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Au printemps 2022, le Collectif de recherche Action Politique et Démocratie (CAPED), une équipe de recherche dont sont membres les deux co-directrices de ce numéro, organisait un colloque international à Montréal sur la thématique de la convergence des luttes sociales. Nous sortions tout juste de la pandémie qui fut marquée, notamment, par des mobilisations anti-mesures sanitaires et anti-vaccins que les experts des mouvements sociaux avaient du mal à situer dans le spectre des mouvements généralement analysés dans les pays européens et nord-américains. Est-ce parce que la sociologie des mouvements sociaux continue de s’intéresser principalement aux mouvements progressistes (Corcuff 2020) ? Quelque chose semblait se produire qui était peut-être déjà perceptible avant mars 2020, comme ces « platistes[1] » de la nébuleuse conspirationniste. Et si ces mobilisations, qui apparaissaient inusitées, étaient le symptôme d’autres choses ? Une maladie politique propre aux démocraties représentatives par exemple ou l’annonce de phénomènes politiques à venir ? En 2025, date de la parution de ce numéro, composé de six articles, ces questions demeurent plus que pertinentes, et les réponses apportées par nos auteurs et autrices nous rappellent que les phénomènes de convergences, parfois improbables, entre contestataires, luttes sociales ou mouvements sociaux n’ont pas attendu la pandémie pour se produire. Nous remercions la revue Politique et Sociétés de faire de la place à la contestation collective dans ces pages. Si le « contentious politics » n’est pas au centre des analyses de nos démocraties libérales (et représentatives), et par ricochet de la science politique, nos futurs proches s’écrivent aussi aux marges de nos institutions.
L’objectif général de ce numéro consiste à penser les convergences des luttes sociales tantôt chez les progressistes, tantôt chez les conservateurs, ou lorsque les frontières entre les deux sont poreuses. En plus de l’intérêt marqué et renouvelé pour les convergences des luttes progressistes (écologisme, colonialisme, féminisme, par exemple), les convergences des luttes conservatrices (comme les communautés complotiste, anti-masque, masculiniste et extrême droite) semblent interpeller de plus en plus les milieux de la recherche (voir par exemple, Blais 2023 ; De Maricourt et Burrell 2021; Avanza, 2018). De nouveaux espaces de contestation brouillant les frontières entre progressistes et conservateurs (pour ne nommer que le mouvement des Gilets jaunes en France ou celui des mouvements contre les mesures sanitaires) suscitent aussi des réflexions entourant, notamment, le travail de définition de l’adversaire propre aux mouvements sociaux (Crowley 2009). Ainsi, certains articles du numéro proposent des études des cas qui sont le résultat de convergence d’individus et d’organisations hétérogènes (Les Gilets jaunes ressortent comme un cas exemplaire); d’autres traitent plus spécifiquement de convergences entre des contestataires et des mouvements à droite ou à l’extrême droite du spectre politique (comme les suprémacistes blancs youtubeurs). Certains articles traitent de moments de l’actualité politique ou de revendications générateurs de convergences (comme la lutte pour les retraites au Chili ou la lutte pour la justice climatique). Enfin, nous comptons des analyses de la convergence entre groupes sociaux situés à gauche du spectre politique (comme le mouvement féministe, lesbien et homosexuel).
En outre, des réflexions de ce numéro s’inscrivent dans la continuité des études sur les mouvements progressistes et des organisations qui les supportent à la fin des années 1990 et des années 2000. Pour l’essentiel, ces travaux s’intéressaient à la convergence mondiale des luttes et à la nécessité « d’inventer un autre monde », notamment avec les rassemblements autour des Forums sociaux mondiaux (FSM). Plusieurs travaux ont montré comment ces rassemblements autour des FSM ont non seulement été à l’origine de plusieurs manifestations mondiales (contre la guerre en Irak, par exemple), mais ont aussi renforcé les luttes locales où se déroulaient les FSM (comme à Tunis en 2013) (Bandy et Smith 2005 ; Tarrow 2005 ; Santos 2006 ; Conway 2013 ; Smith et al. 2014). Des réseaux transnationaux ont également profité de ces rencontres pour accroître leur présence sur différents continents (Via Campesina, Marche mondiale des femmes, International Indigenous People’s Forum on Climate Change, etc.). Certes, la sociologie des mouvements sociaux s’attarde depuis plusieurs années à saisir les convergences entre les militant⋅e⋅s et les organisations progressistes (Giugni McAdam et Tilly 1999 ; della Porta et Matoni 2014 ; Kruzynski 2017 ; Chase-Dunn, Aldecoa, Breckenridge-Jackson et Herrera 2019), mais comment penser ces affinités qui semblent d’un autre genre ?
En effet, la thématique de la convergence rejoint aussi les mouvements conservateurs. À ce propos, des recherches exposent les liens de plus en plus forts et avérés entre l’extrême droite et les antiféministes (ou la « manosphère ») (voir par exemple, Marwick et Caplan 2018 ; Blais et Dupuis-Déri 2019 ; Hermansson et al. 2020 ; Carian et al. 2022). Par ailleurs, le mouvement des Gilets jaunes en France semble avoir pris par surprise les analystes des mouvements sociaux et de la contestation collective, en particulier à cause de la très grande hétérogénéité sociale de sa composition. Il en va de même pour les manifestations des années 2020 et 2021 à propos des mesures sanitaires (dont le port du masque), en Amérique du Nord, en Europe et en Amérique latine, qui sont un exemple frappant de cette forme de convergence de groupes et de personnes a priori plutôt disparates les unes des autres, mais qui se retrouvent autour d’un enjeu, voire d’un moment comme celui de la pandémie mondiale, et qui démontrent une forte capacité de mobilisation. Comment analyser les ressemblances et les dissemblances entre les dynamiques des convergences des nébuleuses plutôt conservatrices ou plutôt progressistes ?
Les contributions de Boursier et Morin-Delaurière nous éclairent à cet égard. Non seulement sont-elles situées dans des temporalités et des espaces différents (aujourd’hui en ligne et dans les années 1980 dans les archives), mais elles interrogent des convergences on ne peut plus opposées : les influenceurs d’extrême droite en France (Boursier) et les mouvements féministes, lesbiens et homosexuels des années 1980 dans le même pays (Morin-Delaurière). Les processus et mécanismes que les articles évoquent pour comprendre la convergence insistent sur des dimensions différentes : l’aspect idéologique d’un côté (masculinisme et suprémacisme) et les pratiques sociales de l’autre (partage du travail militant, construction de liens de solidarité). La contribution de Miranda, à propos des mobilisations contre les régimes de retraite au Chili, nous montre également que la construction d’alliance ou de coalition, même temporaire, se déroule selon un schéma temporel qui ne fait pas intervenir les mêmes mécanismes au moment de l’émergence de la coalition et par la suite. Il y a fort à parier que ces dispositifs de recherche sont complémentaires, indépendamment de l’orientation progressiste ou non de l’alliance.
Et quelles sont les frontières de ces convergences parfois improbables a priori ? Une des réponses proposées dans ce numéro consiste à déplacer la focale d’analyse du niveau méso au niveau micro : c’est bien chez les individus qu’il est possible de comprendre comment et pourquoi se forme ce type d’alliances ponctuelles ou ces convergences événementielles. C’est pourquoi les lecteurs et lectrices trouveront plusieurs contributions basées sur des ethnographies au long cours qui nous permettent de saisir au quotidien la construction de ces assemblages militants disparates. Une deuxième réponse réside dans la stratégie de recherche utilisée. Pour comprendre ce qu’on ne comprend pas a priori, il faut déconstruire ce qu’on observe : les identités revendiquées et les intérêts mis de l’avant. Il en est ainsi des chauffeurs routiers français (Bonin et Roisin-Jonquières) ou du couple retraité de gauche vivant en milieu rural dans l’Est de la France (Durand), qui, regardés à la loupe par les chercheures nous permettent de suivre la construction des identités militantes à l’oeuvre.
Qui plus est, les échelles de la convergence - ou l’étendue de celle-ci - semblent avoir bougé. Depuis les années 2010 (notamment à suite de la crise financière), on parle parfois d’un retour d’intérêts pour les enjeux nationaux dans les mobilisations (Ancelovici, Dufour et Nez 2016), comme si la convergence aujourd’hui ne signifiait plus le fait d’agir ensemble sur le plan global/mondial (contre la mondialisation économique et financière), mais plutôt le fait de faire converger les luttes au plan national. C’est en effet sur ce plan, et au niveau local, que les mouvements écologistes se posent la question de la décolonisation nécessaire des territoires, que les féministes réfléchissent à l’antiracisme et à l’écologisme et que les luttes environnementales et autochtones cherchent des points d’ancrage mutuels. Bien sûr, les questions de justice climatique ou l’enjeu des réfugiés nous ramènent à l’échelle transnational du point de vue de la réflexion et de l’action; mais il semble que ce qui se passe localement est aujourd’hui à l’avant-scène des protestations. La période pandémique a par ailleurs renforcé cette tendance, limitant les possibilités de voyage entre les continents et ramenant le pouvoir exécutif national au premier plan des dynamiques politiques. Conséquemment, il y a lieu de se demander comment penser ces convergences dans les différentes échelles d’action ? Le global est-il toujours dans le local (Dufour 2013) ? Devrions-nous parler du « glocal » pour mieux rendre compte de cette re-nationalisation et re-localisation apparente d’enjeux qui demeurent, eux, globaux? S’agit-il d’un repli forcé ou plutôt d’une poursuite, plus ou moins contrainte, des trajectoires de transnationalisation des mouvements sociaux (della Porta 2020 ; Conway, Dufour et Masson 2021) ?
Les articles ne répondent que partiellement à la question des échelles, puisque ce sont surtout des analyses localisées qui sont présentées. À cet égard, la contribution de Levasseur et Massé se démarque : dans la manifestation montréalaise pour la justice climatique, les enjeux qui mobilisent les personnes sont à la fois globaux et vécus en même temps localement. Néanmoins, il ressort de plusieurs contributions que les lieux ou l’espace dans lequel se déroule l’action collective est une dimension structurante de la mobilisation ainsi que de l’analyse. C’est le cas des ronds-points français pour l’engagement des chauffeurs-routiers (Bonin et Roisin-Jonquières). C’est aussi le cas du Web pour les youtoubeurs (Boursier) et de la ruralité pour le couple de retraités fréquentant l’extrême droite au sein des Gilets jaunes (Durand).
En outre, ces convergences posent la question des significations politiques véhiculées par les mouvements ou qui pourraient émerger. L’hétérogénéité des luttes conservatrices s’accompagne-t-elle d’une hétérogénéité des ancrages, chez les contestataires, dans les pensées traditionnellement qualifiées de gauche ou de droite ? À titre illustratif, les militants et militantes du mouvement des Gilets jaunes de gauche comme de droite réclamaient ensemble plus de justice fiscale de la part de l’État français et la levée des restrictions sur la mobilité automobile. Mais quels sont les projets de société qui sont portés par les mobilisations actuelles (progressistes ou conservatrices) ? Comment les convergences parviennent-elles à se maintenir malgré les conflits de valeurs ? Des observateurs et observatrices attirent ainsi notre attention sur les initiatives entreprises pour brouiller les frontières (d’où le développement du concept d’Alt-Right, par exemple. Voir notamment Hermansson et al. 2020). Autrement dit, comment appréhender les traductions partisanes ? Quels sont les enjeux liés au travail de signification de ces convergences ? Si l’on se fie aux articles présentés ici, l’arrivée du Rassemblement national en France aux prochaines élections présidentielles et aux législatives est plus que probable : à moins d’un mouvement de contestation de grande ampleur, la traduction des mécontentements dans la sphère partisane pourrait porter l’extrême droite au pouvoir (Durand ; Bonin et Roisin-Jonquières). Au Chili, l’alliance ponctuelle entre syndicalistes et citoyens montre que des apprentissages croisés peuvent porter fruit sur le long terme et nourrir une contestation de plus grande ampleur (comme en 2019). Au Québec, les Marches pour le climat rassemblent des milieux militants et des causes diverses, mais semblent encore manquer de liant permettant de faire tenir ensemble toutes les luttes contre les injustices (Levasseur et Massé).
Les articles proposés ci-dessous ont la grande particularité d’être basés sur des recherches empiriques très fines et originales, dans plusieurs sociétés (Québec, France, et Chili notamment) ce qui permet au numéro de se démarquer sur les questions théoriques d’alliances et de convergences improbables ou inusitées en analysant des phénomènes très récents, encore très peu explorés. Par ailleurs, les questions posées par le numéro raisonnent directement avec les défis auxquels sont confrontés les militants et militantes. Il y a donc un intérêt pratique à traiter de ce sujet.
L’article de Julie Levasseur et Louis Massé ouvre ce numéro, en analysant un évènement en particulier, la Manifestation pour la justice climatique du 24 septembre 2021 à Montréal. À partir de l’analyse des slogans protestataires visibles lors de cette journée, il et elle montrent comment ce rassemblement militant a tenté de rallier plusieurs causes à la lutte pour le climat (dont le définancement de la police, la souveraineté autochtone et la justice migratoire). Il et elle traitent de la tension palpable entre les organisations et les militants et les militantes à la base de cette coalition évènementielle, la CEVES, issue des milieux militants étudiants et les réseaux et groupes qui se sont joints à la marche, mais qui ne font pas de la justice climatique leur première revendication quotidienne. C’est tout l’intérêt de la démarche, qui, en répertoriant les slogans utilisés, donne voix tant aux organisations qu’aux personnes participantes non affiliées.
En deuxième lieu, Maëva Durand traite de la gauche rurale (re)mobilisée au sein du mouvement des Gilets jaunes en France. À partir d’une enquête ethnographique, elle nous permet de comprendre comment des convergences perçues comme improbables, voir contre-nature (entre des personnes proches de l’extrême droite et d’autres proches de la gauche), se révèlent dans la construction d’un « nous » populaire. Ce « nous » se construit autour de sociabilités déjà existantes du fait, notamment, de la ruralité, mais aussi des conflits vécus au guichet des administrations, de la critique acerbe des injustices et par méfiance voire rejet (et déception) des services publics de l’État. Durand souligne l’aspect heuristique de la notion de « classe populaire », un vocable peu utilisé au Québec et au Canada, mais qui semble particulièrement bien adaptée aux réalités complexes des mobilisations du type Gilet jaune.
L’article de Natalia Miranda, « Gérer les tensions et converger : ensemble contre le modèle de pension privée chilien » aborde quant à lui l’alliance des citoyens indignés chiliens avec un regroupement syndical lors d’une manifestation contre le modèle de pension privée du pays en juillet 2016. Malgré des cultures militantes distinctes, ces deux milieux ont réussi à gérer partiellement les tensions à l’aide de trois mécanismes successifs : d’abord en définissant un adversaire commun malgré des trajectoires initiales très différentes; ensuite en faisant preuve d’une certaine ouverture pour accepter des façons de faire distincts ; et finalement via l’absorption du collectif des indignés par les syndicalistes. Cette convergence éphémère a néanmoins laissé en héritage dans les milieux progressistes chiliens une culture indignée qui rejette notamment les partis et organisations politiques, comme la révolte chilienne de 2019 l’a bien montré.
Loïc Bonin et Margot Roisin-Jonquières dans leur article « Quand le métier fait le militant : les routiers pendant le mouvement des Gilets jaunes » proposent une analyse originale de l’implication des chauffeurs routiers dans le mouvement des Gilets jaunes. Ce sont sur et aux abords des ronds-points, des espaces physiques où les chauffeurs circulent quotidiennement, que se situent les convergences possibles. Se demandant s’il s’agit d’une « [o]pportunité d’engagement » ou d’un « engagement opportuniste », l’alliance entre ce groupe professionnel et le mouvement contestataire se traduit selon eux par trois modalités de participation individuelle : se laisser bloquer, faire circuler des ressources entre les ronds-points et infléchir le sens des blocages. Dans cet article, l’utilisation des outils de la sociologie du travail nous permet d’enrichir notre compréhension de mobilisations plurielles.
Tristan Boursier, pour sa part, analyse la convergence idéologique à l’extrême droite en France sur YouTube. Plus spécifiquement, à partir de vidéos produits par des vidéastes d’extrême droite, il offre une compréhension fine de la manière dont les propos suprémacistes blancs en viennent à être non seulement acceptables, mais surtout banalisés. Il montre que c’est la convergence entre deux types de discours, le masculinisme et le suprématisme blanc, qui permet une normalisation des discours d’extrême droite. Il met en lumière plusieurs procédés rhétoriques qui sont à l’oeuvre et qui permettent « d’atténuer la violence des discours, tout en préservant leur message politique ». Autrement dit, une fois acceptée l’idée d’une inégalité « naturelle » entre les genres, il est plus logique de soutenir l’anti-égalitarisme entre les personnes selon leur couleur de peau.
Finalement, l’article de Camille Morin-Delaurière, « Convergence et conflictualité entre trois associations féministe, lesbienne et homosexuelle en France dans la décennie 1980 : réflexion autour de la construction de liens de solidarité » clôt ce numéro spécial en nous proposant un regard plus historique sur les convergences de mouvements qui ne sont généralement pas traités sous cet angle. En effet, les militantes féministes et lesbiennes ont entretenu des relations ambigües voire conflictuelles dans la décennie 1970, qui ont notamment mené à l’autonomisation du mouvement lesbien par la suite. L’autrice montre qu’un travail spécifique de coalition méconnu, tant au niveau micro que méso, est à la base de ce moment de convergence entre ces mouvements dans les années 1980. S’appuyant sur la littérature féministe concernant les alliances, elle analyse notamment l’imbrication associative, les liens de solidarité, d’amitié et d’amour ainsi que la multipositionnalité des militantes lesbiennes qui soutiennent et produisent ce travail de coalition.
Parties annexes
Note
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[1]
Croyance voulant que la terre soit plate.
Bibliographie
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