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Les auteurs de crimes sexuels sur internet

  • Michel Raymond

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Corps de l’article

1. Introduction

La sexualité est le sujet numéro un de recherches sur internet et constituerait 25% des recherches sur le WEB (Skinner 2005). La pornographie est facilement accessible sur internet ; elle peut-être consommée facilement et rapidement à partir du domicile en seulement quelques clics de souris. Elle peut l’être également à partir de téléphones intelligents.

La pornographie sur internet est également abordable; une énorme quantité d’images (photos et vidéos) sont accessibles gratuitement. En 2012, la Gendarmerie Royale du Canada (GRC) rapportait plus de 14 millions de sites de pornographie sur internet. Le menu offert est donc pratiquement illimité. On peut trouver des images et des vidéos correspondant à tout type d’intérêt ou de perversion. Le fait que la pornographie soit accessible gratuitement offre la possibilité de consommer une grande quantité de matériel et de passer rapidement d’une vidéo à l’autre pour rechercher les scènes les plus excitantes.

Toujours en 2012, la GRC rapportait plus d’un million d’images d’abus sexuels de mineurs sur internet. 20 000 images de pornographie juvénile étaient ajoutées, sur internet, chaque semaine. 116 000 recherches de pornographie juvénile étaient faites, sur internet, chaque semaine. Près de 40 000 sites faisaient la promotion des contacts sexuels entre adultes et mineurs.

La pornographie sur internet peut être consommée dans l’anonymat sans être vu et sans que personne ne le sache. Cet anonymat procurerait un sentiment de sécurité, favoriserait la désinhibition ainsi que les comportements hors norme ou antisociaux (Quayle et Taylor 2003). L’anonymat fournit à certains la possibilité d’explorer du matériel qu’ils n’oseraient pas explorer si cela était fait au vu et au su des autres. L’anonymat permet aussi d’entrer facilement en contact avec d’autres internautes pour échanger des propos sexuels et nourrir des fantaisies. L’anonymat offre la possibilité de s’inventer un personnage ou des caractéristiques plus favorables (pour des relations fantasmées plus excitantes ou valorisantes). Enfin, l’anonymat peut permettre à certains d’avoir des activités sexuelles en ligne (propositions, demandes, exhibitionnisme) qu’ils n’oseraient pas faire en personne.

2. Consommation problématique de pornographie

Pour certains, les activités sexuelles en ligne et la consommation de pornographie peuvent constituer une fuite face aux problèmes du quotidien et permettre d’éviter de ressentir des malaises (Young 1998). Le consommateur de pornographie fuit les tracas et s’évade dans un monde fantasmatique comportant moins d’exigences. Pendant les séances de visionnement, son attention est centrée uniquement sur les images sexuelles choisies. Les sentiments d’impuissance parfois vécus dans le quotidien sont remplacés par une activité dans laquelle le consommateur retrouve momentanément une illusion de contrôle. Cette façon de gérer les malaises peut amener le consommateur à recourir à la pornographie de façon impulsive ou automatique sans penser aux implications ou aux conséquences à long terme de son comportement.

L’évitement émotionnel et le soulagement des malaises renforcent négativement le comportement de consommation de pornographie alors que le plaisir sexuel procuré par la masturbation renforce positivement la consommation de pornographie. (Le film « Don Jon » illustre bien ces phénomènes). Pour certains, le soulagement et les sensations de bien-être, d’excitation et de plaisir obtenus mènent à une plus grande utilisation de l’internet au détriment du temps passé aux activités et interactions sociales.

2.1 Consommation compulsive de pornographie

La consommation régulière de pornographie peut entraîner des symptômes d’accoutumance et de tolérance (émoussement de l’excitation) qui peut amener le consommateur à vouloir rechercher du matériel nouveau pour retrouver des sensations aussi fortes. Le plaisir associé à la découverte de nouveau matériel excitant vient renforcer le comportement de façon intermittente (comme chez un joueur pathologique qui gagne à l’occasion). Ce type de renforcement (intermittent) s’avère le plus efficace pour l’acquisition de nouveaux comportements. Les comportements appris par ce mécanisme deviennent ensuite difficiles à éteindre.

Chez certains consommateurs on peut observer des signes de dépendance s’installer tels que le besoin de consommer de plus en plus ainsi que des symptômes de manque lors de tentatives de sevrage ou d’arrêt de la consommation. L’augmentation de l’anxiété et des affects dépressifs lors des tentatives de sevrage peut amener l’individu à reprendre sa consommation de pornographie de façon problématique ou compulsive. Selon Cooper et al (2002), 17% des consommateurs de pornographie sur internet répondraient aux critères de “compulsion sexuelle”.

2.2 Consommation compulsive de pornographie et progression vers la pornographie déviante

Chez certains, les phénomènes d’accoutumance et de tolérance au matériel visionné peuvent mener à une recherche de matériel plus “hard”, plus inusité ou bizarre, plus déviant ou illégal pour obtenir des sensations aussi fortes ou plus fortes. Le consommateur peut ainsi passer des scènes de domination, aux scènes de contrainte, puis aux scènes de viol avec blessures, etc. D’autres peuvent passer de la pornographie « barely legal », à la pornographie juvénile puis à la pornographie infantile représentant des enfants de plus en plus jeunes et des éléments de plus en plus explicites et violents. Ce phénomène serait présent chez 13% des consommateurs compulsifs (Mitchell et Wells 2007). Souvent, les consommateurs compulsifs ne seront pas conscients de ce glissement.

La probabilité de consommer de la pornographie juvénile serait plus élevée chez ceux qui consomment de la pornographie fréquemment et qui recherchent des sensations fortes.

Dans leur échantillon, Ray et al 2014 rapportent que 18% des 227 sujets de leur échantillon issu de la communauté admettaient avoir consommé de la pornographie juvénile. Seto (2013) estime quant à lui que de deux à quatre pourcent de la population aurait visionné de la pornographie juvénile soit par curiosité soit par recherche de sensations.

Les consommateurs compulsifs qui passent beaucoup de temps à rechercher de nouveaux contenus peuvent accumuler beaucoup d’images. Ceux qui échangent via des logiciels « Peer to Peer » (P2P) également. Ces derniers peuvent se retrouver avec plusieurs centaines d’images sexuelles qu’ils n’ont pas toujours sélectionnées.

2.3 Hétérogénéité des profils de consommateurs de pornographie juvénile

Il est important de préciser que les consommateurs de pornographie juvénile constituent un groupe hétérogène et ne correspondent pas tous aux profils d’hypersexualité et de comportements compulsifs décrits précédemment. Certains consomment de la pornographie juvénile en raison d’une préférence sexuelle déjà présente et parfois même exclusive pour les mineurs. Pour eux, la consommation de pornographie juvénile est en continuité avec un intérêt sexuel pour les enfants présent de longue date et contribue à entretenir et renforcer cet intérêt.

Certains consommateurs vont se limiter aux images, d’autres vont entrer en contact avec des mineurs via internet pour avoir des conversations à caractère sexuel ou avoir des activités sexuelles en ligne. Certains vont proposer une rencontre dans un but sexuel. Enfin, certains vont en venir à commettre une agression sexuelle avec contact.

3.0 Inquiétudes dans le milieu policier et judiciaire

Les consommateurs de pornographie juvénile qui sont arrêtés avec un grand nombre de fichiers photos ou vidéos inquiètent les instances policières et judiciaires qui peuvent croire avoir affaire à un pédophile qui agresse ou qui est à haut risque d’agresser sexuellement des mineurs.

Certains reçoivent les mêmes peines minimales que celles imposées aux agresseurs sexuels. Au Canada, les peines minimales sont identiques: pour avoir accédé à de la pornographie juvénile, pour avoir possédé de la pornographie juvénile et pour contact sexuel sur un mineur (90 jours dans les trois cas).

Même s’ils s’adonnent à une activité illégale qui encourage l’exploitation sexuelle d’enfants et qui doit être punie, les consommateurs de pornographie juvénile doivent-ils être condamnés à des peines équivalentes à celles imposées aux agresseurs sexuels qui abusent directement d’enfants?

Les consommateurs de pornographie juvénile sont-ils comparables aux agresseurs sexuels avec contact? Les consommateurs de pornographie juvénile sont-ils tous des agresseurs sexuels en puissance?

4.0 Association entre consommation de pornographie juvénile et agressions sexuelles avec contact

Malgré une augmentation importante des poursuites, depuis 1994, pour des crimes en lien avec la pornographie juvénile, le nombre de poursuites pour agressions sexuelles a diminué (Finkelhor et Jones 2006, Mishra et Lalumière 2009).

Deux constats se dégagent:

  1. Les consommateurs de pornographie juvénile sont de plus en plus nombreux.

  2. Plusieurs consommateurs de pornographie juvénile se limiteraient à cette activité sans commettre d’agression sexuelle.

4.1 proportion de consommateurs de pornographie juvénile qui ont aussi commis une ou des agressions sexuelles avec contact

La proportion des auteurs de crimes sexuels sur internet qui ont aussi commis une ou des agressions sexuelles avec contact (habituellement appelés « Dual Offenders » ou « Mixed Offenders » dans la littérature) varie entre un pourcent et 85% selon les critères utilisés dans les différentes études. Parmi eux, certains ont d’abord commis une/des agressions sexuelles avec contact puis ont continué à nourrir leur excitation en consommant de la pornographie juvénile. D’autres ont d’abord nourrit des intérêts déviants via la pornographie juvénile puis en sont venus à agresser sexuellement.

Dans une méta-analyse de 15 études totalisant 3 536 sujets, Hanson et Babschichin (2009) rapportaient que 18,5% des ‘’ Online Offenders ‘’ (consommateurs, distributeurs de pornographie juvénile et/ou auteurs de leurre informatique) avaient aussi commis au moins une agression sexuelle sur un enfant. Il n’est pas précisé si l’abus sexuel avait été commis avant ou suite à la consommation de pornographie juvénile.

Dans une autre méta-analyse de 21 études n= 4 464, Seto, Hanson et Babchischin (2011) rapportaient que 12% des “Online Offenders ‘’ avaient au moins un antécédent criminel officiel d’agression sexuelle avec contact soit environ un consommateur sur huit. Dans les six études ayant utilisé des informations auto-rapportées, 55% des sujets révélaient au moins un antécédent d’abus sexuel avec contact qui n’avait pas été judiciarisé. Les études ne précisaient toutefois pas s’il s’agissait d’abus sexuels sur des enfants, des adolescents ou des adultes.

Bourke et Hernandez (2009) quant à eux, rapportaient que 24% de leur échantillon de 155 sujets reconnus coupables de possession et distribution de pornographie juvénile avaient au moins un antécédent officiel d’agression sexuelle. En fin de traitement, lorsqu’ils étaient encouragés à l’auto-révélation à l’aide du polygraphe, jusqu’à 85% des sujets de l’échantillon admettaient au moins un antécédent d’abus sexuel avec contact. Certains rapportaient avoir fait plus d’une victime.

Ces résultats ont eu pour effet d’influencer à la hausse la durée des sentences parce qu’on était porté alors à conclure à l’existence d’un lien causal direct entre consommation de pornographie juvénile et agression sexuelle.

L’étude de Bourke et Hernandez a cependant été critiquée sur différents points. Seto 2013 souligne notamment la possibilité que les sujets aient pu révéler, en fin de thérapie, davantage d’antécédents d’abus sexuels que la réalité afin de démontrer qu’ils avaient réalisé des progrès au niveau de l’ouverture et de la reconnaissance de leur problématique.

Les études qui ont été réalisées jusqu’à maintenant donnent une indication de la proportion d’auteurs de crimes sexuels sur internet («Online Offenders») ayant aussi commis des abus sexuels avec contact. Les résultats de ces études ne permettent cependant pas de préciser clairement la contribution de la consommation de pornographie juvénile (et des activités sexuelles en ligne) sur la possibilité d’en venir à commettre des abus sexuels avec contact. Les recherches tendent à démontrer que la grande majorité de ceux qui ont commis ou admis avoir commis des abus sexuels avec contact les aurait commis avant même de commencer à consommer de la pornographie juvénile. Dans l’échantillon de McCarthy (2010), 84% des « Mixed Offenders » avait commis leurs abus sexuels avec contact avant de commencer à consommer de la pornographie juvénile. Chez ces sujets, l’intérêt sexuel pour l’enfant et la propension à agresser étaient donc déjà présents avant de commencer à consommer la pornographie juvénile. Il semble donc que ce soit la propension à agresser qui mène à la consommation de pornographie juvénile et pas nécessairement l’inverse.

Les auteurs de crimes sexuels sur internet (qui ont été arrêtés pour avoir accédé, possédé, ou distribué de la pornographie juvénile, ou sollicité sexuellement des mineurs en ligne) nous préoccupent malgré tout parce qu’on tend à les associer à ceux qui commettent des agressions sexuelles avec contact ou qui sont susceptibles d'en commettre dans le futur.

Pour clarifier cette question, il peut être utile de suivre la trajectoire légale de ceux qui ont été arrêtés pour possession ou distribution de pornographie juvénile afin de vérifier s’ils récidivent dans des crimes sexuels avec contact. Il peut être utile aussi de préciser les caractéristiques qui distinguent les consommateurs de pornographie juvénile de ceux qui ont commis des abus sexuels avec contact. Il importe enfin d’identifier les processus les plus susceptibles d’amener un consommateur de pornographie juvénile à commettre des abus sexuels avec contact. Les prochaines sections aborderont ces aspects.

4.2 Taux de récidive chez les consommateurs de pornographie juvénile

Différentes études de suivi ont été réalisées pour vérifier les taux de récidive des auteurs de crimes sexuels sur internet.

Seto, Hanson et Babchishin (2011) ont fait une méta-analyse de neuf études comportant au total 2 630 sujets ayant été condamnés pour des crimes sexuels sur internet (parmi eux, 12% avaient déjà au moins un antécédent d’abus sexuel avec contact). La durée de suivi variait de un an et demi à six ans. La durée moyenne de suivi était de trois ans. Au terme de la période de suivi,

2 % de l’échantillon avaient récidivé en commettant une agression sexuelle avec contact.

3,4% avaient récidivé en commettant un nouveau crime sexuel sur internet.

Dans une autre étude, Seto et Eke (2015) ont suivi 266 sujets arrêtés pour des crimes sexuels liés à la pornographie juvénile. Après cinq ans, 3% avaient commis une récidive sexuelle avec contact. 9% avaient commis une récidive sexuelle sur internet.

3% des 638 consommateurs de pornographie juvénile suivis par Faust et al (2014) sur une période allant jusqu’à neuf ans avaient commis une récidive sexuelle avec contact.

Chez les agresseurs sexuels, le taux de base de récidive sexuelle avec contact sur cinq ans est d’environ 13% (Harris et Hanson, 2004). Ainsi, les consommateurs de pornographie juvénile (sans antécédent d’abus sexuel) récidivent moins dans des abus sexuels avec contact que les agresseurs sexuels qui ont des antécédents (d’abus sexuels avec contact). Ces résultats remettent donc en question l’hypothèse d’un lien causal direct entre consommation de pornographie juvénile et agressions sexuelles avec contact.

Il est important de préciser toutefois que les consommateurs de pornographie juvénile qui ont des antécédents d’abus sexuels récidivent plus (16 %) que les agresseurs sexuels qui ne consomment pas de pornographie juvénile (Eke et Seto 2008). Pour ceux qui ont déjà commis des agressions sexuelles avec contact, la consommation de pornographie juvénile aurait un effet aggravant. Ainsi, les « Mixed Offenders » ou « Dual Offenders » seraient davantage à risque de récidiver dans des crimes sexuels avec contact. Ils feraient également plus de victimes.

Compte tenu des taux élevés d’abus sexuels auto-rapportés dans les études de Seto et al (2011) et de Bourke et Hernandez (2009), il est possible que le pourcentage réel de récidive sexuelle avec contact soit plus élevé. D’autres recherches comportant des groupes plus homogènes et distincts (de consommateurs de pornographie juvénile, de « Mixed Offenders » et d’abuseurs sexuels avec contact) ainsi que des durées de suivi plus longues pourraient apporter un meilleur éclairage.

Même s’ils semblent peu nombreux, il demeure important d’identifier les consommateurs qui risquent de commettre des agressions sexuelles. Selon (Kingston et al 2011), la fréquence de consommation de pornographie juvénile contribue au risque d’agression sexuelle chez les individus à haut risque. Nous tenterons dans la suite de cet article d’identifier ces individus à haut risque.

5. Comparaison « Dual offenders » (consommateurs de pornographie juvénile qui ont aussi commis des crimes sexuels avec contact sur des enfants) versus consommateurs de pornographie juvénile

5.1 Variables socio-démographiques

Au niveau des variables socio-démographiques, les auteurs de crimes sexuels avec contact sur des enfants sont:

  • Habituellement plus âgés (Moyenne 40-50 ans alors que les consommateurs de pornographie juvénile sont plus jeunes (moyenne 25-35 ans) (Babchishin et al. 2015)

  • Moins éduqués (Babchishin et al. 2015)

  • Obtiennent des résultats moins élevés aux tests d’intelligence (QI 10 pts inférieur à la moyenne)

  • Occupent moins souvent un emploi ou présentent plus d’instabilité professionnelle (Babchishin et al 2015)

  • Ont un revenu moins élevé

  • Sont plus souvent en couple que les consommateurs de pornographie juvénile qui sont plus souvent célibataires (Webb et al 2007, Babchishin et al.2011, Seto et al. 2012).

5.2 Histoire développementale

Au niveau de l’histoire développementale, ceux qui ont commis des crimes sexuels avec contact sur des enfants présentent:

  • Plus souvent une histoire de victimisation dans l’enfance (abus physiques surtout ou sexuels) (Babchishin et al 2015). (Selon Hunt et Kraus (2009), le fait d’avoir été abusé sexuellement dans l’enfance et d’avoir été exposé à la pornographie avant l’âge de 12 ans augmenterait le risque de commettre des abus sexuels au début de l’âge adulte)

  • Plus de problèmes de comportement dans l’enfance; problèmes à l’école (indiscipline, retard académique, suspensions, expulsions) (Jung et al 2013)

  • Plus de problèmes au travail ou d’instabilité professionnelle

  • Plus de problèmes d’auto-régulation émotionnelle

  • Plus de problèmes de consommation d’alcool ou de drogues (Babchishin et al 2015)

  • Des antécédents criminels plus nombreux (délits sexuels avec contacts, délits contre la personne ou contre la propriété, bris de condition) (Babchishin et al, 2015; Elliott et al 2009).

5.3 Variables psychologiques

Au niveau des caractéristiques psychologiques, ceux qui ont commis des crimes sexuels avec contact sur des enfants présentent:

  • Plus de traits antisociaux (Babchishin et al. 2015) et obtiennent des scores plus élevés à l’échelle de psychopathie (Webb et al 2007)

  • Une plus grande Impulsivité cognitive et motrice et une tendance à attribuer leurs difficultés à des causes externes (Elliot et al. 2009)

  • Moins d’empathie (générale et pour les victimes) (Bates et Metcalf 2007; Elliott et al 2009; Webb et al 2007)

  • Plus de distorsions cognitives en faveur de l’agression sexuelle d’enfants (Bates et Metcalf 2007; Webb et al 2007; Elliott et al 2009)

Les quatre facteurs précédents font en sorte qu’ils présentent moins d’inhibitions ou de barrières internes à agresser.

  • Ceux qui ont commis des crimes sexuels avec contact sur des enfants présentent aussi plus de congruence émotionnelle avec les enfants (ou identification émotive aux enfants) (Babchishin et al. 2015). Ils recherchent la présence des enfants parce qu’ils se sentent mieux avec eux qu’avec les adultes qu’ils tendent à percevoir négativement (Elliott et Beech 2009).

5.4 Facteurs environnementaux

Enfin, au niveau des facteurs environnementaux, ceux qui ont commis des crimes sexuels avec contact ont plus d’opportunités d’être en contact avec des enfants (Long et al 2012).

5.5 Facteurs de risque

Tous les éléments précédents peuvent être considérés comme des indicateurs de risque d’agression sexuelle et pourraient donc être pris en compte dans l’estimation du risque d’agression sexuelle. Ainsi, chez les consommateurs de pornographie juvénile, l’orientation antisociale, les déficits d’empathie, les distorsions cognitives supportant l’abus sexuel envers les enfants, l’identification émotive aux enfants et les opportunités d’être en contact avec des mineurs pourraient constituer des facteurs de risque d’escalade vers des abus sexuels avec contact.

6. Caractéristiques des consommateurs de pornographie juvénile

En comparaison, les consommateurs de pornographie juvénile qui n’ont pas commis d’agressions sexuelles présentent:

  • Plus de préoccupations sexuelles et plus de difficultés à contrôler leurs pulsions sexuelles (Webb et al 2007)

  • Plus de problèmes de régulation sexuelle/coping sexuel (Webb et al 2007), (Babchishin et al. 2015). Ils recourent davantage à la masturbation comme mécanisme d’adaptation pour gérer leur stress ou leurs malaises.

  • Davantage d’intérêts sexuels pour les mineurs et sont plus excités à la phallométrie par les stimuli décrivant des scénarios sexuels impliquant des enfants. Comme Seto (2006) le précise, ils sont plus “pédophiles” mais pas nécessairement plus agresseurs.

  • Moins d’antécédents criminels ou présentent des antécédents criminels limités à la pornographie juvénile.

  • Moins de problèmes de consommation de substances (Webb et al 2007).

  • Plus de déficits au niveau de l’intimité, plus de sentiments de solitude, une plus faible estime personnelle et plus de difficultés au niveau de l’affirmation de soi (Babchischin et al. 2015).

  • Davantage une orientation homosexuelle ou bisexuelle. Ils sont plus ouverts à diverses expériences sexuelles et explorent davantage.

  • Plus d’opportunités d’être en contact avec l’internet.

  • Dans leur collection, on retrouve plus d’images de pornographie juvénile mais moins d’images explicites d’activités sexuelles entre adultes et mineurs et moins d’images de garçons pré-pubères que dans les collections des consommateurs qui ont aussi agressé sexuellement (« Mixed offenders » ou « Dual Offenders ») (Long et al 2012). Les résultats varient cependant d’une étude à l’autre. Par exemple, McCarthy (2010) rapporte que les « Dual Offenders » possèdent plus d’images de pornographie juvénile. Middleton (2009) rapporte que ceux qui agressent sont ceux qui ont les images sexuelles les moins explicites et les moins violentes. D’autres études sont nécessaires pour mieux clarifier le lien entre les images collectionnées et le risque de commettre un abus sexuel avec contact.

De façon générale, il semble que les consommateurs de pornographie juvénile ont peu de contrôle sur leur comportement en ligne mais qu’ils sont en contrôle hors ligne.

Ils vivent davantage dans un monde de fantaisies mais présentent plus d’inhibitions à agresser.

Les consommateurs de pornographie juvénile qui ne présenteraient pas d’attitudes antisociales, d’impulsivité, d’identification émotive aux enfants et de distorsions cognitives en faveur de l’abus sexuel d’enfants seraient moins susceptibles de commettre des agressions sexuelles même s’ils consomment régulièrement de la pornographie juvénile. Malgré leurs intérêts sexuels pour les mineurs, ils présenteraient plus de barrières internes et seraient donc moins à risque d’agresser et ce, même en présence de mineurs.

Toutefois, certains facteurs liés à leurs activités en ligne pourraient augmenter les possibilités de lever ces inhibitions.

7.0. Effets possibles de la consommation de pornographie juvénile et des activités sexuelles en ligne sur le risque de progression vers une agression sexuelle avec contact

Il est difficile d’identifier précisément le rôle étiologique de la consommation de pornographie juvénile dans la commission d’abus sexuel avec contact. Certaines explications basées sur les théories de l’apprentissage et les théories de traitement de l’information ont été proposées mais n’ont toutefois pas été validées empiriquement.

Au niveau des principes de conditionnement, la masturbation répétée associée aux images de pornographie juvénile peut mener au développement progressif d’une excitation sexuelle pour ces images ou renforcer l’attrait sexuel déjà présent pour les mineurs.

Le visionnement répété de pornographie juvénile désensibilise le consommateur aux types de pratiques sexuelles présentées et peut l’amener à percevoir ces pratiques comme étant habituelles ou normales.

Le fait de voir des enfants participer activement et “avec plaisir” à des activités sexuelles avec des adultes peut amener certains hommes plus à risque à croire que les enfants pourraient réagir de la même manière dans la réalité. Des problèmes de décodage et de perception sélective peuvent survenir lors d’interactions avec les enfants. Ces hommes pourraient centrer leur attention uniquement sur des signaux (sourires, paroles affectueuses, attitudes colleuses, postures particulières) et interpréter ceux-ci comme une curiosité sexuelle. Ces individus peuvent présenter plus de risque de passer à l’acte (de façon impulsive) dans un contexte où ils sont excités ou plus désinhibés en présence d’un enfant.

Les individus qui présentent un intérêt sexuel pour les enfants, des distorsions cognitives, des tendances antisociales, peu de barrières internes, et qui ont accès à des mineurs sont les plus susceptibles d’agresser.

Les consommateurs qui accèdent à la pornographie juvénile présentent leurs propres distorsions cognitives. Pour eux, les enfants photographiés/filmés sont déshumanisés et perçus comme de “simples images” sexuelles ou comme des “êtres sexués qui consentent et prennent plaisir” parce qu’ils sourient dans les photos ou les vidéos. Du fait de la distance avec les avec les enfants photographiés/filmés, les consommateurs ne réalisent pas la dimension d’abus. Les conséquences pour les victimes réelles sont ignorées. Les consommateurs n’ont pas l’impression de causer des torts parce qu’ils ne commettent pas d’agression sexuelle eux-mêmes, que les images sont déjà présentes sur le WEB, que ce ne sont pas eux qui les ont produites et que d’autres internautes les visionnent probablement aussi (Sheldon et Howitt 2007). Ils vivent peu de malaises et sont donc peu enclins à freiner leur consommation.

Certains vont amasser plusieurs images et retirer du plaisir à agrandir et organiser leur collection. Certains vont commencer à distribuer et échanger des images avec d’autres consommateurs pour obtenir de nouvelles images ou agrandir leur collection. Certains peuvent se donner comme défi de parvenir à compléter des séries de photos ou vidéos. Ils retirent de la satisfaction et des sentiments de valorisation lorsqu’ils y parviennent.

S’ils échangent via des logiciels Peer to Peer (P2P), ils peuvent accumuler beaucoup d’images dont certaines ne correspondront pas à leurs intérêts. Certains consommateurs ne feront pas le ménage et ne supprimeront pas les images qui ne leur plaisent pas. D’autres vont conserver de telles images pour les utiliser comme monnaie d’échange. (Ceux qui échangent ont habituellement une collection mieux organisée.)

En correspondant et en faisant des échanges avec d’autres consommateurs et distributeurs de pornographie juvénile, le consommateur peut se sentir davantage accepté (que dans la vie réelle). Il n’est pas seul à nourrir des intérêts sexuels pour les mineurs. Il voit d’autres hommes collectionner du matériel similaire et entend un discours allant dans le sens de ses intérêts. Il se sent par conséquent moins en marge. Cela peut amener le consommateur à s’éloigner davantage du monde extérieur duquel il se sent souvent différent ou exclu. L’expérience clinique montre que les consommateurs de pornographie juvénile sont souvent des individus qui ont présenté de grandes difficultés relationnelles et d’insertion sociale. En clinique, on constate que plusieurs ont présenté des troubles d’apprentissage, des troubles déficitaires de l’attention avec hyperactivité ou d’autres troubles développementaux.

Lors des échanges d’images, le consommateur/distributeur peut être renforcé et valorisé pour ses apports de nouvelles images et chercher à être davantage accepté des autres membres de la communauté virtuelle. Il peut obtenir un meilleur statut selon la grosseur de sa collection ou la rareté de ses images. Un certain prestige est souvent associé au fait de posséder des séries complètes. Le consommateur/distributeur peut parfois recevoir des conseils pour trouver du matériel nouveau ou plus explicite ainsi que des astuces pour être moins facilement détectable. Le consommateur peut développer de nouvelles habiletés pour obtenir du matériel plus déviant, pour camoufler son identité et ses recherches et encrypter son matériel. Son sentiment de compétence dans ce domaine peut augmenter ce qui le valorise.

S’il participe à des forums de discussions où les mêmes intérêts déviants sont partagés, normalisés, banalisés, justifiés, le consommateur peut développer des attitudes favorables envers l’agression sexuelle (distorsions cognitives pro-agression). « L’amour pour les garçons est naturel »; « les enfants sont des êtres sexués qui ont le droit de choisir »; « les contacts sexuels entre adultes et mineurs sont non dommageables et peuvent même être bénéfiques s’ils sont faits avec amour »; « les conséquences vécues par les enfants suite aux contacts sexuels sont davantage attribuables aux réactions exagérées des parents, des enquêteurs et de la société qu’aux gestes eux-mêmes » sont quelques uns des messages souvent véhiculés. Comme les consommateurs ont peu d’interactions avec des gens pouvant offrir un autre point de vue, les distorsions cognitives partagées sur internet ont peu de chances d’être confrontées et modifiées. Ces distorsions cognitives, comme on l’a vu, peuvent constituer un facteur de risque de progression vers des abus sexuels avec contact.

Certains consommateurs/distributeurs vont en rester là et conserver des inhibitions. Ils vont se contenter des images sur internet et vivre dans un monde de fantaisies (Merdian et al 2011).

D’autres vont chercher à entrer en contact avec des jeunes (souvent ados) sur internet pour stimuler leurs fantaisies et se masturber (« Fantasy Driven Offender ») ou proposer un rendez-vous dans le but d’avoir des contacts sexuels en personne (« Contact Driven Offender ») (Briggs et al 2011).

La possibilité d’anonymat sur internet produit chez ceux-ci un sentiment d’invincibilité et une diminution des inhibitions. Ils se croient moins à risque d’être arrêtés que s’ils avaient les mêmes propos et faisaient les mêmes propositions sexuelles en personne. Ils peuvent entrer en contact avec des victimes potentielles via les réseaux sociaux ou les forums de discussions et se présenter, dans certains cas, sous une fausse identité ou comme présentant des caractéristiques plus séduisantes qu’ils ne possèdent pas. Ils peuvent développer avec le mineur une relation de pseudo intimité (supporter, complimenter) et amener plus ou moins rapidement le sujet de la sexualité (leurre informatique). (Le Film: « Trust » ou « L’intrusion » en donne une bonne illustration). Certains vont inventer différents subterfuges (faire croire qu’ils sont plus jeunes, qu’ils sont une fille, qu’ils recrutent pour une agence de mannequins). Certains vont présenter des contenus pornographiques à la victime potentielle dans le but de réduire ses inhibitions et l’amener à avoir des comportements sexuels en ligne ou hors ligne.

Les victimes surtout adolescentes (souvent carencées, en manque d’attention, précoces au plan sexuel et cherchant à vérifier leur pouvoir de séduction et à prendre des risques) sont aussi plus désinhibées sur internet. Elles peuvent se laisser entraîner dans des discussions de plus en plus intimes et être amenées à s’exhiber ou à poser certains gestes sexuels devant la Web Cam ou à en être témoin.

Les « Fantasy Driven » craignent souvent le rapprochement. Ils préfèrent les relations « en ligne » à distance qui sont perçues comme moins menaçantes que les contacts en personne où ils doivent faire face directement au jugement et au rejet possibles. Sur internet, ils peuvent faire plusieurs approches et répondre uniquement à ceux qui semblent intéressés. Ils ont le temps de prévoir leurs questions et penser aux réponses contrairement aux interactions en face à face qui sont plus spontanées. En clinique, on observe que ces individus présentent souvent des traits de personnalité évitante ou narcissique.

Ceux qui amènent des discussions sexuelles, qui s’exhibent devant la victime ou incitent celle-ci à le faire, peuvent avoir l’impression qu’il n’y a pas eu de crime parce que le tout s’est déroulé à distance (sur internet) et non en personne (Neto 2013). La gravité des gestes est donc minimisée. Les pratiques s’apparentent à l’exhibitionnisme et au voyeurisme par l’intermédiaire d’une caméra. Souvent, les auteurs ont le sentiment d’avoir obtenu le consentement de la victime. Certaines victimes peuvent être filmées ou photographiées (capture d’écran) pour l’usage personnel. Les images peuvent aussi être redistribuées sur internet. L’individu ayant procédé ainsi pourrait alors être accusé de production et de distribution de pornographie juvénile.

Wolak et al (2003) ont analysé les dossiers de 2 577 individus arrêtés pour crimes sexuels sur internet. Parmi eux, 935 (soit 36% de l’échantillon) avaient été arrêtés pour possession, distribution de pornographie juvénile, 644 (25%) avaient fait des propositions pour des activités sexuelles en ligne ou hors ligne (leurre informatique), 998 (39%) avaient sollicité puis rencontré une victime potentielle (ou un policier) en personne dans le but d’avoir des contacts sexuels (Contact Driven).

Malesky (2007) précise que seulement une minorité (29%), prétendent être plus jeunes que leur âge réel, dans leurs contacts en ligne. Seulement 5% des adultes prétendent être un adolescent (Wolak et al 2008). Dans l’échantillon de Wolak, plus de la moitié avaient moins de 26 ans. Il semble donc s’agir, selon elle, d’une nouvelle forme d’approche chez les jeunes.

Dans l’échantillon de Malesky (2007), 71% des « Solicitation Offenders » qui visaient une rencontre sexuelle en personne avaient au moins un antécédent d’abus sexuel avec contact.

La possibilité de poser des gestes sexuels avec contact (Contact Driven) paraît plus grande chez ceux qui présentent les facteurs de risque précisés plus haut.

Les “Dual Offenders” (pornographie juvénile et contacts sexuels) étaient plus susceptibles d’avoir contacté des mineurs pour faire des promesses, plus susceptibles de leur avoir envoyé des cadeaux ou de l’argent et plus susceptibles de leur avoir envoyé de la pornographie adulte ou juvénile dans le but de normaliser et désensibiliser le jeune aux contacts sexuels. Plusieurs allaient sur des forums de discussion pro-pédophiles ou entretenaient des interactions avec d’autres pédophiles. Selon McCarthy (2010), ces dernières pratiques indiquent une possibilité d’en venir à commettre des abus sexuels avec contact.

Étant donné leur motivation à vouloir commettre des abus sexuels, les « Contact Driven » et les « Mixed Offenders » (ou « Dual Offenders ») devraient recevoir le même type de traitement que les agresseurs sexuels avec contact. Toutefois, le rôle et la contribution de leur consommation de pornographie juvénile et de leurs activités en ligne devraient être pris en compte en cours de traitement. Compte tenu de leur profil différent, ceux qui se limitent à des crimes sexuels sur internet devraient bénéficier d’approches thérapeutiques appropriées à leurs déficits et besoins particuliers.

8. Déficits et besoins spécifiques des auteurs de crimes sexuels sur internet

Quand on compare les auteurs de crimes sexuels sur internet (qui accèdent, possèdent ou distribuent de la pornographie juvénile ou font du leurre informatique) aux hommes de la population normale, on constate qu’ils:

  • Ont plus souvent été victimes d’abus physiques et sexuels,

  • Sont plus souvent célibataires (ou vivent une relation insatisfaisante) au moment de l’arrestation,

  • Sont davantage sans emploi et ont donc plus de temps libres,

  • Présentent davantage de problèmes d’abus de drogue ou d’alcool. (Babchishin et Hanson 2011).

Les auteurs de crimes sexuels sur internet présentent aussi:

  • Des troubles de l’humeur (affects dépressifs) ou des troubles anxieux (Magaletta et al 2014; McCarthy, 2010),

  • Une faible estime personnelle,

  • De la solitude émotionnelle (accentuée par la consommation de pornographie) (Bates et Metcalf 2007),

  • Des traits de personnalité du groupe C (évitante, obsessive-compulsive),

  • Des difficultés interpersonnelles (pour établir des relations sociales ou maintenir une relation intime satisfaisante),

  • De l’introversion sociale et des difficultés d’affirmation de soi (Laulik et al 2007; Elliott et al 2009),

  • Des préoccupations sexuelles et des problèmes d’auto-régulation sexuelle (Webb et al 2007),

  • Une excitation sexuelle déviante (Seto 2013).

Ces facteurs deviennent par conséquent des cibles d’intervention.

9. Évaluation

À l’heure actuelle, il n’y a pas d’outil valide pour évaluer le niveau de risque de récidive d’un individu arrêté pour un crime sexuel sur l’internet.

Le CPORT (Child Pornography Risk Tool) (Seto et Eke 2015) peut prédire, avec un degré d’exactitude modéré, la récidive sexuelle des consommateurs de pornographie juvénile (sans toutefois préciser s’il s’agit d’une récidive avec ou sans contact). Les variables associées au risque de récidive sont :

  • le jeune âge,

  • les antécédents criminels de tout type,

  • les antécédents d’abus sexuels avec contact,

  • les bris de condition,

  • un diagnostic de pédophilie ou l’admission d’intérêts sexuels pour les enfants ou pour les images d’enfants pré-pubères,

  • une collection comportant plus d’images de garçons que de filles.

Au niveau de l’évaluation clinique, même s’il ne peut donner une indication précise du risque de récidive sexuelle, le Stable 2007 (Hanson et al 2007) peut s’avérer utile pour identifier les variables dynamiques présentes chez un individu et sur lesquelles il faudrait intervenir.

En ce qui a trait plus spécifiquement aux comportements sur internet, les questionnaires suivants ont été développés :

L’ISST (Internet Sex Screening Test) (Delmonico 1999) permet d’évaluer l’utilisation de l’internet à des fins sexuelles et les répercussions sociales, psychologiques et sexuelles de la consommation de pornographie sur internet dont les comportements sexuels compulsifs.

L’IBAQ (Internet Behaviours and Attitudes Questionnaire) (O’Brien et Webster 2007) comporte 42 questions se rapportant aux comportements relatifs à l’usage de pornographie juvénile sur internet. Il comporte aussi 34 questions relatives aux croyances et attitudes en lien avec les activités sexuelles en ligne. Ces dernières questions permettent d’identifier les cognitions qui contribuent au maintien de la problématique de consommation de pornographie juvénile et qui pourraient être corrigées.

L’IA-Q (Internet Assessment Quickscreen) (Delmonico et Griffin 2005) permet de préciser les connaissances de l’individu (pour accéder et échanger de la pornographie juvénile) ainsi que son niveau de connaissance des techniques permettant de camoufler ses recherches et son identité sur internet.

9.1 Autres particularités à évaluer

Selon Seto 2013, l’évaluation devrait être complétée par une entrevue clinique où les aspects suivants relatifs à la pornographie et aux activités sexuelles en ligne devraient être explorés :

  • L’exposition précoce à la pornographie adulte ou juvénile.

  • Le temps total passé sur internet parce que cela augmente les occasions d’aller consommer de la pornographie.

  • Le type de matériel pornographique visionné ainsi que la fréquence et la durée des séances de visionnement.

  • Le contexte du début de la consommation de même que l’évolution ou l’aggravation des comportements.

  • Les moyens par lesquels la pornographie juvénile a été obtenue.

  • La chronicité de la consommation de pornographie juvénile.

  • Les interactions avec les autres consommateurs/distributeurs et la participation à des forums pro-pédophiles.

  • Les activités sexuelles en ligne (conversations sexuelles, utilisation de Web Cam).

  • L’utilisation de pseudonymes pour cacher ou modifier l’identité.

  • Les connaissances pour camoufler l’identité, cacher les recherches, encrypter le matériel.

  • Le ratio de pornographie juvénile vs pornographie adulte; le ratio d’images pré-pubères vs pubères; le ratio d’images garçons vs filles (L’âge et le sexe peuvent donner une indication sur les préférences sexuelles).

  • Les contenus de pornographie juvénile ne provenant pas d’internet (parce que cela témoigne d’un plus grand intérêt pour ce type de matériel).

  • L’organisation de la collection (parce que cela témoigne d’un plus grand intérêt pour le matériel classé ou indique une possibilité de partage avec d’autres consommateurs).

  • Les occasions de contact avec des mineurs.

10. Discussion : Cibles et pistes d’intervention pour les auteurs de crimes sexuels sur internet

Bien que la recherche à ce niveau soit peu avancée et qu’il y ait peu de programmes de traitement validés, les principales cibles d’intervention auprès de cette clientèle devraient être :

  • Les déficits au niveau de l’estime de soi, des habiletés relationnelles et de l’intimité,

  • Les préoccupations sexuelles,

  • Les problèmes de régulation émotionnelle,

  • L’utilisation de la pornographie pour gérer les malaises ou fuir les difficultés (évitement émotionnel),

  • La gestion de l’excitation/fantaisies sexuelles déviantes,

  • La modification des distorsions cognitives telles que

    (« Ce sont seulement des images; pas des enfants réels »; « C’est disponible »;« plusieurs le font »; «c’est moins pire qu’agresser ») qui normalisent et minimisent la gravité de la consommation de pornographie juvénile.

  • La nature des relations établies avec les autres consommateurs.

Au niveau de l’intervention, le I-SOTP (Internet Sex Offender Treatment Program) (Middleton 2008) serait le seul programme connu à ce jour s’adressant spécifiquement aux auteurs de crimes sexuels sur internet. Toutefois l’efficacité de ce programme sur la réduction des taux de récidive n’a pas encore été mesurée.

Dans la suite de cet article, nous présenterons quelques suggestions thérapeutiques pour l’intervention auprès des consommateurs de pornographie juvénile et auteurs de leurre informatique (Fantasy driven).

Dans un premier temps, une approche motivationnelle peut s’avérer utile pour diminuer le déni ou la minimisation de la problématique. Les premières interventions devraient viser à augmenter le niveau de conscience du consommateur par rapport aux diverses conséquences que son comportement entraîne pour lui et son entourage. Les conséquences aux plans émotionnels, professionnels, financiers, relationnels et sexuels devront être explorées.

Toujours au niveau motivationnel, il peut être utile d’inviter le patient à se projeter dans le futur en imaginant les conséquences qu’il pourrait vivre si ses comportements restaient les mêmes. On peut aussi l’inviter à contempler les bénéfices qu’il pourrait obtenir à cesser ou diminuer ses comportements en ligne.

Il peut être utile d’amener le patient à identifier ses valeurs, aspirations et objectifs personnels et l’amener à se questionner à savoir si la consommation de pornographie juvénile correspond ou entre en conflit (ou en dissonance) avec ceux-ci. Si tel est le cas, on pourra inviter le consommateur à envisager et appliquer des changements comportementaux visant à diminuer la dissonance et permettant d’agir en accord avec ses objectifs, ses valeurs et ses aspirations.

Il est important d’amener le patient à se fixer des objectifs personnels positifs à atteindre ainsi que des limites à respecter par rapport à sa consommation de pornographie (type, fréquence, durée).

On pourra analyser les périodes où le patient s’est abstenu de consommer de la pornographie juvénile, les raisons qui l’ont motivé, les moyens utilisés, la manière dont il s’est senti. On pourra aussi explorer les raisons pour lesquelles il a recommencé, les autorisations ou justifications qu’il s’est donné, les sentiments consécutifs à la rechute.

Dans un deuxième temps on pourra inviter le patient à remplir des grilles d’auto-observations sur la fréquence et la durée des séances de visionnements (pour l’amener à prendre conscience de la durée de ses épisodes de consommation et des moments où il est plus porté à consommer). Les auto-observations permettront d’identifier les déclencheurs situationnels ou émotionnels associés aux épisodes de consommation. Elles permettront aussi d’identifier les moments de la semaine où la consommation est moindre ou nulle, les raisons et les moyens utilisés, la façon dont le patient s’est senti pendant ces périodes.

Dans un troisième temps, on pourra travailler à la mise en place de moyens de contrôle pour briser l’habitude d’aller consommer de la pornographie juvénile sur internet. Cela peut se faire en interdisant l’utilisation d’un ordinateur ou d’internet ou en suggérant une utilisation limitée/supervisée. On peut suggérer d’installer l’ordinateur dans un endroit passant, de ne l’utiliser que pour une durée déterminée, pour des tâches précises définies à l’avance et lorsque d’autres personnes (au courant du problème) sont à proximité. On doit encourager le patient à éviter de flâner et de naviguer sur internet. On peut encourager le patient à installer un filtre ou un contrôle parental dont il ne connaîtra pas le mot de passe. On devra inciter le patient à éviter les pseudonymes dans ses interactions en ligne et à choisir un nom d’utilisateur et une adresse courriel révélant toujours son identité.

On travaillera ensuite à identifier et gérer les déclencheurs situationnels et émotionnels aux envies de consommer. Lorsque l’envie apparaît, le consommateur devra apprendre à s’éloigner de l’ordinateur et remplir une grille d’auto-observations sur les situations qui déclenchent les envies. Cela peut permettre au consommateur de prendre conscience des déclencheurs et choisir d’éviter ou d’éliminer ceux-ci. Le patient pourra aussi identifier et confronter les autorisations et distorsions cognitives justifiant les laisser-aller dans la consommation (“Ce n’est pas grave, juste une fois, pas longtemps, ça fait longtemps, je le mérite, ça va me faire du bien”). Le patient devra plutôt appliquer des moyens pour gérer l’envie ou apprendre à traverser l’envie sans consommer.

On pourra travailler à prévenir l’évitement émotionnel en développant et en favorisant l’utilisation de techniques de pleine conscience visant à reconnaître et accepter la présence d’émotions dysphoriques (les observer, les décrire) plutôt que chercher à fuir ces émotions dans la pornographie. Le patient pourra aussi apprendre à observer les envies « à distance et sans jugement » plutôt que lutter contre celles-ci. On pourra encourager le patient à prioriser les activités valorisées et s’engager dans celles-ci plutôt que céder aux envies et au plaisir immédiat. Il faudra amener le patient à réaliser le caractère transitoire des envies; le fait qu’elles apparaissent, durent un certain temps puis s’estompent et disparaissent. Il faudra l’amener à constater qu’il est possible de passer au travers des envies sans céder au désir de se soulager ou de se gratifier. Tout succès devra être souligné et renforcé en amenant le patient à réaliser les bénéfices associés à ces périodes d’abstinence.

Il est important de développer ou améliorer les habiletés de régulation des émotions négatives du patient (Magaletta et al. 2014). Des techniques cognitivo-comportementales ou une médication appropriée peuvent être indiquées pour gérer les affects dysphoriques. Les sentiments de manque qui apparaissent lors des périodes de non consommation devront être travaillés. Dans certains cas, il faudra traiter les problèmes d’abus de substance (parfois concomitants) ou faire un traitement conjoint avec un organisme spécialisé dans le traitement de la toxicomanie.

Il importe d’amener le patient à identifier les buts visés par la consommation et trouver des moyens plus appropriés de remplir les mêmes objectifs ou besoins:

Par exemple : Gérer l’anxiété par la relaxation, l’exercice physique, la méditation, le Taï chi, la résolution de problèmes, etc. Meubler l’ennui et la solitude par de nouvelles activités de loisir ou de nouvelles activités sociales.

Il faudra amener les patients qui font partie d’une communauté virtuelle à reconnaître les besoins d’appartenance et de reconnaissance recherchés et les amener à identifier les inconvénients associés au fait d’entretenir des relations avec d’autres consommateurs/ distributeurs. Il peut être indiqué d’amener le patient à mieux meubler ses temps libres et à entreprendre des activités sociales (loisirs, bénévolat) qui pourraient remplir les besoins d’appartenance, d’acceptation et de valorisation. Les réticences et les craintes devront être identifiées et travaillées. Il faudra encourager le consommateur à n’entrer en contact qu’avec des gens déjà rencontrés en personne. S’il participe à des forums de discussion valorisant la pédophilie, il faudra le sensibiliser aux effets des messages véhiculés valorisant ou banalisant les abus sexuels avec contact. Il faudra amener le patient à comprendre que l’adhésion à de tels messages peut augmenter les risques de commettre des abus sexuels avec contact.

Il peut être pertinent de développer l’empathie envers les mineurs photographiés/filmés en amenant le patient à reconnaître que ce ne sont pas “juste des images” et qu’il y a véritablement des enfants qui sont abusés sexuellement (Quayle et Taylor 2006). Les patients peuvent développer une meilleure compréhension du vécu des enfants photographiés ou filmés lorsqu’ils sont amenés à certaines réflexions :

  • Pensez à ce qui est dit à l’enfant pour l’inciter à coopérer.

  • Qu’est-ce que l’enfant se dit dans sa tête; que ressent-il émotionnellement et physiquement?

  • Qu’est-ce que l’enfant peut vivre quand il réalise que des images sexuelles l’impliquant sont visualisées par plusieurs personnes dans le but de s’exciter?

  • Qu’est-ce que l’enfant peut ressentir quand il réalise qu’il ne peut pas arrêter la distribution de telles images?

  • Imaginez que ce sont vos propres enfants ou ceux d’amis qui sont amenés à participer à ces activités sexuelles.

Il faudra amener le consommateur qui entretient des relations sexualisées sur internet (« Fantasy Driven ») à réfléchir à ce qui a été ou est encore insatisfaisant au niveau des relations intimes. Il faudra identifier ce qui est recherché à travers les relations en ligne et voir comment cela pourrait être satisfait autrement. Pour ceux qui privilégient les contacts sur internet au détriment des contacts en face à face, il faudra identifier les raisons pour lesquelles les contacts sur internet sont plus faciles. Il faudra amener le patient à réfléchir à la possibilité que les contacts entretenus sur internet puissent rendre plus difficile les contacts en personne. Il faudra travailler les habiletés interpersonnelles (pour développer des relations amicales et un réseau social positif) et développer des habiletés de dévoilement de soi, d’écoute, d’affirmation de soi et de résolution de conflits pour favoriser des relations intimes saines et satisfaisantes (Magaletta et al.2014).

Au cours du traitement le patient aura à faire le deuil de la consommation de pornographie juvénile ou de ses interactions en ligne avec les mineurs. Des résistances peuvent survenir. Il faudra encourager le patient à renoncer à certains plaisirs pour privilégier des actions pouvant entraîner plus de bénéfices à long terme.

Avec les efforts, le patient en vient habituellement à retrouver un mieux-être et une plus grande satisfaction. Il peut se sentir plus énergique et productif, se sentir plus heureux et plus fier, avoir le sentiment que ses relations sont plus satisfaisantes. Il est important d’amener le patient à apprécier cet état et comparer son bien-être nouvellement acquis aux inconforts qu’il vivait dans la période où ses comportements sexuels problématiques sur internet étaient plus importants. Pendant la période d’abstinence, il faudra identifier les facteurs susceptibles de précipiter une rechute et mettre en oeuvre des moyens pour limiter ou gérer les effets possibles de ces facteurs. Chez les patients pour qui le voeu d’abstinence s’avère très fort, il est possible d’assister à un effet de violation de l’abstinence suite à une rechute. Le patient peut alors vivre du découragement, un sentiment d’impuissance et un laisser-aller surtout s’il a l’impression de présenter un problème chronique sur lequel il n’a pas de contrôle. Dans ces cas, il est important d’identifier ce qui a mené à la rechute, souligner les capacités d’auto-contrôle que le patient a déjà démontrées et retravailler la motivation.

Elliot et Beech (2009) identifient quatre facteurs qui peuvent constituer des facteurs de risque (aigüs) de récidive dans la pornographie juvénile:

  1. Le surinvestissement d’internet au détriment des liens sociaux.

  2. L’augmentation des préoccupations sexuelles.

  3. L’augmentation de la fréquence de consommation de pornographie générale

  4. L’utilisation non supervisée d’internet.

Ces facteurs doivent être surveillés et constituent des cibles d’intervention.

Les intervenants qui interviennent auprès de patients préoccupés par le temps qu’ils passent dans des activités sexuelles sur internet, peuvent référer ces derniers au site www.croga.org.

Il s’agit d’un site éducatif destiné aux professionnels mais surtout aux individus qui sont préoccupés par leurs intérêts sexuels, leur consommation de pornographie juvénile ou leurs comportements sexuels en ligne et qui souhaitent réduire ou stopper ces pratiques. Sur le site, le consommateur peut répondre à différentes échelles visant à l’aider à mieux comprendre sa problématique. Des exercices sont aussi proposés pour gérer les fantaisies sexuelles, les émotions négatives, les relations en ligne et la tendance à collectionner.

11. Conclusion

Les consommateurs de pornographie juvénile se distinguent des agresseurs sexuels avec contact sur plusieurs points. Ils présentent des déficits particuliers et des besoins différents au plan thérapeutique. Contrairement aux croyances relatives à l’existence d’un lien direct entre consommation de pornographie juvénile et agression sexuelle, un grand nombre de consommateurs de pornographie juvénile ne commettra pas d’agression sexuelle avec contact. Ces individus adoptent habituellement un mode de vie pro-social à l’extérieur de leurs activités en ligne. Par conséquent, les efforts d’intervention devraient moins viser les tendances antisociales ou les distorsions cognitives mais s’attaquer plutôt aux préoccupations d’ordre sexuel, aux intérêts sexuels déviants, aux difficultés relationnelles et aux déficits relatifs à la gestion des malaises. Les interventions visant à corriger certains comportements en ligne sont également indiquées.

Parties annexes