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En France, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, le mouvement de libération des femmes (MLF) 1 et les mouvements homosexuels et lesbiens 2 parisiens connaissent de nouvelles dynamiques. On observe durant cette période l’émergence de nombreux collectifs et associations qui témoignent de cette vitalité, entre autres le Comité d’urgence anti-répression homosexuelle (CUARH), une association homosexuelle mixte créée à la suite des premières Universités d’été homosexuelles en 1979. L’association a pour objectif de lutter contre les violences et les discriminations que subissent les homosexuel‧les. Elle devient l’une des organisations les plus dynamiques des mouvements homosexuels de cette période. Quelque temps après, en octobre 1981, la Maison des femmes de Paris (MDF) ouvre son local dans le 11e arrondissement et accueille les permanences d’une quinzaine de groupes féministes et lesbiens. Elle se définit comme un « lieu d’accueil ouvert à toutes les femmes, à tous les groupes de femmes ou groupes féministes de quelques [sic] tendances qu’ils soient 3 ». La MDF devient progressivement un lieu incontournable des mouvements féministes dans la capitale au sein duquel militent de nombreuses féministes et lesbiennes. Siégeant dans les locaux de la MDF, le Mouvement d’information et d’expression des lesbiennes (MIEL) est une association lesbienne-féministe « qui a pour but de promouvoir la visibilité des lesbiennes, de leurs revendications […] et toutes les formes d’expression du lesbianisme 4 ». Sa domiciliation dans les locaux de la MDF vise à la démarquer du courant du lesbianisme radical 5 qui lutte contre le régime politique de l’hétérosexualité (Wittig 1980) et émerge dans un « moment conflictuel » (Abreu 2022, 291) sur le rôle à attribuer aux sujets politiques « femmes » et « lesbiennes ». Ces trois associations – le CUARH (1979-1987), la MDF (1980-2025) et le MIEL (1981-1995) – ont connu pendant toute une partie de la décennie 1980 un moment particulier de convergence et d’imbrication qui a été peu étudié.

L’instauration de ce moment de convergence n’était pourtant pas évidente dans la décennie 1980 en raison de nombreux conflits déjà survenus entre les mouvements féministes et homosexuels mixtes dans la décennie précédente 6. En effet, bien que le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) ait participé à de nombreuses actions menées par le MLF au printemps et à l’été 1971, faisant émerger une « alliance objective » (Chauvin 2005) entre le MLF et le mouvement de libération homosexuelle, des tensions sont rapidement apparues entre les militants homosexuels et les militantes lesbiennes et féministes. Les relations se sont détériorées à un tel point qu’une majorité des militantes lesbiennes et militantes féministes ont quitté le groupe (Bonnet 2014). À partir de 1974, au sein des groupes de libération homosexuels (GLH), les relations entre homosexuels et lesbiennes oscillent entre rapprochement et conflictualité à cause de certains comportements sexistes et de l’invisibilisation que subissent les lesbiennes (Quéré 2022). Parallèlement, des tensions éclatent entre certaines militantes féministes et lesbiennes quant à la visibilité à accorder aux revendications lesbiennes et à l’identité lesbienne au sein du MLF (Eloit 2018 ; 2020). Ilana Eloit souligne que le sujet unitaire « nous les femmes » et « l’homoérotisme du MLF contribuai[ent], sous couvert de libération homosexuelle, à effacer la réalité du lesbianisme » (2020, 134), ce qui a entraîné un certain nombre de conflits entre les militantes féministes et les militantes lesbiennes, et entre les militantes lesbiennes elles-mêmes. Ainsi, les problématiques posées vis-à-vis de la mixité et des identités politiques à mettre en exergue étaient particulièrement vives dans la décennie 1970 et ont, en partie, contribué à l’autonomisation du militantisme lesbien à la fin de la décennie (Chetcuti et Michard 2003 ; Eloit 2018). Des études centrent alors leurs analyses sur les conflits liés à l’autonomisation du mouvement lesbien et à l’émergence du lesbianisme radical au début de la décennie 1980 (Chetcuti 2003 ; Abreu 2022 ; Eloit 2022). De ce fait, le mouvement de libération des femmes et les mouvements homosexuels et lesbiens de la décennie 1980 sont rarement analysés sous l’angle de la convergence.

L’originalité de ma démarche ici 7 réside dans l’analyse de ce « moment de convergence » dans la décennie 1980, qui a été peu étudié alors même qu’il redessine les stratégies de résistance militante et les contours des luttes politiques du mouvement de libération homosexuelle qui a vu le jour au début de la décennie 1970 (Prearo 2014 ; Quéré 2022), et des mouvements lesbiens qui s’autonomisent au début de la décennie 1980 (Eloit 2018 ; 2020 ; Chetcuti et Michard 2003). Mon analyse se concentre sur les pratiques et les modalités concrètes du « travail spécifique de coalition 8 » (Staggenborg 1986) ainsi que sur l’évolution et les coûts des relations d’alliances mises en oeuvre. Ce « moment de convergence » s’avère être un cas d’étude historique – moins étudié que la décennie 1970 – particulièrement intéressant pour les théories des coalitions et des alliances des mouvements sociaux. En effet, comme le montre l’analyse des mouvements féministes passés et actuels (Staggenborg 1986 ; Roth 1998 ; Gilmore 2008), les formes de convergence et d’alliance constituent des éléments essentiels de ces mobilisations. Ces mouvements cherchent à s’assurer des soutiens afin de renforcer leur légitimité politique et d’accroître leur capacité d’action et de mobilisation des ressources. Les mouvements féministes et les mouvements LGBTQI+ 9 sont particulièrement intéressants pour les études sur la convergence et les alliances étant donné leur longévité et leur dynamisme en Europe, et les relations spécifiques d’imbrication, de convergence et de divergence qu’ils entretiennent à long terme. Ces mouvements portent également une dimension existentielle forte (Prearo 2014 ; Eloit 2018 ; Quéré 2022) qui fait de la constitution ou du délitement des alliances des dynamiques liées à la définition des identités politiques de lutte et à l’actualisation quotidienne de leurs valeurs.

Dans cet article j’invite à réfléchir plus spécifiquement aux mécanismes de convergence et d’imbrication des mouvements sociaux aux échelles méso et micro, et aux évolutions relatives aux stratégies de construction de liens de solidarité durables simultanément à l’autonomisation des mouvements lesbiens au début de la décennie 1980. Je propose d’axer l’analyse, au niveau méso, sur les modalités et les pratiques concrètes du « travail spécifique de coalition » (Staggenborg 1986) ainsi que sur les stratégies d’interaction et de réflexivité concernant la « collaboration militante » (Rupp, Taylor et Roth 2023). Au niveau micro, il s’agit d’éclairer l’impact de la multipositionnalité des militantes lesbiennes. Je propose ainsi de se décentrer de l’analyse macro souvent privilégiée dans le champ d’études des coalitions (Zald et McCarthy 1987 ; Diani et Bison 2004 ; Tilly et Tarrow 2008). Ce double niveau d’analyse permet de mettre en exergue des modalités et des mécanismes concrets du « travail spécifique de coalition » peu étudiés ou mis en valeur jusqu’alors dans la littérature sur les coalitions et les alliances des mouvements sociaux.

Après avoir discuté de l’apport des perspectives féministes pour le champ d’études sur les alliances et les coalitions et développé le concept de « travail spécifique de coalition » (Staggenborg 1986), je me pencherai sur les modalités et les mécanismes concrets d’instauration et de consolidation de ce moment de convergence dans la première moitié de la décennie 1980, puis sur les facteurs qui vont progressivement mener à sa dissolution.

L’apport des perspectives féministes pour le champ d’études sur les coalitions et les alliances des mouvements sociaux

Les questionnements concernant les coalitions et les alliances alimentent toute une partie des débats et des réflexions des politistes et des sociologues spécialistes des mouvements sociaux depuis des décennies (Tilly 1978 ; Barvosa-Carter 1999 ; Diani et Bison 2004 ; McCammon et Minyoung 2014). Ce champ de recherche enjoint de ne pas considérer la dimension collective des mobilisations et leurs alliances comme un donné initial, mais justement de l’interroger et de l’analyser en « identifiant ses modes de construction, de consolidation et éventuellement de délitement » (Mathieu 2009, 78). Une première perspective invite alors à penser les processus d’alliance comme des phénomènes d’addition stratégique de groupes préexistants pour un temps donné. En ce sens, certaines études s’insérant dans l’approche dominante du processus politique utilisent le concept de « structures des opportunités » pour analyser au niveau macro les facteurs externes propices à la mise en oeuvre d’une coalition à partir des relations établies entre certains mouvements sociaux, l’arène politique et le monde social (Tilly 1978 ; Zald et McCarthy 1987 ; Tilly et Tarrow 2015). Cette approche s’attarde principalement aux réflexions concernant les avantages à former une coalition, aux calculs coûts-bénéfices, à l’ouverture d’opportunités politiques de coalition, ainsi qu’aux différentes stratégies d’addition de groupes préexistants en examinant leur efficacité et leurs résultats. D’autres études s’insérant dans l’analyse des cadres 10, notamment celles portant sur les processus de cadrage médiatique ou d’alignement des cadres d’interprétation des acteur‧rices des mobilisations (Snow et al. 1986), analysent plus spécifiquement la façon dont les médias ou les entrepreneurs de mobilisation cadrent les mouvements sociaux à partir de la diffusion de certains schèmes d’interprétation. Cette approche des cadres s’intéresse principalement aux facteurs idéels et discursifs qui favorisent la participation de certains groupes à des coalitions sur un plan stratégique.

Proposant une autre perspective d’analyse, plusieurs études féministes ont élaboré des critiques vis-à-vis de ces approches et de leur focale stratégique. Elles dénoncent notamment le fait que celles-ci prennent très peu en compte les enjeux d’organisation et de transformation internes liés à la mise en oeuvre des coalitions et des alliances 11. Elles insistent sur la nécessité pour certains mouvements de développer d’autres formes d’alliances qui mettent l’accent sur leurs valeurs fondamentales, leurs spécificités et leurs identités politiques 12 (hooks 1986 ; Roth 1998 ; Gilmore 2008 ; Whittier 2014). Cette deuxième perspective d’analyse invite à réfléchir à une conception forte du collectif et à examiner comment les processus de collectivisation s’actualisent dans le travail militant quotidien de l’alliance. Elle montre qu’au-delà d’une simple addition de groupes préexistants pour un temps donné, certains groupes militants, féministes en particulier, s’efforcent de construire des liens de solidarité durables avec les mouvements alliés et de mener de réels échanges et influences (Taylor et Rupp 1993 ; Arnold 1995 ; Roth 1998 ; Dufour 2016). S’intéressant aux spécificités des alliances féministes, Joan Acker (1995) s’interroge sur deux contradictions potentielles concernant les alliances établies avec d’autres mouvements sociaux. D’une part, comment les mouvements féministes peuvent-ils rester fidèles à leurs principes tout en collaborant avec des militant‧es dont les revendications ne sont pas nécessairement féministes ? D’autre part, quelle importance ces mouvements accordent-ils à l’organisation et aux formes spécifiques que prennent les alliances ? Acker souligne que les mouvements féministes – et on pourrait ajouter les mouvements LGBTQI+ – sont performatifs : ils cherchent à prouver que les changements qu’ils prônent sont réalisables, ce qui les pousse à être intransigeants sur le fait de construire une communauté de lutte et des alliances à l’image de leurs valeurs. Se pose alors de manière substantielle pour ces mouvements cette question pragmatique : « comment se coaliser ? 13 » (Gardey et Kraus 2016, 14)

Mobilisant, dans cet article, la littérature féministe sur la sociologie des alliances des mouvements sociaux (Staggenborg 1986 ; Roth 1998 ; Pagé 2017 ; Falquet 2020 ; Rupp, Taylor et Roth 2023), je m’intéresse au faire collectif concret des alliances. Cette littérature met en évidence les nombreux défis auxquels font face les alliances féministes, et qui peuvent conduire à leur affaiblissement. Ces difficultés sont souvent associées à une organisation et à une gestion internes défavorables aux militantes, notamment en ce qui concerne la répartition des tâches militantes, le pouvoir décisionnel, et la mise en oeuvre de politiques de mixité et d’inclusion (Echols 1989 ; Arnold 1995 ; Roth 1998). Proposant une analyse originale de ces problématiques en croisant les perspectives féministes et l’analyse de la mobilisation des ressources, Suzanne Staggenborg (1986) étudie les mécanismes de construction des liens de solidarité et les moyens organisationnels mis en oeuvre, grâce au concept de « coalition work » (travail spécifique de coalition). Son analyse lui permet de mieux saisir simultanément les facteurs favorables à l’instauration des coalitions féministes pro-choix et leurs modalités pratiques tout au long du processus « coalitionnel ». Elle focalise alors son regard sur « les modalités et pratiques concrètes d’accomplissement des coalitions », c’est-à-dire « l’analyse de la formation et de la pérennisation de toute coalition qui exige un travail spécifique (coalition work) de tissage et d’entretien de relations spécifiques et réciproques, d’identification et de définitions d’enjeux communs ainsi que d’action conjointe » (Mathieu 2009, 80). Examinant les obstacles et les difficultés du « travail spécifique de coalition » tels que les pressions externes subies par les associations, les conflits internes liés à la disponibilité des ressources, aux conflits idéologiques, au répertoire d’action, à la répartition du travail militant, en bref à « toutes les caractéristiques organisationnelles internes affectant également le travail de coalition 14 », Staggenborg (1986, 382) remarque que les coalitions féministes sont soumises, plus que tout autre mouvement, à de nombreuses pressions et conflictualités dans le processus de collectivisation. Finalement, ce concept lui permet de recentrer l’analyse à un niveau méso sur l’organisation interne des coalitions et la responsabilité des acteur‧rices de ces coalitions. Il est donc intéressant de s’en saisir pour ma propre étude dans le but d’investiguer les modalités et les pratiques concrètes de convergence entre plusieurs associations issues des mouvements féministes, homosexuels et lesbiens, approfondissant ainsi le travail de recherche mené autour des spécificités des alliances féministes et des minorités sexuelles.

Il me semble également pertinent de mettre ce concept de « travail spécifique de coalition » en lien avec deux autres concepts développés dans la littérature féministe des alliances des mouvements sociaux. Premièrement, Leila Rupp, Verta Taylor et Benita Roth (2023, 98) proposent d’analyser les conséquences du militantisme féministe et « la manière dont l’activisme de diverses femmes a été crucial dans l’élaboration des objectifs, des tactiques et des résultats du mouvement [LGBTQI+] ». Elles montrent alors qu’une « collaboration militante » se met en place entre certaines militantes féministes, des militantes lesbiennes et des militants homosexuels au sein du Gay Liberation Front, définie comme une collaboration non hiérarchique du travail militant quotidien et de l’élaboration d’actions communes. Ce concept permet d’analyser l’impact qu’a la circulation des théories politiques, des identités collectives et des répertoires d’action dans le travail politique quotidien mené entre les mouvements féministes et LGBTQI+. Il permet également de s’intéresser à la réflexivité et à l’attention portées par les différent·es acteur·rices aux positionnements des autres et au réseau complexe de divisions sociales (de genre, de race, de classe, de sexualité, d’âge, etc.). Deuxièmement, l’analyse de la multipositionnalité – c’est-à-dire le fait que des acteur‧rices occupent une pluralité de positions – permet à certaines études féministes d’examiner les « figures de pont » (Binnie et Klesse 2012) ou de « passeuses » (Pagé 2017) de certain‧es militant‧es au sein des alliances des mouvements féministes. L’analyse de la multipositionnalité est utilisée depuis plusieurs décennies dans les études des mouvements sociaux pour explorer la place centrale que jouent certain‧es acteur‧rices au sein des mobilisations. Elle est aussi reprise dans certaines enquêtes sur les coalitions et les alliances (Curtis et Zurcher 1973 ; McAdam, Tarrow et Tilly 2001 ; Mathieu 2009). Plusieurs auteurs (dont McAdam, Tarrow et Tilly 2001) ont ainsi mis en valeur les concepts de « brokerage » et de « bridge builders » pour examiner plus en détail le rôle qu’ont ces individus au sein des alliances. S’inspirant de ces analyses, les figures de « passeuses » sont définies comme des personnes promouvant « la traduction des cadres et leur inscription dans un répertoire d’action reconnaissable [pour d’autres collectifs] » (Pagé 2017, 533). Ces notions me permettront d’éclairer au mieux l’impact de la multipositionnalité des militantes lesbiennes au sein des luttes féministes, lesbiennes et homosexuelles de la décennie 1980.

Ainsi, je vais continuer l’analyse autour du « travail spécifique de coalition » en m’intéressant à la construction des liens de solidarité et plus précisément à comment ces derniers sont instaurés et quels enjeux de réflexivité sont placés au coeur des échanges entre les associations. Cet article s’appuie sur une partie des données récoltées dans le cadre de ma recherche doctorale menée en science politique et en histoire 15. J’utilise la méthodologie historique d’analyse de documents d’archives se rapportant aux trois associations sélectionnées : le CUARH et son journal Homophonies, le MIEL, la MDF et son journal Paris féministe. Ces archives proviennent de centres d’archives publiques (Bibliothèque Marguerite Durand [BMD] à Paris ; Fonds spécialisés du MLF et des homosexualités à la Contemporaine de Nanterre), et de centres d’archives associatifs (Archives Recherches et Cultures lesbiennes de Paris [ARCL], Mémoire des sexualités à Marseille, et les fonds du Centre LGBT de Paris). Ces archives sont hétéroclites et renferment, entre autres, des tracts, des pétitions, des textes, des lettres, les statuts des associations, des comptes rendus de réunions, auxquels s’ajoutent la presse homosexuelle et la presse féministe spécialisées. Je croise et complète cette analyse de documents d’archives avec six entretiens semi-directifs réalisés auprès de militant‧es des trois associations, retraçant ainsi leur trajectoire militante. Ces entretiens ont été réalisés avec des militant‧es particulièrement investi‧es à long terme dans les mouvements féministes, lesbiens et homosexuels de la décennie 1980. Ils permettent de compléter les analyses documentaires en abordant le vécu concret et quotidien des militant‧es.

Les mécanismes favorisant l’instauration et la consolidation du « moment de convergence »

Contexte de renouveau militant et système d’imbrication associative

À la fin des années 1970 et au début des années 1980, les trois associations à l’étude (CUARH, MDF et MIEL) se développent et forment progressivement un système complexe d’imbrications associatives. La mission du CUARH, fondé en 1979, est de « lutter contre les violences commises envers les personnes homosexuelles, contre la répression policière, le fichage et les condamnations abusives 16 ». Il se constitue en une organisation nationale regroupant divers associations et collectifs homosexuels et lesbiens parisiens et régionaux. Parmi eux, un collectif temporairement nommé le CUARH-Paris 17 est formé à la fin de l’été 1979. Adhérant au CUARH national, il rassemble une majorité des militant‧es parisien‧nes du CUARH. La même année, le mouvement de libération des femmes connaît de profondes tensions et divisions à cause du dépôt officiel de la marque « M.L.F. 18 » par Antoinette Fouque et le groupe Psychanalyse et politique (Leibovici 2003). Dans ce contexte, un collectif féministe milite dès la fin de l’année 1979 pour l’ouverture d’un lieu d’accueil de femmes et d’associations féministes dans la capitale « préservant la pluralité, la diversité et la spécificité de chaque groupe ou collectif ». Il a pour objectif de redynamiser le mouvement en proie aux divisions internes. Le collectif s’organise en association, la MDF, et ouvre ses locaux à Paris en 1981. Dès sa création, la MDF accueille ainsi une quinzaine de groupes féministes et lesbiens (entre autres les Nanas Beurs, les Nanas Radioteuses, Epidemythe, Ruptures, le MLAC, le MIEL, etc.). Le MIEL, créé pendant l’été 1981, s’inscrit dans la double dynamique du projet d’ouverture du local de la MDF et du développement de nombreuses autres associations lesbiennes en ce début de décennie 1980. Il a pour objectifs « d’être partie prenante du mouvement des femmes, de participer à la lutte contre l’oppression des femmes [et de] participer à la lutte contre toutes les discriminations à l’encontre des lesbiennes et des homosexuels 19 ». Le MIEL s’ancre ainsi dans le courant lesbien-féministe qui se développe au sein des mouvements lesbiens autonomes (Eloit 2018 ; Morin-Delaurière 2020). Ce courant s’investit quant à lui dans le mouvement de libération des femmes et soutient ses revendications – et se distingue en ce sens du lesbianisme radical – tout en proposant des réflexions relatives aux discriminations spécifiques subies par les lesbiennes « en tant que femmes et homosexuelles », instaurant l’idée « d’une double discrimination subie par les lesbiennes » 20.

Très rapidement, des relations de solidarité s’instaurent entre les trois associations, soutenues par des mécanismes d’imbrication et d’adhésion des associations entre elles. Cette situation d’imbrication associative me permet d’explorer les « politiques d’organisation spécifique combinant autonomie et coalition » (Falquet 2020, 119). Le MIEL adhère officiellement à la MDF dès sa création et s’installe dans ses locaux au début du mois d’octobre 1981. Il participe dès lors activement au développement de ce nouveau lieu. Il devient, en 1981, membre du comité de gestion du local de la MDF, puis, en 1983, membre du comité de rédaction du journal de la MDF intitulé Paris féministe, et dispose ainsi d’un certain pouvoir dans l’orientation des revendications et de l’organisation de la MDF. Cet ancrage du MIEL dans un lieu militant regroupant de nombreuses autres associations féministes et connu pour être un lieu central d’organisation et de préparation d’actions féministes lui permet de s’insérer plus facilement dans la dynamique et le champ d’action plus large du mouvement de libération des femmes. Grâce à son statut multipositionnel féministe et lesbien, il peut participer activement à l’organisation de la Rencontre nationale des groupes de femmes tenue à la MDF en 1981, et à l’organisation de la Rencontre des groupes de femmes, aussi à la MDF, en 1984. La comilitance et la fréquentation d’un même lieu permettent que des questionnements relatifs aux revendications mises en exergue et à l’organisation d’actions communes émergent des échanges informels entretenus par les militantes féministes et lesbiennes (Cabadi 2023). En 1982, une réunion du comité de gestion de la MDF a lieu pour mettre un terme aux échanges virulents concernant la répartition des tâches à effectuer pour l’organisation de la manifestation du 8 mars. Cette réunion est alors l’occasion de redéfinir les modalités et les pratiques de cogestion de l’espace. « Il est important de mentionner les réalités du vécu en même temps des femmes et des lesbiennes, de réaffirmer la place des lesbiennes au sein des luttes féministes et notamment au sein de la Maison des femmes, […] et les différents usages des locaux de la Maison des femmes 21 », peut-on lire dans un compte rendu de réunion. Une discussion s’engage également à propos de la pluralité des revendications politiques à mettre en exergue lors de cette manifestation du 8 mars 1982 et plus globalement au sein de la MDF. La cogestion d’un même espace de militantisme a ainsi pour conséquences des usages et des agencements internes multiples et sans cesse renouvelés qui peuvent parfois être conflictuels (Navickas 2015 ; Hii 2016).

Le MIEL adhère également officiellement au CUARH en septembre 1981 et participe activement aux commissions nationales qui ont lieu tous les trois mois ainsi qu’aux réunions du COPARH (anciennement CUARH-Paris). Des points de convergence particuliers en termes de revendications homosexuelles soutiennent l’imbrication du MIEL et du CUARH. Tous deux luttent activement contre la loi de la majorité sexuelle établie à 15 ans pour les hétérosexuel‧les et à 18 ans pour les homosexuel‧les, contre les discriminations à l’emploi et contre la répression policière et les violences commises à l’égard des personnes homosexuelles. L’adhésion des associations à des revendications communes favorise le développement de nombreuses actions conjointes et l’instauration de liens de solidarité resserrés, car ce sont autant de moments propices à la comilitance (Binnie et Klesse 2012 ; Hii 2016 ; Fourgeaud, 2023). Certaines militantes du MIEL s’engagent ainsi dans les groupes de travail d’Homophonies, le journal du CUARH, et cinq d’entre elles deviennent membres du comité de rédaction en 1982, et soulignent « le travail important qu’il reste à produire pour proposer une visibilité médiatique aux mouvements homosexuel et lesbien » et pour « rendre visibles les revendications et les luttes lesbiennes et homosexuelles » 22. Les militantes du MIEL participent également à la vaste campagne de tracts et de pétitions lancée par le CUARH autour du projet de loi antisexiste pendant toute l’année 1982. Le CUARH et le MIEL se retrouvent alors autour d’un projet politique commun, d’un programme de revendications et de luttes communes et d’une même conception d’une politique de l’identité 23. En effet, les deux associations réfléchissent à la pluralité des identités politiques à mettre en valeur et aux questionnements et enjeux politiques et stratégiques qu’entraîne leur mobilisation croisée. Des articles d’Homophonies mentionnent régulièrement ce thème et analysent les liens qui existent entre les identités homosexuelles, lesbiennes et féministes : « La lutte des femmes pour l’avortement libre et gratuit fait partie intégrante de la lutte des homos et lesbiennes pour la libre disposition de leur corps, pour le droit de choisir leur sexualité 24 » ; « Il semble que l’antagonisme à l’égard des féministes cesse, non qu’il n’existe plus : les problèmes de fond demeurent […] mais nous essayons, nous lesbiennes et homosexuels, de nous définir nous-même[s] par rapport au féminisme 25 ».

La convergence entre les trois associations qui s’opère dès 1981 s’appuie donc sur un cadre formel d’imbrication par adhésion des associations entre elles. L’adhésion et l’imbrication du MIEL et de la MDF d’une part, et du MIEL et du CUARH d’autre part, et les échanges effectués entre le CUARH et la MDF par l’intermédiaire du MIEL permettent le croisement de certaines mobilisations. Ce système d’imbrication associative s’organise autour d’un programme de revendications communes et du partage d’un même espace de militantisme. Ce système, propre aux relations établies entre les mouvements féministes et LGBTQI+, instaure des caractéristiques spécifiques au travail militant quotidien, favorisant ainsi une coconstruction et une circulation des revendications et des identités politiques de luttes.

Les modalités et pratiques concrètes du « travail spécifique de coalition » et de la « collaboration militante »

Ce système d’imbrication associative favorise l’élaboration d’actions communes (manifestation, soirée-débat, campagne de tracts, etc.). Tout l’enjeu est alors de mener des « efforts de coopération pour la mobilisation conjointe des ressources et pour le tissage de relations entre les différentes associations » (Staggenborg 1986, 385). Il faut « [gérer] les revendications communes et réussir à mobiliser conjointement les ressources des différentes associations dans le travail de préparation en amont et le jour même de l’événement » (Binnie et Klesse 2012, 450). Se pose également dans mon cas d’étude, et de manière spécifique, la question de « l’attention portée à la mixité » (Hii 2016, 23). Je vais montrer dans cette section que l’organisation d’actions et de manifestations communes ainsi que la création de groupes de travail inter-associatifs favorisent la mise en oeuvre d’une « collaboration militante », c’est-à-dire une collaboration spécifique et réciproque dans le travail militant et dans le tissage des relations de solidarité (Rupp, Taylor et Roth 2023). Cette collaboration repose sur des mécanismes de division du travail militant (Dunezat et Galerand 2013), de répartition des pouvoirs décisionnels et de coconstruction des identités politiques. Cependant, ces mécanismes diffèrent selon qu’il s’agisse de la « collaboration militante » du MIEL et du CUARH d’une part, ou du MIEL et de la MDF d’autre part.

La frise chronologique proposée en annexe montre que 17 actions et manifestations de grande envergure sont orchestrées conjointement par le CUARH et le MIEL, 13 par le MIEL et la MDF, et 3 par le MIEL, le CUARH et la MDF, entre 1980 et 1985. Parmi celles-ci, la Troisième Marche nationale homosexuelle et lesbienne du 18 juin 1983, organisée conjointement par le CUARH et les groupes homosexuels et lesbiens qui adhèrent au CHLOEG (Comité homosexuel et lesbien pour l’organisation des états généraux de l’homosexualité), dont fait partie le MIEL. Dans les comptes rendus des réunions tenues en amont de cette manifestation, les débats se focalisent sur le programme des différentes actions à organiser ainsi que sur les mots d’ordre de la manifestation, notamment en ce qui concerne la visibilité lesbienne. Une division précise du travail militant et une répartition des rôles affiliés à chaque association sont élaborées au sein du « pôle militant de l’organisation ». Le CUARH est nommé « responsable du parcours, de la sécurité de la manifestation ainsi que de la communication 26 ». Il s’occupe alors de la majeure partie de l’organisation de la manifestation, des autorisations préfectorales, et mobilise son vaste réseau pour diffuser les informations dans la presse homosexuelle et lesbienne. Le MIEL est quant à lui chargé de « la visibilité lesbienne qui doit être mentionnée dans tous les tracts et les textes diffusés en amont ». Celui-ci propose alors de « se mettre en lien avec d’autres associations lesbiennes et d’organiser plusieurs actions de visibilisation lesbienne pendant la manifestation […] par exemple l’organisation d’un cortège spécifiquement lesbien » ou encore de « prouver sous huissier qu’il est impossible pour des lesbiennes de se draguer dans un bar, de se tenir la main et de s’embrasser » 27. Le CUARH et le MIEL ont de nouveau recours à cette même division du travail militant et cette répartition des rôles entre associations pour les actions menées dans le cadre de l’Année internationale d’action des homosexuels et lesbiennes de 1984 et de la Convergence gaie et lesbienne de 1985. Dans le cadre de cette dernière, les lesbiennes du CUARH et du MIEL impulsent de nouveau ce questionnement : « Qu’en est-il de la visibilité lesbienne ? Va-t-on rester sur des thématiques générales ou allons-nous porter des revendications autour des discriminations spécifiques que subissent les lesbiennes ? » À la suite de cet échange, elles sont nommées responsables de la communication avec les autres groupes lesbiens et lancent un appel à leurs réseaux : « Nous les lesbiennes du CUARH et du MIEL appelons tous les groupes lesbiens à participer activement aux événements organisés dans le cadre de la convergence gaie et lesbienne de juin 1985 28. » Cette répartition formelle des rôles qui s’instaure au sein du CUARH cantonne alors progressivement le MIEL à un travail de mise en valeur des revendications lesbiennes et l’exclut de certaines autres tâches décisionnelles importantes.

Au-delà de l’organisation d’actions conjointes, la constitution de groupes de travail inter-associatifs 29 est primordiale pour l’instauration de liens de solidarité resserrés (Roth 1998 ; Hii 2016). Le cas du comité de rédaction du journal du CUARH, Homophonies, est en ce point éclairant. Entre 1982 et 1986, cinq militantes du MIEL ont participé activement au comité de rédaction d’Homophonies. D’autres militantes lesbiennes du CUARH faisaient également partie du comité. Une division spécifique du travail militant s’instaure progressivement au sein du comité entre les militantes lesbiennes et les homosexuels, bien qu’elle n’ait pas été établie formellement. Les lesbiennes deviennent en effet responsables des publications relatives à la visibilité lesbienne. Sur les 392 articles que j’ai recensés qui mettent en avant la thématique de la visibilité lesbienne ou les revendications lesbiennes dans les 56 numéros d’Homophonies, 318 ont été rédigés par des lesbiennes 30. Les propos de Jean-Michel Rousseau (militant au CUARH) confirment que cette tâche incombe à ces dernières : « Les lesbiennes se sont beaucoup occupées de la visibilité des lesbiennes et des revendications lesbiennes au CUARH et à Homophonies, ce n’était pas toujours aussi évident qu’on pourrait le penser. » Cette répartition des rôles est de nombreuses fois débattue au sein du comité de rédaction : « Discuter enfin pourquoi pas du mouvement lesbien ? […] le rejet viscéral et omniprésent des lesbiennes pour beaucoup de pédés pose un problème : l’hétérosexualisation d’une bonne partie de la mouvance gaie par le biais de ce que d’aucun(e) [sic] appellent « la nouvelle mixité » […] Il semble que bien peu d’hommes se posent la question 31.

Bien que de nombreux efforts soient faits pour que les homosexuels d’Homophonies s’intéressent davantage aux revendications lesbiennes (Fourgeaud 2023), cette situation perdure pendant une grande partie de la décennie. Catherine Gonnard relate :

bien sûr il y avait un rapport de force entre nous et eux [les homosexuels] […] fallait insister pour leur imposer certaines thématiques et revendications lesbiennes, mais au final on pouvait avoir un dialogue. Mais on leur expliquait pourquoi ça se passait comme ça, pourquoi c’était important et on finissait par en avoir certains qui s’investissaient un peu plus.

Ce groupe de travail autour d’Homophonies permet néanmoins, malgré la division du travail adoptée et l’invisibilisation que subissent les lesbiennes, d’instaurer une certaine cohésion entre les militantes du MIEL et les militant·es du CUARH, et en tout cas d’insérer les thématiques féministes et lesbiennes au sein des mouvements homosexuels, même si cela était conflictuel et parfois peu mis en valeur.

Ainsi, la « collaboration militante » qui s’instaure entre le MIEL et le CUARH repose en partie sur des modalités formelles d’organisation qui définissent les rôles de chacun et leurs moyens d’action. Cette division du travail militant permet une mobilisation plus efficace et rapide des ressources militantes. Chacune des associations peut « légitimer la mobilisation de certaines de ses ressources organisationnelles » (Mathieu 2009, 90) et agir à partir de ses propres réseaux – lesbiens-féministes d’un côté et homosexuels de l’autre. Cette répartition classique du travail militant au sein d’une alliance permet à chacune des associations de garder une plus grande indépendance dans ce moment de convergence (Staggenborg 1986). Cependant, cette répartition révèle également des rapports de pouvoir entre les associations homosexuelles et lesbiennes (Hii 2016). La question de la capacité de chacune à mobiliser un vaste réseau et des ressources d’action se pose, le CUARH ayant une place plus importante que le MIEL au sein des mouvements homosexuels. De plus, une division genrée du travail militant se met en oeuvre, les lesbiennes du MIEL et du CUARH étant principalement cantonnées à des tâches de visibilité lesbienne et de mixité de l’association, tout en étant écartées d’autres fonctions importantes.

La « collaboration militante » élaborée entre la MDF et le MIEL est, quant à elle, quelque peu différente. La rencontre « Lesbianisme et féminisme » qui se déroule à la MDF en janvier 1982 est coorganisée par différents groupes féministes de la MDF et par le MIEL. Elle est consécutive à des débats ayant émergé au sein de la MDF autour des revendications féministes et lesbiennes. Plusieurs réunions préparatoires rassemblant ces collectifs se tiennent dans le but de proposer le programme et l’argumentaire pour le débat. Cette rencontre est l’occasion pour le MIEL de transmettre des réflexions sur les liens de solidarité féminisme-lesbianisme au sein de la MDF. Le compte rendu de la rencontre mentionne notamment que « certaines [femmes] sont venues au lesbianisme grâce au féminisme qui fait entrevoir des relations d’amitié entre femmes – et d’amour. On n’y [sic] perd toutes quand le mouvement des femmes décline 32. » La réflexion que propose le MIEL est d’agir selon deux objectifs conjoints : visibiliser les revendications et les luttes lesbiennes au sein du mouvement de libération des femmes et montrer les nombreux points d’intersection dans les discriminations subies par les femmes et par les lesbiennes. Les comptes rendus des réunions inter-associatives ayant lieu à la MDF en amont de la « manifestation contre les violences faites aux femmes » de septembre 1982 et de la manifestation du 8 mars 1983 précisent, quant à elles, que la division et la répartition des tâches ne doivent pas s’effectuer en fonction de rôles attribués aux différentes associations lesbiennes ou féministes. L’organisation d’un cortège lesbien pendant la manifestation du 8 mars 1983 incombe ainsi à tous les collectifs organisateurs : « Il a été voté par les différents collectifs l’organisation d’un cortège lesbien pendant la manifestation. Ce cortège est géré conjointement par les différents collectifs organisateurs. Nous invitons toutes les lesbiennes des groupes féministes et des groupes lesbiens à y participer massivement 33. » Des groupes de travail inter-associatifs se forment également au sein de la MDF. Le journal de la MDF, Paris féministe, est publié à partir de 1983. C’est l’une des revues les plus importantes des mouvements féministes parisiens des années 1980. Le comité de rédaction est composé de militantes féministes et lesbiennes des différents groupes de la MDF (dont le MIEL) et a pour mission de promouvoir une pluralité de tendances. Au sein du comité de rédaction, les activités sont organisées en commun et les tâches ne sont pas réparties en fonction des membres des différentes associations féministes ou lesbiennes. La charge concernant la visibilité lesbienne n’incombe pas uniquement aux militantes du MIEL. D’autres militantes lesbiennes et féministes des Nanas Radioteuses, du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC) et d’Epidemythe notamment signent de nombreux articles qui font référence aux revendications lesbiennes. Paris féministe est donc un journal au sein duquel les militantes lesbiennes de la MDF et du MIEL peuvent afficher librement leurs revendications à la croisée des luttes lesbiennes et des luttes féministes, bien que cela ne s’effectue pas toujours sans conflit (Cabadi 2023).

Finalement, la « collaboration militante » établie entre le MIEL et la MDF est plus imbriquée que celle entre le CUARH et le MIEL, et la division du travail militant plus informelle. Cette répartition est héritée du travail militant commun effectué par les féministes et les lesbiennes qui fréquentaient, pour certaines d’entre elles, les mêmes groupes militants dans la décennie 1970. Cette proximité instaurée entre le féminisme et le lesbianisme depuis les années 1970 entraîne ce qu’on peut appeler une « collaboration militante » imbriquée dans la première partie de la décennie 1980. La répartition informelle du travail militant est néanmoins plus difficile à mettre en oeuvre. Elle s’appuie ici sur la fréquentation et la gestion communes d’un même lieu et le partage des mêmes ressources militantes. Elle exige également de se concentrer autour des mêmes réseaux militants féministes et lesbiens-féministes. En outre, ce système apparaît plus rapidement conflictuel lorsque le rapport de force entre militantes féministes et militantes lesbiennes est déséquilibré au sein d’un groupe de travail puisqu’il s’agit alors moins de suivre, ou de remettre en question des règles d’organisation formelles déjà établies que de dialoguer et de négocier constamment les modalités du travail militant commun (Taylor et Rupp 1993).

La figure de « passeuses » des militantes lesbiennes et leur multipositionnalité

Ce système d’imbrication associative se développe en grande partie grâce au travail des militantes lesbiennes. Celles-ci établissent un pont entre les différentes associations et font office de « passeuses » (Pagé 2017) entre les mouvements féministes et homosexuels. Cette figure de « passeuses » des lesbiennes s’appuie sur une multipositionnalité et un multi-engagement revendiqués par de nombreuses militantes lesbiennes et par l’association du MIEL. La multipositionnalité est une notion qui renvoie à des individus et des organisations ayant plusieurs casquettes ainsi que des engagements pluriels (Fillieule et al. 2004) 34. Dans mon cas d’étude, ce rôle central multipositionnel est joué par le MIEL dont l’objectif est « de batailler en même temps avec les homos dans une société hétéro et en même temps contre l’oppression des femmes dans une société patriarcale 35 ». Annie Cariou, militante au sein du MIEL et du CUARH, mentionne que « le lien établi entre le mouvement féministe et homosexuel était très important au MIEL. On s’engageait un peu sur tous les fronts où il fallait lutter contre les discriminations homosexuelles et bien sûr dans les luttes féministes 36. » L’association du MIEL s’investit ainsi activement dans les activités de la MDF et du CUARH. Elle initie par exemple la création d’une cafétéria au sein de la MDF, l’Hydromel, qui ouvre en septembre 1983 et dont elle est l’unique gestionnaire. L’Hydromel est présenté comme « un espace ouvert pour l’accueil des nouvelles à la Maison des femmes et un espace de convivialité 37 ». Il devient en quelques années un lieu accueillant incontournable des mouvements lesbiens et féministes parisiens. Des conférences et des soirées de femmes ou soirées lesbiennes y sont très régulièrement organisées 38. Il contribue ainsi, grâce à la cofréquentation régulière d’un même espace de convivialité, au développement d’échanges informels entre militantes féministes et lesbiennes (Cabadi 2023). Le MIEL organise également des rencontres plus spécifiquement dédiées aux lesbiennes au sein de la MDF auxquelles participent de nombreuses militantes lesbiennes des groupes féministes de la MDF ou du CUARH : par exemple la cinquième conférence de l’ILIS, les 5 et 6 avril 1983, et le Forum lesbien national, les 27 et 28 avril 1985. Ce rôle de « passeur » du MIEL permet « d’ouvrir des brèches » (Pagé 2017) pour la circulation et l’intégration, même conflictuelle, de revendications et d’identités politiques multiples dans les espaces du militantisme quotidien, dans des espaces de convivialité militante ou lors d’événements spécifiques. La multipositionnalité du MIEL s’avère être une stratégie d’action qui fonctionne dans le cadre d’un moment de convergence comme celui-ci. Ces actions permettent à l’association d’acquérir une certaine position de pouvoir en ce qui concerne la mobilisation de ses ressources organisationnelles et du vaste réseau féministe et lesbien qu’elle s’est constitué (Binnie et Klesse 2012), et ce, malgré la plus faible structuration des mouvements lesbiens dans la première moitié de la décennie 1980 en comparaison des mouvements féministes et homosexuels.

Au-delà de la multipositionnalité revendiquée par le MIEL, ce moment de convergence entre les trois associations perdure grâce au jeu des relations interpersonnelles des militant‧es (ibid.) et à l’émergence des figures militantes des « passeuses » multi-engagées (Pagé 2017). Jon Binnie et Christian Klesse (2012) montrent comment certain‧es militant‧es deviennent des personnes-ressources et des piliers des relations qui s’établissent entre les mouvements féministes et LGBTQI+ actuels grâce aux réseaux de luttes qu’elles se sont constitués au fur et à mesure de leurs années d’engagement. Ces personnes poly-engagées forment alors des ponts entre les différents collectifs. Dans mon cas d’étude, la multipositionnalité de certaines actrices est présentée par Annie Cariou comme étant le fait « d’un noyau dur d’une dizaine de militantes très actives au MIEL et à la MDF ». Parmi elles, six militantes du MIEL sont particulièrement actives aussi au sein du CUARH et d’Homophonies. Françoise Renaud, militante au MIEL, au CUARH, à la MDF et au MLAC, devient même la présidente du CUARH (1981-1984) et Catherine Gonnard, militante au MIEL et au CUARH, rédactrice en chef d’Homophonies (1983-1987). Cet engagement individuel auprès de deux, trois, voire quatre associations lesbiennes, féministes ou homosexuelles, fait de ces figures militantes lesbiennes des « passeuses » d’informations et d’idées entre les différentes associations. Ces militantes forment un pôle de point de contact et d’intersection et un vecteur privilégié par lequel circulent de nombreuses informations nécessaires pour la coordination entre les associations du CUARH, du MIEL et de la MDF. Les militantes du MIEL convainquent par exemple des militantes lesbiennes du CUARH de participer à la soirée-débat « Lesbianisme et féminisme » coorganisée avec plusieurs groupes féministes de la MDF en 1982. Deux autres rencontres sont par la suite organisées en 1983 et 1984, instaurant un moment particulier de solidarité entre le CUARH et les associations féministes. Plusieurs articles d’Homophonies mettent en valeur à cette période les luttes menées par les différents collectifs féministes de la MDF, comme le GAMS 39 qui lutte contre les violences sexuelles et l’excision des jeunes filles ou le Collectif contre le viol qui lance plusieurs pétitions contre les violences et les viols que subissent les femmes 40 – pétitions qui sont rediffusées par le CUARH. Le multi-engagement de ce petit groupe de militantes lesbiennes et féministes est impulsé par Françoise Renaud, alors amie de militants homosexuels qui fondent le CUARH-Paris et insistent pour qu’elle en devienne membre. Quelques-unes des lesbiennes du MIEL, proches d’elle amicalement, la suivent alors au sein du CUARH-Paris et du CUARH national, puis deviennent elles-mêmes très bonnes amies avec des homosexuels du CUARH. Les ponts établis entre les deux associations se jouent donc autour d’anciens réseaux amicaux et militants et en impulsent des nouveaux qui se développent durant ces premières années de la décennie 1980. Si plusieurs militants homosexuels impliqués dans la création du CUARH national et du CUARH-Paris étaient déjà militants au sein des GLH, d’autres militants ont rejoint le mouvement de libération homosexuelle en intégrant le CUARH. Les militantes lesbiennes multi-engagées suivent en revanche une trajectoire différente. À l’exception de Françoise Renaud et d’une autre militante lesbienne et féministe du MIEL et du CUARH, toutes deux déjà impliquées dans les luttes homosexuelles, lesbiennes et féministes dans la décennie 1970, la majorité des militantes lesbiennes multi-engagées ont commencé à militer dans les mouvements féministes, lesbiens et homosexuels à la fin des années 1970 ou au début des années 1980.

Dans le même esprit que les militantes féministes qu’étudie Sophie Rétif (2013), ce poly-engagement de nombreuses militantes lesbiennes est constitutif de leurs expériences vécues d’oppression sexiste et homophobe les amenant à lutter sur ces deux plans. Du fait de leur positionnement social à la croisée de plusieurs systèmes d’oppression, elles s’insèrent plus facilement dans un schéma de militantisme multiple et ont la volonté de créer des ponts entre les différentes luttes. Ainsi que l’esquissaient Sébastien Chauvin (2005) et Guillaume Marche (2007), la figure des militantes lesbiennes est centrale dans la mise en oeuvre et la consolidation des relations entretenues entre les mouvements féministes et homosexuels depuis le XXe siècle. Cependant, cette multipositionnalité présente certaines difficultés, le premier obstacle classique étant la ressource en temps (Mathieu 2009). Catherine Gonnard le confirme lors d’un entretien : « Ça demande beaucoup de temps de s’engager dans le MIEL, dans le fonctionnement du CA de la MDF et dans Homophonies. » Cette difficulté explique que « sur la trentaine de militantes actives au MIEL 41 » dans la première moitié de la décennie 1980, seulement six d’entre elles militent en parallèle au CUARH et à Homophonies. Une deuxième difficulté propre aux coalitions féministes et LGBTQI+ (Marche 2007 ; Binnie et Klesse 2012) réside dans les nombreux débats, les questionnements et les rapports de force émergeant face à la volonté de promouvoir et de visibiliser diverses identités – l’identité lesbienne féministe au sein des mouvements homosexuels, et l’identité lesbienne au sein des mouvements féministes. Ces débats cristallisent de plus en plus les tensions et les conflits dans la deuxième moitié de la décennie 1980.

Le délitement progressif du « moment de convergence associative » (1986-1989)

À partir de 1986, on constate une rupture dans la frise chronologique proposée en annexe. Les actions et les manifestations organisées conjointement par les associations diminuent progressivement et les groupes de travail inter-associatifs sont en proie à de nombreuses difficultés. Le délitement progressif de ce moment de convergence s’explique, en partie, par l’accumulation de tensions internes et de conflits en rapport avec la construction des liens de solidarité ainsi que par l’évolution des mouvements féministes, lesbiens et homosexuels dans la deuxième moitié de la décennie 1980.

Tensions et conflictualités liées à la mixité et à la visibilisation d’identités politiques plurielles

La littérature féministe sur les alliances a montré que les associations féministes ont la particularité de s’intéresser à des formes alternatives d’alliances qui soient en accord avec leurs revendications et leurs exigences organisationnelles horizontales et inclusives (Echols 1989 ; Arnold 1995), et qu’elles font souvent face à des conflits liés à la (non‑)mixité et à la répartition du travail militant et des pouvoirs décisionnels (Staggenborg 1986 ; Acker 1995 ; Roth 1998). Dans son article « Feminist Boundaries in the Feminist-friendly Organization », Benita Roth (1998) montre comment les militantes du Caucus femmes d’Act Up/LA sont progressivement devenues les seules responsables de la gestion des conflits liés à la mixité et des questions liées au féminisme, les autres membres d’Act Up se tournant systématiquement vers le Caucus femmes dès que ces thématiques devaient être abordées. Un processus semblable se met en place au CUARH, et les tensions s’accumulent au fil des ans à cause de la responsabilité qui pèse sur les lesbiennes de veiller à la mixité de l’association et à la visibilité lesbienne. Les homosexuels du CUARH délèguent en effet régulièrement les questions liées à la mixité et aux revendications féministes au MIEL ou aux militantes lesbiennes issues du MIEL et s’appuient sur leur capacité à mobiliser rapidement les réseaux féministes et lesbiens 42. Jean-Michel Rousseau confirme : « Les lesbiennes ont beaucoup contribué à ce qu’il y ait une vraie mixité au CUARH et à ce que les revendications lesbiennes et féministes soient mises en avant. » La répartition formelle du travail militant instauré entre les homosexuels du CUARH et les lesbiennes du MIEL et du CUARH, que j’ai étudiée précédemment, ne facilite pas la prise en charge par les instances du CUARH du travail spécifique de résolution des conflits liés à la mixité et à la visibilisation des revendications lesbiennes et féministes. Deux textes signés par les lesbiennes du MIEL et du CUARH mentionnent les tensions inhérentes à la délégation de cette charge de travail : « Les lesbiennes ont été particulièrement actives pour la mixité du CUARH et la visibilité lesbienne […] Si les femmes commencent à avoir une certaine place au CUARH c’est parce qu’elles se sont battues. Au niveau du discours les militants de la première heure ont toujours une réponse à apporter mais au niveau du quotidien ?… ce n’est pas encore ça 43. » Ce débat devient de plus en plus récurrent au sein du CUARH et d’Homophonies à partir de 1985.

Les militantes lesbiennes se plaignent également d’un rapport de force défavorable à la mise en exergue des revendications et des expériences vécues des lesbiennes au sein du CUARH et d’Homophonies. Selon Catherine Gonnard, « Il fallait parfois se battre et rappeler à l’ordre pour que le mot “lesbienne” apparaisse sur les tracts et les pétitions. » Des tensions similaires apparaissent au sein du comité de rédaction d’Homophonies. De nombreux débats ont lieu concernant l’équilibre des publications d’articles, de visuels et de photographies donnant plus spécifiquement de la visibilité aux homosexuels d’une part, aux lesbiennes d’autre part. On peut par exemple lire dans le journal la critique suivante : « Homophonies seul journal militant national veut-il changer d’optique et par le biais des petites annonces et de photos de mecs nus devenir une revue pour pédés 44 ? » Dans le tableau de recensement des articles d’Homophonies que j’ai réalisé 45, je ne décompte que 263 articles qui traitent spécifiquement des revendications lesbiennes sur les quelque 6000 articles qui sont publiés dans les 56 numéros du journal. Cette difficulté à obtenir un équilibre dans les publications a divisé le comité de rédaction jusqu’à la fin. Catherine Gonnard mentionne que le « problème est [aussi] que les homos avaient plus de visibilité, plus de figures publiques d’artistes, d’intellectuels, etc. qui se présentaient ouvertement comme homos, alors que les lesbiennes restaient dans l’ombre et qu’il était très difficile d’obtenir et de publier une photographie d’un couple lesbien, ou des témoignages de lesbiennes ». Ce constat corrobore celui fait par Aurore Turbiau et ses collègues (2022, 15) : « les figures lesbiennes littéraires sont confrontées à l’invisibilisation » car il est difficile pour des lesbiennes de publier et de « remettre en cause l’ordre social hétérosexuel ». En 1985, Homophonies publie un dossier thématique intitulé « Mixité dans le mouvement ». La rédaction de ce dossier accentue encore les tensions relatives à la mixité : « Est-il évident pour tous et toutes qu’Homophonies est un journal mixte ? Non, la mixité a soulevé un débat violent, démontrant que cette dynamique était loin d’être acquise pour tout le monde. Une conception dynamique de la mixité s’est opposée à une conception de partage des pages 46. » La réalisation de ce dossier a été d’autant plus problématique que les lesbiennes finissent presque seules la rédaction, une partie des « gays ne rend[a]nt pas leurs articles respectifs à temps 47 ». En 1986, à la suite de ces nombreuses tensions, huit rédactrices menacent de quitter le comité de rédaction si plusieurs collaborateurs d’Homophonies qu’elles jugent misogynes ne sont pas écartés. Ainsi, bien qu’elle soit moins flagrante que dans d’autres collectifs homosexuels mixtes, l’invisibilisation des lesbiennes et des revendications lesbiennes et féministes joue un rôle dans les conflits qui émergent entre le CUARH, le MIEL et d’autres collectifs lesbiens. Les tensions et les conflits sont particulièrement vifs vis-à-vis des différentes identités politiques et des revendications à mettre en exergue. Il apparaît alors très difficile de réussir à mobiliser conjointement et équitablement des identités politiques diverses (féministes, lesbiennes, lesbiennes-féministes, homosexuelles) au sein d’un même collectif (Marche 2007).

Comme le signalait Staggenborg (1986), les tensions et les rapports de force inhérents à la consolidation des liens de solidarité posent d’importantes difficultés aux groupes féministes. Je constate que cette analyse s’applique également aux groupes lesbiens et lesbiens-féministes qui sont parfois cantonnés à une division genrée des tâches en devenant responsables de la création de nouvelles relations de solidarité et de l’intégration des revendications féministes et lesbiennes au sein des mouvements homosexuels. Cette attention portée à la visibilité des revendications lesbiennes et féministes leur est presque entièrement déléguée. Or cette charge de travail spécifique est souvent portée par les femmes militantes au sein des collectifs dans les mouvements sociaux (bell hooks 1986 ; Roth 1998) et s’apparente à « un rôle [typiquement] genré dans l’engagement militant » (Bantigny, Bugnon et Gallot 2017, 7). Cette situation ainsi que le rapport de force institué entre lesbiennes et homosexuels génèrent finalement de nombreux conflits entre les associations du CUARH et du MIEL.

Des tensions et des conflits liés à la « collaboration militante » du MIEL et de la MDF apparaissent également et posent les enjeux plus spécifiques de la cohabitation militante (Bargel, Lechaux et Masclet, 2018 ; Cabadi 2023). Ces enjeux concernent la cogestion et l’organisation du lieu ainsi que l’objectif de création d’un « chez-soi » répondant aux exigences de groupes hétérogènes féministes et lesbiens. L’idéal de cohabitation et de partage de l’espace au sein de la MDF est terni par plusieurs crises survenues au cours de la décennie. Dès 1983, des comptes rendus de réunions du MIEL mentionnent le fait que « des femmes hétéro réduisent les lesbiennes à leurs pratiques homosexuelles et ne voient pas le lesbianisme comme une prise de conscience politique 48 ». Certaines militantes féministes de la MDF vont même jusqu’à « les accuser de créer des divisions et du particularisme au sein des luttes féministes 49 ». En 1984, la MDF décide d’embaucher une deuxième personne pour les permanences et l’accueil. Une militante lesbienne dépose sa candidature pour le poste, mais plusieurs militantes féministes refusent d’emblée d’étudier son dossier sous prétexte qu’une deuxième lesbienne à l’accueil ferait fuir les nouvelles arrivantes 50. Une crise dans l’organisation de la MDF survient à la suite de cet incident (Cabadi 2023) et les tensions et dissensions entre le MIEL et les autres groupes féministes s’accentuent. Fin 1985, la « rupture » est entérinée. Le MIEL décide de recentrer davantage son programme pour les années à venir sur les actions lesbiennes et les revendications lesbiennes. Un compte rendu de réunion du MIEL mentionne le fait que « l’insertion au sein du mouvement féministe était intéressante mais les lesbiennes ont aujourd’hui besoin de plus de visibilité que ce que le mouvement féministe et la Maison des femmes veulent bien leur offrir 51 ». Le MIEL ne déserte pas pour autant les locaux de la MDF, cependant, des relations plus distantes s’instaurent progressivement. Le temps des actions et des manifestations de grande envergure organisées conjointement par les deux associations est désormais révolu. Cette « rupture » est entérinée à un moment où le mouvement lesbien parisien et national est bien implanté et dynamique. En effet, dans la deuxième moitié de la décennie 1980, ce dernier se développe grâce à un certain nombre de collectifs lesbiens qui voient le jour, notamment au sein de la contre-culture lesbienne (Laroche et Larrouy 2009 ; Morin-Delaurière 2020).

Nouvelles militances et impacts des anciens liens de solidarité

En lien avec les transformations des mouvements féministes, lesbiens et homosexuels dans la deuxième moitié de la décennie 1980 (Quéré 2018 ; Morin-Delaurière 2020), les revendications et les pratiques militantes des trois associations évoluent. À partir de 1986, le MIEL réoriente ses activités dans les domaines de la contre-culture lesbienne et de la santé lesbienne. Il organise de nombreuses soirées lesbiennes durant l’année 1986 ainsi que des ateliers d’information sur la « santé lesbienne » en collaboration avec le nouveau collectif Saphonie Groupe santé lesbienne de Paris. En outre, durant les quatre dernières années de la décennie 1980, pratiquement aucune action n’est organisée conjointement par le MIEL et la MDF. Le contexte de la fin de la décennie 1980 n’est pas propice au développement de la MDF. Les subventions publiques ayant diminué, la MDF est obligée de licencier ses deux salariées en l’espace d’un an. Le dynamisme des mouvements féministes dans la capitale est fortement impacté en cette fin de décennie 1980 (Bard 2012).

En parallèle, le MIEL participe, non sans conflits, à la dernière grande campagne lancée par le CUARH en mars 1986 pour lutter contre la menace d’interdiction de publication de Gai Pied, l’un des plus importants magazines homosexuels français de l’époque. L’association est partie prenante de la rédaction de nombreux tracts et de pétitions, et participe à la Coordination homosexuelle et lesbienne de juin 1986 dont l’objectif est de « combattre l’hypocrisie de la liberté de la presse face à la menace qui plane sur la presse homosexuelle et lesbienne 52 ». Cette campagne est cependant la dernière menée conjointement par le CUARH et le MIEL. Le CUARH est en effet beaucoup moins dynamique. Il est en proie à des conflits politiques et financiers importants depuis 1984. Il doit faire face à un moindre dynamisme militant. En outre, il subit de fortes pressions internes et externes de la part de la frange commerciale qui commence à prendre de l’ampleur dans les communautés homosexuelles (Quéré 2022). Un moment de creux dans la dynamique du militantisme homosexuel s’instaure alors, couplé à un changement de tactiques militantes (Prearo 2014). L’organisation générale des instances du CUARH, les conflits politiques et financiers, les problèmes internes vis-à-vis de la mixité ainsi que les relations entretenues avec les associations lesbiennes ont finalement raison de son dynamisme. À partir de cette date, le CUARH ne mène plus d’action publique et disparaît progressivement au printemps 1987. Avec le délitement du CUARH, le « mouvement homosexuel connaît une crise majeure » (ibid., 124). Dans ce contexte, forts de leur stratégie de multipositionnalité menée depuis le début de la décennie 1980, le MIEL et d’autres associations lesbiennes et lesbiennes-féministes prennent une place prépondérante à la tête des mouvements homosexuels mixtes en multipliant les actions et les manifestations lesbiennes et homosexuelles. En juin 1988 et juin 1989, le MIEL, Lesbia, Saphonie, et de nombreux autres groupes lesbiens s’activent à la préparation des traditionnelles manifestations homosexuelles et lesbiennes. C’est la première fois depuis l’émergence des mouvements homosexuels et lesbiens que des groupes lesbiens coorganisent ces manifestations du mois de juin. Ces derniers lancent ensemble une campagne de visibilisation des lesbiennes avec un Forum d’initiatives lesbiennes et un Carnaval lesbien révolutionnaire non mixte. L’objectif affiché est ainsi de se démarquer de la frange commerciale des mouvements homosexuels qui prend de l’ampleur dans cette deuxième moitié de la décennie 1980 (Quéré 2022). Finalement, l’évolution du MIEL et des mouvements lesbiens en général, à cette période, contraste avec un militantisme homosexuel qui perd de sa dynamique avec le délitement du CUARH et le début de l’épidémie du sida.

Bien que le CUARH ait disparu, les liens entretenus entre les militantes lesbiennes et les homosexuels perdurent toujours dans la lutte contre l’épidémie du sida. Le sida fait des ravages au sein des communautés homosexuelles et est très mal connu à ses débuts (Broqua 2005 ; Prearo 2014). C’est pourquoi le MIEL décide de rédiger un fascicule d’information intitulé « Les lesbiennes et le sida » et d’organiser des ateliers de prévention vis-à-vis du sida, le but étant « de mieux connaître les risques que présentent nos différentes pratiques sexuelles [lesbiennes] […] et d’aider celles qui sont au chevet d’amis homosexuels » 53. Une dizaine d’ateliers sur la santé lesbienne sont ainsi coorganisés par le MIEL et leGroupe santé lesbienne durant les années 1986-1988. Ces ateliers de prévention contre le sida ont aussi pour objectif de délivrer des informations et des conseils aux lesbiennes qui s’occupent d’amis homosexuels ayant contracté le sida. Catherine Gonnard souligne que ces nombreuses actions s’inscrivent dans « un moment [particulier] où tous nos amis, nos camarades de luttes ont été confrontés à cette épidémie et à la maladie ». Cela est d’autant plus vrai pour les lesbiennes du MIEL qui ont été très actives dans les luttes homosexuelles mixtes pendant de nombreuses années. Les anciens liens de solidarité entre lesbiennes et homosexuels perdurent donc dans une certaine mesure devant l’urgence de la situation. Nous voyons ainsi les éléments qui subsistent de cette période de convergence. Et ces premières actions de solidarité dans la lutte contre l’épidémie du sida initient le début de la coalition LGBT qui se consolide dans la décennie 1990.

Conclusion

Proposant une analyse des modalités et des pratiques concrètes du « travail spécifique de coalition » aux niveaux méso et micro, j’ai voulu mettre en évidence trois mécanismes qui ont peu été étudiés dans la littérature féministe et dans la sociologie des alliances des mouvements sociaux. Tout d’abord, ce « moment de convergence » particulier s’appuie sur un système complexe d’imbrication associative grâce à une adhésion des associations les unes aux autres, système propice à la consolidation de liens de solidarité durables. Ces relations de solidarité favorisent la mise en oeuvre d’une « collaboration militante » qui repose sur un partage et une division du travail militant, une cogestion des ressources et d’un même lieu de militantisme et une coconstruction de revendications communes. Ces éléments forment la base du « travail spécifique de coalition » des associations féministes, lesbiennes et homosexuelles défini dans un sens pratique et concret : ce sont les mécanismes et les pratiques propres à l’actualisation quotidienne et sans cesse renouvelée des processus « coalitionnels » et du travail militant quotidien commun. Je démontre qu’une « collaboration militante » imbriquée et informelle se développe entre les associations féministes et lesbiennes. À l’inverse, une « collaboration militante » plus formelle, structurée autour d’une division genrée du travail militant, se met en oeuvre entre les associations lesbiennes et homosexuelles malgré leur volonté de créer un mouvement homosexuel mixte n’invisibilisant pas les lesbiennes et la forte connexion qu’elles entretiennent avec les revendications féministes. Enfin, ce moment d’imbrication et de convergence particulier entre les mouvements féministes, lesbiens et homosexuels repose, en grande partie, sur la multipositionnalité et le multi-engagement des militantes lesbiennes. Ces dernières deviennent des « passeuses » d’informations et d’idées entre les différents collectifs. Le rôle des relations interpersonnelles et des amitiés et des amours qui se créent au sein de ces mouvements apparaît également structurant dans l’infléchissement des trajectoires militantes, y compris des trajectoires militantes multipositionnelles lesbiennes. Ce point mériterait d’être davantage approfondi par d’autres travaux proposant une analyse des alliances établies entre mouvements féministes et LGBTQI+, ce qui ferait sûrement ressortir des spécificités propres à ces alliances. Les figures multipositionnelles lesbiennes jouent un rôle très important dans la consolidation des liens de solidarité et établissent des ponts entre les mouvements féministes, lesbiens et homosexuels passés et actuels. Cependant, ces liens de solidarité et ces moments de convergence ne sont pas exempts de conflictualité. Les tensions, les conflits et les ruptures qui ont émergé entre ces mouvements se focalisent sur les enjeux organisationnels, la répartition du travail militant et des pouvoirs décisionnels ainsi que la mixité et les identités politiques mises en exergue. Finalement, ces questions spécifiques font que le travail « coalitionnel » des mouvements féministes et LGBTQI+ est complexe et semé d’obstacles, et doit être analysé en lien avec les tensions et les conflictualités qui en découlent.