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Je dirais que je suis un peu méfiante [des Gilets jaunes] dans le sens où… on sent bien qu’il y a des fachos là-dedans ! Ça, je m’en suis aperçue. Leur manière de parler… mettre en avant la France… [elle hésite] de parler des « bougnoules[1] », enfin voilà quoi. On se méfie. Mais dans un premier temps, on est obligé de se mêler aux Gilets jaunes, parce que c’est un support, et puis ce mouvement il est bien venu des gens. Parce qu’après j’ai regardé la télé, je passe parfois des heures là-dessus [sur les réseaux sociaux]. J’ai vu que certains des fondateurs [des Gilets jaunes] disent qu’il faudrait arrêter le mouvement, bon, bah là je me méfie aussi ! Nous, comme beaucoup, nous ne sommes pas satisfaits de ce qu’a proposé le gouvernement [le moratoire sur les taxes]. Un moratoire de six mois… mais le problème, c’est la conclusion générale ! Alors, moi, je pense qu’il faudrait qu’ils dégagent ! Voilà ! Que Macron, toute l’équipe [du gouvernement] dégage !

Cet entretien se déroule en décembre 2018 avec Martine en présence de son compagnon et ami Didier, tous deux retraités, vivant en milieu rural dans l’est de la France, elle au sein du parc social d’un bourg rural de 3000 habitants, renommé Montmagnanche, lui à quelques kilomètres de là, dans un petit village de 500 habitants qu’on appellera Ossare, où il est propriétaire[2]. Alors que le mouvement des Gilets jaunes a débuté depuis plusieurs semaines, Martine et Didier m’invitent à rejoindre le blocage d’un rond-point à la suite d’un long entretien. Bousculée par l’actualité, je m’y rendrai, avec et sans eux. À ses débuts, le mouvement des Gilets jaunes étonne les acteurs du champ politico-médiatique par ses revendications (le prix de l’essence et les enjeux autour de l’utilisation de la voiture), sa configuration socio-spatiale (des classes populaires de milieu rural et péri-urbain), autant d’hommes que de femmes, ses modes d’action éloignés du répertoire syndical (blocage des ronds-points, barrage filtrant). Cette mobilisation est d’abord considérée comme « poujadiste[3] » par les intellectuels de droite comme de gauche (Noiriel 2019) et mise à distance par les organisations syndicales dans un premier temps, alors qu’elle bénéficie d’un soutien significatif de la population autour des zones de blocage. Loin d’être marginale, elle aurait concerné trois millions de personnes, soit 7 % du corps électoral (Dormagen et Pion 2021) hors des grandes agglomérations urbaines, avec pour effet de donner l’impression dans ces espaces que « tout le monde est Gilet jaune ».

La grande hétérogénéité politique des Gilets jaunes invite à penser les possibilités de convergences des classes populaires dans une mobilisation où les réseaux d’interconnaissance ont joué à plein dans le blocage des ronds-points. Cet article s’intéresse plus spécifiquement aux liens qu’entretiennent des classes populaires de gauche avec des Gilets jaunes perçus comme proches de l’extrême droite. En se situant du point de vue d’un couple, il accorde une attention aux dynamiques de genre en montrant de quelle manière des socialisations sexuées peuvent participer à créer une culture de gauche en milieu rural, et être réactivée au sein d’un mouvement local d’ampleur nationale.

Malgré les difficultés méthodologiques à reconstituer les préférences politiques des Gilets jaunes (Bendali et Rubert 2020), les enquêtes par questionnaires montrent que ces derniers, lorsqu’ils déclarent voter, accordent leur préférence soit à l’extrême droite, soit à la gauche de la gauche, envers les partis politiques du Front national[4] et de La France insoumise (Collectif d’enquête sur les Gilets jaunes 2019). Depuis les années 1970, les reconfigurations de l’encadrement politique des classes populaires à gauche, à travers l’affaiblissement du Parti communiste et socialiste en France ou encore des organisations syndicales (Sawicki 1994 ; Mischi 2014 ; 2016), expliquent, en partie, l’éclatement des votes populaires, tout comme la montée de l’abstention. Parmi les Gilets jaunes salariés, les enquêtes nationales montrent une forte présence de militants engagés à gauche, avec un taux de syndiqués de 20 % contre une moyenne nationale de 9 %. Ces mêmes études font état d’une surreprésentation de la Confédération générale du travail (CGT)[5] et d’anciens délégués syndicaux retraités (Blavier 2021, 90), ce qui invite à penser les effets des trajectoires militantes en dehors des structures les plus centralisées et des grandes villes (Mischi et Renahy 2008). Les représentations d’un monde rural homogène en France et outre-Atlantique, comme l’ont souligné les commentateurs d’un « vote Trump » aux États-Unis, supposent une droitisation univoque des classes populaires. L’ouvrage Worlds Apart (Duncan 2014) laisse pourtant entrevoir une variété de situations politiques en fonction des territoires et des relations qu’entretiennent les classes sociales entre elles. Dans l’hexagone, les thèses défendues par Christophe Guilly (2010), consultant et essayiste, ont largement participé à accréditer l’idée d’une fracture territoriale entre deux France, l’une gagnante de la mondialisation, urbaine et ouverte sur le monde, l’autre rurale, encline au conservatisme alors même que la littérature en sociologie des mondes ruraux a démontré la diversité des campagnes contemporaines et de leurs configurations politiques (Rivière et Girard 2013). Les votes marqués à droite des acteurs du pôle économique, dont seraient plus proches les classes populaires rurales, ne doivent pas faire oublier l’ancrage à l’extrême droite des cadres et des professions intellectuelles des centres-villes (Bouron et Drouard 2014), ni le fait que les classes populaires ne sont pas exemptes de capital culturel (Serre 2012). L’approche biographique permet de saisir les ressources dont disposent les individus (Bruneau 2017, 211‐225) et in fine de poser la question des alliances politiques possibles entre classes populaires, dont la diversité électorale a pu être soulignée (Peugny 2015). Aussi, l’apport de cet article est de questionner les associations parfois mécanistes entre classes populaires, orientations politiques et territoires.

La notion de classes populaires semble heuristique à plusieurs titres : elle permet de souligner la diversité interne aux mondes ouvriers et employés sans renoncer à appréhender la classe comme façonnant des identités, à bien des égards, communes (Renahy et al. 2015 ; Bernard, Masclet et Schwartz 2019). Cette culture commune a pu se transformer en atout militant durant la mobilisation où les sociabilités hétérogènes ont permis de redessiner les contours d’un « nous populaire ». Alors qu’une série de travaux a montré comment le développement d’une conscience sociale triangulaire alimentait les distances socio-symboliques vis-à-vis de « ceux d’en haut », chefs et dirigeants, mais aussi « ceux d’en bas », à savoir les catégories populaires d’ascendances immigrées (Schwartz 2019 ; Siblot et Lechien 2019), les clivages raciaux ont pu être un temps suspendus sur les ronds-points (Pelletier 2019). Le mouvement s’est également unifié autour d’une opposition commune à l’État et aux élites politiques (Bedock et al. 2020). Ces reconfigurations d’identités populaires ont cependant été peu interrogées au prisme du genre. Les quelques études sur les femmes Gilets jaunes se sont attachées à expliquer les raisons de leur présence et non pas leurs effets. Les revendications autour du pouvoir d’achat font écho à la situation dégradée des femmes sur le marché du travail (faible salaire et retraite, contrats précaires…) et leur situation monoparentale (Dagnaud 2019 ; Fillieule 2019-2020). On pourrait également évoquer des contraintes genrées liées à l’utilisation de la voiture en milieu rural : ce sont elles qui font les navettes pour leurs enfants, les amènent aux clubs sportifs et chez leurs amis (Amsellem-Mainguy 2021, 167-181). Lorsqu’elles travaillent dans le secteur public, elles effectuent de longs trajets quand l’utilisation de la voiture n’est pas inhérente à leur métier, où les frais d’essence ne sont pas toujours intégralement remboursés comme pour les aides à domicile (avril 2014). À cela s’ajoute un travail d’entretien des relations familiales majoritairement à charge des femmes (Agnoux 2022 ; Orange et Renard 2022), ce qui invite à penser comment les « relations de sociabilité populaires enchevêtrées » façonnent un sentiment d’appartenance, « nous les petits contre les puissants » (Bantigny et Hayat 2019), en fonction des sociabilités féminines, encore trop peu souvent abordées sous l’angle politique.

Si ce couple de gauche dit devoir faire « avec ceux qui votent FN » lors de cette mobilisation, la centralité qu’a prise le parti de Marine Le Pen au sein du champ politique ne doit pas faire l’objet de surinterprétation. Au sein des campagnes étudiées, les scores du parti frontiste sont systématiquement supérieurs au reste de la France métropolitaine, autour de 30 % contre 22,3 % au premier tour de l’élection présidentielle de 2017. Le département de Haute-Saône, limitrophe au Territoire de Belfort où s’est déroulée une partie de l’enquête, est présenté dans la presse nationale (Renard 2017) et locale (Courageot 2017) comme « l’un des territoires ruraux où on a le plus voté FN ». Pourtant, le conseil départemental[6] est dirigé par une majorité de gauche depuis 2001. Loin d’une homogénéisation en faveur du FN, qui reste partiellement institutionnalisé au niveau local (Letourneur 2020), on note une diversité politique et sociale sur ce territoire. Les travaux en science politique qui s’inscrivent dans une perspective écologique du vote (Braconnier 2010, 177) permettent d’appréhender la complexité des choix politiques. Ils donnent à voir l’insertion des individus dans un environnement social localisé (Huckfeldt et Sprague 1993). Ces recherches insistent sur les dispositifs informels de mobilisation pour désigner l’importance de la socialisation primaire et d’autres intermédiations ordinaires, peu spécialisées du champ politique (SPEL 2016 ; Barrault-Stella et Lehingue 2020). En passant par l’étude biographique d’un couple, il s’agit de montrer les effets d’entraînement politique des femmes vis-à-vis de leur conjoint (Marchand-Lagier 2015) sans omettre les inégalités entre les sexes qui persistent en la matière (Achin et Lévêque 2018).

L’enquête de terrain s’est déroulée d’octobre 2016 à janvier 2018, en lien avec un travail de thèse, « Les invisibles. Enquête localisée sur le rapport au politique des femmes des classes populaires » (Durand 2021). Aux entretiens réalisés auprès de 31 personnes d’un même réseau d’interconnaissance, dont le couple de Martine et Didier, s’ajoutent des observations participantes lors d’événements familiaux, des discussions politiques entre amis devant la télévision au moment de l’élection présidentielle de 2017 et le blocage d’un rond-point en décembre 2018, avec trois phases d’observation. Ces derniers matériaux récoltés constituent le socle de l’article, même s’ils s’inscrivent dans une compréhension plus vaste de l’espace local, le couple d’enquêtés ayant par ailleurs été rencontré en amont de la mobilisation des Gilets jaunes.

Il apparaît dans un premier temps indispensable de donner quelques éléments de contextualisation, afin de caractériser le territoire où se déroule ce mouvement social. Les inégalités socio-spatiales entre les bourgs et la ville ont pour effet d’accroître les clivages de classe, au sein d’espaces particulièrement populaires et féminins. Dans un deuxième temps, revenir sur les trajectoires biographiques de Martine et de Didier permet de comprendre des affinités politiques « à gauche en milieu rural », et comment ces derniers parviennent à remobiliser un capital militant (Matonti et Poupeau 2004, 8) et des sociabilités féminines proches des milieux catholiques. Enfin, je montrerai que le compromis entre différentes catégories sociales au sein des Gilets jaunes est rendu possible grâce à des références populaires et genrées communes, tout comme une opposition partagée à l’encontre de « ceux du gouvernement », en particulier à Emmanuel Macron.

Un mouvement au coeur des petites et moyennes villes, où s’accentuent les clivages de classes

L’ancrage local de la mobilisation des Gilets jaunes invite à nuancer le constat d’une démobilisation des habitants des mondes ruraux et à considérer le contexte spatial comme vecteur d’identification collective et d’enjeux de luttes entre groupes sociaux (Hmed 2020). Sur des territoires géographiquement proches, les disparités entre la ville moyenne de Belfort et les bourgs alentour, à l’image de Montmagnanche, accentuent des clivages de classes dans un contexte de désindustrialisation. L’investissement des habitants des petites villes au sein des Gilets jaunes tend à complexifier la vision binaire du territoire, réduite à une opposition entre grandes agglomérations et « déserts français » (Delpirou 2019). Elle explique aussi la participation des femmes Gilets jaunes résidentes des bourgs qui demeurent les espaces les plus populaires des campagnes (Mischi, Renahy et Diallo 2016).

L’histoire industrielle de Belfort s’apparente à celle des « villes moyennes en déclin du Nord-Est de la France », pour reprendre la classification d’Élie Guéraut. Selon ce dernier, ces villes moyennes, comptant entre 20 000 et 100 000 habitants, possèdent une histoire industrielle commune, un étalement urbain, mais aussi « un éloignement des grandes agglomérations, [une] présence importante (et déclinante) de la Fonction Publique Territoriale, [une] sous-représentation des cadres et professions intellectuelles supérieures, [une] croissance démographique des classes populaires, [un] développement du chômage » (Guéraut 2018, 13). Plusieurs critères peuvent rapprocher Belfort de cette classification : une perte continue de population, proche des 45 000 habitants, un taux de pauvreté bien supérieur à la moyenne nationale (24,6 % contre 13,9 %), un ancien maillage industriel dont les ramifications s’étendaient en dehors de la ville. Ainsi, en 1968, le taux d’activité des femmes est supérieur à Montmagnanche par rapport à Belfort du fait de la présence de petites usines. Avec leur fermeture et l’augmentation du chômage, le Territoire[7] apparaît pour beaucoup « en déclin », avec de fortes disparités spatiales, renforcées en fonction du genre (voir tableau 1).

Tableau 1

Taux de chômage (au sens du recensement) des 15-64 ans selon le sexe au sein du bourg, de la ville et du département

Taux de chômage (au sens du recensement) des 15-64 ans selon le sexe au sein du bourg, de la ville et du département
Source : auteure à partir des données INSEE RP2007, RP2012 et RP2017

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Il en ressort une impression de fragilité économique, une incertitude face à l’avenir et quant à l’insertion professionnelle de ses enfants, ce qui crée une homologie des situations entre différentes professions des milieux populaires (Paugam 2019).

La mobilisation des Gilets jaunes s’inscrit également dans un phénomène de relocalisation de la politique protestataire, étant donné les difficultés à politiser les lieux de travail (Jeanpierre 2020) alors que les entreprises historiques à proximité de Belfort, comme PSA-Peugeot[8], ont connu des restructurations importantes (Beaud et Pialoux 2012). La ville moyenne se trouve à distance des lieux de pouvoir les plus centralisés, elle ne possède pas de grands centres universitaires ou d’institutions prestigieuses, à l’instar de Strasbourg (384 000 habitants) qui, à 150 kilomètres de là, abrite plusieurs instances européennes. Deux des départements limitrophes au Territoire de Belfort, la Haute-Saône et les Vosges, sont ruraux et industriels, structurés autour de petites villes qui deviennent des zones importantes de blocage durant le mouvement, à l’image de Lure (11 400 habitants) ou encore Vesoul (16 000 habitants), où sont présents de nombreux Gilets jaunes retraités.

Ce mouvement social est particulièrement visible dans les campagnes qui dépendent de petites villes pour l’emploi et les services (Depraz 2019). Du fait de leur composition sociale à dominante populaire, les bourgs sont les plus à même de rendre visibles les contraintes économiques qui pèsent sur leurs habitants et la ségrégation existante entre des espaces géographiques qu’on pourrait penser proches à première vue. Au sein du bourg de Montmagnanche, les ouvriers et les employés sont surreprésentés, à la différence des cadres et des professions intellectuelles supérieures qui vivent en milieu urbain. Ils sont ainsi 18,5 % à Belfort et tombent à 11,2 % au bourg (voir graphique 1).

Graphique 1

Évolution des classes populaires et des cadres et professions intellectuelles supérieures à montmagnanche (1968-2017)

Évolution des classes populaires et des cadres et professions intellectuelles supérieures à montmagnanche (1968-2017)
Source : auteure à partir des données INSEE-RP 1968-2017

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La part de propriétaires est moins importante à Montmagnanche (52,5 %) qu’en France métropolitaine (57,5 %), mais reste plus élevée qu’à Belfort (33,2 %), ce qui correspond à un phénomène d’installation des familles populaires dans le périurbain (Girard 2014). Les familles monoparentales constituent une autre figure emblématique des petites villes. Celles-ci, majoritairement féminines, sont en constante augmentation à Montmagnanche depuis 1999, ce qu’on peut relier à la présence d’un petit parc social. Parmi l’ensemble des ménages, on compte 13,6 % de familles dites monoparentales et 24,7 % de femmes seules en 2017.

Ces dernières occupent une place centrale du fait de leur investissement dans le maintien des relations socio-familiales, par leur travail salarié en tant qu’aide à domicile ou nourrice agréée, qui compense, en partie, le retrait des services publics (Durand 2022). Leurs conjoints, souvent ouvriers, vivent moins longtemps en moyenne que toute autre catégorie socio-professionnelle, les laissant seules avec une petite retraite ou une pension de réversion. Si elles investissent les associations locales, organisent les soirées loto, l’intendance des repas lors des matchs de foot, la diversité des loisirs susceptibles d’offrir des espaces de sociabilités féminines s’avère plus réduite que pour les hommes sur ce type de territoire (Amsellem-Mainguy 2021, 167-208). Lorsque les lieux de sociabilités populaires, à l’image des bars-tabacs, n’ont pas fermé, ils sont bien souvent accaparés par les hommes. C’est au domicile des unes et des autres que les femmes se retrouvent, ou lorsqu’elles font leurs courses au marché et dans les magasins de proximité. Par ailleurs, plus leur situation est précaire, à l’image de celles qui élèvent seules leur(s) enfant(s), plus leur réseau de sociabilités reste limité (Coquard 2019, 159-178). Leur investissement sur les ronds-points relève d’un enjeu tout particulier, qui s’inscrit à la fois dans un besoin de reconnaissance de leur condition de « femme seule », « femme retraitée », mais aussi de décloisonnement des relations sociales.

Vivre au bourg, en tant que locataire, permet d’amoindrir un déclassement socio-résidentiel en se rapprochant des catégories stabilisées des classes populaires et de s’éloigner de la ville de Belfort, tant des quartiers les plus paupérisés où résident une majorité de classes populaires issues de l’immigration que des « bourgeois » du centre historique, mais aussi des enseignants et des travailleurs sociaux, désignés par Pierre Bourdieu (1998, 9) comme « la main gauche de l’État ». Alors que Belfort attire les plus jeunes, en particulier les jeunes hommes célibataires du fait de la présence de centres de formation dans le secteur de l’industrie à destination d’emplois hautement qualifiés, la population du bourg est plus féminine, âgée et moins formée : 34,5 % des femmes n’ont aucun diplôme (contre 28,4 % à Belfort) et, par rapport à la ville, elles sont peu nombreuses à détenir un diplôme de l’enseignement supérieur. En d’autres termes, les villes sont moins homogènes et davantage polarisées socialement. Elles rassemblent à la fois des populations diplômées, détentrices d’un diplôme du supérieur et des franges plus précaires des classes populaires. « Critiquer la ville […] c’est ainsi affirmer aussi une capacité à maîtriser sa vie au bourg, et valoriser le fait d’être “resté ici” » (Coquard 2016, 44), proche d’un entre-soi populaire éloigné des cadres et moins touché par le chômage. La composition sociologique des Gilets jaunes recoupe bien cette division territoriale, ces derniers étant plus souvent populaires mais n’appartenant pas aux franges les plus précaires de la population (Blavier 2021, 132-133). Habiter sur une scène réduite favorise l’émergence de réseaux d’interconnaissance parfois lâches et de « personnes symboles » (Bozon 1982) qui, sans appartenir à des structures politiques organisées, vont devenir des représentants de leurs groupes sociaux, à l’image de Didier et de Martine.

Mobiliser une culture de gauche, genrée et localisée, en dehors des grandes organisations

L’affinité politique marquée à gauche de Martine, née en 1948, et Didier, né en 1953, invite à penser les effets de l’incorporation d’une culture politique de gauche sur un temps long, dans et en dehors des organisations. La proximité au monde catholique pour Martine, et syndical pour Didier, participent à l’entretien d’un rapport positif aux savoirs, ce qui les distingue d’autres fractions des classes populaires qui se sentent plus éloignées d’une petite élite culturelle (Hoggart 1970). Les conditions de cette appropriation diffèrent fortement en fonction du genre, entre un militantisme masculin plus institutionnalisé d’un côté, et des réseaux religieux et féminins plus lâches de l’autre. Dans le même temps, les deux se présentent comme « de la base », avec une critique forte à l’encontre des « dirigeants nationaux » et « des bureaucrates », signes d’un scepticisme populaire à l’encontre des politiques (Collovald et Schwartz 2006).

Le parcours de Martine est caractérisé par de longues phases d’arrêts de travail salarié, en oscillant entre petits boulots et femme au foyer, avec pour conséquence une faible retraite. Sa mère, ouvrière et catholique (de droite), étant célibataire, l’inscrit en internat jusqu’à ses quatorze ans afin de pouvoir continuer à travailler à temps plein. Martine rencontre son premier mari, « de gauche », ouvrier et syndiqué à la CGT à l’entreprise Alstom. Au décès de celui-ci, dans les années 1980, le réseau catholique sur lequel elle s’appuie va lui permettre de trouver un soutien moral et financier. Elle se décrit comme de droite durant sa jeunesse et vote en ce sens pour Georges Pompidou à l’élection présidentielle de 1969. La peur que ses enfants, nés en 1975, 1977, 1979 et 1988, ne trouvent pas de travail, le contact avec des enseignants du service public, ses liens avec des catholiques engagés, mais aussi avec d’autres membres de la famille plus à gauche (sa belle-mère) vont progressivement créer les conditions d’une réorientation politique.

Au sein des mondes ruraux en France, les mouvements des jeunes catholiques à l’image de la Jeunesse ouvrière catholique[9] ont pu avoir un effet de politisation durant les années 1970 chez certains segments de la population, tout en coexistant avec un conservatisme religieux (Pelletier 2016). Si Martine n’évoque pas de telles organisations, on devine dans son parcours une socialisation continue à une culture catholique de gauche en lien avec l’encadrement qu’exercent les religieuses sur les femmes au début des années 1960 : baptisée, elle suit une formation scolaire dans un établissement privé catholique qui lui permet de déployer un ensemble de savoirs. Elle obtient un certificat d’aptitude professionnelle (CAP)[10] sténodactylographie, fait rare pour sa génération, et entretient un rapport positif à l’écrit. Au moment du décès de son mari, elle anime des cours de catéchisme et évoque « un curé », « toujours le coeur sur la main », qui « n’a pas hésité à l’aider en tant que femme seule ». Quand un de ses fils et une de ses amies se retrouvent au chômage en 2017, elle s’engage au sein d’une association de défense des chômeurs. Celle-ci est composée d’une majorité de femmes de culture catholique, originaires de petits villages du département. L’association va lui permettre de prolonger des sociabilités déjà existantes dans l’espace local et lui donner l’occasion de participer à des manifestations nationales en ville (à Belfort, et une fois à Paris) contre la précarité et le chômage.

Sur le rond-point où nous nous rendons à proximité de Belfort, une majorité de femmes sont présentes avec leurs fils, filles, gendres ou beaux-frères. Ces femmes Gilets jaunes n’habitent pas dans la commune et ont vécu plusieurs années en tant que célibataires avec leurs enfants. En recoupant les informations, je comprends que c’est aussi sous l’impulsion de Martine que des membres de sa famille et amies rejoignent la mobilisation à ses débuts. Son fils se rend ainsi sur un rond-point situé en Haute-Saône. Son amie, Valérie, qui n’est pourtant pas « très manif », célibataire et aide à domicile, accompagne Martine sur le rond-point à proximité de Belfort, et entraîne à son tour une voisine de Montmagnanche, comme on peut le percevoir dans l’extrait suivant :

— [En direction de Martine] Et pour les Gilets jaunes, tu connais des proches, des voisins qui sont Gilets jaunes ?
— Alors, moi, je vais te dire, y’a Valérie… et mon fils ! Avec son copain ! Avec un copain avec qui il a travaillé autrefois. Ils se voient toujours avec Frank, ils y vont de temps en temps. Il travaille, il a deux gamins, mais après le travail, il y va au rond-point de Lure [ville de 8000 habitants] […]
— Et ton amie Valérie ?
— Oh, là, là ! Elle est partante, oh, là, là ! Elle va y aller samedi, peut-être avec son amie à elle, elle a embarqué la copine là-dedans ! C’était la fille de Lefèbvre [une voisine].

Extrait d’entretien, décembre 2018, au domicile de Martine

Martine a l’occasion de mobiliser un réseau féminin, le plus souvent d’autres femmes seules, qu’elle a rencontrées à l’association de défense des chômeurs ou dans la petite ville où elle habite. Si les travaux scientifiques sur les Gilets jaunes ont montré que le mouvement a permis de renverser une certaine hiérarchie des normes de classe, à travers la valorisation de savoir-faire populaires par rapport au diplôme (Hazard 2020), l’ordre du genre s’en trouve également modifié. Les relations socio-familiales féminines, habituellement invisibilisées, ont été un point d’appui majeur dans la mobilisation, et ont procuré à ces femmes une forme de légitimité nouvelle, bien que n’empêchant pas la répartition genrée des activités militantes sur le temps long (Neyrat 2019). Lors de l’entretien réalisé avec le couple, Didier n’hésite pas à monter en généralité politique, contrairement à Martine qui le laisse « mieux expliquer » les raisons qui les poussent à s’engager. Elle prend néanmoins davantage la parole lorsque nous évoquons les relations personnelles et familiales sur les ronds-points. Malgré l’éthos militant de Didier (parler fort, avec conviction et de grands gestes, en écrivant parfois sur une feuille les points qu’il souhaite développer), que l’on pourrait penser favorable à ce type de mobilisation, celui-ci ne se rend jamais sans Martine sur les lieux de blocage.

Didier réside dans le village de ses parents, à proximité de Montmagnanche. Ce dernier fait preuve d’une certaine autodidactie que l’on peut relier à la proximité de sa famille au milieu communiste (Mauger, Poliak et Pudal 2010) et au développement d’un goût pour la lecture. Sa mère était femme au foyer et son père ouvrier, tôlier à Alstom, militant communiste. Bien que distant des formes culturelles légitimes, l’engagement de son père, via les distributions du journal l’Humanité[11], lui donne l’occasion d’accéder à une contre-culture ouvrière. Le père de Didier, fils d’un immigré russe maîtrisant mal le français, est également détenteur d’un CAP serrurier obtenu en 1934. Cette transmission d’un capital culturel incorporé (Bourdieu 1979, 298), de père en fils, se matérialise par un engagement syndical et l’envie de « faire des études » d’une génération à l’autre. Durant son service militaire, Didier passe la plus grande partie de son temps à la bibliothèque à découvrir des classiques de la littérature (Germinal d’Émile Zola, Les Misérables de Victor Hugo). Studieux, il est poussé par ses enseignants à continuer ses études : après un CAP en mécanique générale en 1969, il obtient un second CAP en dessin industriel en 1973, et tente ensuite un brevet d’études professionnelles (BEP) qu’il ne réussit pas. À côté de son métier d’ouvrier, il décide de passer un baccalauréat professionnel en cours du soir. Didier quitte l’entreprise informatique Bull qui annonce en 1991 des premiers licenciements, et devient dessinateur à la Direction départementale de l’équipement[12] (DDE) à Belfort, bien que sa famille soit distante du secteur public (« je ne savais même pas ce que c’était un fonctionnaire »). À la suite de harcèlement au travail, il se syndique à la CGT mais peine à nouer des liens avec ses collègues. En tant que syndicaliste, il dit ne pas arriver à inverser la donne dans les périodes de restructuration ; il l’exprime ainsi :

Disons que le directeur, il m’aime bien, il sait que je n’ai aucun pouvoir. Je suis le pot de fleurs, il sait que je n’obtiendrai jamais rien. J’ai beau gueuler, j’ai beau dénoncer des trucs… tout passe. Je suis TOUT SEUL. Les autres, là-bas, ce n’est pas leur problème. Ils [la CGT] ne vont pas se battre pour des fonctionnaires de merde, pour des bureaucrates de merde qui ne font jamais rien [ne se syndiquent pas].

Extrait d’entretien, mai 2017, au domicile de Martine

L’enquêté entretient un rapport ambivalent avec l’engagement syndical et le groupe des fonctionnaires qui rend compte d’une vision triangulaire à l’encontre des instances politiques les plus centralisées et des classes populaires de son villages (« les incultes », « les paysans », « ceux d’extrême droite qui ne lisent pas »). Son hostilité à l’extrême droite renvoie tant à son engagement militant à la CGT qu’à ses liens d’amitié avec différentes catégories sociales issues de l’immigration à Belfort : un enseignant d’origine camerounaise qui l’aide à passer son baccalauréat, un ouvrier immigré algérien, syndicaliste CGT, ancien instituteur dans son pays d’origine. L’enquêté se sent en effet plus proche d’immigrés dont les diplômes ne sont pas reconnus en France que des classes populaires stabilisées de son village. Il dit que « les paysans qui ont des grosses voitures » se moquent de lui, le klaxonnent par temps de pluie lorsqu’il se rend au travail à Belfort à vélo. Sur la route, Didier porte son gilet rouge CGT qui lui permet d’être visible, mais aussi d’afficher son opposition à ses voisins.

Son isolement politique (« je suis le seul mec de gauche », « le seul syndiqué ») dans son travail et sur la scène locale révèle un certain désajustement social du fait d’une demi-acculturation aux savoirs scolaires (Beaud 2002, 143-228) et au monde militant. Son capital culturel, dont les formes se révèlent plurielles, nourrit une disposition morale à « se sentir supérieur » aux classes populaires rurales, aux fonctionnaires qui « ne sont même pas syndiqués », mais aussi face à certains responsables syndicaux (ceux de l’Union départementale[13]) à qui il reproche de ne pas être écouté lors d’initiatives militantes. Avant les Gilets jaunes, Didier diffuse le message auprès de ses proches que s’engager, c’est « être fiché, mis au placard, dangereux », et qu’il faut « rester loin des organisations politiques » tout en étant hostile à ceux qui ne sont pas adhérents d’un syndicat. Cette volonté d’évitement du monde militant renvoie à la rationalité des dominés qu’évoquait James Scott (2009) concernant le système de coûts/avantages de l’engagement. Rester éloigné des organisations syndicales, c’est éviter le coût de la répression dont Didier a fait l’expérience, mais aussi ne pas s’exposer à des blessures morales ou statutaires. En tant que « simple militant » (Challier 2021), le cas de Didier est représentatif de ces syndicalistes, présents dans les Gilets jaunes, dont le lien avec l’organisation ne s’est pas déroulé de manière continue.

Aussi, ce mouvement social va venir réactiver des dispositions militantes, à savoir une inclination ou appétence politique intériorisée durant les parcours de vie (Lahire 2002) au sein de syndicats ou d’associations. Ces différentes expériences, en termes d’insertion locale chez Martine et d’expériences malheureuses au travail chez Didier, alimentent l’impression de faire partie des « gens de la base » qui n’ont jamais pris de « grandes responsabilités ». En outre, ce couple partage une opposition commune « aux bureaucrates du gouvernement », avec Emmanuel Macron pour effigie.

Se mobiliser « avec ceux qui votent pour les fachos », un compromis nécessaire face à Macron

Si anticiper les conflits s’inscrit dans des savoirs militants (Mathieu 2012), ces conflits participent à leur tour à redessiner les contours d’une appartenance populaire, en train de se faire (Bendali et al. 2019). Au sein des Gilets jaunes, les interactions populaires et genrées, qui favorisent les dispositifs de solidarité, ainsi que la désignation d’un ennemi commun dans une période de politique répressive, donnent une certaine unité politique au mouvement, pourtant traversé par des oppositions internes. La distance politique qu’évoquent Martine et Didier à d’autres Gilets jaunes s’inscrit dans une distance sociale vis-à-vis de ceux et celles qu’ils identifient comme « du FN », du fait de leur vote supposé, mais aussi de leur association au monde des indépendants, artisans et petits patrons, comme en fait foi l’extrait suivant :

— Martine : Hein Didier, j’ai vu qu’il y avait quelques fachos dedans ?
— Didier : Oui, un Front national mais faut la jouer fine quoi !
Comment vous voyez ça ?
— Didier : Moi, par expérience, les mecs de droite, tu le vois ! Pis, tu sens une violence ! T’as pas intérêt à dire que t’es à la CGT, je peux te le dire tout de suite !
— Martine : Mais on n’est pas cons ! On sait très bien ce qui se passe [sur les ronds-points] ! On sait qu’il y a les fachos, mais on est obligé de faire avec !
[un peu plus loin dans l’entretien]
— Didier : Après voilà, les gens, ils ne peuvent pas trop s’impliquer, puisqu’ils sont pris dans le boulot. Mais celui qui y va une fois, il va trouver un vrai… [réseau].
Tu veux dire les retraités ?
— Didier : Oui, mais aussi les chômeurs. Pis y a des artisans aussi là-dedans, je le sens. Les comportements, comment ils discutent… ils se prennent déjà pour des petits patrons quoi.
— Martine : Y a des gens grincheux, bon, ce n’est pas grave… (Extrait d’entretien, décembre 2018, au domicile de Martine)

Comme nous l’avons vu, Martine habite dans un bourg et Didier dans un village à la frontière du département du Territoire de Belfort. Ensemble, ils se rendent à un rond-point à proximité de la ville moyenne de Belfort où les autres Gilets jaunes se disent méfiants à l’égard des enseignants et des syndiqués, ce qui traduit les distances déjà existantes entre ces groupes sociaux répartis différemment dans l’espace local. Le partage d’activités et de références communes permet d’amoindrir les conflits politiques. Si Martine et Didier s’expriment peu sur le rond-point, leur savoir-faire manuel leur permet d’investir la mobilisation à ses débuts, ce qui ressort de cet extrait :

En arrivant, j’aide Didier à installer une pancarte sur le rond-point qu’il a fabriquée à base de carton et de plastique. Il y est écrit les différentes augmentations des produits de première nécessité « sous le roi Macron » : gaz, électricité, alimentaire, et à la fin le salaire avec l’augmentation la plus basse. La pancarte est peu visible pour les automobilistes, mais Didier semble attaché au fait qu’elle soit sur le rond-point. Personne ne s’oppose à sa mise en place. Martine apporte du café et des gâteaux qu’elle a préparés. Sous la petite cabane aménagée, on trouve des paquets de chocolats, des croissants et des saucisses que les automobilistes déposent en soutien au mouvement. Deux personnes s’arrêtent, un chasseur et un militaire, ils demandent si nous avons besoin de bois pour le feu. Alors qu’il commence à pleuvoir, tout le monde reste dehors. Pourtant la cabane peut abriter cinq à six personnes. Martine et Didier restent plus d’une heure sous la pluie avant de partir. Si la circulation est relativement calme, tout le monde semble s’activer sur le rond-point. Un tel déplace une cagette, une autre une pierre, Martine se met à balayer la neige. Pendant tout ce temps, le couple ne parle à personne.

Extrait du carnet de terrain, 8 décembre 2018

Sur le rond-point, la nourriture devient « une bricole de choix » dans un environnement proche des pratiques paysannes, de manière à pouvoir « offrir, recevoir, partager des mêmes moments » (Weber 2009, 84). Martine se dit d’ailleurs « douée de ses mains » et passe beaucoup de temps à faire des confitures et des conserves avec Didier qui possède un grand jardin. La construction de cabanes sur les ronds-points, comme les échanges de bois, permettent la revalorisation d’un « travail à côté », à savoir d’une continuité d’activités en dehors de la scène salariée, « entre le gagne-pain (langage de la nécessité) et le passe-temps (langage du goût) » (ibid., 48). Parler des activités de jardinage ou de la chasse, du fait d’avoir un « bon couteau » comme j’ai pu l’entendre, sont autant d’éléments qui facilitent l’impression d’un entre-soi populaire. Dans le même temps, la pancarte fabriquée par Didier importe des éléments plus traditionnels du monde militant au sein d’une mobilisation où il n’y a pas de mot d’ordre national (Blavier 2021, 115-122).

Des consensus sont opérants dans les discussions entre Gilets jaunes. Didier et Martine évitent de mentionner leur engagement passé « de gauche », tout comme d’autres évitent de tenir des propos racistes. Cette mise en sommeil des discussions conflictuelles permet l’actualisation d’une identité collective (Agrikoliansky et al. 2017) sur un lieu dont le but est l’occupation durable. De la même manière, les propos sexistes sont vite recadrés par les femmes Gilets jaunes, sans que cela n’apparaisse lié à un positionnement de gauche, comme l’indique l’extrait ci-dessous :

Aujourd’hui nous ne sommes que sept sur le rond-point, dont pour la première fois une majorité d’hommes. Je perçois Sarah comme la référente. Fille de gendarme, un temps pompier volontaire, elle est là « depuis le début ». C’est elle que les renseignements généraux contactent en cas de problème. La veille, elle a tenu des propos racistes en parlant « des immigrés de Bellevue » pour désigner les habitants du quartier populaire de Belfort, avec une autre Gilet jaune. Les deux femmes ont changé de sujet en ma présence, en comprenant que j’étais originaire de ce quartier. Il y a plusieurs drapeaux français plantés sur le rond-point. Lorsque Thomas et Mathieu, deux jeunes de 17 ans et 18 ans, arrivent sur le lieu de blocage et commencent à plaisanter de manière grivoise, Sarah leur lance des regards appuyés puis les recadre sèchement : « Avant de vouloir échanger vos soeurs, faudrait peut-être leur demander leur avis ? » Mathieu, qui a l’air bien décidé à poursuivre ses blagues, se vante d’arriver « à serrer toutes les meufs [femmes] qui passent ». Devant le silence général, de plus en plus gênant, et le fait qu’aucun autre homme ne renchérit, Thomas essaie de couper court à la conversation : « De toute façon moi j’ai une meuf. » Mathieu continue de manière provocante, en comparant les femmes à sa console, ce qui crée une nouvelle intervention de Sarah : « Je te souhaite bien du plaisir avec ta console. » Tout le monde éclate de rire. Vexé, Mathieu ne fera plus de commentaire.

Extrait carnet de terrain, 16 décembre 2018

L’humour permet de réguler les différentes contradictions que traverse le collectif et d’affirmer une « bonne virilité », c’est-à-dire un engagement respectable dans le contexte où les conditions de blocage se durcissent, et où la présence de femmes est importante, y compris en tant que leadeuses à l’image de Sarah. Par la suite, chacune évoque l’arrestation de Céline Roy, l’une des organisatrices de la manifestation des Gilets jaunes en Haute-Saône. Cette dernière est condamnée en comparution immédiate[14] à deux ans de prison avec sursis et 800 euros d’amende. Si la répression a un effet démobilisateur chez certains, elle participe à structurer les contours d’un « nous » soudé à travers la mise en visibilité des politiques répressives communes (voir affiche 1) dont une partie des Gilets jaunes fait l’expérience pour la première fois.

Affiche 1

Banderole « Justice pour tous » sur un rond-point occupé, à proximité de Belfort

-> Voir la liste des figures

L’attention focalisée sur « ceux d’en haut » permet de dépasser les querelles identitaires (Noiriel 2019). « Ceux d’en haut » sont à la fois « ceux du gouvernement », les politiciens comme Emmanuel Macron ou Christophe Castaner, mais aussi l’État, en particulier chez les femmes Gilets jaunes dont les expériences malheureuses au guichet alimentent une vision négative des pouvoirs publics (Durand 2021 : 184-250). Celles qui sont présentes associent « l’État » à « des voleurs » et dénoncent en creux des politiques redistributives injustes, comme le mentionne Mireille, ancienne gérante d’un magasin, rencontrée sur le rond-point. À cette occasion, elle revient sur sa situation et ce qui l’a poussée à s’engager dans le mouvement :

J’étais responsable d’un magasin et puis, à 56 ans, j’ai été licenciée. J’ai voulu retravailler mais j’étais trop vieille. J’ai demandé des formations à Pôle emploi tous les jours. Au bout d’un moment, les services m’ont dit : « Faut arrêter de nous emmerder. » Ils m’ont dit ça comme ça Pôle emploi ! « Faut arrêter de venir, faut demander votre retraite comme ça vous et moi, on sera tranquilles. » Alors c’est ce que j’ai fait, j’ai demandé ma retraite. Et tu vois, j’ai travaillé sans jamais avoir un seul arrêt maladie, je bossais dix heures par jour […] Bah là, j’ai 480 euros de retraite alors que j’ai travaillé plus de 20 ans… On m’a dit qu’il faut que j’attende encore trois ans pour avoir le droit à une complémentaire vieillesse, ce qui fait que j’ai cotisé pour rien ! Je te le dis, on m’a volé mes cotisations !

Extrait carnet de terrain, 8 décembre, occupation du rond-point

L’éloignement du salariat stable et ces expériences négatives aux services d’aide sociale tendent à expliquer les discours critiques contre l’État et plus nuancés à l’encontre du patronat, du moins dans un premier temps de la mobilisation. La même ambiguïté avait été observée en Bretagne lors du mouvement des Bonnets rouges en 2013 en opposition à l’écotaxe sur les poids lourds (Spire 2018). La mobilisation s’appuie à la fois sur la contestation de petits patrons dans des secteurs divers (pêche, agriculture, transports) et celle d’une base sociale plus large, opposée à un impôt considéré comme injuste et aux plans de licenciement dans l’agroalimentaire. Le symbole du Bonnet rouge se réfère à la révolte de 1675 contre le pouvoir royal et regroupe sous une même bannière des populations qui ont peu l’habitude de manifester ensemble (ouvrier vs agriculteur, petit patronat vs syndicaliste) à l’image du Gilet jaune. Aussi, la construction d’un collectif politique ne se fait pas nécessairement sur des bases programmatiques, ni immédiatement idéologiques, mais sur le partage de mêmes représentations ordinaires du monde social.

Chez Martine et Didier, ces représentations sont marquées par la dénonciation d’injustices en lien au pouvoir d’achat mais aussi par l’impression d’être méprisés par une petite élite politique. En démontrent sur le rond-point les nombreuses pétitions qui demandent la prise en compte du vote blanc, le fait que le président de la République tienne ses promesses, la révocabilité des élus, la mise en place d’une nouvelle constituante[15]. La dénonciation d’injustices sociales et démocratiques conforte l’engagement de Martine et de Didier au sein du mouvement qui représente à leurs yeux « le sauvetage de la dernière chance », en faisant rentrer une nouvelle opposition populaire au gouvernement qui ne soit pas le parti de Marine Le Pen.

— Didier : Les Gilets jaunes, c’est une chance inouïe, c’est le sauvetage de la dernière chance parce que [il détache de nouveau bien ses mots], parce que qu’est-ce qu’allaient faire les gens pauvres, incultes, pas formés syndicalement…
— Martine : [elle le reprend] Pas dans le mauvais sens inculte, hein…
— Didier : [il continue] Ces gens-là, les Gilets jaunes ne les auraient pas repris bien sûr, c’est une reprise incertaine, mais une reprise qui tend vers la gauche… Ils allaient voter Front national. Par désespoir. Il n’y aurait pas eu les Gilets jaunes, une prise de conscience par les Gilets jaunes, ils [les gens] auraient voté Front national [par la suite]. Ils n’allaient plus voter à gauche.
— Martine : C’est paradoxal, parce que c’est venu de personnes qui n’étaient pas vraiment de la gauche…
— Didier : On modifie le comportement intellectuel des gens, leur vrai… leur salut, c’est à gauche, c’est pas à droite, c’est pas au FN.
—Martine : On a retrouvé cette France solidaire quand même… après France, Français, tout le monde quoi !
— Didier : Ce mouvement a fait que dans les têtes de ceux qui n’avaient jamais rien foutu, y a une graine qui a germé. Il y a quelque chose qui a été compris. Il s’est dit le gars : « Finalement, je ne suis pas seul à souffrir. »

Extrait d’entretien, décembre 2018, au domicile de Martine

La rencontre de semblables dont on ignorait l’existence (« Finalement, je ne suis pas seul à souffrir ») permet de sortir de l’anonymat, mais surtout de se socialiser à une contre-culture où les affinités sociales et territoriales peuvent se doubler d’affinités politiques, pas à pas. Il s’agit avant tout de maintenir une alliance collective en cherchant le plus petit dénominateur commun à la contestation sociale, qui permet alors de passer d’une conscience triangulaire à une conscience contestataire (Challier 2019). Cette opposition populaire à l’encontre de Macron est visible en dehors du mouvement des Gilets jaunes au moment de l’élection présidentielle de 2017. À cette période, ce couple d’enquêtés essaie de convaincre leurs proches, amis et membres de la famille de Martine, de « faire barrage à Macron » lors du premier tour, en appelant à voter en faveur du candidat de gauche, Jean-Luc Mélenchon, alors que certains penchent plutôt en faveur du parti frontiste. Au second tour de cette même élection, si Didier vote « contre l’extrême droite », Martine, elle, s’abstient, ce qu’il convient de réinscrire dans un consensus familial, ses filles et beaux-fils exprimant une préférence frontiste durant l’élection présidentielle.

Conclusion

Occuper le rond-point avec « ceux qui votent FN » n’est pas anecdotique pour ces enquêtés dont le parcours est marqué par l’humanisme catholique et l’antiracisme syndical. L’examen des parcours de vie de Martine et de Didier permet de penser en termes de rayonnement militant sur un territoire élargi où le déclin de l’influence des organisations de gauche n’est pas si évident. À travers l’étude de trajectoire, il est possible d’appréhender la diffusion d’un capital militant acquis au sein de la fonction publique, où il est plus probable d’être syndiqué par rapport au secteur privé, et de penser les effets des bastions syndicaux en dehors de l’entreprise. L’engagement de ces petits militants, tout comme le rôle des femmes des milieux ruraux, reflète des dynamiques politiques qui dépassent la seule adhésion partisane. Il montre que la vision triangulaire du monde social peut être remodelée en fonction des sociabilités déjà engagées dans un espace local restreint et d’événements politiques ponctuels. Ces classes populaires ont pu, en partie, (re)trouver des alliés lors du mouvement des Gilets jaunes en s’appuyant sur les solidarités locales, étant donné les socialisations professionnelles et féminines au sein de territoires populaires. À bien des égards, le mouvement des Gilets jaunes peut être un indice de la persistance du clivage de classe entre personnes qui partagent « les mêmes galères » et modes de vie. Les critiques à l’encontre de l’État au sein du mouvement tiennent également au fait qu’une partie des femmes des classes populaires entretiennent des rapports négatifs aux administrations. Ces expériences genrées des conflits au guichet ont sans doute participé à unifier les oppositions à l’encontre de services publics défectueux. De la même manière, la présence des femmes résidentes des bourgs sur les ronds-points a contribué au début de la mobilisation à « suspendre des modes de classements ordinaires du monde social » (de Raymond et Bordiec 2020). L’issue politique de ce mouvement semble en revanche incertaine. Au moment où l’élection présidentielle est perçue comme le seul moment d’expression démocratique dont peuvent se saisir les classes populaires, l’opposition commune à Macron peut se transformer pour ces petits relais de gauche en un « laisser faire » vis-à-vis de l’extrême droite, suivant l’offre politique.