Corps de l’article

Depuis 2016, l’alt-right a grandement bénéficié d’Internet dans la diffusion et la popularisation de ses idées (Daniels 2018). Cette capacité de diffusion est d’ailleurs considérée comme une des caractéristiques de ce mouvement étasunien qui s’érige sur un conglomérat de mouvements sociaux préexistants à l’extrême droite, en particulier la Nouvelle Droite européenne, les Identitaires et la « droite alternative » américaine (Hermansson et al. 2020, 3). Néanmoins, ce phénomène n’est pas inédit. Dans d’autres pays, comme en France, l’extrême droite est présente en ligne depuis longtemps (Camus et Lebourg 2015). Le Front national est, par exemple, le premier parti à disposer d’un site Internet en 1994 et, bien avant, d’une page Minitel en décembre 1985[1], soit le dispositif de télécommunication qui a précédé Internet en France. Cette utilisation d’Internet n’est pas surprenante dans la mesure où elle permet à des idéologies radicales – c’est-à-dire marginalisées dans les débats publics –, à droite comme à gauche, de s’exprimer plus librement et directement sans passer par des canaux de diffusion aux lignes éditoriales parfois étroites. Cette importance est telle en France que les militants de gauche et certains journalistes emploient depuis une vingtaine d’années le terme « fachosphère[2] » pour décrire l’influence qu’exercent un ensemble d’acteurs divers à l’extrême droite. Cependant, le terme « fachosphère » n’est pas un équivalent exact d’alt-right, car il désigne un ensemble plus hétérogène et divers sur les plans idéologique et militant : la manifestation contemporaine de plus de deux siècles de courants réactionnaires et fascistes est mise ensemble sous ce terme[3]. Ce qui semble nouveau avec l’alt-right, c’est sa capacité à transformer des discours et des idées afin de jouer le rôle de pont idéologique entre les mouvements suprémacistes blancs et le grand public (Harrison 2017 ; Hartzell 2018 ; HoSang et Lowndes 2019) afin de rendre plus acceptables des idéologies racistes. Cette habileté semble s’inscrire dans des stratégies politiques électorales spécifiques comme le révèlent certains témoignages, notamment celui de Christopher Wylie, ancien directeur de Cambridge Analytica[4].

Dans le cadre de cet article, j’explore cet aspect en analysant la façon dont l’extrême droite française construit un pont idéologique entre masculinisme et suprémacisme blanc afin de faciliter la diffusion de leur message sur des plateformes grand public comme YouTube. Je me focalise sur une partie précise de cette « fachosphère » : les influenceurs d’extrême droite. Il s’agit d’influenceurs puisqu’ils façonnent l’attitude et le discours des personnes qui les regardent via la production de contenus sur différents médias sociaux (Xiao, Wang et Chan-Olmsted 2018, 189). Bien que rarement liés à l’extrême droite institutionnelle[5], ils agissent en tant qu’« entrepreneurs politiques » (Kingdon 2003) à cet endroit du spectre politique dans la mesure où ils développent et défendent, d’une part, une idéologie politique autoritaire, antidémocratique et nationaliste, selon les termes d’Elisabeth Carter (2018, 174), et, d’autre part, l’idée d’un renouveau national ou d’une purification de la nation de ses ennemis intérieurs, plus près du fascisme européen décrit par Alain Bihr (1991), ainsi que par Jean-Yves Camus et Nicolas Lebourg (2015).

Pour autant, cette présence en ligne n’est pas déconnectée des actions hors ligne (Bouron 2017). Ainsi, des études récentes montrent comment les idées circulent entre les deux espaces, l’un pouvant servir de caisse de résonance à l’autre (Jacquet-Vaillant 2022). Ces sphères d’influence en ligne créent des possibilités de convergence pour les idées conservatrices et réactionnaires, comme le montrent les études sur l’alt-right. Il est ainsi possible d’analyser l’agencement militant et idéologique à l’intérieur de ces sphères, qu’on les appelle alt-right ou « fachosphère », afin de faire ressortir la façon dont des courants s’entrecoupent et partagent des frontières communes. C’est le cas du discours masculiniste – contre les féministes et pour des droits spécifiques aux hommes (Blais et Dupuis-Déri 2018, 17) – porté habituellement par la manosphère (Marwick et Caplan 2018 ; Ging 2019), mais qui se retrouve aussi chez les influenceurs d’extrême droite. La place réservée au discours masculiniste dans les sphères d’influence en ligne de l’extrême droite reflète les affinités idéologiques et les convergences qui s’opèrent à l’intérieur de ces communautés et se répercutent également sur les modes d’action et les ressources militantes partagées (Marwick et Caplan 2018 ; Blais 2019 ; Hermansson et al. 2020).

Si en France l’étude de ces influenceurs reste marginale, elle est bien plus développée dans la littérature étasunienne qui est devenue importante après l’apparition de l’alt-right (Harrison 2017 ; Hartzell 2018 ; HoSang et Lowndes 2019), ce qui nous invite à l’utiliser comme principale référence. Il s’agit donc de combler cette lacune en mettant en dialogue deux axes de recherche : les études des discours antiféministes et masculinistes (Banet-Weiser et Miltner 2016 ; Bard, Blais et Dupuis-Déri 2019 ; Ging 2019), d’une part, et les études des discours d’extrême droite, d’autre part (Harrison 2017 ; Hartzell 2018 ; Boehme et Isom Scott 2020). Cette démarche – très peu explorée en langue française malgré l’ancienneté du phénomène – nous permettra d’interroger la manière dont la convergence entre deux discours spécifiques mobilisés par les influenceurs d’extrême droite (le suprémacisme blanc et le masculinisme) rend possible une plus grande acceptabilité sociale de ces types d’extrémisme. Pour cela, il ne s’agit pas seulement de constater la présence et la place de ces deux discours, mais bien de comprendre la façon dont ils sont articulés au sein de la logique argumentative des influenceurs étudiés. Autrement dit, il s’agit d’observer la façon dont ces deux discours sont mobilisés (explicitement ou non, positivement ou non), les liens logiques qui sont déployés entre eux (sont-ils présentés comme opposés, complémentaires ou mutuellement exclusifs ?), et quelle est leur place dans l’argumentation des vidéos (sont-ils mobilisés en tant que prémices, arguments, ou en tant que thèse défendue ?).

L’article vise ainsi à identifier et caractériser les emprunts idéologiques dont font preuve les influenceurs d’extrême droite, qui sont des acteurs différents de l’extrême droite institutionnelle, puisqu’ils s’adressent à un public plus jeune et qu’ils disposent d’une gamme idéologique inspirée de la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist[6] (Bouron 2014 ; François 2021). De plus, leurs actions peuvent être comprises comme à l’intérieur d’une stratégie métapolitique qui vise une victoire à long terme par l’hégémonie culturelle – en introduisant des catégories de pensée dans la culture dominante – avant la prise du pouvoir direct (Keucheyan 2017, 132). Bien qu’aucun des acteurs étudiés ne revendique publiquement un discours suprémaciste blanc[7], nous démontrerons la présence d’un suprémacisme sophistiqué au sein de stratégies discursives proches de celles utilisées par l’alt-right aux États-Unis (Hartzell 2018) qui se construit sur l’essentialisation du genre des individus afin de créer les conditions favorables à la construction d’une essentialisation de la race[8] et autorise une plus grande flexibilité dans la définition de cette dernière.

Dans un premier temps, je propose un compte rendu non exhaustif de l’abondante littérature sur l’antiféminisme et l’extrême droite en ligne afin de préciser l’intérêt de cette recherche qui combine ces deux littératures. J’en profite pour exposer la particularité des influenceurs d’extrême droite en France en revenant sur leur contexte d’émergence et la façon dont j’aborde ce terrain sur le plan méthodologique. Dans un second temps, j’entame l’analyse du corpus d’abord en séparant la composante suprémaciste blanche et masculiniste afin d’exposer la spécificité des deux discours. Puis, dans cette même partie, je propose une analyse croisée des deux composantes afin de comprendre comment elles s’articulent mutuellement sur une même base anti-égalitaire grâce à différents procédés rhétoriques qui atténuent la violence du discours.

Revue de littérature et méthodologie

Revue de littérature

Comme indiqué plus tôt, la convergence des luttes des mouvements sociaux d’extrême droite a fait l’objet de nombreuses études (Harrison 2017 ; Kelly 2017 ; Daniels 2018 ; Boehme et Isom Scott 2020 ; Hermansson et al. 2020 ; Gallaher 2021), en particulier depuis la popularisation de l’alt-right. Ces études soulignent la façon dont les groupes d’extrême droite ont utilisé des discours (le grand remplacement) et des stratégies (le dog whistle[9]) pour rassembler des personnes de différents milieux autour de causes communes, telles que le nationalisme (Hartzell 2018), le racisme (Harrison 2017 ; Berbrier 2000), l’antiféminisme (Farris 2017 ; Kelly 2017) et l’homophobie, et, plus récemment, l’écologie (Forchtner 2020).

Cette convergence se forme grâce à diverses ressources. Savoir capter les médias grand public et répondre à leurs attentes semblent être les deux principaux leviers qui permettent aux organisations d’extrême droite marginalisées (comme les Identitaires) non seulement de renforcer leur crédibilité en tant qu’acteur politique, mais également de renforcer l’organisation interne (la hiérarchie des groupes) et d’assurer la cohérence idéologique parmi les militants et les sympathisants (Castelli Gattinara et Bouron 2020). La littérature nous renseigne sur la façon dont des obstacles contextuels – comme le cadrage médiatique multiculturaliste au Canada – modifient la mobilisation des ressources médiatiques par l’extrême droite. Par exemple, « les soldats d’Odin » développent des ressources rhétoriques spécifiques au contexte canadien qui intègrent le cadrage médiatique multiculturel (Gagnon 2020). Cette intégration d’éléments idéologiques inhabituels à l’extrême droite permet à ces groupes d’élargir leur visibilité en adaptant leur stratégie en fonction de leurs ressources. Les études récentes montrent que leur public cible a changé depuis une dizaine d’années et qu’il intègre beaucoup plus de personnes âgées de moins de 25 ans (Dabi et Legrand 2021). Cette tendance semble non seulement présente aux États-Unis depuis l’apparition de l’alt-right (Brown, Mondon et Winter 2021), mais elle est également commune à de nombreux pays européens (Cammaerts 2018 ; Karl 2019).

Malgré cette diversité, la figure d’Alain de Benoist est importante pour comprendre d’où vient l’idéologie politique d’une partie de ces mouvements (Camus 2015 ; Keucheyan 2017 ; François 2021). Né en 1943, de Benoist est un intellectuel français principalement connu pour son rôle de figure de proue du mouvement de la Nouvelle Droite, qui émergea dans les années 1960 en France. Il a développé une vision du monde fondée sur le traditionalisme, le nationalisme et le rejet du multiculturalisme. Il a également promu l’idée d’une Europe des ethnies, prônant la préservation des identités culturelles et ethniques face à ce qu’il considère comme les menaces de la mondialisation et de l’immigration. Ses écrits ont servi de base intellectuelle à de nombreux groupes et partis d’extrême droite en Europe (Camus 2015) et aux États-Unis (François 2021).

D’autres études s’intéressent à l’intégration des discours antiféministes et racistes dans les stratégies de diffusion et d’influence de l’extrême droite sur les réseaux sociaux. Il est possible de distinguer deux tendances dans la littérature sur le sujet. Le premier axe portant sur le rôle des médias sociaux dans la diffusion des idées d’extrême droite intéresse plus récemment les digital studies. Ces dernières nous informent sur la façon dont la consommation de contenus radicaux sur les médias sociaux augmente fortement les chances de radicalisation non seulement en ligne, mais aussi de passage à l’acte hors ligne (Koehler 2014 ; Hassan et al. 2018). Plus précisément, un certain nombre de travaux s’interrogent sur la façon dont le suprémacisme blanc, en tant qu’idéologie, est intégré dans de nouvelles stratégies discursives au sein des mouvements d’extrême droite afin de maintenir ou d’accroître son influence en ligne (Berbrier 2000 ; Harrison 2017 ; Hartzell 2018 ; Boehme et Isom Scott 2020 ; Gallaher 2021). Aux États-Unis, le suprémacisme blanc est généralement considéré comme une sphère à part, bien que souvent congruente avec les réseaux d’extrême droite (Hartzell 2018), alors qu’en Europe il s’agit davantage d’une idéologie diffuse portée par des acteurs qui ne s’identifient pas comme tels, à l’instar des influenceurs étudiés dans cet article. Sur le plan idéologique, le suprémacisme blanc n’inclut pas nécessairement les éléments habituellement attribués à l’extrême droite, comme la promotion d’institutions non démocratiques et autoritaires. Certains groupes considèrent que la société contemporaine occidentale est perdue et préfèrent se retirer dans des communautés autogérées dont le but est de préserver la survie de la « race blanche[10] ». Or, en pratique, les groupes qui promeuvent ce discours sont souvent proches de l’extrême droite (Gallaher 2021).

La littérature récente sur ces questions s’interroge sur la façon dont les discours suprémacistes ont évolué afin de prendre en compte les évolutions du cadrage médiatique et notamment des contraintes présentes sur certains médias sociaux interdisant ce type de discours. Par exemple, le concept « d’altérisation en ligne[11] » est utilisé pour expliquer la façon dont les discours racistes persistent sans mobiliser les catégories traditionnellement utilisées dans les discours racistes, comme la « race biologique » (Harmer et Lumsden 2019). Il est notamment question de voir que les discours portés par l’alt-right sont différents du suprémacisme blanc porté par exemple par le KKK (Ku Klux Klan), qui mobilise la « race » plus explicitement au sein d’un discours de fierté raciale (Hartzell 2018 ; Boehme et Isom Scott 2020). Cependant, la littérature ne désigne pas ces discours comme étant en rupture avec ce suprémacisme. Ils sont considérés comme dessinant une continuité idéologique sous une forme plus audible (Cammaerts 2018), car moins marqués comme étant une défense de la supériorité raciale, mais présentés comme une réponse face à un péril mortel (à savoir la disparition de la « race blanche ») (Harrison 2017 ; Gallaher 2021).

L’autre axe de recherche porte sur la composante antiféministe et masculiniste parfois regroupée sous le nom de manosphère (Ging 2019 ; Ging et Siapera 2019). Cette communauté très active depuis le début des années 2000 (Blais et Dupuis-Déri 2012 ; Blais 2019) promeut l’idée que les féministes sont responsables de la « crise de la masculinité » (Dupuis-Déri, 2012). Tout comme l’extrême droite, elle possède des racines hors ligne dans les groupes de sociabilité masculine, notamment de drague (Gourarier 2017), qui ont tendance à être minorés dans la littérature contemporaine. Ces discours ne promeuvent pas seulement certaines valeurs issues de la masculinité hégémonique, elles contribuent à réhabiliter spécifiquement la masculinité blanche autour de la rhétorique de la « crise de la masculinité » (Dupuis-Déri 2012 ; Kelly 2017). Bon nombre d’études récentes mobilisent des approches quantitatives afin de capter la diversité des manifestations de la manosphère en ligne, sur Reddit, YouTube et divers forums (Farrell et al. 2019 ; 2020 ; Horta Ribeiro et al. 2021). Bien qu’on les étudie souvent sous l’étiquette commune de manosphère, il existe une diversité de communautés qui n’ont pas les mêmes opinions sur la masculinité et la féminité, tels r/MensRights et r/MensLib sur Reddit, qui divergent quant à l’identification de leur ennemi politique : le premier ciblant les féministes en cooptant une partie de leur concept militant (notamment l’égalité), tandis que le second revendique plus clairement des droits différenciés et supérieurs pour les hommes (LaViolette et Hogan 2019, 331). Ces études (Zannettou et al. 2017 ; Farrell et al. 2019 ; 2020 ; LaViolette et Hogan 2019 ; Papadamou et al. 2020) mobilisent les outils de la sociolinguistique assistée par ordinateur, ce qui permet de traiter un grand nombre de données, mais exclut des analyses ciblées sur la structuration idéologique et l’identification de procédés rhétoriques nouveaux.

Malgré l’important développement de ces deux champs d’études, et malgré un public cible qui semble commun à ces deux discours, antiféministe et suprémaciste (Mamié, Ribeiro et West 2021), rares sont les études (Julliard 2018 ; Carian 2022) qui analysent en détail la façon dont ils sont articulés dans un contexte numérique spécifique qui prétend les limiter, voire les interdire. Encore plus rares sont les tentatives d’analyse sur le plan idéologique de l’imbrication d’un discours suprémaciste et masculiniste[12] en langue française. Si la littérature étasunienne commence à examiner cette imbrication sur les réseaux sociaux comme Twitter, il n’y a pas d’étude équivalente pour le cas de YouTube en France. Pourtant, cette plateforme semble plébiscitée par les réseaux d’extrême droite, non seulement car elle leur permet d’atteindre un large public, mais d’atteindre également, par le jeu des recommandations, des individus qui ne s’identifient pas comme d’extrême droite, créant les conditions favorables de ce qui est parfois décrit comme un parcours de radicalisation (Hassan et al. 2018). Puisque la consommation de contenus antiféministes semble favoriser la consommation de contenus racistes (Mamié, Ribeiro et West 2021), il apparaît important de comprendre les mécanismes discursifs qui entrent en jeu dans ces processus : comment sont agencées ces deux idéologies et quels sont les procédés rhétoriques mobilisés pour les introduire ?

Corpus et méthode de récolte des données

Cette étude s’intéresse au phénomène de l’extrême droite en ligne en France en empruntant des catégories analytiques nord-américaines. Avant de présenter le corpus, il est essentiel de reconnaître que cet emprunt peut soulever certaines limitations méthodologiques, invitant à des questionnements ultérieurs plus importants qui ne sont toutefois pas l’objet de cet article.

Des divergences significatives existent entre l’alt-right américaine et l’extrême droite française en ligne. Tout d’abord, ces deux mouvances ne reposent pas sur la même structuration de base partisane. En France, l’extrême droite est souvent caractérisée par une fragmentation institutionnelle avec une variété de mouvements, notamment catholiques, impérialistes et royalistes, qui sont absents aux États-Unis (François 2021). La présence de ces mouvements a historiquement orienté l’idéologie portée par l’extrême droite française, écartant par exemple certains courants catholiques de l’adhésion totale au suprémacisme blanc tel qu’il est mobilisé aux États-Unis. De plus, des différences de positionnement sur certaines questions clés, comme les armes à feu ou le port du voile à l’école, étaient jusqu’alors importantes, car le rôle du second amendement aux États-Unis ou celui du concept de laïcité en France sont spécifiques à chacun des deux contextes.

Néanmoins, ces divergences tendent parfois à s’atténuer lorsque ces enjeux sont transposés d’un contexte à l’autre. Par exemple, de plus en plus d’influenceurs français tendent à converger avec l’alt-right sur la question du port d’arme à feu[13]. De plus, des convergences fortes entre ces deux mouvements idéologiques sont indéniables, notamment parce qu’ils tendent tous deux vers ce que certains nomment l’identitarisme (Schallum 2021, 171). Tout d’abord, l’alt-right américaine puise son inspiration dans la Nouvelle Droite française, une tendance intellectuelle qui a émergé en France et qui prône une vision nationaliste et identitaire (Camus 2015). Par ailleurs, certains concepts français, tels que le « Grand Remplacement », à l’origine popularisé par le français Renaud Camus, ont été mobilisés par l’alt-right américaine pour alimenter leur rhétorique anti-immigration[14], que Brenton Tarrant a reprise et traduite par « Great Remplacement », qu’il utilise pour titrer son manifeste rédigé avant les attentats de Christchurch (Schallum 2021, 173). Enfin, ces deux mouvements partagent des méthodes de diffusion similaires, étant portés par des entrepreneurs idéologiques (Finlayson 2021, 172) qui utilisent les médias sociaux et Internet pour propager leurs idées.

L’utilisation de catégories analytiques nord-américaines pour étudier l’extrême droite en ligne française peut donc fournir un cadre utile, mais il est essentiel de prendre en compte ces divergences et convergences pour établir une compréhension complète et nuancée de ce phénomène.

Dans le contexte français, le type d’influenceurs qui m’intéresse est de plus en plus présent et populaire depuis 2015, à la suite des vlogs politiques de l’idéologue et militant d’extrême droite Alain Soral et de l’humoriste antisémite Dieudonné M'Bala M'Bala. Ces deux derniers ont rapidement été exclus des réseaux sociaux, rendant leur voix plus marginale, cantonnés à leurs sites Internet propres, dont l’accès est en partie payant[15]. Contrairement à Soral et Dieudonné, la plupart des influenceurs populaires actuels (qui dépassent le million de vues) ont réussi à développer un discours qui n’a pas entraîné de condamnation pénale pour incitation à la haine. De fait, il est tentant d’y voir un phénomène spécifique, une sorte de seconde vague de l’extrême droite sur les réseaux sociaux qui a appris de ses erreurs et a su rendre son discours plus audible et moins susceptible de se faire censurer en perfectionnant une rhétorique basée sur l’humour (Vey et Perrier 2022) et la mobilisation de l’histoire (Boursier 2022). On dénombre environ une quinzaine d’influenceurs qui dépassent le million de vues cumulées sur YouTube et qui ont en moyenne 130 000 abonnés avec seulement une trentaine de vidéos actives depuis leur création (le plus souvent entre 2015 et 2017). Au moment de l’affaire Papacito en 2021[16], la plupart d’entre eux ont vu leur nombre d’abonnés être multiplié par deux, voire trois.

Cela étant, il s’agit d’un objet difficile à étudier. Outre la diversité des acteurs qui composent le phénomène, l’accès aux données dépend le plus souvent du bon vouloir d’entreprises privées (comme Google) avec qui la collaboration est scabreuse et qui restent peu transparentes sur les critères de suppression des contenus non conformes à leur règlement[17]. Ensuite, ces données sont souvent volatiles dans la mesure où les contenus font souvent l’objet de suppressions. Enfin, le discours en lui-même est difficile à aborder avec les outils traditionnels de la recherche. En effet, ces influenceurs génèrent des contenus à la fois denses et divers. Il est laborieux par exemple d’extraire systématiquement des stories Instagram et d’en tirer une analyse pertinente dans la mesure où chaque contenu est créé dans des contextes de production différents (réaction à une actualité, prise de position, placement de produit, mise en scène du quotidien du vidéaste, etc.). Les médiums utilisés sont complexes, d’une part car ils mobilisent de l’audio sous la forme de discours et de musiques, du texte et divers visuels (images, memes, extraits d’autres vidéos, etc.) et, d’autre part, car ils sont enchevêtrés dans une « culture numérique codifiée » qui s’éloigne de nos modes de compréhension traditionnels (Kroker et Kroker 2013, 11). Il est donc difficile d’étudier ces données avec des méthodes d’analyse classique utilisées en théorie politique sans les adapter à une analyse de discours ciblée sur ce genre de contenu.

Afin d’observer la présence ou non de cette imbrication et de la caractériser, j’ai choisi d’analyser 55 vidéos totalisant 9 heures 34 minutes de discours, réalisées par sept influenceurs d’extrême droite parmi ceux cumulant le plus de vues sur leur chaîne YouTube (Le Raptor, Valek, Julien Rochedy, Stéphane Édouard, Le Lapin du futur, Barbare Civilisé, Greg Toussaint). Cette analyse est réalisée avec les outils de la théorie politique (Baradat et Phillips 2016) afin de repérer et de qualifier la structure des idéologies présentes, mais également en m’appuyant sur les instruments de l’analyse de discours (Lindekilde 2014) afin de faire émerger de façon inductive des éléments thématiques structurants dans la formulation logique du contenu analysé.

J’ai utilisé un processus de sélection non aléatoire en trois étapes. Dans un premier temps, j’ai identifié les chaînes les plus populaires d’influenceurs politiques francophones véhiculant des positions à l’extrême droite. Je suis parti d’une première liste utilisée pour un précédent travail (Boursier 2022) ; j’ai identifié ces chaînes en utilisant des mots clés puis j’ai appliqué l’effet boule de neige, c’est-à-dire en suivant les recommandations d’autres vidéos faites par les auteurs des chaînes YouTube eux-mêmes[18]. Ce processus a abouti à une liste de 4396 vidéos hébergées sur 32 chaînes YouTube différentes, créées pour la plupart entre 2017 et 2018. Elles totalisaient près de 2 millions d’abonnés et près de 150 millions de vues pendant la période de collecte. Ce sont des chiffres conséquents si on les compare à des chaînes YouTube bien établies gérées par des médias institutionnels comme TF1, qui totalise moins de 47 millions de vues depuis sa création en 2005.

Figure 1

Nuage des mots les plus utilisés dans les 1141 titres des vidéos présélectionnées

Source : Tristan Boursier

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Deuxièmement, j’ai extrait l’ensemble des vidéos publiées sur les chaînes de plus de 80 000 abonnés au moment de la récolte, soit 1141 vidéos. Afin d’obtenir un échantillon qualitatif qui puisse donner une idée fidèle de la façon dont les thématiques d’égalité homme-femme et de racisme sont traitées, j’ai conservé les vidéos dont le titre comportait un mot clé associé à ces thématiques. Afin de limiter l’échantillon, j’ai commencé la récolte sur les vidéos publiées à partir de mai 2020, soit après la mort de George Floyd. L’événement a suscité énormément de réactions sur les réseaux sociaux et donné l’occasion d’aborder dans le débat public les questions de racisme systémique et de profilage racial, deux concepts rejetés par l’extrême droite française. Il est intéressant de noter qu’à ce stade de la sélection, les termes relatifs au genre sont les plus présents avec 180 occurrences pour les mots « homme » et « femme » cumulés. Les termes liés à la race comme « blanc » sont moins présents, mais sont déjà visibles parmi les occurrences les plus fréquentes.

Troisièmement, leurs discours ont été retranscrits et étudiés à l’aide d’une analyse critique de discours (Lindekilde 2014). En plus des trois axes de cadrage habituellement utilisés dans ce genre de méthode – diagnostic, pronostic et cadrage motivationnel – (Lindekilde 2014, 206‑207), chaque passage a bénéficié de deux niveaux supplémentaires de codage : une première fois selon sa thématique (relative à la race ou au genre), une seconde fois selon sa position logique dans le discours (a-t-il le statut de thèse, d’exemple, d’argument ou de sous-argument ?). Cette double codification permet de préserver la logique interne des discours. Bien que les données soient de nature audiovisuelle, l’analyse porte avant tout sur le texte des vidéos. L’image a été cependant prise en compte dans la bonne compréhension du discours porté, le texte ne suffisant pas toujours. Par exemple, Valek dit « on sait bien que les migrants viennent en France pour travailler » (vidéo 4) tout en affichant à l’écran le logo des allocations familiales. Dans ce cas, une note est ajoutée entre crochets dans le codage pour indiquer lors de l’analyse l’existence d’un signifiant visuel qui peut orienter l’interprétation du verbatim.

L’analyse

Les vidéos analysées ont des formats différents, mais sont sensiblement similaires. Tous les auteurs sont des hommes ; presque tous sont blancs, à l’exception de deux qui s’auto-identifient respectivement comme Noir et comme Martiniquais. Ils parlent presque tous à visage découvert, sauf un canal exploité par un inconnu à l’aide d’un « changeur de voix ». Au moment de l’analyse, les vidéos sélectionnées avaient totalisé plus de 22,3 millions de vues, soit une moyenne de 390 000 vues par vidéo.

La composante masculiniste

Comme le soulèvent très bien Victor Vey et Zoé Perrier (2022, 81), « le genre n’est pas un élément accessoire, mais est central et fondamental » dans la structuration du discours des influenceurs d’extrême droite, « la féminisation de la société est le point de départ du péril de la nation qui appelle à une purification ethnoraciale ». Il n’y a donc pas seulement un lien entre extrême droite et masculinisme qui se résumerait aux carrières militantes de ces acteurs qui passent souvent d’un groupe à l’autre (Mamié, Ribeiro et West 2021). Il existe un lien fort entre masculinisme et extrême droite en raison de l’intrication idéologique des deux discours. Cette composante est très présente chez les influenceurs étudiés dont l’analyse exhaustive des titres de vidéos publiées depuis la création de leurs chaînes révèle une surreprésentation des formulations conflictuelles, opposant hommes et femmes[19].

Le discours masculiniste est articulé principalement autour d’une rhétorique de crise de la masculinité (Dupuis-Déri 2012). Les sept influenceurs étudiés font régulièrement référence à cette idée, certains d’entre eux la développent sur plusieurs vidéos. Ils considèrent que les hommes possèdent une masculinité naturelle, qui se manifesterait à travers différents attributs (la force physique, la rationalité, l’honneur, la violence). Cette masculinité est décrite comme étant en danger face à la société occidentale contemporaine qui serait efféminée et comme laissant trop de place à ce qui est décrit comme des valeurs féminines. Barbare Civilisé, évoquant le travail de Lucile Peytavin dans son livre Le coût de la virilité (2021), commente :

L’utopie de cette dame où tous les garçons sont élevés comme des petites filles, ça s’appelle Paris. Bon on ne va pas se mentir… quand on s’y balade, on voit que les garçons ressemblent de plus en plus à des filles. Et d’ailleurs les filles, de plus en plus à des garçons. Je ne crois pas que ces gens soient très heureux. Je dirais même que c’est chez eux que j’ai pu voir le plus de problèmes psychologiques, de déprime, tout ça.

Ce discours de crise de la masculinité permet d’installer une hiérarchie entre, d’un côté, les hommes qui auraient perdu leur masculinité (surnommés les « hommes soja » ou les « cucked »), décrits comme ayant des problèmes mentaux, et, de l’autre, les hommes qui résistent à cette perte de masculinité. Il est important de souligner que la plupart des influenceurs étudiés sont aussi des autoentrepreneurs spécialisés dans la vente de conférences, de séminaires et de produits nutritionnels liés à la musculation et à la drague. Ce discours de crise de la masculinité leur permet donc de vendre leurs produits plus facilement, notamment en rappelant durant la vidéo l’existence de leur boutique en ligne.

Cependant, ce discours de crise de la masculinité va plus loin dans la hiérarchisation, car il ne décrit pas n’importe quelle masculinité, mais bien une masculinité blanche, une convergence récente observée dans d’autres études, notamment aux États-Unis (Carian 2022) et au Canada (Blais 2021). Les immigrés et les personnes racisées en général constituent une menace de premier plan pour les influenceurs étudiés. Pour eux, les hommes racisés ont gardé une masculinité « sauvage » (vidéo 13) en arrivant en France et les femmes blanches en sont les premières victimes[20]. Cette hiérarchisation permet aux influenceurs étudiés de reconnaître le harcèlement de rue. Bien qu’ils le minimisent – considérant qu’il est souvent confondu avec de la drague –, ils reconnaissent son existence comme étant essentiellement causée par des hommes racisés et immigrés. Ce résultat fait écho aux trouvailles récentes des études sur le fémonationalisme. Il s’agit d’une idéologie qui militarise la libération et les droits des femmes en l’opposant à d’autres groupes marginalisés (migrants, ennemis de la nation ou indésirables) (Farris 2017, 5‑6). Cette idéologie possède des frontières plus larges que celles de l’extrême droite pour Farris, car elle résulte d’une convergence entre des intérêts idéologiques d’extrême droite, féministes et néo-libéraux (ibid., 8). Ce fémonationalisme est parfois alimenté par les luttes d’émancipation des femmes dans des pays musulmans, comme l’Iran. La lutte pour l’émancipation fait l’objet en Europe d’une importante instrumentalisation au service d’un agenda politique de droite et d’extrême droite (Sager et Mulinari 2018 ; Bader et Mottier 2020 ; Rahbari 2021). Cette mobilisation de pays où l’islam est la religion dominante, voir institutionnelle pour le cas de l’Iran, se retrouve dans le corpus. Pour les influenceurs, ces pays reflètent un avenir crédible pour la vie des femmes en France si l’immigration ne cesse pas et si des politiques islamophobes ne sont pas mises en place. Comme nous le verrons dans la partie suivante, ce fémonationalisme renforce les préjugés suprémacistes blancs, de la supposée supériorité de la « culture occidentale » : le harcèlement n’est pas dans la nature des Blancs – qui ne font qu’importuner[21] ou draguer –, mais a été importé par l’immigration.

La composante suprémaciste blanche

La composante suprémaciste des discours étudiés est plus difficile à identifier, car rares sont les passages où le mot « race » est utilisé et, lorsqu’il l’est, cela est souvent pour dénoncer le racisme supposé des adversaires politiques des influenceurs (intellectuels postcoloniaux et militants antiracistes) qui sont appelés « les vrais racistes ». Cette façon de se positionner comme « anti-antiraciste » est similaire à la rhétorique du retournement (Devreux 2009 ; Blais 2019) mobilisée dans la composante masculiniste et antiféministe déjà observée.

Seule une analyse de plusieurs vidéos d’un même auteur permet de comprendre la composante à la fois raciste et suprémaciste du discours porté. La plupart des vidéos étudiées ne comportent pas seulement un discours de catégorisation raciste, mais cette catégorisation est l’objet d’une hiérarchisation au service d’une prétendue supériorité de la « race blanche ». Cette hiérarchisation apparaît par itération discursive d’une vidéo à l’autre en utilisant un univers de sens autoréférencé. Dans certaines vidéos, l’utilisation de mots comme « Occident », « Europe » ou « Français », dans des contextes discursifs précis, leur donne une signification raciste. Par exemple, la catégorie « Français » n’est pas utilisée pour désigner les citoyens naturalisés, les influenceurs soulignent cette distinction en ajoutant parfois au mot l’adjectif « vrai » pour désigner les « vrais Français » sous-entendus blancs par opposition aux « Français de papier » pour désigner les citoyens naturalisés. La hiérarchisation entre ces formulations racialisantes apparaît indirectement en utilisant de façon ironique des adjectifs positifs pour désigner des actes de vandalisme ou des crimes commis par des personnes racisées. Par exemple, certains détournent l’expression « chances pour la France » – initialement utilisée par Christiane Taubira pour désigner le combat des Traoré contre les violences policières – afin de qualifier les personnes racisées qui commettent des délits ou des crimes. C’est seulement en tenant compte de ces distorsions et de ces enrichissements de mots en apparence banale qu’on peut comprendre comment, d’une vidéo à l’autre, en créant un univers de sens qui leur est propre, les influenceurs développent des propos suprémacistes blancs.

Pour le comprendre, il faut d’abord passer par l’utilisation du concept de racisme culturel (Guillaumin 1995) qui explique comment l’utilisation de catégories vagues, qui n’ont pas toujours de sens géographique, politique ou historique précis, permet de dissimuler une catégorie raciale. Les influenceurs vont ainsi parler de façon indifférenciée d’Européens, d’Occidentaux, de civilisation et parfois de Blancs, mais à chaque fois il faut bien comprendre « race blanche ». Ces catégories sont mobilisées au milieu de discours qui vantent la supériorité occidentale : « Les Blancs n’ont pas le privilège de vivre dans de bons quartiers. Ce sont les quartiers qui deviennent bons quand ils sont majoritairement habités par des Blancs. » (Vidéo 32)

Le message suprémaciste observé est quasiment toujours structuré autour d’une territorialisation des humains en fonction de leur « race » supposée. On peut voir dans cet argument une attaque contre ce que Paul Gilroy (2003, 4, 17) appelle les « nouveaux chronotopes », ou nouveaux imaginaires spatiaux et temporels. Gilroy emprunte le concept littéraire de chronotope à Mikhaïl Bakhtine (1981, 426), qui suggère que les indicateurs spatiaux et temporels sont fusionnés en un tout concret, soigneusement pensé sous la forme d’une « unit of an analysis for studying texts according to the ratio and nature of the temporal and spatial categories represented. The chronotope is an optic for reading texts as x-rays of the forces at work in the culture system from which they spring. » Le chronotope permet de révéler la dimension fictive de l’histoire en tant que construction sociale et politique. Gilroy forge un nouveau concept, celui de nouveaux chronotopes dans le cadre d’une approche décoloniale (Colin et Quiroz 2023), qui propose une réinterprétation de la modernité occidentale prenant entièrement en compte son histoire coloniale et esclavagiste. Les nouveaux chronotopes identifiés par Gilroy (2003, 18) déstabilisent les catégories conventionnelles de temps et d’espace qui sous-tendent les traditions classiques. Par exemple, 1492 n’est plus célébrée comme l’année de la découverte de l’Amérique et le début d’une nouvelle ère prospère (le chronotope européen dominant), mais comme une période complexe au cours de laquelle de nombreuses personnes ont été exclues de l’humanité et exterminées (Wynter 1995). Plus de la moitié des influenceurs analysés défendent une vision classique des chronotopes en cherchant à assigner des races à des territoires précis : « Tout comme dans les pays africains, tu ne vas pas venir dire “euh, il y a trop de Noirs par ici”. Non, il faut que ça reste comme ça, c’est très bien. » (Vidéo 5) Les arguments développés dans cette catégorie insistent sur une répartition figée des « races » par territoire pour les années à venir. Pour eux, les Blancs ont tendance à être marginalisés chez eux et ce processus doit être stoppé avant l’extermination de toute la « race blanche ». L’association de la « race » et du droit à l’établissement est si forte qu’elle conduit à des conceptions du territoire comme étant la propriété privée d’une seule « race » : « Pour le reste, dire que les Blancs sont privilégiés dans les sociétés occidentales est aussi stupide que de dire qu’un enfant qui a accès à sa chambre dans la maison de ses parents est privilégié par rapport aux enfants du quartier qui ne sont pas de sa famille. » (JR5)

Ce message suprémaciste blanc est articulé de façon similaire au message masculiniste. Tout comme il y aurait une perte de repères masculins, il y aurait une perte de l’identité blanche, définie de manière vague à travers des éléments de la culture européenne – notamment de la Grèce antique et de l’ère industrielle. Cette perte serait attribuable à la mixité raciale causée par l’immigration non blanche. Il s’agit le plus souvent d’une formulation plus ou moins fidèle de « Grand remplacement » développée par l’intellectuel d’extrême droite Renaud Camus en 2010 et aujourd’hui reprise par l’extrême droite institutionnelle française (Bouhout 2021 ; Taguieff 2022).

Ce péril est illustré de façon récurrente par des faits divers de meurtres particulièrement horribles qui seraient causés par des non-Blancs sur des Blancs. Cette focalisation sur la lecture raciale des faits divers s’inscrit dans une longue tradition de l’extrême droite qui, en France (Passmore 2016, 58), a été rendue populaire grâce à un site Internet (fdesouche.com) spécialisé dans les revues de presse sur les faits divers (Lebourg 2010 ; Albertini et Doucet 2016). La plupart des faits mentionnés ont d’ailleurs été d’abord mis en ligne sur ce site.

L’agencement idéologique d’un discours est un des ressorts permettant non seulement de mieux le caractériser, mais également de comprendre sa force de persuasion (Baradat et Phillips 2016). La lecture de l’oeuvre d’Alain de Benoist permet de mettre en lumière les ponts entre genre et race dans la construction de son discours conservateur et ethno-différentialiste. Comme le souligne la théoricienne du politique spécialiste de l’extrême droite Eve Gianoncelli (2021), « Gender, sexuality and race are not only assumed separately but combined in an explicit or more implicit way. » Celle-ci relève que chez Alain de Benoist comme chez Richard Spencer, la différence biologique qui justifie la croyance en l’existence de « races » est d’abord amenée par la différence supposée naturelle entre les sexes. Le discours anti-égalitariste de ces penseurs est donc total et ne se focalise pas uniquement sur la « race ». Gianoncelli ajoute que l’imbrication du discours entre « race » et genre crée une renaturalisation des rapports sociaux qui, dans un second temps, rend possible la promotion de ce que de Benoist appelle l’ethno-différentialisme et qui n’est rien d’autre que l’affirmation d’une identité européenne blanche et genrée (ibid.). Cette imbrication a également été populaire au sein du KKK (Schmitz 2016) et semble se retrouver dans certaines opinions conservatrices en ligne (Julliard 2018).

Comparaison des deux discours

La congruence entre discours masculinistes et extrême droite est ancienne. L’hebdomadaire Minute d’extrême droite français a forgé et diffusé la pensée antiféministe (Bard 2019). Le mouvement réactionnaire Action française a également joué un rôle important dans la diffusion de l’antiféminisme d’extrême droite en France, mais aussi en Europe et en Amérique du Nord (Cléret 2019). Cette proximité conduit certaines auteures à catégoriser l’antiféminisme et le masculinisme non comme une simple opinion, mais comme un projet politique conservateur radicalement opposé à l’émancipation féministe et attaché à défendre l’ordre patriarcal (Lamoureux 2019, 57). Comme l’expliquent bien Christine Bard, Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri (2019), une des caractéristiques des discours antiféministes et masculinistes est qu’ils avancent souvent masqués en utilisant des stratégies rhétoriques sophistiquées (Blais 2019).

Des stratégies rhétoriques communes – Les deux thématiques (raciale et genrée) sont abordées avec une rhétorique argumentative similaire basée sur trois éléments. D’abord, avec une stratégie de la victimisation qui consiste à être en position de défense face à un ennemi (les féministes, les personnes racisées et les personnes de gauche). Cette posture défensive permet ensuite de rendre plus acceptable et légitime l’agression envers ces ennemis. Cela est présenté comme de la légitime défense.

La seconde stratégie fait appel à une rhétorique du retournement (Devreux 2009 ; Devreux et Lamoureux 2012, 17) qui renverse les rapports de pouvoirs entre féministes et antiféministes : les féministes sont dépeints comme majoritaires et responsables de toute une série de maux (destruction de l’ordre naturel, de l’oeuvre de Dieu, du mal-être des garçons, du suicide des hommes, etc.). Par exemple, les influenceurs étudiés vont systématiquement accuser les féministes d’êtres sexistes, car tantôt elles vont trop loin dans leur projet d’égalité femme-homme (en violant les lois de la nature et la complémentarité naturelle homme-femme), tantôt elles ne sont pas assez égalitaires, car elles donnent plus de droits aux femmes (en faisant des réunions en non-mixité choisie par exemple). Il s’agit d’une stratégie qui semble récurrente au vu de la littérature sur l’antiféminisme (Blais 2019, 444). La même logique s’applique avec les arguments suprémacistes dans les vidéos étudiées. Certains auteurs nomment cette rhétorique la stratégie de la rétorsion (Taguieff 1988, 117), mais la même idée est évoquée que celle du retournement. Les influenceurs renversent l’argument de l’adversaire contre lui :

Ce qui existe réellement, ce n’est pas le privilège Blanc, mais le privilège Noir. Soyons clairs, tous ces gens qui ne cessent de hurler « pas de justice, pas de paix » ne veulent ni la justice ni la paix. Ce qu’ils veulent c’est faire monter la haine contre les Blancs, la nourrir et la justifier pour pouvoir la déchaîner ensuite.

Vidéo 9

Racisme et antiracisme, les deux faces d’une même pièce.

Vidéo 13

Cette stratégie du retournement est bien connue dans les milieux d’extrême droite puisqu’elle a été intellectualisée et diffusée par de Benoist[22].

La dernière stratégie est l’utilisation systématique de l’humour. Cet outil est étudié en détail par Victor Vey et Zoé Perrier (2022, 81) qui le décrivent avec précision comme une « violence du rire » et un « rire de la violence » qui procèdent d’un « travail stylistique qui invite à rire de la forme plutôt que du contenu, et une violence inouïe du discours qui invite à rire de leurs excès tout en déniant le caractère politique d’une violence “gratuite” ». L’analyse du corpus a permis de confirmer la littérature sur ce sujet et de faire ressortir une dimension supplémentaire à cet humour qui est en grande partie véhiculé par l’interaction entre le discours, les sons et les images. Les vidéastes étudiés combinent les trois pour créer des décalages à ressort comique. Le Raptor, Valek et Julien Rochedy sont ceux qui utilisent le plus ce procédé. Par exemple, dans une vidéo, Valek explique qu’il regrette la « déchristianisation de la France » en expliquant qu’on ne se « repent plus devant Dieu pour nos péchés », tout en affichant une image du président Emmanuel Macron posant pour une photo avec deux jeunes Saint-Martinois noirs, l’un d’eux faisant un doigt d’honneur à l’objectif (vidéo 2)[23]. Le plus souvent, cette mobilisation du médium vidéo au service de l’humour se fait par la superposition de memes – « unité culturelle réplicable » sur Internet comme une image ou un GIF souvent satirique ou humoristique (Dawkins 2006, 192) – sur l’image principale et qui ont pour but de tourner en ridicule les propos de leurs adversaires politiques en soulignant la présence d’un sous-texte. Par exemple, le vidéaste propose une affirmation qui semble en apparence de gauche, mais il ajoute un meme en même temps pour signaler à son audience qu’il est sarcastique. L’utilisation de memes contribue à l’insertion du discours dans une culture numérique précise. En effet, certains memes sont utilisés davantage par certaines communautés que d’autres (Davison 2012). Cela permet aux vidéastes d’afficher leur proximité avec les utilisateurs de YouTube en affichant leur appartenance à la même communauté. Il serait intéressant pour de futures études de s’intéresser à la provenance de ces memes et à leur rôle dans le développement de relations parasociales entre vidéastes et spectateurs (Chen 2016) spécifiques aux communautés d’extrême droite.

L’anti-égalitarisme : une racine idéologique commune – Les messages suprémacistes et masculinistes portés par les influenceurs étudiés ont recours à des procédés rhétoriques communs qui s’articulent autour d’une même base idéologique, propre aux courants conservateurs et réactionnaires : l’anti-égalitarisme. Cet anti-égalitarisme est déroulé en deux temps.

D’abord, l’adversaire politique est décrédibilisé comme étant « coupé du réel », sa pensée est traitée comme étant le symptôme d’une maladie mentale. On y retrouve la plupart des insultes qui médicalisent les politiques des féministes, notamment l’utilisation du terme « hystérique ». L’ensemble des adversaires est régulièrement ramené aux émotions : « la construction sociale, c’est le meilleur argument quand tu n’en as pas ou plus. Il est basé sur de l’irrationnel qui est lui-même fondé sur l’émotivité. » (Vidéo 14) Cela relève du procédé de la rationalité identifié par Mélissa Blais (2019, 445 ; 2021, 90). La parole de l’adversaire est décrédibilisée par sa mise hors du champ de la rationalité et des débats.

Ensuite, les influenceurs étudiés lancent un appel au « réel » avec une série de paralogismes naturalistes. Ce procédé rhétorique marche main dans la main avec le procédé de la rationalité. Comme le relève Mélissa Blais en s’appuyant sur le travail de Colette Guillaumin, le renvoi à la nature permet d’asseoir un argument d’autorité qui serait le reflet direct de la rationalité naturelle (Guillaumin 1992, 16 ; Blais 2019, 445). Ce procédé anti-égalitariste se manifeste de différentes façons. Lorsqu’il s’agit de l’inégalité homme-femme, il est structuré autour d’un discours de la complémentarité des sexes. Il y aurait des différences naturelles entre les sexes qui rendraient de fait l’organisation de la société inégalitaire. Les influenceurs étudiés vont principalement décrire ce qu’est la masculinité « naturelle » pour eux. Cette naturalisation est intimement liée à la composante suprémaciste des discours étudiés. Par exemple, Barbare Civilisé utilise une métaphore du corps humain pour justifier la colonisation : « N’importe quel corps en santé va chercher à élargir son influence. » (Vidéo 4) Barbare Civilisé est parmi les influenceurs étudiés celui qui traite et théorise le plus explicitement l’importance de la nature dans son argumentation : « L’éternelle construction sociale qui dit tout, et donc qu’il [sic] faudrait nier notre nature. » (Vidéo 1) Cependant, l’argument est présent chez les autres influenceurs. Même lorsque le sujet ne porte pas directement sur le rapport nature/culture, l’adversaire politique est presque toujours ramené à son physique qui, selon les influenceurs étudiés, est révélateur de sa pensée. Ainsi, Stephan Edouard, par exemple, examine pendant 15 minutes chaque fait et chaque geste de Mona Chollet lors d’une interview filmée à la radio afin de montrer que son propos est vide, car la personne qui le tient « a les yeux fuyants », « se gratte énormément », « ne sait pas placer ses mains », « a posé son sac à main sur le sol », etc. (vidéo 16).

L’imbrication du suprémacisme blanc et du masculinisme – La position masculiniste est bien centrale dans les discours étudiés. Il ne s’agit pas de n’importe quelle masculinité, mais bien d’une masculinité blanche qui permet aux influenceurs étudiés de développer, à partir de la même posture anti-égalitaire, une posture suprémaciste blanche.

Cette masculinité blanche est dite « maîtrisée » (vidéo 45) en opposition à la « masculinité sauvage » des personnes racisées qui sont « comme les animaux, la seule chose qu’ils comprennent c’est la peur » (vidéo 45). « Leur discours de crise de la masculinité est donc un discours antiféministe d’extrême droite parce qu’il est raciste et appelle comme solution évidente l’autoritarisme pour rétablir un ordre social antidémocratique fondé sur la loi du plus fort. » (Vey et Perrier 2022, 74)

Cette imbrication entre ce que Francis Dupuis-Déri (2020) nomme un discours de « suprématie mâle » et un discours suprémaciste blanc apparaît clairement lorsqu’on focalise l’analyse sur le projet politique qui se dessine en creux de leurs propos.

Une étude des discours qui utilise les outils de la théorie politique aurait tendance à catégoriser les messages portés par les influenceurs en termes d’idéologies. Ainsi, l’agencement logique serait de mettre, comme nous l’avons fait, l’anti-égalitarisme comme source idéologique commune aux positions masculinistes et suprémacistes blanches ; puis, seulement en troisième lieu, les différents éléments qui structurent ces idéologies telles que nous les avons identifiés (discours victimaire, utilisation de l’humour, moralisation de l’histoire, etc.). Cette reconstitution de la logique interne des discours étudiés n’est pas incorrecte. Elle manque cependant un élément important qui permet de comprendre en quoi le discours suprémaciste blanc n’a pas la même place que le discours masculiniste et en quoi ce dernier est une amorce aux propos racistes.

Dans la plupart des vidéos étudiées[24], la logique argumentative procède de la façon suivante. L’amorce générale de la vidéo (parfois présente dès le titre) aborde une thématique antiféministe. Les premières minutes de la vidéo sont alors consacrées à une argumentation oppositionnelle qui vise à décrédibiliser la position adverse (par exemple « les néo-féministes sont hystériques, car elles vont contre la nature des sexes »). Les propos deviennent alors davantage propositionnels en s’inscrivant dans une logique masculiniste (par exemple « la virilité est nécessaire à l’homme et même à l’État, car d’elle dépend notre souveraineté » vidéo 51). Le discours anti-égalitariste devient plus évident une fois les arguments masculinistes développés. Seulement ensuite survient le message suprémaciste blanc. Ce dernier est rarement présent sur la totalité d’une vidéo, mais apparaît par touches. Seules quelques vidéos, aujourd’hui supprimées de YouTube, théorisent un message suprémaciste blanc, le plus souvent appuyé soit sur une interprétation conservatrice de Nietzsche ou plus spécifiquement sur la classification morale de Ruth Benedict développée dans Le chrysanthème et le sabre (1998).

Conclusion

En conclusion, notre étude a montré que sur YouTube les discours suprémacistes blancs sont rendus plus accessibles grâce à leur imbrication dans des discours masculinistes. Cette imbrication est possible grâce à un ensemble de procédés rhétoriques qui atténuent la violence des discours tout en préservant leur message politique. La base idéologique anti-égalitaire facilite l’articulation logique entre la promotion d’un discours masculiniste et suprémaciste, car une fois accepté le discours d’inégalité « naturelle » entre les genres, il est plus facile d’accepter que d’autres inégalités « naturelles » existent. L’inégalité entre les « races » est celle qui est présentée comme la plus évidente pour expliquer les phénomènes qui intéressent les influenceurs étudiés : la violence, l’insécurité, le chômage et la pauvreté. L’atténuation de ces discours et leurs articulations logiques au sein de vidéos disponibles librement sur une plateforme aussi grand public que YouTube facilitent l’atteinte d’un public cible qui pourrait être réticent à accepter un discours suprémaciste classique où la hiérarchie raciale est ouvertement défendue. Les agencements idéologiques décrits s’insèrent dans une stratégie rhétorique plus adaptée aux médias grand public comme YouTube, où une interdiction du discours de haine encadre la liberté d’expression.

Enfin, nos résultats mettent en lumière la nécessité de poursuivre les recherches sur les liens entre les discours masculiniste et suprémaciste afin de mieux comprendre comment ces idéologies sont diffusées et perpétuées dans les médias grand public. L’amélioration de notre compréhension de ces discours est importante si l’on veut prendre des mesures efficaces pour limiter leurs effets dans des sociétés démocratiques où l’appel à la haine constitue un danger préoccupant.

Dans le cadre de cette étude, le corpus analysé bénéficie d’une large audience ; pour autant, il ne représente qu’une petite fraction de la diversité des discours d’extrême droite sur YouTube et sur Internet. Il est probable que l’échantillon reflète les discours les moins radicaux présents sur la plateforme, capables de susciter une large adhésion sans être marginalisés par le règlement de YouTube qui depuis la prise du Capitole en 2020 a durci sa politique envers les discours haineux. Dans l’échantillon analysé, les discours catholiques intégristes ou explicitement néonazis sont par exemple absents. Enfin, cette nouvelle potentialité de convergence qu’offre Internet ne doit pas laisser entendre que l’extrême droite a délaissé ou n’a jamais expérimenté la pratique hors ligne (Bard 2019). L'extrême droite en France est une galaxie idéologique et militante non unifiée, qui a su se mobiliser assez tôt – en ligne, mais aussi hors ligne – pour converger en créant ses propres espaces et en conduisant un processus continu façonné par les changements technologiques et la communication politique, tout comme d’autres mouvements sociaux, en captant des espaces d’expression divers (Castells 2015 ; Ancelovici, Dufour et Nez 2017). Il serait intéressant pour de futures études de mesurer les effets de ces stratégies en ligne sur la politisation et le comportement politique du public visé par ces vidéos. Ces influenceurs rallient-ils des personnes déjà convaincues ? Parviennent-ils à les inciter à voter, à manifester ou à s’impliquer d’autres manières ?