Recensions

La Russie, entre peurs et défis, de Jean Radvanyi et Marlène Laruelle, Paris, Armand Colin, 2016, 240 p.[Notice]

  • Erik Burgos

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Il est devenu courant pour les commentateurs occidentaux de se référer à la métaphore classique de l’homme malade pour renvoyer à l’actualité tumultueuse de la Russie. Selon cet axe de réflexion, le plus grand pays du monde serait résolument en proie à la pire crise de son histoire récente, un mal pathologique et irrémédiable que son controversé président Vladimir Poutine aurait largement contribué à amplifier. Cette crise a suscité une abondante littérature cherchant à diagnostiquer ses causes et à en prescrire les remèdes. La Russie, entre peurs et défis, constitue une contribution particulièrement éclairante à cette discussion. Respectivement professeurs à l’Institut national des langues orientales (Paris) et à l’Université George Washington (Washington, DC), Jean Radvanyi et Marlène Laruelle identifient d’emblée « la peur » comme principal ressort de l’instabilité chronique que connaît ces dernières années la Russie (p. 5). Selon eux, cette crainte généralisée serait imputable aux multiples risques et défis qui interpellent la société russe dans son ensemble. Ainsi, du déclin démographique à la menace du terrorisme islamique, en passant par l’avancée des Américains sur les marches de l’ancien espace soviétique ou encore l’incertitude quant au rebattu « péril jaune », les Russes entretiendraient « une relation paranoïaque au monde qui les entoure » (p. 7) de nature à réveiller le vieux complexe obsidional et à conforter le gouvernement dans la voie de la fuite en avant, vers un nouvel isolement. Cette posture anxiogène, qui touche tant ses élites que sa population, se décline en sept volets que les deux auteurs décortiquent brillamment en autant de chapitres thématiques consacrés tour à tour aux dimensions spatiales, identitaires, sociales, politiques, économiques, continentales et enfin internationales. Ce faisant, ils dressent un profil tout en subtilité, lequel a l’avantage de questionner certaines perceptions occidentales sur la Russie sans jamais tomber dans l’écueil du panégyrique. La hantise des questions spatiales fait l’objet du premier chapitre. La principale crainte en la matière concerne l’intégrité du territoire fédéral dont les délimitations demeurent contestées de toutes parts : sur ses marges occidentales, l’Estonie, la Lettonie, la Finlande, et plus récemment l’Ukraine, ont tenté de réclamer ou continuent de le faire certaines zones estimées annexées de force. Sur son flanc sud, l’Azerbaïdjan n’a pas encore adopté de résolution définitive sur la gestion des eaux frontalières et la Géorgie conteste toujours l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. Quant à son versant extrême-oriental, il apparaît menacé à terme par l’espace vital chinois dont le développement et l’expansion risquent de se faire au détriment de certaines régions sibériennes. Les chapitres suivants abordent les vives inquiétudes démographiques, identitaires et sociales qui agitent les dirigeants. Parmi les plus sensibles, le profilage du déclin démographique le dispute à la montée inquiétante de la xénophobie. Pour l’élite, la situation démographique menace à la fois « la survie même de la nation et la souveraineté de l’État » (p. 40). En dépit de statistiques encourageantes enregistrées depuis quelques années, les effets conjugués de la surmortalité masculine, du faible ratio de jeunes et de la « fuite des cerveaux » présagent de sombres perspectives pour la Russie. Les auteurs concèdent néanmoins que la récente naturalisation des migrants économiques par les autorités administratives est venue provisoirement pondérer ces appréhensions démographiques. Elle s’est cependant accompagnée de ce qu’ils dénomment une « migrantophobie » (p. 49), qui n’est pas étrangère à l’émergence d’une mouvance nationaliste n’hésitant pas à éclabousser le Kremlin de ses critiques acerbes sur l’immigration. Les deux auteurs discutent des défis politico-économiques qui incombent au régime poutinien dans ...