de l’Antiquité (Plutarque, Aristote, etc.), de l’ère des Lumières (Leibniz, Descartes), de l’idéalisme allemand (Hegel, Kant, Fichte, Herder) et de ceux qui sont le plus souvent évoqués par les contemporains (notamment Taylor, Ricoeur, Foucault). Ce tour d’horizon lui permet de dégager les « trois strates » de l’identité. La première renvoie à la cohabitation politique d’un ensemble de citoyens sur un même territoire. La seconde est celle de la solidarité qui s’y développe et qui engendre une conscience de soi du peuple qui se pense comme une nation. La troisième strate est celle de l’identification subjective des citoyens à leur collectivité nationale et à la production d’un ensemble de représentations mêlant mythes et croyances. Les enjeux sur lesquels le reste du livre se penche sont ceux de la flexibilité des représentations qui se côtoient au sein d’un même espace national, du degré d’ouverture ou de fermeture à l’endroit des différences culturelles et religieuses, des conditions fixées à l’intégration (ou l’assimilation) pour renforcer les solidarités, des politiques publiques de reconnaissance (ou non) de cette diversité et son encadrement juridique. En somme, comme l’auteure le souligne, « faire abstraction des différences ou les reconnaître pour mieux les intégrer, telle est la question que pose le multiculturalisme aux nations modernes » (p. 104).

La suite du livre est une démonstration rigoureuse et minutieuse des ancrages historiques et contextuels des modes d’appréhension de la diversité en France, au Canada et au Québec. Cette démonstration repose sur les mécanismes de constitution des États retenus dans le cadre de cette étude. L’auteure explique avec beaucoup d’intelligence et de finesse pourquoi la France républicaine, compte tenu des conditions ayant mené à sa création, se montre volontairement sourde à l’égard de toute forme de reconnaissance des différences, alors que le Canada (et sous une autre forme le Québec) s’est montré beaucoup plus ouvert à cette démarche au cours des quarante dernières années. Pour la France, la persistance de la pensée nationaliste héritée de la Révolution a cherché à faire coïncider nation et culture. Pour le Canada, la reconnaissance de la richesse associée à la diversité participe à un idéal particulier d’égalité des individus, idéal qui s’inscrit dans une dynamique politique marquée par des projets de construction nationaux contradictoires opposant le Canada et le Québec. Cette approche, qui met l’accent sur l’identification des citoyens atomisés à leur culture d’origine, a pour conséquence indirecte de « reléguer au second plan l’identification à la nation » (p. 419), ce qui n’est pas sans soulever certaines tensions au Québec. Choquet rappelle que ces deux paradigmes, républicain d’une part et libéral de l’autre, reposent sur le mythe de la neutralité de l’État à l’endroit des cultures et que les deux tendent à perpétuer la culture de la majorité. En France, la volonté d’imposer une homogénéité à l’échelle du territoire est à la source d’une « crispation » des minorités qui se sentent exclues de la représentation dominante de la nation et qui renvoie les préférences identitaires dans la sphère privée, et d’une crispation de la majorité (ce qualificatif n’est pas celui de l’auteure) qui cherche à défendre les traits culturels nationaux considérés comme partie intégrante de l’identité française. Le Canada tombe dans les mêmes travers puisqu’il tend à figer l’identité nationale par la permanence accordée à l’appartenance à la culture d’origine. Nous ajouterions qu’il le fait aussi en occultant le processus d’acculturation et d’adaptation à l’oeuvre entre les représentations majoritaires dominantes et celles des cultures minoritaires.

Au final, on ne saurait trop recommander la lecture de cet ouvrage remarquable. Les théoriciens de la diversité y trouveront une réflexion philosophique qui met en perspective les Anciens et les Modernes. Les sociologues et les politologues qui se sont penchés sur cet enjeu y trouveront une synthèse des politiques publiques mises en place aussi bien en France qu’au Canada et au Québec. En ce qui concerne ce dernier point, selon nous l’auteure aurait dû insister davantage sur le fait que la prise en compte de la diversité, au Québec, ne peut faire abstraction des contraintes imposées par l’encadrement juridique canadien, la promotion du patrimoine multiculturel ayant été inscrite dans la Constitution. Le Québec, quoi qu’il en dise, ne peut se dégager ou faire fi de la logique canadienne. Bien que l’approche comparative n’ait pas été privilégiée, tous sauront tirer les leçons qui s’imposent des trajectoires particulières qui ont été adoptées. Identité nationale et multiculturalisme montre les limites pour quiconque voudrait faire des expériences française, canadienne ou québécoise des modèles à suivre. Sabine Choquet y rappelle que l’analyse politique ne peut faire l’économie d’une prise en compte des contextes, des rapports de force, des processus ayant mené à privilégier des représentations identitaires qui ne sauraient être bêtement importées pour satisfaire aux enjeux conjoncturels. Finalement, cet ouvrage rappelle que faire appel au diagnostic de crise identitaire pour rendre compte des tensions politiques que l’on retrouve ici et ailleurs repose sur une méconnaissance des significations auxquelles renvoie le terme identité, terme qui, lorsqu’appliqué à l’étude des nations, recouvre des intentions idéologiques sur lesquelles il faut lever le voile.