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L’éthique, ou « le courage de la vérité »

  • Franck Chaumon

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  • Franck Chaumon
    Psychanalyste, Paris
    Psychiatre des hôpitaux, Centre Hospitalier Sud-Francilien, 91000 Evry, France
    franckchaumon@free.fr

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Corps de l’article

La demande sociale de psychologie est un fait majeur de notre temps. On crédite ainsi les psychothérapies de pouvoirs miraculeux, depuis le simple apaisement du malaise de vivre jusqu’au soulagement des souffrances engendrées par les crimes ou les guerres. Mais plus on place en elles des espoirs nouveaux et plus leur légitimité s’accroit en conséquence, plus elles doivent se soumettre aux exigences de l’époque, aux modèles contemporains de crédibilité, plus elles sont dépendante des valeurs de notre temps. Tandis que l’on réclame une attention accrue aux « souffrances psychologiques », que l’on demande une attention privilégiée à la « parole » des « victimes » bref tandis qu’on fait du traitement psychologique des personnes un impératif social, on organise des dispositifs et on évalue les pratiques selon des modèles issus non pas de la clinique mais selon les normes de gestion des populations et des établissements.

D’où un paradoxe : l’appel à la prise en compte des « sujets » dans la singularité de leur parole s’organise selon les modèles de la gestion des entreprises. La promotion de « plans de santé mentale » corrélés à la gestion des hôpitaux selon les normes et les finalités des entreprises s’effectue au nom d’un souci proclamé d’une attention portée à la personne, dénommée « usager ». Or cette prise en compte de chacun au nom de ses droits subjectifs, s’avère contradictoire avec les politiques réelles qui s’organisent selon la logique de la gestion des populations et des flux financiers. Le découpage de la clinique selon les lois de la statistique (DSM) et la mesure des évaluations des pratiques référées à une logique des coûts sont antinomiques d’une pratique clinique de la singularité. Car l’usager dont on définit préalablement les besoins à partir de la statistique des populations n’est pas le sujet de la clinique, porteur d’une demande, comme telle radicalement singulière.

La standardisation des réponses, la normalisation des pratiques à laquelle nous assistons dans ce contexte, se double d’un rappel incantatoire à l’« éthique », d’ailleurs le plus souvent rabattue sur sa dimension juridique. Comme si « l’éthique » était chargée en quelque sorte de réintroduire la singularité dans un univers de langue qui ne veut reconnaître que la logique d’universalité.

On voudrait rappeler dans cet article qu’il est des logiques contradictoires et qu’il est préférable, pour le débat public, d’en exposer les différences plutôt que de les masquer. Les cliniciens, c'est-à-dire ceux qui reçoivent au cas par cas des patients qui leur adressent une souffrance toujours singulière, doivent se faire les témoins du réel, ils doivent dire ce qui, dans leur acte, objecte à cette logique uniformisante, et il leur faut pour cela avoir un certain « courage de la vérité ».

Pour se faire entendre, ils sont d’abord obligés aujourd’hui de réfuter la prétention du discours dominant dans sa prétention à être la seule logique possible. Il y faut beaucoup de détermination, car la psychiatrie française vit de sombres temps. D’abord parce que l’on assiste à la mise à mal du tissu des pratiques patiemment inventées dans la lignée du mouvement critique de l’après-guerre, qui s’accompagne logiquement du retour massif des pratiques ségrégatives dont la prison, en bout de chaîne, donne la comptabilité sans appel.

Mais les temps sont bien plus sombres encore du fait de la violente mise en cause de la langue des praticiens, langue tissée des signifiants porteurs de l’histoire de leurs engagements, langue témoin des inventions conceptuelles et pratiques, par laquelle se transmet aux jeunes générations ce qui leur avait été légué, et ce qu’ils avaient voulu bâtir. Car nous vivons désormais sous l’empire de ce que je désignerai non sans ironie du nom de langue majeure, langue dominante dans le discours des politiques et qui se pare du sérieux de la statistique, de l’incontestable vertu de l’evidence (en anglais), une langue qui identifie le bien à la quantification. La novlangue administrativo-scientiste [1] prétend s’imposer d’elle-même, elle refuse d’être interrogée dans d’autres termes que ce qu’elle promeut, elle disqualifie les discours qui ne répondent pas aux critères de la syntaxe qu’elle utilise. La clinique qu’elle requiert est réputée « a-théorique », dérivée de la loi des grands nombres, elle s’impose universellement, et charpente les nouveaux modèles d’organisation des établissements aussi bien que les nouveaux protocoles cliniques calibrés. La responsabilité du praticien tend à s’identifier au respect des procédures, et la question éthique est rabattue sur sa responsabilité juridique.

Sous l’empire de cette langue de la norme universelle, les autres langues se trouvent rabaissées au rang de langues mineures. L’idéologie du temps s’affirme avec assurance, elle décrète que la langue de la psychiatrie clinique (dite « de secteur ») est désormais désuète, qu’elle n’est qu’une sorte de vestige incongru d’un passé révolu, le témoin d’une époque d’illusions heureusement perdues. Il faudrait quitter cette langue de cliniciens, et certains mots, certains concepts n’auraient plus droit de cité. On nous demande de changer notre vocabulaire, de jeter aux orties notre ancienne grammaire, de la sacrifier sur l’autel d’une modernité scientifique autoproclamée, on nous demande de parler la langue majeure. De proche en proche, des mots nouveaux de la novlangue, des acronymes bizarres colonisent notre parole, et si certains sont plus difficiles à avaler que d’autres, beaucoup se glissent sans que nous n’y prenions garde et parlent à notre insu.

Position de surplomb de la langue majeure

Puisqu’elle règne désormais sans partage, la langue majeure prétend être la seule légitime et même la seule possible. Sa réussite, sa domination même tiennent au fait qu’elle impose à tous sa construction comme si c’était l’évidence même, sa légitimité semble se fonder sur la chose en soi, elle finit par faire apparaître le monde qu’elle décrit comme le monde tel qu’il est. Elle veut faire croire à sa position de surplomb, comme si par sa bouche c’était la réalité elle-même qui parlait.

Mais la réalité n’est pas une, elle est nécessairement plurielle. Car toute parole s’énonce d’un lieu, tout énoncé comporte ses propres conditions de possibilité et donc ses limites. A chaque point de vue sa pertinence mais aussi son espace, et d’autres points de vue, éventuellement contradictoires – points de vue qui ont également leurs propres limites - participent d’une sorte de conversation, de débat ininterrompu. Quand bien même l’on prétendrait que le réel peut se réduire au rationnel, quand bien même on supposerait le monde comme une seule et même structure, il serait impossible de l’aborder sans partir d’un point, sans organiser un point de vue. La structure ne parle pas toute seule, il faut la faire parler, c’est-à-dire lui poser une question. Or toute question a son point de perspective, ou si l’on préfère son point d’Archimède.

C’est bien la ruse de la langue impériale de prétendre s’énoncer d’elle-même, sans origine, sans lieu d’énonciation, comme si par son truchement c’était le monde en personne qui parlait. Comme si elle-même n’était pas le produit d’un point de perspective, et donc d’une limitation de son propre champ de pertinence. Il faut se défaire de la fascination de cette autorité proclamée et interroger la novlangue de l’évaluation comptable en lui posant la question : mais d’où viennent donc les valeurs qu’il s’agit de mesurer ? De quel point de vue sont elles posées comme pertinentes, qu’est ce qui permet de fonder leur hiérarchie ? L’ambiguïté du terme mérite d’être relevée : les valeurs – les valeurs chiffrées qui permettent de situer ce que l’on mesure sur le graphe des axes orientés – ne valent pas en elles-mêmes au titre de valeurs reconnues par une communauté. Ce qui vaut plus ou moins, ce qui est classé comme plus ou moins satisfaisant aux critères de la mesure, est dépendant d’une échelle de valeurs, celle-ci dépendante d’une décision préalable qui définit le point de vue selon lequel on aura effectué la mesure [2]. Ce que l’on mesure ne dit rien de l’échelle choisie, antérieure à la mesure.

Logique, déontologie et éthique du point de vue

Il est aisé de montrer que la constitution d’un point de vue est la règle même de la démarche scientifique. Le chercheur, pour aborder un objet, pour le constituer comme tel, doit écarter toute une série d’autres points de vue possibles, fixer un certain nombre de paramètres, limiter son champ d’expérience. La rigueur de sa démarche sera jugée précisément à la délimitation de ce qu’il ne peut pas dire, d’où pourra éventuellement advenir l’exactitude de ce qu’il peut énoncer, sa falsifiabilité.

Toute pratique humaine conduit ainsi à l’élaboration de règles de méthode qui s’articulent en codes de pratiques désignés parfois sous le nom de déontologie. La déontologie d’un métier c’est ce qui résulte de la mise en commun, de la confrontation, de la dispute des praticiens face au réel de leur objet commun, et cette transmission aboutit dans certains cas à l’écriture d’un code dit de déontologie. Il est clair que c’est dans la confrontation des praticiens du métier que s’élabore cette déontologie. A ce titre, la déontologie est le produit de l’histoire de la constitution d’un point de vue, elle permet à chacun de se référer aux impossibilités enregistrées par les pairs dans le passé, et de régler sa position subjective selon des hiérarchies d’obligations et de contraintes qu’il fait siennes. Les règles du métier sont à la fois règles méthodologiques et éthiques.

Pour autant, cette assomption de l’histoire collective ne met pas le praticien à l’abri d’avoir à faire face à l’impossible, soit au réel [3] de toute expérience. Il lui faudra nécessairement se situer dans la solitude de l’événement, face au choc du réel, là où nul code ne viendra résoudre pour lui une question qui ne s’était pas encore posée. Il sera mis au pied du mur d’un choix, d’un franchissement, d’un acte. C’est à cet endroit que l’on peut parler d’éthique. L’éthique, c’est le moment où le savoir (éventuellement consigné en code de procédure) échoue à répondre à la question de ce qui fait « l’action droite », selon la formule des romains. Le savoir de la science s’établit selon les règles de la méthode scientifique, le savoir contenu dans les codes s’élabore selon la jurisprudence et se transmet comme « sagesse des métiers », mais l’un et l’autre ne saturent pas le champ des possibles : il y a des moments où celui qui doit agir, le praticien, ne peut se fonder sur rien d’autre qu’une certitude subjective. Il devra se lancer comme dans un pari et c’est sa vérité de sujet qui sera exposée dans ce franchissement.

La déontologie inscrit le sujet dans le collectif et dans l’histoire, elle permet à chacun de s’adosser à ce que lui ont transmis ses pairs, et par là d’être moins seul face aux risques de sa pratique. L’éthique, même si elle s’articule à cette dimension, même si elle s’adosse à la pensée des anciens et prend ses repères dans les codes de déontologie, surgit nécessairement comme question dans un moment de solitude où fait défaut un tel appui. Le moment éthique se situe par excellence là où le savoir fait défaut. Si la déontologie comme le droit semblent présenter la garantie rassurante d’une sagesse collective qui a sédimenté avec le temps, l’éthique exalte la solitude et la singularité de l’acte. L’acte de celui qui franchit le pas pourra l’exposer à la question : mais au nom de quoi as-tu fait cela ? Ainsi l’éthique révèle le point de vue, fut-il inconscient [4].

Malaise et pluralité

La constitution de points de vue qui délimitent des objets et des pratiques, va donc de pair avec la construction d’énoncés déontologiques distincts. Du fait qu’il existe une pluralité de points de vue, il y a des règles déontologiques, des « valeurs » distinctes qui peuvent éventuellement être contradictoires. Il s’ensuit, pour la cité aussi bien que pour les sujets qui y sont confrontés, que la confrontation des énoncés, la comparaison de leurs limites respectives, s’impose au titre d’un choix entre les valeurs qui en résultent. C’est la fonction idéale de la politique, telle que la définit Hannah Arendt (Arendt, 1995) : « comment vivre ensemble ? », pourquoi choisir ceci plutôt que cela, privilégier cette valeur ou cette autre ? Cet espace n’est pas unifiant, monolingue, ce n’est pas le règne de la langue majeure mais c’est un espace pluriel, polyglotte.

Lieu de tensions, lieu conflictuel où se met en scène ce que Freud a nommé malaise dans la civilisation (Freud, 1971). Pour lui, l’antinomie dans laquelle se fonde la nécessité du malaise - et qui rend vain ou même terrifiant tout projet d’harmonie politique - tient à la tension indépassable qu’il y a entre les exigences du sujet des pulsions et les nécessités de la vie en commun. Ce concept freudien de malaise mérite d’être mis en rapport avec la place que Freud attribuait à la psychanalyse, aux côtés de ce qu’il appelait les « métiers impossibles » que sont éduquer, gouverner et soigner, métiers impossibles au sens où il serait vain d’espérer qu’ils puissent résoudre, harmoniser, réparer la foncière boiterie humaine.

Il était impossible selon Freud, pour le dire en nos propres termes, de réaliser la conjonction harmonieuse des points de vue du sujet et de la société, en quoi les métiers qui ont affaire à cette bipolarité (sujet/société) sont nécessairement « impossibles ». C’est précisément parce qu’ils sont « impossibles » qu’il y a au coeur de ces métiers une dimension d’acte, qui pose la question éthique.

Certes, l’individu humain ne peut se dissocier de son être social, de son être de langage, il ne peut se distinguer de la pluralité dans laquelle il se trouve pris. Et pas plus la société, en tant que réseau des échanges symboliques, ne peut se passer d’une considération de la singularité, à laquelle le philosophe a donné le nom de « liberté ». Mais pour parvenir à en dire quelque chose de consistant, pour construire un discours et des pratiques raisonnées, il faut constituer ce que j’ai nommé un point de vue : il faut se situer d’un côté ou de l’autre. Les règles de la méthode sociologique ne sont pas moins contraignantes que celles de la psychologie. Ceci ne signifie absolument pas que chacun n’ait pas à prendre en considération quelque chose de l’autre point de vue, mais qu’il doit le faire selon les critères de validité propre à son champ.

Si Freud rencontra, dans la clinique, la nécessité de prendre en considération la société comme telle - ce dont témoignent plusieurs ouvrages majeurs - sa méthode, sa pratique et son éthique ont été résolument construites à partir du point de vue du sujet. Il ne suffit d’ailleurs pas de dire qu’il se situa du côté du sujet, il faut ajouter qu’il construisit son objet en restreignant son abord au seul matériau de la parole du patient, parole elle-même contrainte par la fameuse règle fondamentale dite de l’association libre. Le point de vue construit par la psychanalyse est en effet rigoureusement et méthodologiquement délimité, et sa pertinence remarquable est strictement dépendante de la rigueur de son utilisation.

Le clinicien dans l’oeil du cyclone

Cette présentation rapide permet de situer la difficulté dans laquelle nous sommes, aussi bien que la violence des injonctions qui nous sont adressées. Car la langue majeure se veut une, elle ne supporte pas la partition des points de vue, elle fait comme si l’on pouvait parler de toutes les places en même temps et son point aveugle est précisément la division sujet/société. Elle ne cesse de vouloir effacer cette source du malaise dont Freud a montré la nécessité structurale, elle veut la dénier sans cesse, faire comme si elle n’existait pas.

Elle ne cesse en effet de soutenir que ce qui vaut pour le sujet vaut pour la société, et réciproquement que ce qui est bon pour l’un est bon pour l’autre. Elle affirme que la sécurité de l’un s’identifie à celle de l’autre, que la maladie de l’un est un aspect de la maladie de l’autre, que la santé des sujets s’identifie avec la santé de la société etc. etc. Elle ne le démontre pas, mais elle l’affirme en employant les mêmes mots pour désigner des objets disjoints, en faisant comme si il n’y avait pas d’hétérogénéité des points de vue. Elle parle du traitement du sujet comme du traitement de la chose sociale, elle parle de dangerosité comme si le mot désignait la même chose pour le sujet et pour la communauté, elle assimile probabilité statistique et prédictibilité singulière, elle assimile récidive et répétition morbide, elle raisonne comme si le même fait (un acte délictueux ou criminel) avait la même valeur et la même signification selon les deux points de vue hétérogènes du soin et de la sécurité. C’est ici qu’une grande rigueur dans notre emploi des concepts importe au plus haut point, pour ne pas participer à notre insu de cette embrouille. [5]

A cette prétention d’homogénéité, on peut dire que la tradition clinique comme telle s’oppose résolument. Ce n’est pas que le médecin soit insensible à la dimension de la santé publique, à celle de l’épidémiologie ou de la prévention, mais c’est que le socle de sa pratique, son engagement méthodologique, sa déontologie le situent sans conteste du côté de la rencontre singulière, du côté de l’individu ou, pour le dire plus précisément, du côté du sujet. Du sujet, c’est-à-dire de celui qui lui adresse une demande, au nom d’une souffrance dont il n’est nulle mesure autre que subjective. Ce parti pris du sujet peut certes ne pas contrevenir aux intérêts de la société. Mais il peut aussi parfois violemment s’y opposer.

Nous n’en évoquerons qu’un exemple, il est vrai décisif, sous le nom de secret médical (devenu secret professionnel dans le code pénal français de 1994) dont on sait à quel point il est aujourd’hui menacé. Pas d’objet qui ne désigne plus clairement l’importance cruciale qu’il y a à disjoindre le champ du sujet de celui du social, pas de lieu où ce que notre société a reconnu comme valeur sous le nom de liberté du citoyen peut s’opposer strictement à l’impératif sanitaire de transparence sociale. Qu’on se rappelle la violence des débats autour du secret médical présidant à l’examen prénuptial à une époque où la hantise de la tuberculose et de la syphilis affolait la population, qu’on se souvienne plus près de nous de l’émoi renouvelé autour de cette exigence à propos du sida. L’espace du secret constitue l’espace privé contre la volonté de voir et de savoir de la société. C’est elle la société, qui est en vérité privée d’un regard sur une intimité qui se dérobe à elle, et ceci bien qu’elle puisse y localiser un danger pour sa sécurité (qu’il s’agisse d’épidémie ou de folie).

Certes le médecin, comme sujet, peut être sensible aux exigences sociales qui se font de plus en plus pressantes dans le climat sécuritaire contemporain. Lui-même, dans le plus intime de sa vocation, peut certes être envahi par la furor sanendi, c'est-à-dire le désir de soigner le patient contre son gré. Il n’est pas à l’abri non plus de sa propre passion sanitaire qui pourrait le conduire à vouloir traiter la société toute entière, sous la contrainte s’il le fallait. Il faut en effet se rappeler ici que l’histoire de la médecine a ses pages noires, celles d’un hygiénisme ou d’un eugénisme qui flirta avec les entreprises de mort du 20ème siècle au nom de la vie. Les psychiatres, on le sait, on payé leur tribut à cette passion-là.

A cet endroit l’histoire fait son oeuvre et la déontologie la recueille et intervient pour soutenir chacun dans la voie de la clinique, contre les passions sanitaires de la société et/ou des médecins. Le cadre d’un code d’obligations, dit code de déontologie, pourra si nécessaire rappeler à l’ordre ceux qui en oublieraient le fondement. Or ces valeurs, liées au secret médical en l’occurrence, pour être portées par un corps professionnel au titre de règles déontologiques, ne sont pas le seul fait d’un corps médical soucieux de ses pouvoirs : elles ont été reconnues par la société elle-même, au point que les peines liées à sa rupture ont été aggravées dans la dernière version du Code pénal. C’est pourquoi le clinicien, lorsqu’il soutient résolument le principe du secret, ne fait pas que défendre sa boutique, l’espace de son pouvoir, il représente un principe de séparation dont la persistance est vitale pour l’organisation sociale comme telle.

Cet exemple du secret manifeste la nécessité de la séparation des points de vue dont nous nous faisons ici le défenseur, et signe la hauteur des enjeux contemporains. La violence d’une certaine demande sociale (sécuritaire et hygiéniste) qui s’exerce à notre endroit se joue d’abord dans le principe même de la séparation. Son cheval de Troie en est aujourd’hui la langue majeure, dans sa pente unificatrice qui voudrait faire tenir les mots de la statistique comptable pour équivalents aux mots de la clinique, les mots de la santé pour les mots du soin. C’est pourquoi le clinicien se trouve à présent dans l’oeil du cyclone, au point que l’affirmation de sa propre langue, l’exigence d’une énonciation fidèle à la clinique c'est-à-dire au cas dans sa singularité, deviennent des actes de résistance essentiels. Il doit tenir la place du témoin, attester au coeur même de son acte qu’il ne lui est pas possible, sans se nier lui-même, de confondre le point de vue du soin du sujet avec celui du souci de la sécurité de la société. Le faisant au nom de sa déontologie, il aura le sentiment légitime d’oeuvrer pour tous et pour chacun.

S’agissant du psychiatre, et plus encore du psychiatre qui soigne des sujets condamnés pour des délits ou des crimes, cette position devient extrêmement difficile à tenir. Ce n’est pas une nouveauté car cela tient à ce qu’il accueille, puisque folie et crime présentent à chacun et à tous l’horreur d’un miroir étrangement familier. Disons-le, cette tâche est impossible au sens freudien le plus strict. Mais dire qu’un métier est impossible n’implique évidemment pas que la seule issue qui s’offre au praticien soit la désertion : c’est au contraire toute la grandeur des « métiers impossibles » d’imposer la quête incessante d’une meilleure façon de faire avec l’impossible.

La question éthique du praticien croise ici le débat politique, la dispute sur les valeurs. Qu’il y ait des crimes atroces est un fait, qu’il y ait des folies inquiétantes tout autant, reste à savoir comment une société les accueille, et ceci est non pas un fait mais une construction, une production de valeur, historique et contingente. La monstruosité des actes n'implique pas qu'on y réponde par des mesures monstrueuses, et si l'inhumain est le lot de l'homme, la manière dont une société y fait face est un indice sûr de son degré de civilisation. Il est des modes civilisés de faire avec la folie ou la haine, il en est de barbares, et les chemins les plus courts qui prétendent résoudre efficacement des questions aussi difficiles, révèlent tôt ou tard leur face sinistre.

A l’élaboration de cette culture participent les différents discours, les divers points de vue et à cet titre, le clinicien doit pouvoir soutenir le sien, éminemment singulier.

Effets du discours « psy »

Le clinicien est dans l’oeil du cyclone parce qu’on lui demande de faire face concrètement à la folie, au cas par cas, avec toute la précision possible, et en même temps on attend de lui qu’il réponde à la demande sociale, c'est-à-dire qu’il efface la singularité de son acte. On voudrait des techniques, des réponses standardisées, des protocoles normatifs. On voudrait qu’il se prononce, « en général » sur les pathologies, sur les actes, sur les traitements, comme si l’on pouvait abolir la dimension de rencontre singulière, de transfert qui fait l’axe même de la rencontre.

Plus encore, on lui demande non seulement de soigner pour la paix sociale, mais de soigner le social lui-même et cette demande ne cesse de croitre. Le traitement de l’individu prend l’allure d’impératif social tandis que le malaise dans la civilisation devient l’objet de thérapies du psychisme. Le traitement psychique d’urgence fait désormais partie de la panoplie de gestion politique des événements, nommés « crises », dans lesquelles le traitement psychique du sujet traumatisé est couplé à la prise en charge collective des dégâts collatéraux. Certains mots clés attestent de ce passage du registre du privé et des formes de solidarité au politique via leur transcription médicale ou psy : traumatisme, victime, deuil, souffrance psychique sont à traiter, le bonheur lui-même est identifié au bien-être, nommé santé mentale, sorte de coaching généralisé du sujet bien portant.

Cette généralisation du discours psy a un effet d’amplification du pouvoir de confusion de la langue majeure, car il contribue à dissoudre progressivement les espaces jusqu’ici séparés du privé et du public, du traitement singulier et du « traitement » collectif, il accrédite l’hypothèse d’une homogénéité possible des points de vue, d’un décloisonnement des champs, d’une transparence des espaces. La notion de « secret partagé » récemment apparue dans les lois françaises se souciant de « prévention de la délinquance » signe cette évolution.

Mais si la société doit être l’objet d’un traitement psy, celui-ci devrait s’ordonner selon les règles de la gestion sociale, et en particulier celles de la gestion juridique et policière. Et puisqu’il faut défendre la société contre la folie et le crime, le traitement de la question sociale devient traitement (psychothérapique en particulier) des sujets, lequel doit s’imposer pour le bien de tous. Réciproquement, tout traitement d’un individu, du fait de son implication sociale potentielle (dangerosité) ne saurait être dissocié des impératifs de maintien de l’ordre et de la sécurité. Ainsi sautent les limites qu’avait établies la tradition clinique : mise en cause du secret, contrainte aux soins généralisée de proche en proche, responsabilité tous azimuts des auteurs quels qu’ils soient. Cette logique « psycho-juridique » a pour conséquence directe et apparemment paradoxale l’accroissement de la responsabilité des criminels reconnus malades mentaux, chacun devenant en quelque sorte coupable de son inconscient [6].

Déontologie des métiers impossibles, éthique de la psychanalyse

Cet ensemble de traits ne fait que rendre plus nécessaire l’exigence qui nous incombe de situer rigoureusement notre action, en ne cédant en rien sur l’essentiel de notre déontologie et notre exigence éthique.

Pour résister à la déferlante, il est essentiel d’avoir clairement conscience de la nécessité de soutenir notre point de vue, celui de la clinique, plutôt que de penser pouvoir passer des arrangements de circonstances avec la langue majeure. Ce point de vue du clinicien est certes comme tel partiel et partial, mais il est légitimé par son histoire et l’on peut le défendre en raison. La déontologie médicale reste ici un appui essentiel contre les menaces qui ne cessent de s’avancer au nom du bien commun.

Pour autant cela ne suffit pas, et c’est ici que se pose la question de l’éthique. Si la déontologie en effet s’appuie sur les valeurs partagées par les gens du métier, consignée dans des énoncés, transmise par les pairs, il convient de réserver au terme d’éthique ce qui se rapporte au sujet. Là où la déontologie se soutient du collectif, se formule en énoncés, l’éthique est affaire de solitude et d’énonciation. Elle concerne l’acte d’un sujet qui, dans le moment de l’événement imprévu, imprévisible, doit choisir et soutenir l’arbitraire de sa décision. Il doit endosser la limite de son savoir et jouer la vérité de son engagement avec l’autre, la vérité de son désir.

A cet endroit la psychanalyse fait coupure, car elle nous a appris à traverser les évidences de la vocation médicale. Elle nous a placé devant un paradoxe qu’il est certes difficile de soutenir dans ces temps de normalisation « psy » bien-pensante, qui est que la boussole du désir du sujet ne se règle pas nécessairement sur ce que la loi kantienne pourrait désigner comme étant le bien à atteindre, le bien commun. Le règne du savoir vient buter sur la vérité du désir. Là où la société décide ce qui est bien pour le sujet car elle prétend le savoir avant lui voire malgré lui, la psychanalyse opère une coupure radicale en décidant de le suivre dans sa parole, pour cheminer vers la vérité d’un désir jusque là méconnu. Le savoir qui va guider ses pas n’est pas posé par avance (savoir sur le symptôme, sur le bien vivre, sur la jouissance adéquate) mais c’est au contraire le savoir inconscient, le savoir qui est dans la tête du sujet et non dans celle du psychanalyste. C’est ce savoir inconscient qui va orienter la route à suivre, sans que quelque but normatif que ce soit puisse être posé à l’avance comme devant être atteint.

A simplement le formuler ainsi on mesure à quel point le caractère scandaleux de la psychanalyse ne s’est en rien émoussé, et même s’est accru dans notre société bardée de savoir. Certes il est possible de faire autrement ; on peut vouloir faire le bien d’un sujet contre son gré, le normaliser, lui enseigner la voie qu’il doit suivre en l’éduquant ou le soignant à cette fin, mais ce n’est pas la voie de la psychanalyse, ce n’est pas ainsi que s’oriente l’éthique du psychanalyste. On conçoit que des méthodes éducatives ou correctrices puissent être plus conformes aux voeux de la langue majeure, puisqu’il suffit de se mettre d’accord par avance sur le bien à atteindre, sur les valeurs qu’il faut partager, le problème n’étant plus alors que d’y assujettir le patient. Dans cette voie courte du bien que l’on décide à sa place, il est certes logique que les techniques de contrainte quelles qu’elles soient (éducatives, médicales, chirurgicales) aient la faveur des visées normatives. C’est ce qui donne la raison du hit-parade des psychothérapies selon l’INSERM.

Le parti pris de la psychanalyse est inverse, il se règle méthodologiquement sur la singularité de la parole, sur l’écoute d’un savoir inconscient qui s’y révèle et non sur l’adéquation à un savoir qui lui serait préexistant. Ce point de vue, qui exige une méthode contraignante (l’association libre) est indissociable d’une éthique c'est-à-dire de l’acte singulier d’un analyste en tant qu’il soutient le transfert.

Contrainte aux soins

A titre d’exemple des effets de la logique du point de vue, je voudrais pour terminer évoquer en quelques mots la question de la « contrainte aux soins ». Il est frappant de constater à ce sujet que cette dénomination juridique dont l’inflation accompagne le discours sécuritaire et dont la mise en pratique redouble en quelque sorte la peine elle-même, place les praticiens dans une position difficile, comme s’ils ne pouvaient que réagir en négatif, résister à cette injonction.

Résister, car il y va de leur identité professionnelle elle-même, puisque la pratique soignante ne peut se soutenir que dans l’autonomie de ses repères, de ses concepts et de son exercice. Diagnostic et prescription sont les chevilles ouvrières de la logique médicale et nul autre discours ne saurait s’y substituer, à moins d’en ruiner les fondements. La contrainte aux soins, lorsqu’elle est posée comme prescription, est du reste strictement encadrée par la loi : un médecin ne saurait soigner contre son gré un sujet, et ce n’est que dans le cadre des hospitalisations sous contrainte qu’il peut le faire [7]. Par contre, nul ne peut prescrire une telle contrainte s’il n’est pas légitimement investi de cette mission, contraint lui-même par son statut professionnel et limité par son code de déontologie. Les soignants sont donc fondés à récuser et à refuser toute mesure de contrainte aux soins qui serait posée et décidée par l’ordre juridique (ou policier, ou administratif).

Mais on ne saurait se poser seulement en opposition à cette tentation, car ce serait manquer l’enjeu proprement clinique d’une question éthique. Il est une épreuve commune à tous les praticiens, mais que seul Freud a su nommer et affronter comme telle, qui nous met sur la voie d’un autre abord possible de la « contrainte aux soins », envisagée du point de vue du soin et non de l’ordre public. Je veux parler de ce qu’il a nommé « réaction thérapeutique négative », à savoir ce fait paradoxal pour toute vocation médicale que le patient souvent se refuse énergiquement à guérir. Comme s’il avait trouvé dans son mal un équilibre douloureux dont il jouit cependant, il refuse de s’engager plus avant dans la voie de sa désaliénation, il s’arrête dans son chemin analytique. Il vient pourtant à ses séances, il s’astreint à cette contrainte, il clame sa souffrance mais il résiste avec la dernière énergie à poursuivre dans la voie qui pourrait le soulager. La vocation du médecin, qui se fonde sur l’évidence apparente que chacun désire être soulagé de son mal, bute ici sur un réel troublant. C’est ainsi que la psychanalyse, grâce à Freud, nous conduit à affronter de manière originale la « contrainte aux soins ».

La version judiciaire ou policière de cette notion entend le plus souvent sous cette formule que le sujet refuse de se soigner pour la raison qu’il ne se pense pas malade. C’est la raison pour laquelle il conviendrait de l’y contraindre, au nom du bien pour tous (dangerosité) et/ou de son propre bien (qu’il méconnaît). Pour la psychanalyse, la question se pose tout autrement, à partir d’un tout autre point de départ et selon un autre point de vue. Il s’agit, à travers ce terme de « réaction thérapeutique négative » (assez critiquable du reste car il sous entend que ce qui est « positif » est la visée de guérison), de prendre acte du fait qu’un sujet peut s’opposer à ce qu’il réclame pourtant. Il s’oppose paradoxalement à l’action du psychanalyste en tant qu’il répond à sa demande de guérison.

Or la demande et le refus du traitement ne sont pas dissociables, étrangers l’un à l’autre, ils sont comme l’envers et l’endroit d’une même bande de Moebius, ou pour le dire autrement ils témoignent du fait que le sujet est divisé. Ce n’est pas qu’il y ait un (bon) sujet qui voudrait guérir et un autre (mauvais) qui le refuserait, vision simpliste de « l’alliance thérapeutique » qui suppose que l’analyste fait alliance avec la partie saine du moi pour vaincre sa partie morbide. Une telle conception évite l’originalité même de la découverte freudienne : c’est le même sujet qui veut et qui ne veut pas.

Ceci a une conséquence majeure car l’analyste va se trouver lui-même pris dans ces identifications contradictoires, il va faire partie du symptôme, il va se trouver pris à son tour dans la division qui affecte son patient. C’est la logique du transfert et la spécificité du discours analytique qui impose de le considérer comme étant au coeur du traitement, son principal levier, ce qui implique qu’il n’y a pas de position de surplomb à cet endroit. Il n’y a pas un point de vue au dessus, un point de vue du savoir d’où l’analyste énoncerait des vérités à l’endroit du patient empêtré dans ses propres contradictions. Ce qui est transféré sur l’analyste, c’est cela même dont pâtit le sujet et c’est pourquoi la résistance au traitement se trouve ipso facto versée à son compte, de sorte que le psychanalyste ne peut dissocier son acte de la place qui lui est assignée au moment précis où il intervient ou au contraire quand il se tait.

Ainsi la « mesure de contrainte » qu’il prendra, ou au contraire l’abstinence dans laquelle il se tiendra, ne pourront être dissociées de la place qu’il occupera à ce moment là, dans le transfert. Autrement dit encore, la « contrainte au soin » ainsi envisagée le sera non seulement du point de vue du sujet, mais du point de vue du sujet de l’inconscient. Ceci posera la question de l’acte d’une tout autre manière que selon le savoir réglé des procédures. L’acte ne sera pas dissociable du fait même de « dire vrai » en s’adressant à un sujet, depuis une certaine place transférentielle où sa parole aura placé l’analyste. Valeur de vérité, qui ne dissocie pas la vérité du savoir du sujet de la vérité, c’est-à-dire d’une énonciation. Considérer du point de vue du soin ce réel qui témoigne d’une division, entraîne d’autres implications de méthode et d’éthique que ce qui se déduit d’une « contrainte aux soins » décidée du point de vue de la sécurité collective.

Le soignant, s’il se réfère à la psychanalyse, ne saurait se satisfaire de la simplicité apparente d’un « bon sens » grossier, qui assure que tout sujet veut sa guérison, et que « donc » lui imposer un soin contre son gré n’est « que » simple anticipation de sa volonté. Décider, dans le transfert, à un moment précis, de soutenir ou pas la construction que le sujet élabore, s’opposer ou non à la jouissance de son symptôme est affaire éthique : il y va toujours d’un risque, d’un engagement dont la « mesure » ne saurait être évaluée à l’aune d’un point de vue universel, prétendument identifié aux résultats d’enquêtes statistiques.

Les habitants de la novlangue trouvent qu’une telle éthique est insupportable, ils voudraient des solutions universelles que l’on pourrait organiser en protocoles et donc contrôler aisément. On aimerait leur proposer la lecture du livre de Detienne et Vernant (1974), pour les ouvrir à la pertinence d’un abord « artisanal » de la clinque, au sens où la médecine est un art. La métis, l’intelligence rusée des grecs, c’est elle qui est au plus près du travail du navigateur, du médecin, du politique. Elle ne s’oppose ni au savoir, ni à la technique, qu’elle suppose au contraire ; mais elle fait place à la ruse, à l’invention, à la création risquée, strictement nécessaire pour faire face à l’imprévu de la tempête, à l’inédit de l’opération chirurgicale. [8]

Courage de la vérité

Michel Foucault, dans le dernier mouvement de son oeuvre, s’est attaché à étudier l’archéologie du « souci de soi ». Il est très intéressant pour nous que, après avoir démontré les logiques disciplinaires de l’asile et de la prison et leurs effets sur les savoirs qui y étaient produits, il ait remis en cause le caractère simpliste d’une telle vision du pouvoir pour s’attacher à décrypter la manière dont les sujets eux-mêmes « se gouvernaient ». Comment chacun participe-t-il ou non à son propre asservissement, en se laissant prendre dans le discours qui lui donnait sa place et son statut ? Chacun a-t-il la possibilité de s’engager, d’inventer, de poser un acte singulier ? Ayant démontré à quel point nous étions le produit de partages de savoirs qui induisent des comportements, des manières de penser et d’être conformes à ces discours, se posait pour lui la question de l’engagement du sujet. Tout sujet du discours ne saurait-il être que produit des énoncés, n’aurait-il aucune place pour une énonciation qui lui soit propre?

Ainsi se pose pour Foucault la nécessité de revisiter la question éthique, à quoi il s’attache dans ses derniers séminaires : « dire vrai », courage de la vérité y compris sous un régime de terreur (on pense à Sénèque sous Néron). Comment le sage doit-il se situer pour ne pas dissocier le savoir de la vérité, comment les énoncés qu’il soutient peuvent-ils ne pas effacer le risque, l’engagement de l’énonciation, telles sont les questions posées par Foucault. Ainsi la parrhesia (Foucault, 2001) c’est-à-dire l’art du « dire vrai », pour autant qu’elle est l’enjeu éthique par excellence, doit être pensée comme condition du politique. C’est parce que le sage, c'est-à-dire tout homme qui se voue à cette quête du dire vrai, ose soutenir son point de vue par sa parole, qu’il est possible que les divers lieux de cette parole s’affrontent et que la cité retentisse des disputes argumentées pour décider des valeurs du temps.

Dans notre époque de langue majeure, le courage de la vérité du clinicien consiste à ne pas se défausser de la part d’indécidable qui réside dans la clinique, qui est son réel même. Il lui faut, selon son style propre, endosser la responsabilité d’une parole ou d’un acte, au nom du soin d’un sujet, à l’adresse de la société. Cette énonciation, qui fait objection à la prétention impériale de langue majeure, me semble de la plus brûlante actualité.

Parties annexes