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Plusieurs fois par an depuis 2019, des grèves mondiales pour le climat à l’initiative du groupe Fridays for Future sont organisées dans le monde. 1 Des millions de participant·es prennent la rue pour demander à leur gouvernement de répondre au contexte d’urgence climatique mis en lumière par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). En septembre 2019, Montréal se distingue par la force de sa mobilisation, avec des estimations qui atteignent 500 000 participant·es et des grèves décrétées par les centrales syndicales, les associations étudiantes, le Centre de services scolaires de Montréal, ainsi que la fermeture de nombreuses grandes entreprises du secteur privé (Dupuis-Déri 2021). Toutefois, l’évolution de ce « tremendous momentum » (Almeida 2019a) est marquée par la pandémie de COVID‑19 et les mesures sanitaires qui freinent la mobilisation.

La première grève mondiale post-confinements s’organise le 24 septembre 2021 et une nouvelle manifestation se tient à Montréal, instiguée par la Coalition étudiante pour un virage environnemental et social (CEVES). Pour cette dernière, l’événement vise à cadrer l’action collective de façon à inclure une transformation profonde et systémique de la société qui dépasse l’adoption de politiques publiques plus ambitieuses en matière de climat (Della Porta et Parks 2013 ; Pickard, Bowman et Arya 2022). Nous y voyons une illustration du concept de cadrage en tant que processus actif, dynamique et évolutif de « construction de la réalité […] où ce qui évolue reflète bien le travail des organisations de mouvement social et de leurs militant[·es] » (Benford et Snow 2012, 224). Plus précisément, nous assistons à un travail de « rapprochement » (ibid., 239) de différents cadres au sein du mouvement climatique québécois : en plus de la carboneutralité, la CEVES et ses alliés revendiquent le définancement de la police, la souveraineté autochtone et la justice migratoire. Cette volonté s’affiche notamment dans le rapport annuel du mouvement : « Les principaux buts de cet événement étaient de renforcer le narratif comme quoi la justice sociale doit être au coeur de la lutte pour la justice climatique et de remobiliser les étudiant[·es] qui étaient de retour à l’école en présentiel » (CEVES 2022).

L’intitulé « Manifestation mondiale pour la justice climatique » (notre accentuation ; ci-après MJC) synthétise le projet militant au coeur de cette action. De plus, dans les allocutions au début et à la fin de l’événement, la CEVES accorde une place importante à des groupes qui représentent ses revendications dans une volonté d’amplifier la voix des communautés victimes au premier plan des changements climatiques. La MJC promeut une lutte pour toutes les justices (ibid.) et donne une teneur sociopolitique particulièrement forte à cet enjeu ainsi qu’à celui de la transition énergétique ou écologique. Sous cet angle, la mobilisation de la jeunesse québécoise rejoint la tendance observée au sein du mouvement climatique mondial depuis une dizaine d’années (Della Porta et Parks 2013). Cela soulève un casse-tête (puzzle) empirique, à savoir comment le rapprochement des cadres de la CEVES avec ceux d’autres mouvements sociaux, à travers le cadre cardinal de la justice climatique, se traduit – ou non – chez les adhérent·es à la cause climatique qu’elle tente de mobiliser. Nos observations sur le terrain témoignent d’une tension entre les niveaux de participation et de réception de la manifestation (sphère publique, manifestant·es, organisateur·rices) ; nous constatons un tiraillement sémantique entre une « marche pour le climat », qui vise l’action politique contre les changements climatiques, et une « manifestation pour la justice climatique » ciblant des enjeux globaux.

Afin d’éclaircir ce casse-tête empirique au sein du mouvement climatique étudiant au Québec, nous avons effectué une observation participante lors de la manifestation du 24 septembre 2021 pour étudier les slogans de protestation à travers les affiches des participant·es, puis nous avons comparé ces énoncés avec le manifeste officiel de l’événement. Les manifestations nécessitent un important travail militant 2 en amont pour en planifier le déroulement, les revendications et le cadrage, en plus de tisser des alliances et de recruter des participant·es (Jasper 2014). Dans le cas de la CEVES, les activistes ont organisé des rencontres avec d’autres groupes plusieurs mois avant la MJC pour orchestrer la mobilisation et s’entendre sur le message politique à porter (CEVES 2022). Notre matériau empirique nous plonge dans le résultat de ce travail, puisque les slogans permettent d’observer l’expressivité et la diversité d’un mouvement social à partir des significations projetées lors d’un événement protestataire (Van de Velde 2024).

Précisément, nous nous intéressons à la manière dont la CEVES utilise la MJC pour unir deux catégories d’acteur·rices : la « communauté de mouvement social » (Staggenborg 1998) qui adhère aux objectifs généraux d’atténuation et d’adaptation face aux changements climatiques ; et la « coalition événementielle » (McCammon et Moon 2014 ; Van Dyke et Amos 2017) mise sur pied pour permettre à des groupes issus d’autres mouvements sociaux de participer à la planification et aux allocutions. Notre analyse montre que les slogans véhiculés par la communauté large de participant·es au mouvement, d’une part, et les revendications portées par la coalition événementielle initiée par la CEVES, d’autre part, s’accordent partiellement quant à l’objet de l’action collective. Nous argumentons que l’écart discursif entre les niveaux de participation à la MJC exprime deux défis organisationnels pour la CEVES : la construction du lien social entre celle-ci et la base d’adhérent·es du mouvement ; et les dilemmes stratégiques autour du cadrage de la lutte climatique, soit le degré de radicalisme, l’articulation du message et l’image projetée (Jasper 2006 ; 2014). Il nous semble d’autant plus important de comprendre ce phénomène que l’ambiguïté sémantique a perduré dans les manifestations ultérieures de la CEVES 3.

Dans un premier temps, nous présentons la littérature sur le cadrage ainsi que les coalitions militantes et les communautés de mouvement social, deux catégories d’acteur·rices que nous observons à la MJC et qui nous permettent de considérer l’hétérogénéité de la manifestation étudiée. Ensuite, nous détaillons la démarche méthodologique mise en oeuvre dans notre recherche ainsi que le matériau empirique qui compose nos données, soit les slogans protestataires. Pour poursuivre, nous analysons les messages exprimés par les manifestant·es de la MJC et les comparons avec le discours officiel des organisateur·rices de l’événement. Finalement, notre discussion des résultats explore les défis organisationnels et les dilemmes stratégiques du mouvement climatique étudiant révélés par notre analyse des slogans.

Comprendre l’hétérogénéité de la manifestation

La sociologie des mouvements sociaux fournit plusieurs pistes théoriques pour appréhender les efforts de mobilisation et de cadrage de la CEVES autour de la MJC. Lancée officiellement en février 2020, cette organisation québécoise rassemble les collectifs étudiants issus de la première mobilisation internationale du mouvement des grèves scolaires pour le climat, en mars 2019. Des comités locaux existent ou ont existé dans une quarantaine d’établissements d’enseignement aux niveaux secondaire, collégial et universitaire dans sept régions différentes (CEVES 2019 4). Dans le présent article, nous étudions la branche montréalaise de la CEVES à partir de la littérature sur les coalitions, traitant des rapports qu’une telle organisation militante entretient avec d’autres, et les communautés de mouvement social, soit l’ensemble des acteur·rices qui partagent ses objectifs, selon une approche centrée sur les idées et les discours.

Plusieurs chercheur·es emploient la notion de coalition pour désigner certains types de relations interorganisationnelles au sein d’un mouvement social. La plupart les présentent comme des alliances contingentes et instrumentales où des entités collectives mettent en commun leurs ressources en vue d’actions ou de buts communs (Diani et Bison 2004 ; Beamish et Luebbers 2009 ; McCammon et Moon 2014 ; Van Dyke et Amos 2017). Elles peuvent se former au sein d’un mouvement social ou à travers différents mouvements, à court ou à long terme (McCammon et Moon 2014 ; Van Dyke et Amos 2017). Dans le cas de la MJC, la CEVES a créé des ponts avec six organisations 5 issues des mouvements pour la souveraineté autochtone, le définancement de la police, la justice migratoire et l’action contre les changements climatiques. La manifestation s’inscrit spécifiquement dans la catégorie des coalitions événementielles qui présentent une coordination relativement brève autour d’une activité protestataire précise (McCammon et Moon 2014). Nous avançons que ce travail de coalition s’avère à la fois la cause et la conséquence du rapprochement de cadres entrepris par la CEVES pour transformer la représentativité du mouvement climatique afin d’y inclure les groupes sociaux les plus touchés par les bouleversements du climat.

Les coalitions, y compris les coalitions événementielles, prennent place au sein d’une ou plusieurs communautés de mouvement social (Staggenborg 2015). Cette notion renvoie à une conception fluide des mouvements sociaux qui ne se limite pas à l’adhésion formelle à un groupe ou à la participation à des actions contestataires (Staggenborg 1998 ; 2013 ; 2015 ; Bereni et Revillard 2012 ; Hassan et Staggenborg 2015). En ce sens, les mouvements comptent des supporteur·rices ou sympathisant·es aux frontières diffuses plutôt que des membres à proprement parler : la communauté d’un mouvement social englobe tou·tes les acteur·rices (individus et groupes) qui partagent ses objectifs et une identité collective associée à l’objet de la lutte (Staggenborg 1998). Cela s’applique à ce que nous pourrions appeler les participant·es « ordinaires » de la MJC, laquelle en comptait un très grand nombre, considérant l’attrait grand public de ce type d’événements depuis quelques années.

Le rôle des idées et des discours

Dans la littérature, l’idéologie, la culture et l’identité de chaque groupe qui forme une coalition font partie des nombreux facteurs qui influencent la formation ou la survie de cette dernière (Lichterman 1995 ; McCammon et Moon 2014 ; Van Dyke et Amos 2017 ; Robinson 2020). Par exemple, il est généralement admis qu’une cohésion idéologique préexistante aide à mobiliser des individus et des groupes parmi des communautés de mouvement social (Staggenborg 2015), voire s’avère une condition nécessaire pour des collaborations intensives (Van Dyke et Amos 2017). Des conflits peuvent en effet émerger lorsque des enjeux, des explications et des buts tenus pour acquis au sein d’un mouvement ou d’un groupe doivent être défendus auprès des autres (Beamish et Luebbers 2009). Par conséquent, si les organisations membres d’une coalition – en particulier d’une coalition événementielle – tissent des rapports instrumentaux et contingents, ceux-ci ne s’appuient pas nécessairement sur des liens identitaires forts (Della Porta et Diani 2020). Ainsi, le rôle de la production symbolique sur les fins de l’action collective devient d’autant plus important (ibid. ; voir aussi Gawerc 2020 ; Robinson 2020).

À ce propos, le concept très répandu de cadres de l’action collective permet d’accéder aux processus d’attribution de significations à des événements ou à des comportements pour légitimer et faciliter la mobilisation (Benford 1993 ; Snow, Vliegenthart et Ketelaars 2018 ; Della Porta et Diani 2020). Il s’inscrit dans une approche culturelle-cognitive des mouvements sociaux en se penchant sur les mots employés et les croyances qui les soutiennent (Jasper 2014). Selon Robert D. Benford et David A. Snow, les cadres de l’action collective se définissent comme des « ensembles de croyances et de significations, orientés vers l’action, qui inspirent et légitiment les activités et les campagnes des organisations de mouvement social » (2012, 224) ; ils remplissent des fonctions essentielles pour la mobilisation politique, telles que l’identification de problèmes, le recrutement et l’adhésion au mouvement. Cela étant, les travaux employant la théorie du cadrage gagneraient à considérer davantage certains éléments, notamment : la contextualisation des cadres par rapport aux actions militantes – à l’image d’une manifestation – au sein et autour desquelles ils émergent (Jasper 2014) ; le caractère dynamique des cadres en dépit de leur négociation par différent·es acteur·rices (Croteau et Hicks 2003 ; Benford et Snow 2012 ; Della Porta et Diani 2020) ; ainsi que l’alignement des cadres entre les organisations de mouvement social et les discours de leurs sympathisant·es potentiel·les (Croteau et Hicks 2003 ; Snow, Vliegenthart et Ketelaars 2018 ; Della Porta et Diani 2020).

L’alignement des cadres renvoie ici à la congruence et à la complémentarité des modèles d’interprétation de la réalité (intérêts, valeurs, croyances, buts, etc.) des organisations de mouvement social, d’une part, et ceux de la population qu’elles cherchent à mobiliser, d’autre part (Benford 1993 ; Benford et Snow 2012 ; Della Porta et Diani 2020). Cette cohésion entre les cadres organisationnels et individuels forme « the basic precondition for success » d’un mouvement en matière de mobilisation et d’identité collective (Della Porta et Diani 2020, 83). À cet effet, l’un des principaux processus de cadrage réside dans le rapprochement des cadres (Benford et Snow 2012), soit l’incorporation par les militant·es d’un mouvement de modèles interprétatifs provenant d’autres individus, groupes ou mouvements. Cette stratégie remplit une fonction d’articulation de discours divers en un seul message, dans un cadre unique, par l’expression d’un ensemble de significations tentant de résonner davantage dans l’espace social (Snow, Vliegenthart et Ketelaars 2018). Lorsque réalisé efficacement, le rapprochement des cadres peut aider un mouvement à recruter un plus grand nombre de sympathisant·es (Della Porta et Diani 2020). Sur le plan discursif, cela passe entre autres par le recours à des cadres cardinaux ou « master frames », comme celui de la justice climatique, auxquels les organisations lient (ou rapprochent) leurs propres modèles interprétatifs (Magnan 2007 ; Tramel 2020). Précisément, les cadres cardinaux désignent des cadres de l’action collective dont la portée devient suffisamment inclusive pour que des groupes et des mouvements hétérogènes l’emploient dans leurs propres campagnes (Carroll et Ratner 1996 ; Snow, Vliegenthart et Ketelaars 2018).

Au-delà des organisations : les coalitions et la communauté de mouvement social

La vaste majorité des études sur le cadrage des mouvements sociaux se concentrent sur celui des organisations (voir Benford et Snow 2012 ; Robinson 2020), bien que les cadres des coalitions fassent aussi l’objet de quelques recherches qui soulignent notamment leur potentiel de dispute (Benford 1993 ; Croteau et Hicks 2003 ; Magnan 2007 ; sur les coalitions intermouvements, voir Mayer, Brown et Morello-Frosch 2010). Le principal modèle théorique du cadrage coalitionnel affirme que « successful framing at this level requires a “consonant frame pyramid” […] [i.e.] the resulting congruent assemblage of individual, organizational, and coalition frames » (Croteau et Hicks 2003, 252-253). En plus du travail effectué par les organisations pour aligner leurs cadres avec ceux d’adhérent·es potentiel·les, une coalition doit faire coïncider le travail de cadrage de ses membres. Cela contribue, à travers le rapprochement des cadres, à l’établissement d’une interprétation commune qui unit les activistes et les sympathisant·es de différents groupes et mouvements autour d’une même identité et d’une mission commune (Beamish et Luebbers 2009 ; Mayer, Brown et Morello-Frosch 2010). La contrepartie de ce processus réside alors dans le risque pour une coalition d’aliéner une partie de sa base si les nouveaux cadres ne concordent pas avec ceux qui existent à l’échelle individuelle (Croteau et Hicks 2003 ; Magnan 2007).

Outre le peu d’attention accordée aux coalitions dans la littérature sur le cadrage, celle-ci présente aussi un biais à l’égard des élites militantes qui invisibilise la compréhension et l’expérience des participant·es de la base (voir Staggenborg 2015 ; Almeida 2019b ; Peach 2019). Il devient alors pertinent de se pencher sur les cadres mis de l’avant par la communauté de mouvement social pour renverser le rôle de récepteur passif, transparent, qui lui est généralement assigné (Peach 2019). Certains travaux reconnaissent l’importance non seulement des organisations et des coalitions, mais des participant·es aux mouvements sociaux « particularly in confirming commitments to the negotiated identity and shared principles so as to build trust, cement coalitional identity, and strengthen a sense of solidarity » (Gawerc 2021, 9). Dans le contexte d’une manifestation de masse, par exemple, les individus affiliés et non affiliés introduisent leurs cadres individuels dans « an emerging discursive landscape » dont les significations communes sont négociées collectivement (McClelland-Cohen et Endacott 2020, 844). Les organisations – tout comme les coalitions – n’ont plus le monopole du cadrage du ou des mouvements dans lesquels l’événement protestataire s’inscrit : l’agrégation des messages des milliers de participant·es façonne également les modèles interprétatifs de la contestation (Almeida 2019b ; McClelland-Cohen et Endacott 2020), comme dans le cas des grèves mondiales des jeunes pour le climat.

Comme indiqué plus haut, la littérature sur la communauté de mouvement social invite à intégrer davantage la dimension culturelle et à sortir d’une lentille analytique qui met l’accent sur les organisations, les groupes et les réseaux (Goodwin et Jasper 1999). Tout en interrogeant le rôle joué par les organisations militantes dans la communauté, ce concept permet d’analyser le niveau grassroots de la mobilisation où la plupart des activités protestataires prennent place (Staggenborg 1998 ; 2013). Plusieurs dimensions importantes sont alors soumises à l’analyse, telles que le degré d’accord ou de désaccord idéologique, les espaces d’interaction et la diffusion culturelle (ibid.), de même que les croyances et les pratiques de socialisation (Bereni et Revillard 2012). Cette approche requiert aussi de porter « attention to the ways any movement’s internal diversity on emerging issues shifts movement boundaries by affecting individual organizations, intra-movement organizational relationships, and countermovement dynamics » (Kretschmer 2014, 913). Des zones d’ombre restent toutefois à éclairer quant aux effets des rapports que les communautés de mouvement social entretiennent avec les coalitions (McCammon et Moon 2014 ; Van Dyke et Amos 2017), ce à quoi notre article contribue en partie en comparant les discours des organisations coalisées avec ceux des personnes qu’elles mobilisent.

⁂

Nous appréhendons la manifestation du 24 septembre 2021 par le biais des rapports de cadrage entre la CEVES, ses groupes alliés et sa base d’adhérent·es (voir la figure 1). D’une part, les travaux sur les coalitions permettent d’analyser notre cas empirique comme le résultat d’un travail militant autour d’une alliance stratégique de type événementiel s’appuyant sur le rapprochement des cadres entre différents mouvements sociaux. Alors que la littérature existante pose principalement son regard sur la mise en train d’une coalition événementielle, nous nous intéressons au résultat de ce travail militant à travers le déroulement in situ de l’activité protestataire pour appréhender la diversité des revendications véhiculées. D’autre part, les travaux sur les communautés de mouvement social, quant à eux, permettent d’insister sur les éléments cognitifs de la contestation en tenant compte des supporteur·rices informel·les de la MJC et de leur degré d’adhésion aux nouveaux cadres proposés par les organisateur·rices. Ces travaux nous aident ainsi à penser les discours de plusieurs types d’activisme parallèles aux organisations de mouvement social.

Globalement, cela nous permet de pallier deux angles morts découlant de la prépondérance des organisations dans les études sur le cadrage de l’action collective. Notre recherche vise en effet à éclairer l’alignement des cadres des coalitions et des communautés de mouvements sociaux en comparant les discours associés au cadre de la justice climatique par la coalition au centre de la MJC avec ceux des manifestant·es rassemblé·es pour l’occasion. La littérature citée nous fournit un ancrage théorique pour identifier les défis de cadrage de la CEVES qui découlent de tensions liées à l’hétérogénéité de la manifestation, d’abord en ce qui concerne la construction du lien social entre la base militante et la coalition, puis relativement aux dilemmes stratégiques des organisateur·rices.

Figure 1

Le travail militant autour de la Manifestation pour la justice climatique

Le travail militant autour de la Manifestation pour la justice climatique

Voir la liste des figures

Méthodologie et cadre théorique

Nous adoptons ici l’approche culturelle propre à la sociologie des mouvements sociaux (Cefaï 2007 ; Jasper 2014). Ce courant théorique étudie précisément les significations rattachées à l’action collective, telles que les identités collectives (Polletta et Jasper 2001), les émotions (Jasper 2018), le cadrage de discours (Benford et Snow 2012), ou encore la socialisation militante (Passy et Monsch 2020). Notamment, la récente série de travaux de Cécile Van de Velde sur les slogans protestataires (2020 ; 2024 ; voir aussi Almeida 2019b) constitue un apport théorique et méthodologique particulièrement intéressant pour analyser les discours des personnes mobilisées à la MJC. Les slogans nous aident à appréhender la manière dont les manifestant·es produisent du sens à travers des éléments textuels (Johnston 2009) et des « figurative carriers of meanings » (Jasper 2014, 50). Il s’agit d’énoncés accrocheurs se voulant « un résumé d’idées, de situations ou d’idéologies complexes afin que l’accent soit mis sur un aspect particulier de celles-ci » (Bernard Barbeau 2015, s. p.). Pour Van de Velde (2024), les slogans apportent trois contributions principales sur le plan analytique : l’expressivité, la diversité et la comparabilité. Ils permettent notamment d’étudier les messages d’une manifestation au-delà des demandes officielles exprimées dans les médias et l’espace public (ibid.). De cette façon, nous pouvons faire ressortir la multiplicité des voix et des thèmes qui y sont présents, même s’ils s’avèrent moins visibles au premier abord (ibid.). Les slogans montrent en outre un discours individualisé et personnifié où s’expriment les manifestant·es ordinaires, lesquel·les ne sont pas forcément affilié·es à des groupes militants (ibid. ; McClelland-Cohen et Endacott 2020).

Concrètement, nous avons effectué une observation participante lors de la MJC en photographiant les affiches des personnes sur place avant et pendant la marche. Nous avons aussi noté les slogans scandés par la foule à différents endroits du cortège. De façon marginale, nous avons complété notre échantillon en consultant les photographies publiées sur Facebook par certains groupes militants. Nous avons récolté un total de 536 slogans écrits et 48 slogans chantés 6, majoritairement en français ou en anglais 7. Ce nombre dépasse celui de la plupart des travaux utilisant ce type de matériau (100 à 400 slogans). Nous croyons donc avoir atteint une représentation assez fidèle de la diversité des discours portés par les manifestant·es (Grinshpun 2013 ; Bowman 2020 ; Van de Velde 2024). Enfin, notre travail se penche sur les revendications des organisateur·rices à partir du manifeste officiel du rassemblement, des allocutions prononcées en marge de celle-ci ainsi qu’une revue de presse des entrevues accordées par des personnes affiliées à la CEVES (en tant qu’instigatrice de la coalition événementielle) dans les médias traditionnels 8. Cette dernière étape, où nous avons recueilli uniquement les citations directes, permet de mettre l’accent sur le rôle des porte-parole et la réception de l’action collective dans la sphère publique.

Sur le plan analytique, nous partons des quatre fonctions politiques – ou quatre types de travail militant – que les slogans remplissent dans une manifestation (Van de Velde 2024). Premièrement, la fonction de réclamation ou « laying claims » (ibid., 7), souvent associée aux griefs (grievances) dans la sociologie des mouvements sociaux (Simmons 2014), représente les demandes concrètes des organisateur·rices et des manifestant·es à l’encontre des autorités politiques ou de la société dans son ensemble. Deuxièmement, la fonction de proclamation ou « proclaiming » (Van de Velde 2024) consiste en un message ou un argument plus général visant à faire valoir une position politique ou certaines idées. Troisièmement, la fonction de mobilisation ou « mobilizing » (ibid.) renvoie à la construction d’une identité collective dans le but de renforcer l’adhésion à l’action militante en cours, d’encourager la participation au mouvement à long terme et de susciter des émotions positives liées au fait de manifester. Finalement, la fonction de témoignage ou « witnessing » (ibid.) d’un énoncé permet aux organisateur·rices et aux manifestant·es d’individualiser leur message et d’exprimer leurs émotions vis-à-vis de l’enjeu de la mobilisation. Ces fonctions nous permettent d’analyser avec précision les discours des membres de la communauté de mouvement social présent·es à la MJC, la manière dont ils se démarquent de ceux de la coalition événementielle et ce que cela nous dit des liens entre les deux types d’acteur·rices. Après avoir associé chaque énoncé à une fonction politique, nous avons procédé à une analyse de contenu manuelle du corpus en alternant deux opérations clés : l’élaboration inductive de catégories thématiques, « c’est-à-dire des rubriques rassemblant des éléments ayant des caractères communs sous un titre générique » (Wanlin 2007, 250) ; et le codage des unités de sens en fonction de ces catégories. L’ensemble des slogans a fait l’objet d’un double codage à l’aveugle parmi les cochercheur·es ; les cas de désaccord ont été réévalués un par un lors de discussions collectives pour en arriver à un consensus. En plus d’assurer l’uniformité de l’interprétation, cette méthode a permis de (re)définir avec précision les catégories utilisées.

Résultats

La manifestation que nous avons étudiée est représentative d’un mouvement plus large de grèves étudiantes et de manifestations mondiales qui mobilisent des millions des personnes depuis 2019 (De Moor et al. 2020). C’est ce que nous qualifions de mouvement climatique étudiant, car sa particularité tient à son origine par les jeunes (comme la grève de la militante suédoise Greta Thunberg) et dans une certaine mesure pour les jeunes avec les discours d’un combat d’une génération contre une autre et du vol du futur (Martínez García 2020 ; Van de Velde 2024). Une spécificité importante du mouvement réside dans le jeune âge des organisateur·rices et des manifestant·es, ce qui tend à les rendre dépendant·es des générations plus âgées occupant les postes de responsabilités politiques et économiques (Bowman 2019 ; 2020). Cette dépendance fait en sorte que le message des jeunes militant·es, lequel diffuse notamment une vision intersectionnelle des relations de pouvoir autour de la question climatique, se voit dilué par l’interprétation des autres groupes participant à la mobilisation et du public plus large qui se joint aux manifestations (ibid.). Une même dimension « jeunesse » caractérise le mouvement climatique québécois des dernières années (Dupuis-Déri 2021), bien que les manifestations mondiales comme celle étudiée présentent une forte hétérogénéité via la participation de nombreux groupes communautaires, syndicats, partis politiques, collectifs indépendantistes divers, associations étudiantes et organisations non gouvernementales (ONG) environnementales (Dufour 2019 ; Dussault 2021). Notre analyse retrace l’aboutissement du travail des militant·es de la CEVES, à travers la coalition événementielle de la MJC, visant à aligner les cadres de son action collective autour de la justice climatique.

Discours de la CEVES et des autres groupes organisateurs

Pour évaluer les résultats de ce travail de cadrage parmi les participant·es à la MJC, il faut d’abord connaître l’ensemble des revendications mises de l’avant par les organisateur·rices dans les communications publiques entourant l’événement. Il y en a quatre, exposées sur Facebook en ces termes :

>>> L’atteinte de la carboneutralité d’ici 2030, dans le but que cette transition vers une société sobre en carbone se fasse en privilégiant le bien-être de toutes les populations et en préservant la sécurité sociale et économique des travailleur.ses ; […]

>>> La régularisation par les États canadiens et québécois de toutes les personnes migrantes afin qu’elles puissent obtenir un statut permanent et bénéficier des mêmes privilèges, droits et services que les citoyen·nes canadien·nes, et l’ouverture des frontières ; […]

>>> La souveraineté ancestrale des premiers peuples et la protection de la Terre-Mère. C’est-à-dire la reconnaissance pleine et entière du droit des Premiers Peuples à l’autodétermination et le respect de leur souveraineté sur leurs territoires ancestraux non-cédés ; […]

>>> Le réinvestissement du budget des forces policières – qui sont, depuis leur création, ancrées dans des idéologies racistes et coloniales – dans les services dont la population a réellement besoin, soit les services en santé mentale, en réinsertion sociale, en logement social, en désintoxication… ainsi que leur démilitarisation, afin d’offrir un contexte préventif et transformateur plutôt que punitif au crime, pour qu’elles deviennent ultimement inutiles et soient abandonnées.

CEVES 2022

Comme mentionné précédemment, les revendications officielles de la MJC dépassent la seule question des changements climatiques pour aborder des luttes sociales plus larges, rassemblées autour de la notion de justice climatique. Leur formulation remplit la fonction de réclamation définie par Van de Velde. Dans cette optique, la coalition initiée par la CEVES adresse des demandes matérielles aux différents ordres de gouvernements ayant la compétence de légiférer sur chacun des enjeux énoncés. Il n’est pas question de la responsabilité individuelle des citoyen·nes, ni même des entreprises ; les changements envisagés sont de nature structurelle et systémique. Cet aspect se retrouve souvent souligné dans les entrevues médiatiques accordées par la CEVES, qui mise aussi sur le symbolisme de la manifestation (voir plus bas). L’événement joue alors un rôle de diffusion d’idées, de transmission des savoirs et de mobilisation au-delà des demandes concrètes.

De la même façon, les allocutions prononcées au début et à la fin de la MJC, auxquelles nous avons assisté, servent de courroie de transmission au message que souhaitent projeter les différents groupes organisateurs par l’intermédiaire de la coalition événementielle 9. Les porte-parole de la CEVES énoncent d’abord leurs propres réclamations et les proclamations en lien avec les quatre revendications officielles, mettant l’accent sur « l’hypocrisie des politiciens », le colonialisme, les liens entre justice sociale et transition écologique, ainsi que les rapports entre capitalisme, exploitation des ressources, destruction de l’environnement et répression de l’action collective. Iels passent ensuite le microphone aux autres groupes ayant participé à l’organisation de l’événement ou ayant été invités à prendre la parole. Leurs représentant·es reprennent les quatre revendications officielles en insistant sur leurs propres réclamations et proclamations, basées sur leurs expériences et perceptions spécifiques : le collectif Mashk Assi et la barricade de Fairy Creek traitent de souveraineté autochtone et du définancement de la police ; Solidarité sans frontières défend la justice migratoire ; puis La planète s’invite en santé, l’Association québécoise des médecins pour l’environnement et Mobilisation 6600 réclament la carboneutralité et la justice climatique. Ainsi, la tribune partagée qu’offre la MJC aux différents groupes montre comment l’événement forme le socle autour duquel se construit une coalition associant la lutte aux changements climatiques à des luttes humanitaires, sociales et politiques. Notons que les allocutions prononcées remplissent aussi des fonctions de témoignage et de mobilisation. Les militant·es partagent des éléments de leur vie personnelle (famille, actions de désobéissance civile, identité), en appellent à l’action (p. ex. « […] le vent se lève ! » ; « Ask yourself, “what can I do about it?” ») et cherchent à susciter l’affectivité des participant·es par des chants, des danses et leurs mots (p. ex. « When we leave [the march], how are we gonna feel about climate change? » ; « Nous n’avons plus le temps d’attendre »).

L’inclusion des enjeux relatifs à la justice migratoire, à la souveraineté autochtone et au définancement de la police témoigne d’un changement considérable au sein du mouvement climatique étudiant québécois, depuis la première « grève mondiale pour le climat » tenue le 15 mars 2019. Dans les médias, la CEVES insiste maintenant sur les répercussions inégales de la crise climatique sur les groupes plus vulnérables ainsi que l’imbrication de différentes formes d’oppression, y compris le sexisme et le racisme, en accordant la même priorité aux quatre revendications énoncées. L’analyse des slogans portés par les manifestant·es du 24 septembre 2021 illustre toutefois la prépondérance persistante des préoccupations strictement environnementales à l’extérieur de la CEVES et de ses alliés. Cela montre que le rapprochement de cadres souhaité par les groupes organisateurs ne se retrouve pas tout à fait parmi les participant·es et que la relance du mouvement reste liée à la conception de la lutte climatique observée en 2019 : celle d’une mobilisation large concernée seulement par le climat (Dufour 2019).

Slogans des participant·es

Les personnes présentes à la MJC ont exprimé une pluralité de messages que nous avons regroupés selon dix enjeux centraux : la justice climatique, les changements climatiques, l’écologie (au sens de l’environnement naturel et de l’ensemble des êtres vivants), l’économie, le politique, la culture (comme manières de penser et de faire), la carboneutralité, la justice migratoire, la souveraineté autochtone et le définancement de la police. La majorité des slogans des participant·es remplissent une fonction de proclamation politique 10. Par exemple, pour les six premières catégories ci-dessus, nous retrouvons des affirmations telles que « Crise climatique = crise des droits humains », « Phoque le réchauffement climatique », « On veut des belles jonquilles au mois de mai », « La planète s’en caliss de ton économie de marde », « Rien à faire de vos promesses pour 2035 », « Strength in unity not violence ». Des critiques, des souhaits ou des états de fait sont alors signalés sans proposer de solution, bien qu’un certain nombre d’énoncés relèvent de la réclamation matérielle (politiques publiques, statut légal, etc.).

Fonctions de réclamation et de proclamation 11 — Malgré l’importance accordée par la CEVES à la justice climatique, cette notion se trouve éclipsée dans les slogans des participant·es par une majorité de réclamations ou de proclamations relatives aux changements climatiques, à l’écologie et à la carboneutralité, y compris la non-exploitation des hydrocarbures 12. Citons des slogans tels que « Brûlons les lobbies pas la Sibérie », « Sauve la planète » et « TMX ≠ Climate action ». La dimension humaine, tant du côté des causes que des effets, s’avère en grande partie écartée. L’économie et la politique occupent en quelque sorte la deuxième place ex aequo. Dans la première catégorie, une pluralité d’affiches et de slogans renvoie à des critiques du capitalisme ou du système économique à un niveau macro, en mentionnant explicitement la recherche de profits à tout prix et l’accumulation des richesses (« Les riches détruisent la planète ») ; nous retrouvons aussi des énoncés qui se rapportent à la décroissance (« Entreprises, gouvernements, détaillants, individu·e·s, tous.tes responsables de la décroissance ») et aux modes de consommation (« Mobilisation contre la surconsommation »). Dans la seconde catégorie, les slogans présentent à la fois des critiques des gouvernements en place à l’échelle provinciale (« Wake up Legault ») ou fédérale (« PLC ou PCC même échec climatique ») et des propositions alternatives de nature variée telles que « […] tout le pouvoir aux travailleurs », « Crise écologique, solutions socialistes », « Québec vert ? = Québec libre ! », etc. L’administration municipale n’est directement ciblée par aucune critique et fait l’objet d’une seule proposition dans notre échantillon : « Vague écologique au municipal ». Outre les changements économiques et politiques, des participant·es utilisent leurs affiches pour promouvoir des réclamations et des proclamations liées à des changements culturels au niveau individuel ou social. Cela comprend des principes de solidarité (« S’unir pour guérir […] Ne créons pas l’enfer »), le véganisme (« Eat ass, not meat »), les féminismes (« Détruisons le patriarcat, pas la planète ») et l’importance d’écouter la science (« I can’t believe I’m protesting for facts »). Pour revenir aux revendications annoncées officiellement par la CEVES, le thème de la souveraineté autochtone apparaît de façon plutôt marginale dans les slogans que nous avons recensés à travers des messages tels que « Decolonize and revitalize », « Shutdown KKKanada », « Luttons contre la destruction coloniale », etc. Enfin, les enjeux relatifs aux forces policières sont abordés par un nombre infime de slogans écrits sur les affiches, soit « Never trust cops » et « Cessez de financer la police », tandis que ceux concernant la justice migratoire n’apparaissent nulle part. Nous retrouvons toutefois plusieurs occurrences de ces deux types d’enjeux dans les slogans scandés par la foule, par exemple « How do you spell racist? S.P.V.M. » et « So-so-so-solidarité avec les sans-papiers ». Ainsi, la manière dont la coalition événementielle a présenté publiquement la manifestation et son objet ne se retrouve pas totalement dans l’ensemble des messages qui y sont exprimés par les membres de la communauté de mouvement social présent·es à la MJC, messages qui participent aussi à construire ce que signifie cet événement protestataire dans l’espace public.

Tableau 1

Quelques exemples de slogans remplissant les fonctions de réclamation ou de proclamation

Quelques exemples de slogans remplissant les fonctions de réclamation ou de proclamation

* Enjeux mis de l’avant par la CEVES.

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Fonction de témoignage — Les participant·es ont également profité de la MJC pour exprimer des messages que nous catégorisons comme relevant du ressenti et remplissant la fonction de témoignage théorisée par Van de Velde. Plusieurs affiches font ainsi office de messages individuels sur le plan des émotions, de l’urgence, du futur et de la mort. Les émotions convoquées sont de nature désagréable qui inclut la colère (« Écoféministe en tabarnak »), l’exaspération (« Attention, mère à boutte »), la détresse (« SOS »), la peur (« Heat waves been freaking me out!!!! »), le désespoir (« Fondu, c’est foutu »), l’anxiété (« We’re drowning in anxiety ») et la tristesse (« You broke my (h)eart(h) »). Cette catégorie de messages souligne le rôle de la manifestation au-delà de l’affirmation de ce qu’on veut ou ce qu’on ne veut pas pour inclure l’expression de ce qu’on ressent. Le même phénomène se dégage des slogans relatifs à un sentiment d’urgence, à la mort imminente et à un futur menacé avec des témoignages tels que « Ça presse ! », « I paid for a B.A. not the end of the world », « Les enfants (aussi) veulent un futur », etc. Notons que dans notre échantillon, cette dimension affective se retrouve presque exclusivement dans des slogans écrits sur des affiches. Cela peut s’expliquer par la nature personnelle de la fonction de témoignage qui s’oppose à celle, par définition collective, des slogans chantés par la foule.

Fonction de mobilisation — En terminant, nos résultats démontrent qu’une multitude de slogans expriment des messages motivationnels à l’intention des autres personnes présentes et de la population générale. Cette catégorie rejoint la fonction de mobilisation proposée par Van de Velde. Les participant·es mettent ainsi de l’avant des appels à l’action en faveur du changement, de la résistance et de la révolution, tels que « Faudrait penser à prendre le changement par la main à place qu’il nous pogne par la gorge », « Get in loser, we’re climate striking! », « Voyous du CVM pour le climat et la révolution », « Be the solution […] », etc. Nous associons aussi à cette fonction les slogans qui renvoient à la responsabilité individuelle ou collective à travers une prise de conscience (« Réveillez-vous, vous êtes en danger ») et des accusations présentant une opposition (« Criminels climatiques »). Au vu de ce qui précède, les participant·es se sont approprié l’intitulé « Manifestation pour la justice climatique » afin d’émettre leurs propres réclamations, proclamations, témoignages et motivations. Ceux-ci rassemblent un vaste éventail de thèmes, même si les changements climatiques, l’écologie et la carboneutralité prédominent. Cela étant, la section suivante montre comment cette différence dans les messages exprimés par les membres de la communauté de mouvement social présent·es à la MJC et la coalition qui l’organise représente des degrés distincts d’écologisme, différence qui nous aidera à comprendre les défis auxquels font face les groupes militants.

Tableau 2

Quelques exemples de slogans remplissant la fonction de témoignage ou de mobilisation

Quelques exemples de slogans remplissant la fonction de témoignage ou de mobilisation

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Notons cependant que les slogans associés aux fonctions de témoignage et de motivation sont souvent plus difficiles à classer et à distinguer, notamment parce que la dimension affective tend à s’appuyer sur des réclamations et des proclamations, qui sont de nature cognitive. Parmi les exemples dont la classification a été débattue lors du contrecodage, « Ban Suicidal Pollution, Period » renvoie à la mort que l’on craint en raison d’un problème dans l’environnement naturel ; tandis que « Les dinosaures aussi croyaient avoir le temps » signale le sentiment d’urgence face à l’extinction possible de la race humaine, tout comme « Agissons maintenant, sinon l’être humain risque gros… même l’extinction ». Nous avons d’ailleurs scindé ce slogan en deux parties aux fins de classification à la fois comme motivation : appel à l’action (« Agissons maintenant ») et témoignage : mort (« sinon l’être humain risque gros… même l’extinction »). En ce qui concerne les slogans qui relèvent des autres fonctions, plusieurs messages reflétant explicitement l’imbrication entre deux enjeux ont aussi été scindés pour la classification : « Political change | not climate change » (politique et changements climatiques) ; « Safe Carbon Budget | = Climate Stability | Save Fairy Creek » (carboneutralité, changements climatiques et souveraineté autochtone) ; « Sauve la planète | mange un riche » (écologie et économie) ; etc.

Tableau 3

Quelques exemples de slogans présentant des cas hybrides

Quelques exemples de slogans présentant des cas hybrides

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L’écologisme de la MJC

La mise en relation des messages exprimés par les organisateur·rices et les participant·es de la MJC permet de revenir sur la tension ancienne entre l’écologie profonde et l’écologie superficielle (Naess 2021). Cette division idéologique concerne principalement le degré de prise en compte des dimensions sociales dans les revendications et la culture du mouvement environnemental (Giugni et Grasso 2015). En ce sens, la dichotomie entre une mobilisation pour le climat et pour la justice climatique renvoie à ces deux tendances qui présentent des constats et des solutions différentes quant à l’imbrication de l’état de la planète et de l’état des sociétés humaines (Rootes 2004). Le recours aux idées écologistes pour interpréter les différences entre les propos de la coalition événementielle et ceux des personnes issues de la communauté de mouvement social précise la mesure dans laquelle la CEVES atteint son objectif de rapprochement des cadres du climat et de la justice sociale. Nous constatons que les slogans étudiés se construisent à partir des pôles écologie profonde–écologie superficielle, mais penchent somme toute en faveur de l’intensification du cadre radical et systémique de la justice climatique. Celui-ci met de l’avant la transformation intégrale des modes de vie, des structures politiques et du système économique capitaliste à travers des actions beaucoup plus locales et combatives (Della Porta et Parks 2013). Le travail militant accompli par la CEVES en amont de la MJC semble donc porter fruit : il se dégage des slogans une prise en compte assez importante des aspects sociaux et politiques de l’enjeu des changements climatiques. Sur ce point, nous pouvons caractériser l’événement protestataire du 24 septembre 2021 et les slogans qui y ont été exprimés comme représentatifs d’une tendance écologiste « vert foncé », en opposition au « consensus vert pâle » dénonçant la destruction de la planète sans mettre en cause les structures politico-économiques sur lesquelles elle s’appuie (Doherty 2002 ; Reeves-Latour et Audet 2017 ; Legault, Savard et Theurillat-Cloutier 2021). La coalition événementielle se retrouve néanmoins face à des défis considérables pour s’adapter à cette proportion grandissante d’adhérent·es sans aliéner la frange « grand public » au sein de la communauté du mouvement (voir la section « Discussion »).

C’est à la lumière de cette division idéologique qu’apparaît une similarité dans les messages exprimés par les groupes organisateurs et ceux des participant·es de la MJC, alors que les réclamations et les proclamations débordent largement la question des changements climatiques. Les thèmes politiques et économiques occupent une place certes moins importante que l’écologie et le climat, mais leur poids autant dans les communications publiques de la CEVES et de ses alliés que dans les slogans des participant·es signale l’intégration de l’enjeu climatique au sein d’une vision plus large. Comme nous l’avons évoqué plus tôt, les slogans analysés combinent souvent plusieurs thèmes, tels que l’économie et l’écologie ou encore le politique et les changements climatiques, démontrant une propension à associer le problème du climat à des doléances ou exigences relatives à d’autres enjeux. De même, un élément central pour la coalition événementielle réside dans l’aspect intersectionnel de la mobilisation, comme l’affirment les membres de la CEVES en entrevue :

L’idée générale que nous défendons est celle de justice climatique, c’est-à-dire l’idée que la crise climatique nous affecte tous et toutes, mais pas de manière égale. Elle va en réalité aggraver les inégalités déjà existantes.

Shirley Barnea, citée par Renard 2021

Les changements climatiques vont affecter en premier les femmes, vont affecter en premier les personnes noires, les personnes autochtones parce que c’est eux qui sont, malheureusement, les plus défavorisés, qui ont le moins de chance. Donc, nous, c’est sûr que ces luttes-là, on veut les mettre ensemble parce qu’on se dit qu’en créant un lieu de vie où est-ce que l’environnement est mis de l’avant, ça va créer beaucoup moins d’effets néfastes pour eux.

Luca Salas-Poirier, cité par Balthazard 2021

Certains slogans reprennent cette tendance à systémiser la revendication climatique, par exemple « Change the system, not the climate » ou « Uproot the system ». Toutefois, la majorité s’en tient davantage à une juxtaposition relativement binaire de deux proclamations ou réclamations, ou encore d’une proclamation et d’un appel à l’action ou d’un témoignage. Ainsi, comparativement à l’intitulé « Manifestation pour la justice climatique », il est plus difficile d’intégrer l’ensemble des messages exprimés par les participant·es dans la perspective d’une lutte pour toutes les justices telle qu’amenée par la CEVES et la coalition événementielle. L’exemple du définancement de la police est ici significatif par sa quasi-absence dans les slogans des participant·es. Nos résultats démontrent que l’écologisme social et politique qui unit participant·es et organisateur·rices par une compréhension élargie de l’enjeu des changements climatiques se fractionne cependant sur le degré de systémisation du problème et l’inclusion d’une dimension humaine englobant des aspects tels que les migrations, la police et l’État providence.

Discussion

Notre avons montré que les slogans des participant·es à la MJC, représentant la communauté de mouvement social élargie, se caractérisent par des revendications et des proclamations moins concrètes et se différencient par leur degré d’écologisme des réclamations de la CEVES et de la coalition créée dans l’organisation de la manifestation. De plus, si notre démarche initiale consistait à étudier les revendications des participant·es à travers les slogans, nous avons constaté la force des témoignages et des énoncés motivationnels dans notre matériel empirique, notamment l’association des proclamations politiques à une expression individuelle des manifestant·es. Enfin, nous observons dans cette manifestation une communauté de mouvement social qui se construit à travers l’addition des « je » des participant·es (Van de Velde 2024), rejoignant la logique d’une communauté personnalisée (Litchterman 1995). Effectivement, il y a une indétermination du « nous » du public de la manifestation, avec des frontières peu claires et mal définies, alors que l’identité collective entre un « nous-le-mouvement » et des adversaires est centrale à la sociologie des mouvements sociaux (Polletta et Jasper 2001). Des adversaires sont nommés (les banques, la classe politique, le capitalisme ou encore l’oppression systémique), mais les participant·es éprouvent de la difficulté à cerner ce qui constitue l’unité du mouvement (voir aussi Van de Velde 2024 sur la marche du 27 septembre 2019). Nous argumentons que ces éléments conduisent à deux défis principaux pour la CEVES dans la réalisation de son travail militant de rapprochement du cadre de l’action climatique avec ceux d’autres luttes sociales (voir la figure 1) : d’une part la construction du lien entre la coalition événementielle et la communauté militante ; d’autre part trois dilemmes stratégiques dans le cadrage de l’événement protestataire.

Concernant ce premier défi, il faut rappeler qu’une communauté de mouvement social se définit par l’hétérogénéité des militant·es et la construction culturelle d’une lutte partagée (Staggenborg 1998). En ce sens, l’alignement partiel entre les propos de la coalition événementielle à l’origine de la MJC et ceux de la communauté dont font partie les manifestant·es indique un enjeu spécifique pour la CEVES, alors qu’elle cherche à aligner différemment les cadres de la protestation. Ainsi, nous argumentons que l’alignement des cadres de l’action collective demande un travail militant pour construire des liens entre la coalition et la communauté réunies lors de la manifestation, mais que ces liens s’avèrent difficiles à construire pour plusieurs raisons, dont l’hétérogénéité de la communauté du mouvement climatique étudiant. Le caractère jeunesse de ce mouvement le rend également plus à même de voir ses événements protestataires instrumentalisés dans l’espace public (Bowman 2020).

Sur ce point, les travaux sur les réseaux et la culture (Emirbayer et Goodwin 1994 ; Passy 2003) éclairent la manière dont se construit le lien entre des coalitions d’organisations militantes et un public plus large de supporteur·rices au sein d’un événement protestataire qui rassemble ces deux composantes d’un mouvement social. Nous observons que la coalition événementielle de la MJC projette son message par le biais de publications officielles sur les médias sociaux, d’entrevues avec des journalistes dans les médias traditionnels et d’allocutions prononcées lors de l’événement. Nous pouvons associer ce travail militant aux connexions par lesquelles les activistes construisent leurs idées politiques (notamment les finalités et les moyens de l’action collective) à travers une communauté d’engagement (Passy et Monsch 2020). Dans la manifestation à l’étude, la coalition événementielle et les participant·es issu·es de la communauté de mouvement social présentent un alignement partiel sur plusieurs dimensions de leurs idées politiques, telles que les bénéficiaires (se mobiliser pour qui) et les buts (se mobiliser pour quoi) de l’action collective. Les organisateur·rices devraient donc renforcer ce qui les relie aux manifestant·es pour mieux projeter leur conception d’une lutte pour la justice climatique, a contrario d’une lutte focalisée sur l’action climatique.

Certains travaux mettent précisément l’accent sur le rôle des conversations entre militant·es et des liens interpersonnels dans l’émergence d’une communauté d’engagement, puisque ces interactions permettent de construire des significations partagées quant aux objectifs et aux moyens du militantisme (Passy et Monsch 2020 ; voir aussi Mische 2003). Alors que l’instigatrice principale des grèves et des manifestations climatiques au Québec depuis 2019 – la CEVES – rapproche son argumentaire et ses revendications de ceux des groupes luttant pour divers enjeux de justice (communautés racisées, peuples autochtones ou sans-papiers), nos résultats montrent que les processus stratégiques de cadrage à l’intention de la communauté forment une question centrale à la transition de ce mouvement vers le cadre de la justice climatique. Il nous semble évident que la CEVES rencontre un défi d’alignement des cadres dans son objectif de relancer le mouvement climatique étudiant au Québec. La MJC se présente comme le résultat d’un travail militant en ce sens, mais les participant·es penchent tout de même vers un écologisme sociopolitique qui ne va pas jusqu’à une lutte pour toutes les justices.

Le décalage entre les slogans portés par la foule et les allocutions prononcées par les organisateur·rices semble aussi témoigner de dilemmes stratégiques en matière de cadrage et de présentation du message militant (Jasper 2006 ; 2014 ; Benford et Snow 2012). Une certaine imbrication de la crise climatique avec d’autres luttes sociales s’observe chez les manifestant·es, sans qu’il s’agisse d’une priorité ; cela signale certains problèmes dans l’élaboration du discours de la CEVES et de ses alliés. Nous avançons que les différents degrés de systémisation recensés lors de la MJC renvoient au dilemme du radicalisme, notamment la gestion des différences relatives à l’échelle des objectifs au sein d’un groupe (Jasper 2006). Les slogans des manifestant·es véhiculent une compréhension élargie des changements climatiques en ciblant les structures politiques, économiques et culturelles qui en sont responsables, mais cela se limite généralement à une logique d’addition. Cependant, l’approche intersectionnelle de la coalition événementielle défendant une lutte pour toutes les justices considère plutôt les rapports de pouvoir comme une multiplication : les oppressions interagissent de manière complexe et se construisent de manière réciproque (Crenshaw 2005 ; Collins 2015). Le premier dilemme identifié se présente alors comme une arme à double tranchant : l’affichage d’objectifs plus radicaux peut tout aussi bien améliorer la reconnaissance publique des revendications et provoquer des concessions de la part des adversaires, que nuire à l’acceptabilité du groupe et augmenter la possibilité de répression par les autorités (Jasper 2006). Actuellement, les jeunes militant·es derrière la MJC n’ont pas l’occasion d’expliquer leurs revendications de manière approfondie dans l’espace public, car les manifestations climatiques étudiantes tendent à être récupérées par les partis politiques qui véhiculent leur propre interprétation de la lutte pour le climat (Bowman 2020).

Ensuite, le cas étudié nous apparaît comme le signe d’un dilemme d’articulation, lequel se rapporte à la manière dont les acteur·rices nomment leurs objectifs (Jasper 2006 ; 2014). Rappelons que les publications, les entrevues et les allocutions officielles de la CEVES expriment un message de nature principalement cognitive, à travers des réclamations argumentées et assez précises ; quant aux affiches et aux chants de la foule, ils renvoient davantage à un niveau général, à l’appel à l’action et à l’émotion. Selon ce deuxième dilemme, la présence de buts clairement définis facilite la mobilisation des équipes et les négociations avec autrui, mais peut aussi poser un piège qui fait ressortir toute déviation des plans annoncés ou qui incite les adversaires à les contrecarrer (ibid.). Cela s’avère complexe pour les acteur·rices collectif·ves, puisque différentes « factions » interagissent pour faire accepter leurs propres visées par l’ensemble du groupe. Et même lorsque celui-ci se positionne publiquement, « blocs who disagree often pursue their own pet goals instead—a serious coordination challenge. As different blocs gain control, a player’s goals may undergo additional shifts » (ibid., 80). Par conséquent, l’articulation des objectifs sème parfois la confusion au sein même du groupe qui les énonce. L’attitude des porte-parole de la CEVES envers les élites politiques reflète le manque de cohésion qui perdure autant entre les niveaux de participation que parmi eux :

Est-ce que M. Trudeau va se présenter [le 24 septembre] ? On l’y incite comme en 2019, mais ça reste à voir. C’est une marche pour le climat, donc on est ouvert à tous ceux qui sont en faveur d’un changement radical aidant la lutte aux changements climatiques.

Luca Salas-Poirier, cité par Gaxet 2021

Cette fois, Justin Trudeau ne sera pas le bienvenu dans la marche. Il serait plus utile à travailler sur des politiques climatiques qui sont à la hauteur de la crise.

Rosalie Thibault citée par Shields 2021

Contrairement au dilemme précédent, la littérature ne fournit pas de pronostic sur les chances de réussite selon l’articulation (in)formelle des buts poursuivis. Il n’en reste pas moins que la diversité des discours formulés autour de la MJC de la part de la coalition organisatrice pourrait en partie expliquer l’hétérogénéité des messages des participant·es.

Enfin, notre analyse laisse émerger un dilemme de Janus quant au rapport entre l’image projetée d’un groupe ou d’un mouvement et celle que s’en font ses membres (Jasper 2006 ; 2014). La focalisation des slogans de la foule sur des mesures politiques pour contrer les changements climatiques continue de renvoyer le mouvement écologiste étudiant à un rassemblement de jeunes qui marchent pour la planète (représentation dans la sphère politique et médiatique ; Bowman 2020), plutôt qu’à un groupe de militant·es qui cherchent à transformer en profondeur la société (représentation des organisateur·rices ; Ilardo 2021, entre autres). S’appuyant sur la prémisse d’une distinction cruciale 13 entre les insiders et les outsiders d’un groupe ou d’un mouvement, ce troisième dilemme suppose que les discours acceptables aux yeux de différents publics peuvent entrer en contradiction (Jasper 2006). Par exemple, « [i]nsiders may favor a more radical self-image than it is wise to project to outsiders […] Maintaining team solidarity, in other words, may conflict with pursuing your team’s external goals » (ibid., 125), ce qui complique le travail identitaire essentiel aux acteur·rices collectif·ves. Ces observations mettent en question plus largement, chez la coalition organisatrice de la MJC, la présence ou non d’adversaires sociopolitiques clairement identifiés (voir Diani et Bison 2004). Dans les citations ci-dessus, le premier ministre du Canada est présenté à la fois comme un allié potentiel et un adversaire, ce qui se reflète dans la participation de la mairesse de Montréal et de représentant·es du gouvernement provincial. Pascale Dufour soulignait déjà cet enjeu en 2019 (s. p.) :

[T]out le monde [se retrouve] du même côté de la barrière ou presque. Il est en effet problématique pour un mouvement social de ne pas pouvoir jouer pleinement son rôle de protestataire parce que les ministres de l’Environnement sont à ses côtés. Dans ce contexte, la question de la cible de la mobilisation devient problématique, de même que celles des revendications ou des demandes.

Présenter les changements climatiques comme un phénomène que tout le monde subit, mais que personne ne cause – ou que tout le monde cause, ce qui revient au même –, atténue ainsi la dimension contestataire de la manifestation. Pourtant, la notion de justice climatique figurant dans l’intitulé de l’événement étudié signifie exactement le contraire (Gardiner 2011), comme le rappellent des militantes de la CEVES qui critiquent la récupération du mouvement par les acteur·rices médiatiques et politiques (Ilardo 2021 ; Thibault, citée par Shields 2021). L’absence de cibles précises dans les messages projetés par certain·es manifestant·es et organisateur·rices, tel que nous l’avons observé, semble nourrir ce phénomène et nuire aux objectifs mêmes de la MJC. Le dilemme de Janus, combiné à ceux du radicalisme et de l’articulation, pourrait donc constituer un facteur clé pour la cohésion de la communauté d’engagement dans l’avenir. En éclaircissant théoriquement la manière dont l’objectif de « recentrer le narratif » de la CEVES (2022) s’articule avec ses efforts de mobilisation, les défis cernés dans cette section fournissent de nouvelles pièces au casse-tête empirique que représente le travail militant des activistes.

⁂

En 2017, dans un article qui anticipait l’émergence du mouvement de grèves étudiantes et de manifestations mondiales pour la lutte climatique, Doug McAdam (2017) formulait deux conditions pour l’apparition d’une large mobilisation grassroots sur l’enjeu du climat : une identification plus forte aux changements climatiques avec un accent particulier sur les populations les plus vulnérables, et une transformation des discours sur la temporalité de la crise climatique pour renvoyer à ses conséquences immédiates, quotidiennes et urgentes. Nous lui donnons raison dans la mesure où les changements climatiques ont récemment mobilisé, au Québec comme ailleurs, des millions de personnes dans le cadre des manifestations mondiales. Notre analyse démontre que le climat et l’urgence figurent au coeur du message des manifestant·es. Cependant, notre méthode de collecte de données ne nous permet pas d’accéder au sens que les individus donnent à leurs slogans ou à la manifestation de manière élargie.

Il serait alors pertinent de mener des entretiens sur ce sujet précis avec des participant·es issu·es de la communauté de mouvement social afin de trianguler les résultats obtenus. L’observation à plus long terme du mouvement climatique étudiant constitue également une piste de recherche à creuser, dans un contexte de mobilisation où la CEVES semble délaisser les manifestations larges au profit d’actions plus ciblées (teach-in, die-in, désobéissance civile, occupation de bureaux de député·es et de ministres). Finalement, l’effet du cadre de la justice climatique sur les divisions internes et les frontières de la communauté du mouvement environnemental au Québec (Kretschmer 2014), composée d’une constellation de groupes aux tendances écologistes diverses, offre une avenue de recherche intéressante.