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Comptes rendus

Joseph Boyden, Louis Riel et Gabriel Dumont, (traduit de l’anglais [Canada] par Lori Saint-Martin et Paul Gagné). Les Éditions du Boréal, Montréal, 2011, 204 p.

  • Yves Labrèche

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  • Yves Labrèche
    Université de Saint-Boniface

Corps de l’article

L’écrivain Joseph Boyden, né en 1966, est l’auteur de nouvelles et de romans qui ont été honorés, traduits et célébrés. Ainsi, son premier roman Le Chemin des âmes, publié en français en 2006, fut traduit dans quatorze autres langues et a reçu le Giller Prize en 2008[1]. Ontarien d’ascendance mixte (racines amérindiennes, irlandaises et écossaises), Boyden publiait Louis Riel et Gabriel Dumont chez Penguin en 2010 dans la collection « Extraordinary Canadians » dirigée par John Ralston Saul. Traduit de l’anglais en 2011, son plus récent ouvrage dépeint les destins croisés des deux figures de proue de la résistance des Métis de l’Ouest canadien. Boyden se concentre cependant sur les deux seules années (1884 et 1885) au cours desquelles les deux héros se sont véritablement rencontrés et ont interagi.

Cet ouvrage est difficile à classer et le lecteur aura beaucoup de peine à définir s’il s’agit d’un roman historique ou de courtes biographies entrelacées. Le petit livre séduira tous ceux et celles qui sympathisent avec la cause des Métis et des autres autochtones, puisque l’auteur affiche très tôt ses couleurs : les Métis représenteront les bons et le gouvernement des Anglais les méchants.

La principale difficulté rencontrée dans la préparation du compte rendu de ce petit livre réside dans le fait qu’il s’agit d’un texte hybride et inclassable, préparé par un auteur métis qui, paradoxalement, présente un court épisode de l’histoire métisse sans trop de nuances, niant ainsi que le monde n’est ni tout à fait noir ni tout à fait blanc. Mais peut-être était-ce son intention de caricaturer à l’envers le monde rapporté par les historiens de la précédente génération, dont les interprétations ne s’accordent plus avec celles du temps présent ? À la page 179, l’auteur fait cependant référence à ce travail comme étant « l’un des exercices de création les plus difficiles de toute ma vie ». Il aurait sans doute fallu traduire la préface de l’édition anglaise rédigée par J. R. Saul, lui-même très sympathique à la cause des autochtones et qui explique en partie le choix des auteurs de sa collection. Il faudra attendre le jour où nous aurons l’opportunité d’avoir un entretien avec l’auteur pour clarifier certains points et vider cette question. Nous savons cependant qu’il a affirmé avoir fouillé pendant quatre ans pour amasser les matériaux nécessaires pour sa production. Néanmoins, il faudra aussi tenir compte du fait que ses recherches ont été effectuées alors qu’il préparait en même temps d’autres nouvelles et romans tout en poursuivant d’autres activités professionnelles liées au fait de l’accession au statut d’écrivain notoire.

Fort de sa célébrité bien méritée, l’auteur a pris un grand risque en choisissant son sujet puisque des biographies et de nombreux essais, mais également des bandes dessinées et toute une gamme de productions et de produits, existent déjà au sujet des deux héros, particulièrement Louis Riel. En effet, l’effigie de ce dernier se retrouve maintenant sur les t-shirts vendus dans nos musées et son nom a été adopté par des organismes manitobains les plus divers (écoles, municipalités, corporations, etc.) pour dénoter la filiation ou l’affiliation réelle ou présumée avec Riel qui fut écorché au nom de l’appropriation des terres et de la sécurité nationale « d’un océan à l’autre », alors qu’il est dès lors considéré, dans l’opinion publique, comme le fondateur du Manitoba. Par ailleurs, Gabriel Dumont demeure quant à lui méconnu à ce jour, même si des efforts remarquables[2] ont été entrepris depuis une dizaine d’années pour aller au-delà de la biographie la plus complète du héros, publiée en 1978 par George Woodcock qui, au dire des historiens les mieux informés, aurait projeté dans sa restitution du personnage légendaire ses propres traits anarchiques.

En dépit de son orientation pleine d’empathie, Boyden a choisi de dépeindre la société et surtout ses deux personnages historiques en procédant à grands traits, par contrastes et oppositions, évoquant ainsi la méthode hollywoodienne qui retient quelques caractéristiques pour bâtir des types qui finissent par approcher la caricature (cf. la référence à la table de billard de Gabriel et l’utilisation redondante du joueur de billard et de la partie de billard comme métaphore, p. ex. p. 19, 47, 66, 71 et 78). De même, on trouve régulièrement dans les pages de ce livre, comme autrefois au cinéma, une image fixe en arrière-plan, et dans le cas présent, c’est l’immensité de la plaine où les bisons n’en finissent plus de disparaître (p. 17, 41, 43, 44). Par ailleurs, dès les premières pages, on peut plonger dans un monde qui laisse peu de place aux femmes (ces oubliées de l’histoire[3]), et lorsqu’un tel privilège leur est accordé, elles sont rarement nommées : l’auteur mentionne plutôt l’épouse, la compagne et les enfants (p. ex. p. 9, 21, 23, 26 et 51) qui vont demeurer dans l’ombre jusqu’à la mort de Madeleine (p. 166 ou encore dans la chronologie, p. 191, sur laquelle nous reviendrons).

Pour ce qui est des deux protagonistes ou personnages centraux et légendaires, ils sont présentés de la façon suivante : d’une part, Gabriel, le rustre et véritable chasseur de bison (« qui est fort comme un bison » et qui possède même un crâne de bison), à l’instinct guerrier et à l’instinct de chasseur (p. 78), polyglotte mais analphabète (p. 17) ; et d’autre part, Louis, homme politique, tantôt fou, tantôt prophète ou mystique et qui périra d’avoir voulu sauver son peuple. Bien sûr, il n’y a jamais de fumée sans feu, et ces stéréotypes, apparus il y a déjà fort longtemps dans la mémoire collective, furent renforcés par le truchement de la plume des historiens de toute allégeance, qu’ils fussent ou non sympathiques à la cause des Métis.

À propos de la langue des Métis, de leur analphabétisme, voire de leur ignorance, Boyden ne semble pas vouloir les ménager (même pas Riel qui n’aurait pas suffisamment maîtrisé l’anglais pour sa défense lors de son procès, p. 149, 151, 152 et 154). Riel n’enseignait-il pas au Montana (p. 60) ? N’a-t-il pas complété des études universitaires (sic)? Riel a bien entrepris des études au petit séminaire de Montréal et il était fort cultivé, comme en témoignent ses nombreux poèmes et autres écrits, mais il n’a pas fréquenté l’université (cf. p. 25 et 176). Tantôt les Métis et Dumont maîtrisent un grand nombre de langues (jusqu’à 12 langues amérindiennes en plus de l’anglais, du français et du mitchif, p. 27) et à d’autres moments ils sont analphabètes (p. 11 et 17).

Quand les deux héros se sont-ils rencontrés pour la première fois ? Ici, l’auteur a sagement choisi de présenter les hésitations des historiens qui n’arrivent pas encore à trancher (cf. p. 15-16). D’autres questions demeurent sans réponse et il faudra demander l’avis des linguistes, des spécialistes en études littéraires et en histoire des Métis. Ainsi, on peut se demander quelles variétés d’anglais parlé Boyden a utilisées dans la version originale de son livre. Les traducteurs ont-ils tenu compte de ces variations (si elles sont présentes), par exemple lorsque Boyden donne la parole à ses protagonistes ? Les traducteurs expliquent cependant leur méthode à la page 16 lorsqu’il est question des écrits : « Par souci d’authenticité, nous avons, chaque fois qu’il a été possible de le faire, utilisé les textes originaux de Riel ou les traductions d’époque, sans les modifier. » Par ailleurs, ils ont noté le changement de registre lorsque l’auteur, qui nous raconte « une bonne histoire », délaisse tout à coup le monde de la quasi-fiction où il nous est permis de rêver, et se transforme momentanément en essayiste au passage suivant alors qu’il fait référence aux nombreux auteurs qui se sont penchés sur l’interprétation des faits historiques, nous forçant ainsi à vivre avec lui les difficultés de l’analyse (p. 23, 48, 56).

Au terme de ce bref compte rendu, j’aimerais tout de même encourager les lecteurs à lire ce petit livre qui en dit long sur ce que nous pourrions qualifier d’affaire Dreyfus canadienne. Les lecteurs pourront peut-être aussi trouver des parallèles avec la révolte des patriotes qui furent écrasés un demi-siècle plus tôt. Enfin, il ne faudrait pas oublier que l’engouement pour les droits de la personne au Canada correspond à un épisode tout à fait récent de notre histoire et qu’il faudrait d’autres biographies de personnalités métisses dont l’objectif serait également de sensibiliser le plus grand nombre aux injustices commises envers les autochtones et les autres minorités marginalisées. De notre côté, nous poursuivrons la lecture de la version originale en anglais commencée au cours de cet exercice (pour fins de vérification), afin de mieux profiter du style de Boyden et savourer ce récit sans nous laisser distraire, cette fois, par tout ce qui pourrait être vu comme accroc à l’académisme ou comme problème de traduction.

Parties annexes