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Recensions

Christophe Colomb découvre enfin l’Asie : intégration économique, chaînes de valeur et recomposition transpacifique, sous la dir. de Mathieu Arès et Éric Boulanger, Montréal, QC, Athéna Éditions, coll. « Économie politique internationale », 2016, 231 p.

  • Catherine Viens

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Couverture de Volume 37, numéro 3, 2018, p. 3-185, Politique et Sociétés

Corps de l’article

On retrouve au coeur de l’ouvrage Christophe Colomb découvre enfin l’Asie : Intégration économique, chaînes de valeur et recomposition transpacifique, dirigé par Mathieu Arès et Éric Boulanger, l’idée que l’on est passé d’un commerce des biens à un commerce des fonctions entre l’Asie et les Amériques. Pour les auteurs, les firmes en sont le principal vecteur et les États doivent par conséquent jongler entre leurs objectifs politiques et les intérêts économiques de ces « nouveaux » acteurs (p. 9). Alors que la littérature est abondante pour témoigner des opportunités et des défis qu’implique cette relation économique entre l’Asie et les Amériques, peu d’auteurs s’attardent à identifier les différentes stratégies nationales des États au sein de ce « nouveau » commerce – c’est à cet égard que l’ouvrage offre une contribution importante (p. 10). Pour ce faire, les auteurs ont choisi d’adopter une approche d’économie politique afin de présenter une vision dynamique de cette nouvelle relation à un moment où les États doivent savoir se positionner stratégiquement au sein de la nouvelle division du travail qu’a apportée la mondialisation (p. 11).

Divisé en trois parties distinctes et onze chapitres, l’ouvrage vise à : présenter d’abord le positionnement stratégique des Amériques vers l’Asie ; comprendre ensuite la présence asiatique en Amérique ; illustrer finalement la complexité de leurs relations par la compétitivité et les chaînes de valeur mondiales (CVM). Respectivement codirecteur de l’Observatoire des Amériques et de l’Observatoire de l’Asie de l’Est, Arès et Boulanger forment le parfait duo pour diriger cet ouvrage collectif auquel participent seize auteurs issus des sciences politiques et économiques et du domaine des relations internationales. Les recherches du politologue Mathieu Arès portent effectivement sur l’économie politique internationale ainsi que sur le régionalisme et les politiques commerciales dans les Amériques. Éric Boulanger, aussi politologue, s’intéresse quant à lui au régionalisme asiatique et plus récemment à la politique commerciale du Japon.

Tel que mentionné, la contribution qu’apporte cet ouvrage collectif à l’avancement des connaissances concerne dans un premier temps l’identification du positionnement national des États dans ce nouveau modèle de commerce. Pour comprendre d’abord le positionnement national des Amériques envers l’Asie, le chapitre de Christian Deblock et David Dagenais s’inscrit dans la littérature portant sur le régionalisme d’interconnexion. S’intéressant à l’accord de partenariat transpacifique (PTP), ces auteurs apportent une contribution importante lorsqu’ils y voient l’émergence d’accords régionaux de « troisième génération », qui, contrairement au modèle de l’accord de libre-échange nord-américain (ALENA), visent à connecter les économies éloignées plutôt qu’à les intégrer (p. 31). En s’attardant aux déséquilibres qui marquent les relations sino-brésiliennes, Any Freitas soulève quant à elle l’approche « pragmatique responsable » du Brésil envers une Chine qui le perçoit comme un « pays ressource » et qui met de l’avant une « multipolarité à la chinoise » qui s’avère peu inclusive pour les économies émergentes (p. 52). Patrick Leblond et Joseph H. Chung soulèvent finalement l’absence d’une stratégie économique à long terme du Canada envers l’Asie (p. 93).

En ce qui a trait ensuite aux stratégies de l’Asie envers l’Amérique, Lin Ting-sheng et Florian Gauthier utilisent d’abord le cadre analytique de « culture stratégique » pour expliquer la géopolitique de la Chine en Amérique latine (p. 107). Ces auteurs défendent l’idée que les actions de la Chine à l’égard de cette région du monde s’inscrivent dans une logique de « défense active » dans le sens où elles sont motivées par les activités des États-Unis en Asie de l’Est (p. 120). Plus précisément, la stratégie nationale chinoise à l’égard des Amériques s’inscrit dans les bases idéationnelles de « coexistence pacifique » de la politique étrangère chinoise, se caractérise par la mise en place de relations bilatérales de coopération et de coordination et par la prise d’initiatives au sein d’organes multilatéraux régionaux (p. 114). De son côté, Françoise Nicolas remet en cause l’appellation d’atelier du monde qui attribue à la Chine une situation de forte dépendance et même de vulnérabilité face aux marchés extérieurs (p. 121). Elle évoque à cet égard que la Chine est actuellement en quête d’un rôle différent dans les chaînes de valeur et que, pour ce faire, elle opte pour de nouvelles stratégies d’investissements dans les pays émergents et en développement qu’elle perçoit « nouvellement » comme des marchés potentiels plutôt que de simples fournisseurs de matières premières (p. 135). Éric Boulanger décrit la stratégie nationale du Japon comme constituant un contrepoids au géant chinois en Amérique latine (p. 164). Par l’entremise de son positionnement au sein du PTP, le Japon utilise la règle de droit et met l’accent sur l’importance d’initiatives conjointes respectueuses du droit international pour offrir un discours contraire à celui du géant chinois (p. 166).

Dans un deuxième temps, la dernière partie de l’ouvrage se concentre sur ce que les auteurs de cette section appellent le « nouveau compétitivisme » (p. 11) ainsi qu’aux chaînes de valeur mondiales. D’un côté, Éric Mottet et Bruno Jetin abordent l’Asie du Sud-Est comme étant complexe, car hétéroclite et source de rivalités géopolitiques. Même si elle est bien intégrée à la mondialisation par l’entremise des CVM, on y retrouve un régionalisme dynamique mené par un leadership chinois (p. 186). Dans cette même lignée, Mathieu Arès, Michèle Rioux et Ping Huang, en s’intéressant aux CVM des technologies de l’information et précisément de la chaîne Apple dans le contexte des liens transpacifiques de l’ALENA, soulignent de façon importante la position changeante de plusieurs économies asiatiques qui complexifie grandement l’insertion de pays comme le Mexique et le Canada (p. 245). D’un autre côté, Edison Rodigues Barreto Jr présente la compétitivité qui caractérise les relations Amériques/Asie en analysant le cas Chine/Brésil. Il en ressort que la complémentarité entre l’économie brésilienne et chinoise, qui est d’ailleurs peu avantageuse pour la première, affaiblit leur volonté respective pour la coopération (p. 224). Plus encore, Nicolas Foucras illustre la compétitivité qui est présente au sein de cette dynamique en présentant le choc qui s’effectue entre les modèles d’insertion dans l’économie globale de la Chine et du Mexique. En comparant ces deux modèles, Foucras offre une contribution critique de l’emprise de la Chine sur le Mexique. Malgré les bénéfices que pourraient apporter les relations commerciales entre les deux pays, celles-ci ne risquent pas de contrer les externalités négatives du modèle de développement mexicain (p. 195). Au contraire, elles pourraient même favoriser le maintien de schémas économiques en marge de l’État. Arès, Rioux et Huang illustrent finalement la compétitivité qui existe entre les deux régions à l’aide de l’impact qu’a la concurrence chinoise dans les CVM des technologies de l’information sur la dynamique intégrative nord-américaine (p. 230).

En ce qui a trait à la contribution principale de l’ouvrage, c’est l’approche d’économie politique qu’utilisent les auteurs qui est en soi originale. En s’intéressant au positionnement stratégique des États, ils vont au-delà d’une analyse qui aborderait seulement l’aspect économique et qui ferait en sorte que l’on perçoive le régionalisme comme une force unilatérale qui traverserait les frontières politiques et qui influencerait directement les stratégies nationales des États. En fait, c’est qu’au-delà de l’idée qui sous-tend ce « nouveau » commerce, soit de rendre interopérables des systèmes économiques réglementaires entre plusieurs pays, les auteurs posent l’importance des facteurs politiques dans ce régionalisme d’interconnexion. Au final, cette approche permet de ne pas sous-estimer l’importance des aspects géopolitiques, du nationalisme économique, de la réalité internationale ainsi que de la dynamique politique assez particulière qui guident les relations politiques et économiques en Asie. Plus encore, cette approche permet de mettre en lumière l’influence que peuvent avoir les particularités d’une Asie orientale qui a historiquement été marquée par le développementalisme et le culturalisme sur les dynamiques économiques mondiales. En fait – et surtout –, certains des auteurs se démarquent par l’importance qu’ils accordent à l’impact de la divergence culturelle de cette région du monde dans la sphère internationale des affaires. Notons par exemple l’importance qu’accorde Boulanger à la vision nipponne d’équilibre post-occidental favorable à une représentation régionale et culturelle de la puissance qui, partagée par les pays latino-américains, influence leur volonté de se positionner sur la scène internationale. Notons ensuite Chung, qui soulève l’impact et l’importance du collectivisme de la Corée du Sud dans ses rapports socioéconomiques et politiques (p. 98).

Loin de vouloir remettre en question l’apport de cet ouvrage à la littérature, on dénote tout de même certaines lacunes au niveau de sa forme. Même si les trois parties de l’ouvrage semblent effectivement avoir pour but de structurer le livre de façon assez claire, il n’en demeure pas moins qu’il s’avère difficile de bien distinguer les contributions apportées par chaque chapitre à une idée commune. En fait, cette lacune aurait pu être comblée si l’ouvrage s’était terminé par une conclusion où il aurait été possible de voir émerger certains éléments consensuels entre les auteurs quant à l’importance, notamment, de prendre en considération les stratégies politiques nationales des États au sein de ce « nouveau » commerce des fonctions pour mieux en déceler les avenues, les défis et les limites associés à cette nouvelle dynamique. Cela dit, Christophe Colomb découvre enfin l’Asie dirigé par Mathieu Arès et Éric Boulanger offre assurément une perspective différente et le lecteur intéressé à l’interdisciplinarité pourrait être ravi de constater l’existence d’un ouvrage qui éclaircit le positionnement stratégique des États au sein de la nouvelle division internationale du travail.