Résumés
Résumé
Comment différents acteurs gèrent-ils les tensions causées par leurs disparités, travaillent-ils ensemble et convergent-ils dans la rue ? Pour répondre à cette question, les tensions du militantisme dans le mouvement chilien contre les pensions privées (No más Afp) sont examinées. L’organisation d’une marche a servi de prétexte pour faire converger l’activisme syndical et l’activisme indigné, ce qui a donné lieu à plusieurs tensions. En utilisant le cadre conceptuel de Geoffrey Pleyers pour analyser le mouvement altermondialiste, l’article soutient que ces tensions ont été gérées en trois phases : dichotomisation, combinaison et absorption. La gestion de ces tensions est interprétée comme un défi pour les mouvements sociaux actuels.
Mots-clés :
- convergence,
- coalition,
- militantisme,
- activisme,
- syndicats,
- indignés,
- fonds de pension,
- Chili,
- No más Afp
Abstract
How do different actors manage tensions caused by their differences, work together, and converge in the streets? To answer this question, the tensions of activism in Chile’s movement against private pensions (No más Afp) are examined. Organizing a march served as a pretext to bring together trade union activism with indignant activism, which resulted in several tensions. By using Geoffrey Pleyers’s conceptual framework to analyze the alter-globalization movement, it is argued in this article that these tensions were managed in three phases: dichotomization, combination, and absorption. Managing these tensions is discussed as a challenge for contemporary social movements.
Keywords:
- convergence,
- coalition,
- militancy,
- activism,
- trade unions,
- Indignant movement,
- pension funds,
- Chile,
- No más Afp
Corps de l’article
Depuis 2011, le Chili a connu une augmentation notable des mobilisations sociales, mettant de l’avant des revendications pour la citoyenneté et entraînant une repolitisation des inégalités économiques et sociales exacerbées par les politiques néolibérales mises en place dans les années 1980 sous la dictature militaire d’Augusto Pinochet (Roberts 2016), notamment dans des secteurs clés tels que la santé, la sécurité sociale et l’éducation (Fischer 2009). Un exemple flagrant en est celui du système de pensions privé, qui, fondé sur la capitalisation individuelle, implique que chaque travailleur alloue un pourcentage de son revenu mensuel à un fonds. Gérés par les Administradoras de Fondos de Pensiones (Afp), ces fonds sont investis dans les marchés boursiers pour en augmenter la valeur (Diario Oficial de la República de Chile 1980). Dans ce contexte, l’année 2016 a marqué l’émergence publique du mouvement contestataire du régime de retraite chilien (No más Afp), avec des manifestations massives, un fort soutien populaire et la mobilisation d’une hétérogénéité d’acteurs sociaux (Miranda 2021 ; 2023). Ce mouvement a mis en lumière la crise profonde du système de pensions, se focalisant sur le fait que les retraités reçoivent des rentes insuffisantes. Le mouvement a réussi à positionner la question des retraites au coeur des préoccupations défendues par la société chilienne, comme en témoigne la révolte sociale d’octobre 2019. Alors que les recherches antérieures sur ce mouvement ont pu documenter l’ampleur de leur répertoire d’actions collectives (Knipp, Valdebenito et Barriga 2018 ; Rozas Bugueño et Maillet 2019), les éléments déclencheurs moins visibles et les dynamiques internes qui ont facilité son émergence publique en 2016 restent peu explorés.
S’il est reconnu que l’organisation de ce mouvement est venue de la coordination des syndicats sous le nom de Comité de coordination des travailleurs No más Afp 1, on sait peu de choses des conditions qui ont rendu possible son irruption publique et généralisée dans la rue, au-delà donc des luttes syndicales uniquement. Je soutiens que cela a été possible grâce à la rencontre entre un militantisme orienté vers les syndicats et un autre orienté vers les citoyens. D’une part, des syndicalistes ayant une longue trajectoire politique et militante se sont organisés dans le Comité. D’autre part, un groupe de citoyens ordinaires, s’identifiant eux-mêmes comme des indignés, s’est coordonné via des groupes Facebook. J’ai soigneusement examiné le terme « indigné » au fil de ma cueillette de données pour m’assurer qu’il reflète fidèlement les identités auto-attribuées des participants et pour désigner de manière spécifique ce type de militantisme. Ces derniers ont réussi à obtenir des autorités gouvernementales l’autorisation d’organiser une marche le 24 juillet 2016 dans les rues de Santiago, manifestation qui s’est caractérisée par l’hétérogénéité de ses participants 2 et par une massification sans précédent jusqu’à cette date 3, particulièrement pour un dimanche matin. Cette opération sera répétée dans plusieurs villes du pays le même jour.
L’organisation de cette manifestation était un prétexte idéal pour que les deux populations militantes se rencontrent. Il s’agit d’un épisode protestataire mémorable (Della Porta 2020) qui, à l’instar des mobilisations de Seattle ou des forums sociaux mondiaux du début des années 2000 du mouvement altermondialiste, a permis une « rencontre dramatique » ([ma traduction] Pleyers 2010a, 182) entre les deux cultures militantes. Dramatique, car les deux formes d’activisme étaient si dissemblables que l’on ne pouvait anticiper leur rencontre. Le présent article vise donc à explorer de quelle manière cette collaboration s’est effectuée.
Avant de commencer l’analyse du cas d’étude, je ferai une revue de la littérature centrée sur les convergences et les coalitions de mouvements sociaux, pour ensuite présenter l’argument et les résultats de l’étude à la lumière de l’approche analytique que j’utiliserai. En conclusion, je synthétiserai les principaux éléments analytiques, discuterai des contributions de l’étude et évoquerai les défis que représente la gestion de ces tensions pour les mouvements sociaux d’aujourd’hui.
Convergence, coalitions et leurs défis : une revue de littérature
Comme l’illustre son oeuvre, Geoffrey Pleyers (2010a) soutient que les modèles classiques d’étude des mouvements sociaux associent le défi de la diversité interne à un moment préalable à la formation même du mouvement. En s’appuyant sur le travail de Charles Tilly (1986) sur la politique contestataire française, cette hétérogénéité présente le défi pour les mouvements de donner publiquement l’apparence d’être unifiés, malgré leur constitution interne faite de coalitions hétérogènes ou changeantes 4.
Face à cette diversité de groupes et d’acteurs, le défi de la convergence a été au coeur des mouvements contemporains. C’est le cas du mouvement altermondialiste, comme cela a été démontré dans le contexte mexicain (Pleyers 2010b) ainsi qu’au niveau des forums sociaux mondiaux organisés en Europe et en Amérique latine (Pleyers 2004), soulignant les défis de l’unité dans des conditions de diversité.
D’autres auteurs comme Paul Routledge (2003 ; 2009) ont également abordé la question de la convergence dans les mouvements sociaux. Pour lui, la convergence constitue un espace (converging spaces) qui implique collaboration, négociation et échange, encadré dans un processus de contestation des relations sociales. Cette contestation générerait des conflits, que ce soit en raison de différences dans les objectifs, les idéologies ou les stratégies des mouvements sociaux concernés.
En outre, la littérature spécialisée dans l’étude des mouvements sociaux a tendance à parler de convergence en utilisant les concepts d’alliances ou de coalitions de manière interchangeable. Ainsi, les coalitions surgissent « lorsque des groupes militants distincts conviennent mutuellement de coopérer et de travailler ensemble vers un objectif commun » ([ma traduction] McCammon et Moon 2015, 326). Bien que la présence de groupes divers soit signalée, les études sur les coalitions se sont concentrées sur les conditions qui rendent leur formation possible. C’est par exemple le cas des études liées aux dangers ou menaces (Staggenborg 1986 ; Van Dyke 2003 ; Van Dyke et Amos 2017), à l’accès aux ressources (McCammon et Campbell 2002 ; Van Dyke 2003), à l’identité collective (Mayer 2009 ; Heaney et Rojas 2014 ; Stekelenburg et Klandermans 2014), à la perspective des réseaux (Diani et Bison 2004), aux opportunités politiques et aux processus de cadrage (Fadaee 2022), entre autres. Ce qui précède révèle un intérêt plus orienté sur les conditions dans lesquelles les coalitions se forment.
Bien que la recherche ait souligné l’importance d’analyser les conflits vécus par les mouvements sociaux lorsqu’ils établissent des coalitions (Daphi, Anderl et Deitelhoff 2022), peu a été fait pour mettre en lumière les mécanismes permettant de gérer ces tensions et conflits (à l’exception des travaux de Williams 1999 et Arnold 2011). La littérature des dernières années a tout de même documenté l’étude de la dissolution des coalitions, de même que les facteurs favorisant leur pérennité (Heaney et Rojas 2008 ; Rone 2022). Cependant, encore peu de données abordent la manière de gérer les conflits et les tensions qui surgissent pendant le moment de coopération.
Cela représente un défi, car les tensions et les conflits peuvent provenir de différentes sources. Cette diversité des groupes et des acteurs qui composent un mouvement social constitue une source évidente de conflits (Gawerc 2020). Les différences de position sociale, telles que la classe, la race, le genre et la nationalité, ont le potentiel de générer des divergences au sein d’un mouvement social (Bandy et Smith 2005 ; Gawerc 2020). Bien qu’il existe des études qui soulignent l’intersectionnalité comme une approche pour articuler ces différentes positions, en incluant des groupes exclus ou des identités marginalisées dans un même mouvement social (Roth 2021 ; Zajak, Stjepandić et Steinhilper 2021 ; Daniele 2023), il y a peu de recherches sur les mécanismes permettant de gérer les tensions qui découlent de cette diversité. Malgré les différences, comment est-il possible de coopérer et de converger ? Comment expliquer la gestion des tensions qui surgissent entre les différentes cultures militantes présentes au sein des mouvements sociaux ?
Argument et méthodologie
L’objectif de cet article est d’expliquer la gestion des tensions nées du processus de rencontre entre deux cultures militantes. En d’autres mots, il s’agit d’exposer cette « rencontre dramatique » mentionnée auparavant entre syndicalistes et indignés. En utilisant le cadre analytique développé par Pleyers (2010a) dans son analyse de la convergence des cultures militantes au sein du mouvement altermondialiste, j’explorerai trois manières successives de gérer ces tensions : la dichotomisation, la combinaison et l’absorption. Ce cadre analytique sera également expliqué dans la présentation des résultats de l’étude.
Je choisis ce cadre d’analyse précisément parce qu’il est conçu pour comprendre un défi important du mouvement altermondialiste, qui consiste à faire converger différentes formes d’être et de faire du militantisme, c’est-à-dire la variété de cultures militantes présentes qui coopèrent au sein d’un même mouvement. Pour le cas de l’altermondialisme, ces trois mécanismes généraux ont émergé comme moyen de gérer ces tensions, et éclairent l’analyse des résultats de mon étude de cas. Notons que ce cadre analytique sert de guide pour éclairer les mécanismes de gestion des tensions, mais qu’il est suffisamment ouvert pour intégrer des éléments particuliers de chacune des cultures militantes qui composent le mouvement étudié ici. L’analyse des données de ma recherche m’a donc permis d’aller plus loin et d’identifier une série de sous-mécanismes qui composent ces mécanismes généraux. De même, cette approche a été choisie car elle cherche précisément à prendre en compte à la fois la puissance et les problèmes qui surgissent dans la convergence de cette diversité de cultures militantes. Au lieu de considérer que ces différences menaceront le mouvement, le regard se concentre sur le fait qu’au contraire, elles peuvent le renforcer.
Mon analyse est basée sur les résultats de plus de 50 entretiens semi-directifs (Blee et Taylor 2002) avec des dirigeants et des militants du mouvement entre 2016 et 2017. Cette démarche a été complétée par de l’observation participante d’événements protestataires (Lichterman 1998) en 2016 dans la ville de Santiago : deux grandes marches nationales (24 juillet et 21 août), trois manifestations et une conférence publique réunissant des présentations réalisées par des participants experts du mouvement. J’ai aussi mené une ethnographie en ligne basée sur cinq routines de recherche dans des groupes Facebook (Postill et Pink 2012 ; Mare 2017). Ces routines étaient : (a) devenir membre des groupes Facebook, (b) suivre les discussions, (c) envoyer des demandes d’amis aux militants, (d) échanger des messages avec les militants, et (e) utiliser le moteur de recherche des groupes pour confirmer les informations relatives aux entretiens. Si l’objectif de cet article n’est pas d’examiner en détail les cultures militantes des syndicalistes et des indignés, certaines de leurs caractéristiques seront mises en lumière.
Résultats
Dans les pages qui suivent, je définirai et analyserai la gestion de la tension du mouvement en utilisant les trois voies proposées ci-dessus : la dichotomisation, la combinaison et l’absorption.
Dichotomisation
La dichotomisation (Pleyers 2010a) signale la séparation entre les deux cultures militantes, dont la collaboration ne se produit qu’en raison de la présence d’un adversaire commun. Dans ce cas-ci, l’organisation d’une marche de protestation contre le modèle de retraite en place. L’organisation de cette manifestation correspond à la zone de contact entre syndicalistes et indignés, à savoir « là où se trouve l’action » ([ma traduction] Haraway 2008, 219), révélant mutuellement l’existence d’un autre. Même lorsque les deux cultures militantes présentent des caractéristiques inégales, voire opposées, la dichotomisation permet la reconnaissance d’un autre, c’est-à-dire de l’existence d’autres acteurs et cultures militant dans le même cadre de lutte. La dichotomisation se divise en deux moments : la déconnexion, qui correspond à la compréhension mutuelle de l’existence d’un autre ; et l’opposition, qui exprime les points qui rendent les deux cultures militantes différentes et les séparent.
Déconnexion : de l’isolement à la première rencontre – Tel que mentionné précédemment, ce sont les indignés qui ont demandé des autorisations aux autorités locales pour marcher dans la capitale du pays en 2016. Les syndicalistes, quant à eux, ont découvert l’appel pour cette marche par hasard sur les réseaux sociaux, révélant une déconnexion totale entre les deux groupes. C’est ainsi que les syndicalistes ont contacté les indignés et les ont invités à une réunion commune dans l’un de leurs bureaux. Ce premier contact fut loin d’être facile et agréable à cause d’attentes dissemblables ; alors que les indignés s’attendaient à recevoir un soutien logistique (microphones, amplificateur, scène pour la clôture de la manifestation), les syndicalistes n’avaient prévu la réunion que pour avoir plus d’informations sur cette initiative, car ils n’avaient jamais entendu parler des indignés lors de luttes ou de manifestations précédentes. Les syndicalistes étaient inquiets, considérant les indignés comme un groupe à risque qui, au lieu de contribuer au mouvement, finirait par l’entraver. Il faut savoir que les syndicalistes se battaient contre le modèle de retraite depuis 2008 5, ayant officiellement formé le Comité en 2013. De leur côté, les indignés se sont présentés à cette rencontre comme des citoyens ordinaires, ignorant la lutte antérieure de ces syndicalistes ou leur trajectoire politique. Cette première rencontre, malgré une lutte commune et une période similaire, dévoile le peu de référents communs entre syndicalistes et indignés.
Opposition : points de désaccord – Une fois l’existence mutuelle reconnue, les points de séparation et de désaccord entre les deux acteurs sont révélés. À partir de l’analyse inductive des données, j’expliquerai trois axes d’opposition : (a) les (in)expériences de participation politique institutionnelle, (b) les modes de (dés)organisation, et (c) les visions (a)politiques du monde.
a) (In)expériences de participation politique
Les syndicalistes ont une longue histoire de militantisme et d’engagements politiques contre la dictature de Pinochet dans les années 1980, et dans des organisations structurées et identifiables : la Centrale unitaire des travailleurs (CUT), l’Association nationale des employés fiscaux (ANEF), le Parti socialiste et le Parti communiste, pour n’en citer que quelques-unes. Le mouvement syndical se caractérise également par son réseau, générant une proximité entre pairs militants qui se reconnaissent grâce à leur présence répétée à des manifestations. L’histoire, la cohérence et la proximité des syndicalistes impliqués dans le mouvement No más Afp a pour effet de diffuser à l’intérieur de leur groupe des pratiques militantes et organisationnelles claires, que l’on pense à leur connaissance d’un répertoire d’actions commun, à leur manière d’élaborer un discours ou encore de faire valider leurs plans de dépenses. Ils disposent d’une organisation à laquelle les membres apportent régulièrement des ressources pour payer le matériel nécessaire à l’organisation d’une manifestation, comme la fabrication d’affiches, de banderoles, ou pour l’achat d’un système de son, etc.
Au contraire, les indignés en sont à leur phase de développement et à leurs premières expériences. Sans antécédents de participation, leur inexpérience apparaît de manière évidente lorsqu’ils sont confrontés au premier obstacle de l’organisation de la mobilisation : la demande d’autorisation de marche de protestation. Il s’agit de la première démarche hors ligne pour la coordination de la manifestation, réalisée dans une totale spontanéité et naïveté : « nous n’avions aucune idée […] Nous l’avons remplie sur le moment [la demande de marche] » 6. Cela était complètement étranger à la routine du monde de travail organisé (les syndicats). En d’autres termes, l’histoire de cet activisme indigné se crée à ce moment précis.
b) Modes de (dés)organisation
Les syndicats décrivent leur coordination comme une force qu’ils appellent la « pratique organisationnelle 7 » ou le « grand réservoir d’organisation 8 » du pays. Ils se réfèrent par là à leur capacité d’articuler et de renforcer différentes forces collectives (Flanders 1968) avec les travailleurs et d’autres secteurs sociaux qui persévèrent dans le temps. En même temps, ces syndicats maintiennent et approfondissent leur force collective au cours de ce qu’Alberto Melucci (1989) appelle la latence, c’est-à-dire pendant les périodes de construction de réseaux internes et de partage d’éléments culturels qui soutiennent leur identité, leurs significations et leurs revendications. Selon eux, les indignés n’auraient pas ce genre de structure. Il s’agirait plutôt d’un flux d’émotions, sans base organisationnelle ni orientation idéologique. Pour la même raison, les mobilisations des indignés sont considérées comme épisodiques et produisent chez les syndicalistes un malaise. Comme le dit un syndicaliste : « Ils étaient en colère, mais ils n’avaient aucune organisation 9. » Un autre syndicaliste comprend la mobilisation des indignés comme : « un état d’esprit, qui est lié à Facebook 10 ». Les syndicalistes déprécient l’utilisation des médias sociaux par les indignés, qu’ils considèrent comme un simple outil de communication ou de loisirs. L’utilisation des médias sociaux renvoie pour eux à un militantisme confortable ou paresseux – slacktivisme (Christensen 2011 ; Morozov 2011), un outil insuffisant et frivole pour l’action politique qui ne remplacerait pas le militantisme dans la rue. Ce faisant, les syndicalistes identifient l’utilisation des médias sociaux comme une preuve de l’inexpérience des indignés. En totale opposition, la communication par les médias sociaux est jugée fondamentale pour les actions des indignés. Lorsque les syndicalistes ont demandé aux indignés, à l’occasion de la première réunion, quel type de contribution ils apporteraient au mouvement, ils ont simplement répondu : « Internet 11 ». Devant le manque d’enthousiasme des syndicats, les indignés soulignent que ces derniers « ne prennent pas les réseaux sociaux au sérieux 12 ». Mon analyse montre, en effet, qu’au-delà de l’utilisation pour les loisirs, les indignés établissent l’espace numérique comme une plateforme d’organisation et de mobilisation (Bennett et Segerberg 2012 ; Earl et al. 2015). Leur formation permet de réunir un grand nombre d’individus dispersés, conformément à la logique d’agrégation proposée par Jeffrey Juris (2012) comme cadre culturel pour s’engager dans les réseaux socionumériques. Plus précisément, il s’agissait du « rapprochement d’acteurs en tant qu’individus » ([ma traduction] ibid., 266) désormais dans un espace en ligne. Par conséquent, ils ont agrégé un grand nombre d’utilisateurs dans des groupes Facebook, qui seront ensuite mobilisés lors de la manifestation nationale massive du 24 juillet 2016. Les indignés soulignent le pouvoir des réseaux sociaux pour faire naître l’idée d’une manifestation et inclure un grand nombre de personnes dans ce processus. De nombreuses marches sont ainsi organisées localement par différents groupes d’indignés à travers le Chili, à partir de leurs groupes WhatsApp et Facebook respectifs 13, notamment parce qu’il n’y a pas de représentants syndicaux du Comité dans certaines villes du pays. Effectivement, tant les groupes d’indignés que leurs appels à la marche sont lancés depuis le sud du pays, alors que les administrateurs centraux se trouvent dans les régions de La Araucanía et de Los Lagos, des zones très éloignées de la capitale du pays (entre 700 et 1000 kilomètres). Les réseaux sociaux sont d’une grande aide pour surmonter ce problème de distance et de communication.
Dans le même temps, l’utilisation des médias sociaux permet une personnalisation de cadres (Bennett et Segerberg 2011 ; 2012) : les indignés définissent le problème des petites retraites à partir de leurs expériences personnelles. Contrairement aux syndicalistes, qui interprètent ces événements comme un symptôme de plus d’un problème politique et social de longue date et de grande envergure, les indignés les relient à leur propre histoire et à celle de leurs proches. Dans les semaines précédant la marche, une série de scandales liés aux retraites ont circulé et ont été rapidement partagés sur les médias sociaux par des indignés. Parmi eux, le cas d’une fonctionnaire qui a doublé son salaire quelques mois avant sa retraite, augmentant ainsi sa pension 14. Cela révèle l’énorme différence entre les retraités du modèle public et ceux du privé, et conforte l’énorme discrédit de la politique institutionnelle (Roberts 1998 ; Luna et Altman 2011). Cette nouvelle est signalée comme centrale par tous les indignés. Parallèlement, une information publiée en 2000 dans un journal national 15 promettant que ce système de pension fournirait des retraites équivalentes à 100 % du salaire est fortement diffusée en ligne. Seize ans plus tard, les pensions sont bien loin d’être aussi élevées. Ces deux scandales, largement partagés et commentés sur les réseaux sociaux, permettent d’identifier le malaise et les conséquences des faibles pensions perçues par les parents et les grands-parents. C’est parce que cette expérience est vécue personnellement, dans leur chair et celle de leur famille, que les indignés s’impliquent dans la marche. La réalisation de plusieurs manifestations à travers le pays par les indignés donne une certaine légitimité à leur organisation et à leurs revendications, notamment grâce à la facilité d’accès de leur plateforme, ouvrant la participation à différents membres des groupes Facebook où chacun se sent partie prenante du mouvement : « il est né de nous et c’est là toute sa beauté 16 ».
c) Les visions du monde (a)politiques
Les trajectoires de vie différentes des syndicalistes et des indignés influencent leurs points de vue divergents sur la politique. L’argumentaire et la vision politique des indignés se sont construits sur un discours politique populiste (Mudde 2004 ; Mudde et Rovira Kaltwasser 2017) entre la population et les représentants politiques, créant une dichotomie. D’une part, le groupe argumente que les citoyens ordinaires qui suivent les règles du jeu méritocratique finissent tout de même par obtenir de faibles pensions, tant pour eux-mêmes que pour leur famille et leurs proches. D’autre part, le groupe y oppose une élite politique corrompue qui concentre le pouvoir pour son avantage personnel, oubliant son électorat et la volonté générale. Par conséquent, les indignés s’identifient comme apolitiques, rejetant tout ce qui a une connotation politique. Ils ont d’ailleurs étendu cet apolitisme à l’appel en ligne pour la manifestation : « Venez, rejoignez-nous, sans drapeau, sans couleur politique 17. » Dans cette logique, les indignés se méfient également des syndicalistes, puisque leurs discours sont proches de la politique traditionnelle. Par exemple, les syndicats utilisent fréquemment un vocabulaire ancré dans le militantisme de gauche plus traditionnel, qui identifie les citoyens au peuple et les syndicalistes à des camarades 18. En guise de refus, une femme indignée répond : « Je n’aime pas être appelée camarade 19. » La même chose se produit à la fin de la marche du 24 juillet 2016, où plusieurs indignés ont signalé leur répudiation du langage militant des syndicalistes dans l’acte de clôture de la manifestation. Lors de cet événement, les porte-parole du Comité et des indignés prononcent un discours devant les participants. Ensuite, les syndicalistes se tiennent par la main et chantent El Pueblo Unido, une chanson utilisée au début des années 1970 par le projet politique de l’Unité populaire dirigée par Salvador Allende. Alors que les syndicalistes affichent des émotions de bonheur liées à la mémoire politique (Morris 1986), les indignés font preuve de confusion, de nervosité et même de rejet. Pour eux, cela dénote une forte politisation dans un sens négatif.
Le rejet de la politique et la prétendue apolitisation des indignés ont été vivement critiqués par les syndicalistes. La politique est une dimension indissociable de la biographie des syndicalistes, émergeant dans les premières expériences de participation (Converse 1987 ; Jennings 1987) et se prolongeant tout au long de la vie (Fendrich et Turner 1989 ; McAdam 1989 ; Klatch 1999 ; Gaxie 2002). Même lorsqu’il s’agit d’un contexte autre que celui de la France, le niveau d’engagement militant des syndicalistes chiliens du mouvement est associé à la figure du militant traditionnel décrit par Jacques Ion (1997), présentant des traits qui privilégient l’héroïsme, le sacrifice de la vie privée et de la vie individuelle pour la cause, exprimant un engagement total envers le mouvement. Par conséquent, l’apolitisme des indignés était déroutant et contradictoire pour les syndicalistes, surtout en vue de la manifestation qu’ils préparaient conjointement. Cela peut par exemple poser des problèmes si un syndicat, un conseil de quartier ou une organisation politique souhaite participer en portant sa bannière. Malgré les différences politiques, les syndicalistes pensent tout de même que ces groupes peuvent contribuer à la revendication en articulant des collectifs de personnes qui rejettent le système de retraite.
Combinaison
Une fois les points d’opposition révélés, les syndicalistes et les indignés ont produit des mécanismes pour atténuer la méfiance et augmenter les chances de travailler ensemble. Il s’agit d’une combinaison (Pleyers 2010a), c’est-à-dire d’une articulation de tensions entre des activismes qui, sans se fondre dans une seule modalité, se complètent, renforçant le mouvement. À partir de mon étude de cas, j’ai identifié deux types de combinaison : l’ouverture et les signifiants fonctionnels.
Ouverture : possibilités de relier – L’ouverture part d’un accord de coalition instrumentale entre deux organisations : le Comité composé de syndicalistes, et les groupes d’indignés. En principe, cela implique un travail commun dans le cadre d’un objectif commun, mais sans encore développer une identité partagée (Diani et Bison 2004). Les deux acteurs ont compris qu’ils devaient travailler en équipe pour réaliser la marche du 24 juillet 2016. Ainsi, chaque culture militante a développé une ouverture en interne, entre les deux groupes, construisant de petits ponts pour se connecter.
Pour les indignés, c’est simple, car il s’agit d’un militantisme en cours de construction, et donc plus ouvert au dialogue avec des acteurs qui apportaient des ressources et de l’expérience : « Je ne me souciais pas de savoir si la personne assise à côté de moi était de droite ou de gauche, communiste ou démocrate-chrétien. Ça n’avait pas d’importance pour moi. J’ai été intéressé par le fait que tous ceux qui étaient réunis là avaient un objectif commun, à savoir lutter contre les Afp 20. » L’ouverture se voit dans l’organisation de la manifestation. Une fois que les indignés ont demandé des autorisations pour manifester dans la ville de Santiago, les autorités gouvernementales locales exigent une série de ressources dont les indignés ne disposent pas, comme des microphones, des amplificateurs et des haut-parleurs, ainsi qu’une personne pour prendre la parole lors de la cérémonie de clôture de la manifestation. Face à ces besoins, ils sont ouverts à discuter avec le Comité, pour y trouver les ressources dont ils ne disposent pas. En même temps, il y a l’inclusion d’anciens syndicalistes qui, une fois à la retraite ou désillusionnés par les syndicats, rejoignent les groupes d’indignés, partageant – et non imposant – leur expérience militante à ce nouveau militantisme. Comme le reconnaît un ancien syndicaliste, qui participe ensuite à un groupe d’indignés : « Nous n’avons pas d’histoire. Nous devons la construire. Nous devons être crédibles 21. »
Dans le cas des syndicalistes, l’ouverture s’avère plus laborieuse. Comme il s’agit d’une culture plus établie et d’une trajectoire politique plus longue, leur travail avec les indignés exige un effort d’ouverture supplémentaire à un activisme étranger, qui ne cadre pas avec leur militantisme habituel. En référence aux indignés, un syndicaliste souligne : « Je trouve assez difficile de comprendre ces spontanéités qui surviennent soudainement, car il n’y a pas de culture participative 22. » La difficulté à s’allier à un groupe moins structuré comme les indignés provient également de l’intention des groupes syndicaux de construire un nouveau syndicalisme au Chili (Campusano et al. 2017). Alors que la transition démocratique du pays a été marquée par une fragmentation du syndicalisme et une démobilisation (Osorio et Gaudichaud 2018), ainsi que par le développement de tactiques adaptées à ce contexte, telle la mobilisation légale (Gutiérrez 2017), le nouveau syndicalisme, en revanche, se caractérise par son articulation avec d’autres acteurs sociaux. Parmi eux figurent les étudiants et étudiantes du secondaire et du milieu universitaire, les organisations régionales et les luttes multisectorielles (Seguel et Urrutia, 2014), entre autres le féminisme, les peuples indigènes, l’environnementalisme, la santé. Il s’agit d’une articulation avec des secteurs sociaux très organisés, dotés d’une forte culture associative, que ce soit sous la forme de ressources (McCarthy et Zald 1977) pour structurer leurs organisations, ou en termes de capital social (Coleman 1988), avec un réseau de contacts militants prêts à lutter. Tous ces acteurs sont des visages familiers, car ils ont été rencontrés soit personnellement, soit en tant que membres d’une organisation ou d’un mouvement, au cours de diverses manifestations tout au long de l’histoire du pays. Jusqu’à présent, les syndicalistes n’avaient jamais rencontré les indignés lors de ce type d’activités. Pour réaliser cette combinaison avec les indignés, les syndicalistes ont dû reconnaître des formes alternatives de participation, situées en marge de leur routine militante habituelle, comme l’utilisation des réseaux sociaux pour s’organiser. Un militant indigné explique : « [les syndicalistes] sont tous vieux, les réseaux sociaux ne leur viennent pas naturellement 23 ». En effet, les indignés ont grandi dans un monde où les technologies de l’information et de la communication (TIC) et les réseaux sociaux sont indissociables de leur vie quotidienne. En tant que jeunes adultes (Arnett 2012) avec plusieurs responsabilités comme l’emploi, la famille et les enfants, ils utilisent les réseaux sociaux pour adapter leur engagement politique malgré ces contraintes : l’activisme et la vie quotidienne se confondent. En outre, les syndicalistes plus âgés sont réticents à travailler avec les indignés, car ils ne les connaissent pas ; ils n’en ont jamais entendu parler et ne les ont jamais vus dans la rue. Ils pensent même qu’ils étaient des infiltrés cherchant à détruire le mouvement. En effet, beaucoup de ces syndicalistes âgés sont encore marqués par l’expérience traumatisante de la participation politique sous la dictature militaire de Pinochet (Oyarzo 2018 ; Jara Ibarra 2019), durant laquelle ils ont été fortement persécutés pour leur militantisme. Une fois en démocratie, ils restent méfiants à l’égard des nouveaux militants. Cette différence générationnelle permet de mieux comprendre pourquoi les syndicalistes dénigrent l’utilisation des réseaux sociaux en tant que dispositif d’organisation politique des indignés, comme mentionné ci-dessus.
La clé pour unir les deux groupes est la présence des jeunes et le rôle des femmes au sein du Comité. Étant femmes et plus jeunes que les dirigeants syndicaux masculins, elles n’ont aucune crainte que les acteurs indignés puissent mettre en danger le mouvement. Les femmes du Comité suspendent temporairement leurs affiliations partisanes (Mische 2009), c’est-à-dire leur liaison syndicale, et mettent en avant leur identité féminine afin de permettre une articulation future avec les indignés. Elles témoignent ainsi d’un style d’organisation féminin (Gordon 2002) qui est davantage lié à des compétences telles que l’écoute, l’attention et la connexion avec les autres dans les mouvements sociaux. Elles sont aussi beaucoup plus ouvertes au dialogue avec de nouveaux acteurs que leurs homologues masculins : « Nous, les femmes, qui sommes plus intuitives, avons dit : “nous devons prendre cet appel”. En d’autres termes, nous devons participer 24. » Concrètement, les jeunes femmes syndicalistes utilisent leurs réseaux politiques pour découvrir qui est à l’origine de l’appel à la marche, par le biais de fonctionnaires des institutions gouvernementales locales auprès desquelles l’autorisation de manifester avait été demandée : il s’agit de deux femmes indignées. Les femmes syndicalistes les appellent ensuite et les invitent à se rendre dans un bureau du Comité : « on les a appelées et là, du jour au lendemain [on leur a dit] : “rencontrons-nous” 25 ». Finalement, la déconnexion est résolue entre femmes ; les jeunes femmes syndicalistes commencent un travail de construction de ponts entre le Comité et les indignés. L’une des personnes ayant contribué à cette ouverture reconnaît les compétences organisationnelles des indignés dans l’utilisation des médias sociaux lorsqu’elle déclare : « Ils ont réussi à briser le blocage [de la faible participation à la marche], parce qu’ils ont un canal de communication différent dans lequel ils nagent, ils nagent comme des poissons dans l’eau 26. »
Signification fonctionnelle : même concept, définitions différentes – L’une des clés pour articuler l’hétérogénéité des militants syndicalistes et indignés dans la rue a été l’accent mis sur la famille lors de la manifestation du 24 juillet 2016. Prévu pour un dimanche matin (11 heures), l’objectif était de déplacer le scénario de la famille typique de la maison vers la rue. Alors que les syndicalistes avaient déjà tenté des marches familiales avec des résultats modérés 27, les indignés appellent à une large participation en évitant les étiquettes associées aux organisations politiques : « Nous ne voulons pas de politiciens, nous voulons que ce soit une marche familiale 28. » Le concept de famille n’a pas la même signification pour les syndicalistes et les indignés. Il fonctionne comme un signifiant vide (Laclau 1996 ; 2005), reliant de manière partielle, mais cohérente, la multiplicité des configurations que chaque famille adopte en fonction de l’expérience personnelle de chaque militant, sans une définition a priori. De nombreux syndicalistes par exemple soulignent que les effets néfastes des pensions s’étendent à tous les membres du noyau familial, au-delà des salariés : « Parce que nous sommes tous concernés, ce n’est pas quelque chose qui touche uniquement les personnes qui vont prendre leur retraite, cela touche toute la famille 29. » De leur côté, les indignés tiennent un discours ouvert et inclusif, soulignant la diversité des familles : « Je pense que l’appel a rassemblé des familles de toutes sortes, et j’aime ça comme ça 30. » En outre : « Nous ne séparons aucun type de famille […] pour nous, tout est famille, tout s’additionne 31. » L’ouverture du concept de famille est efficace pour mobiliser un grand nombre de personnes lors de la marche, y compris des syndicalistes et des indignés. Un malentendu opératoire se produit (Mörike 2016) où différents acteurs du mouvement s’engagent dans une action commune sous un concept partagé, mais avec des définitions et des modalités différentes (Pleyers 2010c). Plus précisément, les syndicalistes et les indignés interprètent chacun à leur manière le caractère familier de la marche. Tous deux fournissent un large éventail de définitions, telles que les familles traditionnelles (père-mère-enfants), les familles élargies (grands-parents, petits-enfants, tantes et oncles, mères célibataires), et même la formule homoparentale. La définition est issue de l’expérience la plus intime et personnelle, y compris les contenus, les formes et les émotions de la famille elle-même, et non d’une définition cristallisée provenant d’institutions extérieures. Au contraire, le concept de famille dépend de chaque réalité individuelle du syndicaliste et de l’indigné, sans définition unifiée. Cela permet de mener à bien la manifestation et de générer une participation massive.
Absorption : le monopole syndicaliste
La dernière modalité de confluence entre la formule du syndicaliste et celle du militant indigné correspond à l’absorption (Pleyers 2010a), c’est-à-dire que les tensions entre les deux se dissolvent lorsque l’un d’eux assume la domination complète du mouvement social. Plus précisément, le Comité monopolise le mouvement No más Afp en s’appropriant sa direction et la définition de la revendication, ainsi qu’en concentrant l’intérêt du public sur cette organisation et ses militants. Ce phénomène se produit juste après la marche du 24 juillet 2016, au début de l’organisation de la prochaine marche nationale convoquée pour le 21 août de la même année. Cette absorption s’est faite selon trois sous-modalités que j’ai construites lors de l’analyse des données : le confinement, le recul et l’hégémonie.
Le confinement : le frein syndicaliste aux indignés – La première forme d’absorption se produit avec le confinement des indignés par les syndicalistes, notamment dans l’organisation des manifestations. De l’avis des syndicalistes, les indignés ont un « protagonisme excessif 32 » lors de la marche du 24 juillet 2016 en raison de leur gestion des réseaux sociaux, par rapport au travail militant étendu du Comité il y a plusieurs années. La contestation commence le soir même de la manifestation, lorsque les indignés appellent à une nouvelle manifestation nationale moins d’un mois plus tard (21 août 2016). Quelques jours après, un dirigeant syndical se rend dans plusieurs villes du sud du Chili et rencontre un coordinateur indigné des groupes Facebook, l’invitant à se joindre maintenant à une organisation formelle, qui serait en mesure de générer des accords avec les acteurs syndicaux. Alors que certains indignés appellent à une grève nationale, les syndicalistes les arrêtent en exprimant la complexité de la coordination d’un arrêt de production à l’échelle nationale 33, soulignant de la sorte le manque de connaissances et l’inexpérience des indignés en la matière. Au même moment, les indignés commencent à avoir des problèmes d’organisation interne. En l’absence d’une infrastructure et de règles d’organisation, certains indignés s’attribuent des postes de direction sans consultation préalable de leurs militants, générant des querelles internes de leadership. Le fait d’avoir une organisation moins formalisée que les syndicalistes facilite par ailleurs la gérance du Comité, un organe beaucoup plus organisé et expérimenté sur le plan logistique, qui gagne de l’espace dans la direction du mouvement.
Le recul : la retraite des indignés – Alors que l’expertise organisationnelle des syndicats gagne du terrain, les indignés se retirent progressivement du mouvement. Ces derniers ont compris qu’une fois que le mouvement fait irruption dans l’espace public, il est nécessaire de disposer de porte-parole formés aux questions techniques et politiques sur la question des retraites. Selon les indignés, les syndicalistes sont bien mieux préparés. Néanmoins, les indignés continuent à soutenir le mouvement, s’engageant dans des activités occasionnelles et sporadiques avec les syndicalistes. Par exemple, de nombreux indignés apportent leur soutien à l’organisation de bureaux de vote pour le plébiscite No más Afp organisé en 2017 34, qui a consulté les citoyens sur leur préférence pour le modèle de retraite actuel (Si más Afp) ou un modèle alternatif (No más Afp), ce dernier l’emportant avec environ 97 % des voix 35.
Bien que les indignés se distancient progressivement de l’organisation formelle du mouvement et des syndicalistes, ils continuent à soutenir la revendication à propos des retraites sur les réseaux sociaux en partageant du contenu et des nouvelles. Ils articulent également la contestation avec d’autres revendications apparues en 2016, comme l’opposition à la souscription du Chili à l’Accord de partenariat transpacifique (TPP11), le maniement distancié du débat public et l’influence de ce traité sur les lois souveraines du pays, notamment sur les questions de droits de l’homme, d’environnement, de fourniture de médicaments et de propriété intellectuelle (Lara et Ruiz 2016).
Hégémonie : le conflit sur le lieu de travail – Face au retrait progressif des indignés, les syndicalistes trouvent plus d’espace pour définir la portée du mouvement, avec un récit plus proche du monde du travail et moins civique. Cette caractéristique de citoyen est soulignée par les médias étant donné l’influence des groupes d’indignés, la massivité de la marche et l’hétérogénéité de ses participants au-delà des organisations politiques. Les syndicalistes estiment que le caractère citoyen dissout la définition du conflit et de ses acteurs. Compte tenu de leur longue histoire dans le mouvement, ils problématisent la lutte pour les pensions en termes de syndicats et de travail : « la base, la lutte pour la sécurité sociale, est issue du monde du travail. C’est le vieux conflit entre le travail et le capital […] certainement, c’est un mouvement de citoyens parce que nous, les travailleurs, sommes aussi des citoyens. Mais le rôle principal est joué par les organisations syndicales, qui ne sont pas les indignés 36. » Selon cette approche, les autres luttes du pays ne sont pas perdues, mais s’entrecroisent autour du conflit du travail. Les syndicalistes se concentrent donc sur le travailleur en tant que figure d’identification du conflit, porte-parole de la demande et acteur de la transformation politique et sociale. Enfin, le Comité assume la gouvernance du mouvement en concentrant l’attention médiatique et politique sur cette organisation. Le Comité est consulté par plusieurs acteurs officiels pour chaque avis important sur la question des retraites, que ce soit dans la presse ou le dialogue avec les autorités gouvernementales, où ses membres les plus expérimentés deviennent progressivement les représentants du mouvement 37. L’hégémonie des syndicats est finalement établie.
Tableau 1
Trois mécanismes de gestion des tensions entre les deux cultures militantes du mouvement chilien contre le modèle de retraite privé en place (No más Afp)
Conclusion et discussion
La mobilisation d’un grand nombre de participants est un moyen pour les mouvements sociaux de démontrer leur force (Van Dyke 2003). La coopération de différents acteurs permet cette mobilisation massive, comme ce fut le cas pour l’organisation de la marche nationale du 24 juillet 2016. Cependant, la rencontre entre les deux cultures militantes du mouvement n’a pas été simple. Au contraire, la tension a été un élément persistant dans la relation entre les deux acteurs, qui est apparue lorsqu’ils ont coordonné mutuellement la marche nationale du 24 juillet 2016. Dans ce cadre, cet article apporte une contribution significative à la compréhension globale du mouvement, encore insuffisamment exploré, en se focalisant spécifiquement sur ses dynamiques internes et moins apparentes. Plutôt que de se pencher sur les conditions qui facilitent la formation d’une coalition, il faut se concentrer sur les mécanismes, les pratiques délibératives et les processus qui permettent d’atteindre un travail en commun, en mettant en évidence leurs possibilités et leurs limites. Autrement dit, dans quelle mesure la coopération peut être réalisée, et comment les tensions et les conflits (inhérents à tout travail réunissant des groupes divers) sont gérés. Cette gestion peut conduire soit au renforcement de la coopération, soit à sa dissolution. Cette recherche contribue à combler cette lacune de recherche, en montrant des mécanismes de gestion des tensions et de résolution des conflits, malgré les différences entre les acteurs qui composent le mouvement social (Arnold 2011 ; Gawerc 2020 ; 2021).
Pour le mouvement étudié ici, ces tensions ont été gérées par trois mécanismes. D’abord, avec la dichotomisation, en mettant fin à l’ignorance mutuelle et aux actions séparées des syndicalistes et des indignés. Cela s’est poursuivi avec ce que l’on associe au mécanisme d’opposition, introduisant de nouveaux malentendus à mesure que les différences entre les deux cultures militantes étaient révélées, ayant produit pendant un moment l’impression d’une improbabilité à travailler ensemble. Malgré cela, une combinaison a été réalisée, où chaque activisme a élaboré une ouverture en interne pour s’articuler avec l’autre, passant d’une coalition instrumentale à une combinaison bilatérale. L’usage de la notion de famille pour publiciser la marche a conclu cette union des activismes, résonnant de manière différente pour chaque groupe qui compose le mouvement. Ce travail commun a pris fin lorsqu’une culture militante a absorbé l’autre, prenant toute la direction du mouvement. Les tensions ont été éliminées lorsque les syndicalistes l’ont emporté sur les indignés, retirant ces derniers du mouvement. Enfin, les syndicalistes ont dominé la direction du mouvement à partir de leur organisation intersyndicale : le Comité.
En révélant les mécanismes par lesquels différentes organisations se lient et se dissolvent au sein d’un même mouvement social, on pourrait situer cette étude dans le débat sur les coalitions dans les mouvements sociaux (Brooker et Meyer 2018), car elle révèle les mécanismes par lesquels différents acteurs et organisations se lient et se dissolvent au sein d’un même mouvement social. Par exemple, en montrant une convergence basée sur un événement spécifique, la marche du 24 juillet 2016 rend explicites différentes manières de gérer les tensions dans la lignée d’autres études (Levi et Murphy 2006). De même, une coalition favorisée par la présence d’une menace ou d’un adversaire commun (McCammon et Van Dyke 2010), dans ce cas le système de retraite privé en place, facilite la rencontre entre différentes cultures militantes. Le rôle médiateur (Mische 2009) des jeunes femmes du Comité a aussi permis de bâtir des ponts entre les militantismes au moment de la convergence. Pourtant, cet article met en évidence les modalités dont les différentes cultures militantes gèrent leurs tensions, et va plus loin que la simple mise en évidence du caractère instrumental d’une coalition entre des organisations dont l’objectif est la poursuite d’un but particulier (Van Dyke et McCammon 2010). Bien qu’elles soient présentes, elles font partie d’un tissu de cultures militantes qui, comprenant des formes d’organisation, ajoutent des pratiques, des orientations normatives et des visions du changement social (Pleyers 2010a). C’est dans cette optique que je situe le militantisme syndicaliste et le militantisme indigné.
Cette analyse révèle que les tensions entre les différentes cultures militantes n’impliquent pas forcément un échec de mobilisation. Au contraire, elles sont fondamentales pour développer des capacités d’innovation et renforcer le mouvement social (Pleyers 2010a). À certaines occasions, la gestion des tensions peut conduire à un travail commun réussi, aboutissant à une convergence entre des cultures militantes dissemblables. À d’autres, elle peut finir par éroder la présence de certains acteurs, conduisant à une convergence éphémère. Cependant, cela ne signifie pas que le militantisme indigné ait complètement disparu ; l’analyse effectuée suggère plutôt que ces acteurs ont perdu en importance dans la direction du mouvement et en termes de visibilité médiatique, donnant lieu à des participations plus ponctuelles et individuelles (par exemple, le plébiscite No más Afp de 2017). Par ailleurs, les logiques de cet activisme ont été projetées dans d’autres mobilisations au Chili, notamment dans la révolte chilienne de 2019. Cela a été notamment constaté dans le profond rejet citoyen de la direction organique de la révolte sociale par les partis et organisations politiques dont le Comité faisait partie 38 et avec l’utilisation intensive des réseaux sociaux pour coordonner les protestations. L’héritage des pratiques des indignés peut finalement être observé par la présence massive dans les rues de manifestants qui n’avaient aucun antécédent de militantisme politique.
Allant au-delà de la littérature habituelle sur les coalitions dans les mouvements sociaux, le défi ne consiste pas seulement à créer les conditions pour que les convergences aient lieu, mais également à rendre compte des mécanismes par lesquels les tensions entre différents acteurs peuvent être gérées. Au lieu d’éviter les conflits, il convient de reconnaître dès le départ que la convergence correspond à des espaces de conflits de relations sociales (Routledge 2009), qui peuvent entraîner une divergence d’objectifs, d’idéologies et de stratégies selon les acteurs qui composent ces espaces. De cette manière, ces expériences contribuent à la construction de mécanismes de gestion des tensions (inévitables) pour un travail en commun soutenu, créatif, réussi et respectueux de la diversité des acteurs impliqués.
C’est précisément la clé du renforcement du mouvement : faire dialoguer les divers activismes, encourager l’hétérogénéité interne plutôt que de renforcer les routines militantes traditionnelles. Ce qui est recherché, c’est d’être ensemble malgré les différences et, au lieu de s’opposer, de finir par se compléter (Pleyers 2010a), renforçant finalement le mouvement social. En conséquence, la convergence est un élément clé pour lutter contre les structures de pouvoir dominantes (Routledge 2003). La recherche du dialogue entre les différentes cultures militantes devrait être un objectif souhaité pour les mouvements sociaux contemporains en dépit de leurs différences et leurs tensions permanentes. L’analyse de cas comme celui présenté dans cet article aide à comprendre les caractéristiques des mouvements sociaux. Elle sert de matière première pour anticiper d’autres modèles de convergence et de mécanismes de gestion des tensions et ainsi favoriser la collaboration.
Parties annexes
Note biographique
Détentrice d’un doctorat en sciences politiques et sociales de l’Université catholique de Louvain, Natalia Miranda est professeure adjointe au Society and Health Research Center (CISS), and School of Government and Public Administration, Faculty of Social Sciences and Arts, Universidad Mayor, Santiago, Chile. Elle est par ailleurs secrétaire du comité de recherche « RC48 Social Movements, Collective Action and Social Change » de l’Association mondiale de sociologie. Ses recherches portent sur les mouvements sociaux, la démocratie, la sociologie politique et les méthodes mixtes.
Notes
En espagnol : Coordinadora de Trabajadores No más Afp. Tout au long du texte, je l’appellerai simplement le Comité.
Retour au textePères et mères, enfants et bébés, grands-parents et animaux de compagnie, tout comme les groupes politiques de gauche, les partis politiques, les associations environnementales, les conseils de quartier, les groupes LGBTQ+ et les supporters de football, entre autres.
Retour au texteLa manifestation a concentré environ 100 000 personnes dans la capitale du pays. On estime que 750 000 personnes y ont assisté dans tout le Chili.
Retour au texte« Social movements focus precisely on manufacturing the appearance of unified, simultaneous challenge by means of disparate, shifting coalitions. » (Tilly 1986, 394)
Retour au texteDurant la crise financière mondiale de 2008, de nombreux travailleurs chiliens ont perdu leur fonds d’épargne à cause de la gestion des Afp sur le marché boursier.
Retour au texteEntretien femme, ingénieure, militante indignée, Santiago, août 2016.
Retour au texteEntretien homme, syndicaliste Confédération des syndicats bancaires (CSTEBA), Santiago, septembre 2016.
Retour au texteEntretien homme, syndicaliste Confédération nationale des professionnels universitaires des Services de Santé (FENPRUSS), Santiago, août 2016.
Retour au texteEntretien homme, syndicaliste FENPRUSS, Valparaíso, novembre 2017.
Retour au texteIdem.
Retour au texteEntretien homme, ingénieur, militant indigné, Santiago, novembre 2017.
Retour au texteEntretien femme, ingénieure, militante indignée, Santiago, septembre 2016.
Retour au texteEntretien homme, technicien en prévention des risques, militant indigné, Santiago, août 2016. / Entretien femme, ingénieure, militante indignée, Santiago, août 2016.
Retour au texteLe scandale a été appelé le jubilazo.
Retour au textePublié le 4 février 2000 dans le journal El Mercurio.
Retour au texteEntretien femme, assistante sanitaire, militante indignée, Cunco, novembre 2017.
Retour au texteEntretien homme, technicien en prévention des risques, militant indigné, Santiago, août 2016.
Retour au texteEn espagnol : compañero(a).
Retour au texteEntretien femme, travailleuse indépendante, militante indignée, Concepción, octobre 2017.
Retour au texteEntretien homme, sans emploi, militant indigné, Santiago, novembre 2017.
Retour au texteEntretien homme, fonctionnaire, militant indigné et ancien dirigeant syndical, Concepción, octobre 2017.
Retour au texteEntretien homme, universitaire, militant du Comité, Temuco, décembre 2017.
Retour au texteEntretien homme, ingénieur, militant indigné, Santiago, octobre 2017.
Retour au texteEntretien femme, syndicaliste Confédération de la santé municipale (CONFUSAM), Santiago, septembre 2016.
Retour au texteIdem.
Retour au texteIdem.
Retour au texteIl s’agit de manifestations organisées le 5 octobre 2013 et le 29 août 2015, qui ont attiré 5 à 10 000 personnes.
Retour au texteEntretien homme, technicien en prévention des risques, militant indigné, Santiago, août 2016.
Retour au texteEntretien femme, syndicaliste CSTEBA, Santiago, août 2016.
Retour au texteEntretien femme, ingénieure, militante indignée, Santiago, août 2016.
Retour au texteEntretien homme, technicien en prévention des risques, militant indigné, Santiago, août 2016.
Retour au texteEntretien femme, syndicaliste FENPRUSS, Valdivia, décembre 2017.
Retour au texteEntretien homme, syndicaliste CSTEBA, Santiago, septembre 2016.
Retour au texteEntretien femme, travailleuse indépendante, militante du Comité Maipú/Cerrillos, Santiago, novembre 2017. / Entretien homme, ingénieur, militant indigné, Viña del Mar, novembre 2017.
Retour au texteElle se déroule du 29 septembre au 1er octobre 2017 à travers le Chili et rassemble près d’un million de participants.
Retour au texteEntretien homme, dirigeant syndical, CSTEBA, Santiago, septembre 2016.
Retour au texteLe cas le plus évident est celui de Luis Mesina, syndicaliste CSTEBA et porte-parole central du mouvement No más Afp. Il est rejoint par Carolina Espinoza et Esteban Maturana, tous deux syndicalistes CONFUSAM.
Retour au texteIl s’agissait de Unidad Social, une organisation qui a tenté de se déclarer comme le porte-parole des mobilisations de la révolte sociale d’octobre 2019. Outre le Comité, il était composé de la Centrale unitaire des travailleurs (CUT), de l’Association nationale des employés fiscaux (ANEF), de la Confédération des étudiants du Chili (CONFECH), du Collège des enseignants, entre autres.
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Liste des tableaux
Tableau 1
Trois mécanismes de gestion des tensions entre les deux cultures militantes du mouvement chilien contre le modèle de retraite privé en place (No más Afp)

