Note de recherche

La légende de WemishooshThe Legend of WemishooshLa leyenda de Wemishoosh

  • George Fulford

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  • George Fulford
    Département d’anthropologie, Université de Winnipeg, Winnipeg
    g.fulford@icloud.com

  • Traduit de l’anglais par
    Carole Cancel

Couverture de Les petites bêtes dans l’histoire et les cosmologies amérindiennes, Volume 47, numéro 2-3, 2017, p. 3-195, Recherches amérindiennes au Québec

Corps de l’article

Ce petit livre n’a pas la prétention de servir de guide à une nouvelle science. On pourrait dire qu’il s’agit d’une promenade dans des mondes inconnus ; des mondes qui nous sont étrangers, mais qui sont familiers aux yeux d’autres créatures, des mondes multiples et variés, comme le sont les animaux eux-mêmes.

Jakob von Uexküll (1957 : 5)

La présente note de recherche examine une légende moskégonne[1] rapportant l’histoire d’un individu du nom de Wemishoosh, qui signifie « larve de phrygane ». Cette note est profondément imprégnée de la fascination de Jacob von Uexküll pour ce qu’il nomme umwelt, un modèle appliqué aux espèces vivantes. Uexküll définit umwelt comme « le milieu ou le monde vécu de l’animal ». Il s’agit de la manière dont l’animal lui-même serait susceptible de percevoir son environnement, par opposition à la manière dont nous, les humains, le percevons. Il s’agit, à ce titre, d’un concept sémiotique.

Afin de pénétrer le monde d’un être à ce point différent de l’homme que peut l’être la larve de phrygane, Uexküll nous recommande de former autour de cette dernière ce qu’il appelle « une bulle de savon » conceptuelle, puis de mobiliser notre imagination et notre savoir pour l’y rejoindre. Ce qui se trouve à l’intérieur de la bulle de savon conceptuelle de la larve de phrygane constitue son umwelt, c’est-à-dire l’environnement tel qu’elle le perçoit, ainsi que sa vision du monde. Tandis que j’étudierai la légende de Wemishoosh et que je tenterai de comprendre l’umwelt de la larve de phrygane, je solliciterai le concours de deux autres voyageurs possédant chacun une compréhension approfondie de récits distincts et pourtant liés l’un à l’autre. Le premier, Louis Bird, est conteur. Le second, Glenn Wiggins, est un entomologiste aujourd’hui disparu. À l’aide de leur sagesse et de leur savoir conjugués, ainsi qu’avec l’inspiration puisée chez Uexküll, je propose de m’aventurer avec vous, cher lecteur, dans le monde d’un genre particulier de larve de phrygane à fourreau.

J’ai commencé à m’intéresser à la phrygane à l’âge de quinze ans, le jour où mon père m’a donné ma première canne à pêche et m’a appris à pêcher la truite brune au bord du Cavan, un cours d’eau situé près de Peterborough en Ontario. Il m’a enseigné la manière d’attacher des brins de laine brune, du poil de cerf et des plumes jaunes à de minuscules hameçons, pour donner l’illusion qu’il s’agit d’une nymphe de phrygane en train de muer en adulte à la fin de l’été. Plus tard, au début de ma vie d’adulte, j’ai découvert le livre d’Isaak Walton intitulé Le parfait pêcheur à la ligne. Celui-ci renferme la description suivante : « l’ergot d’un coq [ver cadis] ; l’étui, ou maison dans laquelle il demeure, est fait de petites cosses et de gravier et de vase » (2006 [1676] : 146). Or, il est quasi certain que cette description correspond à la phrygane à fourreau, sur laquelle repose la légende de Wemishoosh.

Triaenodes tarda Milne adulte, 1934

Triaenodes tarda Milne adulte, 1934
Source : Ross 1944 : 251

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Partie terminale de l’abdomen et masse d’oeufs de Triaenodes tarda Milne, 1934

Partie terminale de l’abdomen et masse d’oeufs de Triaenodes tarda Milne, 1934
Source : Ross 1944 : 2

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Plus de vingt ans après avoir lu Le parfait pêcheur à la ligne, et tandis que je poursuivais ma recherche postdoctorale auprès des Moskégons de Peawanuck en Ontario sur les connaissances liées à la vie en forêt, le conteur local Louis Bird me fit découvrir la légende de Wemishoosh. Quelques années plus tard, alors que j’avais obtenu un poste au département d’anthropologie de l’Université de Winnipeg, j’ai mené une entrevue consacrée à ce récit avec un aîné dénommé Bird (Bird 1998). À la même époque, j’ai commencé à échanger au sujet de la légende de Wemishoosh avec Glenn Wiggins, conservateur émérite en entomologie au Musée royal de l’Ontario à Toronto, et décédé depuis. À partir des détails fournis par l’aîné Bird, le docteur Wiggins (comm. pers., 1998) fut en mesure d’identifier le genre de la phrygane dont il était question dans l’histoire de Wemishoosh. Cette époque correspond à peu de chose près à celle où mon ancien collègue Gary Granzberg et moi-même collaborions à la rédaction d’un article (Fulford et Granzberg 1998) pour les besoins duquel nous avons comparé et exposé les différences entre vingt-cinq versions de la légende de Wemishoosh. Nous sommes arrivés à la conclusion que celle-ci s’inscrit dans la légende de « La tête qui roule » largement diffusée. Il s’agit d’une légende attestée chez de nombreuses communautés des Cris des plaines, des Ojibwés et des Moskégons.

Biologie de la phrygane

La phrygane appartient à l’ordre des trichoptères. Cet ordre s’est vraisemblablement distingué de celui des lépidoptères, qui comprend les papillons et les papillons de nuit, lors de l’« extinction du permien » qui a eu lieu il y a 252 millions d’années (Wiggins 2004 : 81). Des ailes fossilisées de phryganes vieilles de 200 millions d’années, soit le début de la période jurassique, ont été découvertes en Sibérie. En outre, des larves de phryganes datant de 150 millions d’années ont été retrouvées au Brésil, logées dans des roches du Jurassique tardif (Mouro et al. 2016 ; Wiggins 2004 : 76, 81).

On estime à 14 500 le nombre d’espèces de trichoptères vivant sur terre. Ces espèces sont réparties en quarante-neuf familles (Morse 2017). L’Amérique du Nord en compte pas moins de dix-huit, comprenant 145 genres et 1200 espèces (Wiggins 1977 : 3 ; 1984 : 271 ; 2004 : 12). Dans cette note de recherche, j’aborderai en particulier le genre des Triaenodes, qui appartient à la famille des Leptoceridae, de l’ordre des trichoptères. Il s’agit du genre, identifié par Wiggins (comm. pers., 22 juill. et 19 oct. 1998), ayant vraisemblablement servi de modèle à la légende de Wemishoosh.

À l’instar du papillon de nuit et du papillon, la phrygane adulte possède six pattes, deux antennes, deux yeux à facettes, ainsi qu’un abdomen segmenté. Or, contrairement à ceux-là, dont les larves vivent en règle générale sur des brindilles ou sur des branches auxquelles elles fixent des cocons de soie et à l’intérieur desquels elles se transforment en chrysalides, la phrygane vit sous l’eau, où elle forme sa coque de nymphose. De plus, les ailes du papillon de nuit et du papillon adultes sont couvertes de minuscules écailles, tandis que celles de la phrygane sont couvertes d’un fin duvet.

Les ailes des Triaenodes présentent une forte densité de minuscules poils bruns, clairs et foncés, qui leur confèrent un aspect tacheté. Chacune de leurs ailes antérieures mesure environ 7 à 8 mm. Leur corps et leur tête sont habituellement d’un brun jaunâtre et mesurent en tout 8 à 13 mm (Hickin 1968 : 394-395 ; Hur 2006 : 305-306, 311-313 ; Ross 1944 : 244-253).

La phrygane adulte est un insecte nocturne (Ross 1944 : 4). Le jour, elle se tient dans des zones ombragées et humides, à proximité d’un étang ou d’un ruisseau, où elle se repait de nectar. Lorsque vient le crépuscule, la phrygane adulte devient active et se tient au ras de l’eau pour son vol nuptial. À ce stade, l’insecte vit un mois environ en se nourrissant de nectar (Hamrsky, n.d.). D’après Wiggins (comm. pers., 1998), les adultes consomment également le miellat élaboré par les pucerons.

Un certain nombre de caractéristiques significatives permettent de distinguer le Triaenodes des phryganes appartenant à d’autres genres. Dans cet article, je traiterai seulement trois de ces caractéristiques. Tout d’abord, les Triaenodes adultes sont munis d’antennes particulièrement longues, qui représentent en général deux à trois fois la taille de leur corps. Cela explique pourquoi les Triaenodes sont communément appelés en anglais long-hornedcaddisflies (litt., « phryganes à longues antennes »). Ensuite, chez les Triaenodes, la larve construit un fourreau transportable en utilisant les feuilles vertes des plantes aquatiques. Elle les découpe soigneusement en tronçons semblables à des rubans, puis elle les enroule avec du fil de soie pour former un fourreau de forme conique pouvant mesurer jusqu’à 35 mm de long et environ 2 mm de large (Hickin 1968 : 392). Cet étui discret lui sert de maison mobile pendant la longue période où elle demeure au stade larvaire ou nymphal. Il permet également à la larve ou à la nymphe de diriger vers elle de l’eau fraîchement oxygénée[2]. Enfin, les pattes postérieures de la larve de Triaenodes, dont la structure rappelle celle de la pagaie, sont frangées de poils. La longueur de ses pattes postérieures dépasse largement celle de ses deux paires de pattes antérieures (Hickin 1968 : 393 ; Wiggins 1977 : 176-177). Contrairement à la plupart des autres larves de phryganes, dont les pattes postérieures restent généralement à l’intérieur de leur fourreau, celles de la larve de Triaenodes se déploient à l’extérieur. Cela lui permet de parcourir à la nage des distances relativement longues parmi les herbiers d’algues, tout en demeurant en sécurité dans son fourreau protecteur parfaitement oxygéné, qui se fond admirablement dans son milieu. Par rapport au récit de Wemishoosh, la caractéristique de la larve de Triaenodes la plus importante réside sans doute dans le fait que ses pattes postérieures sont en contact avec la partie extérieure de son étui protecteur tandis qu’elle nage (Wiggins, comm. pers., 1998).

À l’instar du papillon de nuit et du papillon, le cycle de vie de la phrygane comporte quatre stades de métamorphose (l’oeuf, la larve, la nymphe et l’adulte ailé). Dans la plupart des régions du Canada, la femelle Triaenodes pond à la fin de l’été et au début de l’automne. Elle se pose à proximité des berges d’un étang ou d’un ruisseau peu profond, puis elle fixe ses oeufs à la végétation, au ras de l’eau. Chaque oeuf minuscule est recouvert d’une substance gélatineuse qui le relie au suivant. Les Triaenodes femelles en déposent ainsi des centaines, en enroulant les chapelets d’oeufs gélatineux, et forment ainsi des spirales plates ovoïdes mesurant 3 à 6 mm de diamètre[3].

Les pluies automnales emportent les oeufs des Triaenodes. Dans l’eau, ils ne tardent pas à éclore. Les larves, semblables à des chenilles, trouvent leur nourriture parmi les feuilles des herbiers d’algues où elles ont été déposées tandis qu’elles étaient encore au stade de l’oeuf. Au nord du Canada, les Triaenodes passent la majeure partie de leur existence sous l’eau. Il s’agit d’une adaptation à la survie dans ces contrées où les étés sont relativement courts et les hivers longs et rigoureux.

Larve de Triaenodes tarda Milne, 1934, à l’intérieur de son fourreau

Larve de Triaenodes tarda Milne, 1934, à l’intérieur de son fourreau
Source : Ross 1944 : 250

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Tout comme de nombreuses autres phryganes à fourreau, la larve de Triaenodes possède de part et d’autre de son abdomen des branchies qui lui permettent d’absorber l’oxygène de l’eau (Hickin 1968 : 393-394). Sa tête et son thorax sont recouverts d’un exosquelette protecteur qu’elle perd lors de la mue, à mesure qu’elle grandit. Cependant, son abdomen est dénué de toute protection, de manière à maximiser l’absorption d’oxygène. L’étui portatif protège l’abdomen vulnérable des Triaenodes. Il permet aussi à la larve de rester discrète tandis qu’elle fourrage parmi les algues, à la recherche de nourriture. Enfin, ce fourreau permet à la larve de Triaenodes et à celle d’autres phryganes de faire circuler de l’eau riche en oxygène au niveau de ses branchies et de son abdomen. Cela lui permet de vivre aussi bien dans des eaux froides que chaudes (Wiggins 1984 : 17-18).

Lorsque la larve de Triaenodes a atteint sa taille adulte, c’est-à-dire après avoir mué et perdu cinq fois son exosquelette, elle fixe son fourreau à des rochers près du fond, dans les herbiers d’algues où elle a jusqu’alors vécu et trouvé sa nourriture (Manuel et Braatz 1984 : 214). Pour ce faire, elle sécrète de la soie par les glandes situées près de son appareil buccal. Elle utilise également cette soie pour tisser un filet fin qui sera tendu entre l’avant et l’arrière de son fourreau. Ce filet a pour fonction de maintenir à l’écart les prédateurs, les particules de sable ainsi que les parasites. Un petit trou est maintenu à l’arrière du fourreau pour permettre la circulation de l’eau à travers celui-ci et l’expulsion de l’exosquelette au moment de la mue (Wiggins 1984 : 60). La nymphe se développe sur une période d’environ deux semaines (Wiggins, comm. pers., 1998). Lorsqu’elle est prête à éclore, la nymphe de Triaenodes sort de son fourreau, se libère de son tégument nymphal et nage jusqu’à la surface de l’eau où elle se met au repos jusqu’à ce qu’elle soit prête à prendre son envol. C’est à ce stade que les adultes sont les plus vulnérables face aux poissons et aux oiseaux en quête de proies.

Selon Louis Bird (comm. pers., 23 juill. 1998), la région des basses terres de la baie James et de la baie d’Hudson compte deux sortes de phryganes. Il existe d’une part une variété de petite taille, dont Bird désigne les individus au stade adulte à l’aide du terme onaatakaahamoshiishak (litt., « il mène sa petite embarcation vers le rivage »). La période d’éclosion se situe à la fin du mois de mai, peu de temps après la débâcle des rivières. Cette variété de phryganes constitue une importante ressource alimentaire pour les poissons. Le terme qui la désigne en langue moskégonne semble faire référence à la manière bien particulière selon laquelle les fourreaux de ses larves sont emportés à travers le réseau hydrographique de la rivière Winisk et s’échouent sur la plage, sur l’une des rives de l’estuaire. La phrygane adulte retourne puis demeure dans les environs immédiats du lieu où elle a été déposée lorsqu’elle était encore au stade de l’oeuf.

D’autre part, il existe une variété de phryganes de plus grande taille appelée mishi onaatakaahamoshiishak (mishi signifie « grand ») dont la période d’éclosion court de juillet à septembre. Cet insecte est consommé principalement par les jeunes canards et les jeunes oies. Bird raconte que les larves de ces phryganes, plus grosses, enfermées dans leur fourreau, sont emportées au gré du courant jusqu’à l’embouchure de la rivière Winisk ou de ses principaux affluents. Les larves s’y nymphosent sur une période d’environ deux semaines avant d’éclore. Les adultes retournent sur la terre ferme au début de l’automne sous l’effet des bourrasques venues du nord. C’est à cette époque de l’année que les grandes phryganes se reproduisent et que les femelles pondent leurs oeufs dans les lacs intérieurs, dans les étangs et les ruisseaux qui forment le réseau hydrographique de la rivière Winisk. Au même moment, les étuis de larves abandonnés sont entraînés plus en aval encore et se retrouvent pris dans les lits d’algues marines des eaux saumâtres de l’estuaire de la Winisk. Ceux qui seraient encore pris dans les algues sont arrachés sous l’effet des grandes vagues provoquées par les tempêtes de la fin de l’automne. Ces fourreaux sont nombreux à être acheminés le long du littoral des plages de sable blanc de la baie d’Hudson, au-delà de l’estuaire de la rivière Winisk.

En langue moskégonne, la larve de phrygane est appelée wemishoosh (litt., « petits bateaux qui tanguent »). Ce terme fait allusion à sa manière de se déplacer sous l’eau, dans son étui portatif (Bird, comm. pers.). Ce détail évocateur a fortement incité Glenn Wiggins à considérer que wemishoosh appartient au genre des Triaenodes (Wiggins, comm. pers., 1998).

Mythologie de la phrygane

La « larve de phrygane », appelée Wemishoosh, est l’un des personnages importants d’une légende moskégonne (Bird 1998). Bien connue de la Première Nation des Winisks, cette légende bénéficie d’un rayonnement plus large. Le récit débute le jour où Wemishoosh sauve un garçon, orphelin depuis peu, de l’emprise d’une monstrueuse tête qui roule et qui s’apprête à le dévorer. Dans la version racontée par Louis Bird, le nom du garçon n’est pas dévoilé. Or, d’autres conteurs le nomment Iyas (Stevens 1971 : 112-20), Aayaahsh (Sugarhead 1996 : 71-91) ou encore Ayas (Scott 1995 : 45-59). Wemishoosh confie ce garçon à la plus jeune de ses filles afin qu’elle l’élève. Pour prolonger sa vie, Wemishoosh prévoit de tuer le garçon le jour où il sera devenu un homme, et ensuite lui voler son âme. Le jour venu, Wemishoosh qui souhaite hâter la mort du jeune homme l’entraîne dans une série d’aventures périlleuses. Entre autres dangers, ce dernier affronte un énorme poisson qui tente de l’avaler et il est assailli par des mouettes géantes.

Le jeune homme réussit à surmonter le danger en déjouant les plans de Wemishoosh grâce à ses propres pouvoirs chamaniques. La plus jeune des filles de Wemishoosh se sent tiraillée entre la loyauté qu’elle éprouve envers son père et son admiration pour le jeune homme. Désormais, l’autorité de Wemishoosh au sein de sa famille est compromise, et il apparaît évident que le jeune homme usurpera son autorité. Le moment opportun se présente alors que celui-ci achève la construction d’un superbe canoë orné de motifs mystiques. Convoitant ce canoë, Wemishoosh exige du jeune homme qu’il le lui cède. Celui-ci s’exécute. Tandis que le vieux chamane s’apprête à essayer le canoë pour la première fois, il cherche la pagaie. Le jeune homme lui fait savoir qu’il n’en a nullement besoin. À la place de celle-ci, il remet à Wemishoosh une baguette magique avec les consignes suivantes : « Frappe [le canoë] sur le flanc droit pour qu’il tourne à droite. Frappe-le sur le flanc gauche pour qu’il tourne à gauche ». Le jeune homme ajoute que, pour aller tout droit, Wemishoosh devra heurter le barrot central du canoë à l’aide de la baguette magique.

Ne faisant aucun cas de ses filles les plus âgées qui le supplient de rester à terre, Wemishoosh met le canoë magique à l’eau et s’éloigne vers le large. Entièrement sous l’effet d’enchantement de son embarcation, il ne prête aucune attention à l’immense formation de nuages d’orage noirs qui apparaît[4]. Lorsque Wemishoosh prend enfin conscience de la présence des nuages, il tente d’échapper à la tempête, mais le canoë magique refuse de réagir à ses coups de baguette. Sous l’effet de la frustration, de la peur et de la colère, Wemishoosh frappe le petit canoë avec toujours plus de violence jusqu’à ce que, selon Louis Bird, « il brise le canoë autour de lui. Voilà comment Wemishoosh passe de vie à trépas, englouti par la violente tempête ».

Le lendemain, une fois l’orage passé, les filles de Wemishoosh partent à la recherche de leur père. En marchant le long d’une grande plage de sable elles découvrent, échoués sur le sable, des débris provenant du canoë magique. Puis, elles repèrent sur leur chemin un petit insecte à six pattes et à la tête couverte de poils, qui se traîne hors de l’eau. Pour les jeunes femmes, cet insecte aquatique n’est autre que la métamorphose finale de leur père. Ainsi s’achève la légende de Wemishoosh.

Louis Bird décrit Wemishoosh comme un chamane puissant. D’après d’autres légendes qu’il raconte, les chamanes se distinguent par leur aptitude à obtenir des esprits-gardiens au moyen de quêtes de vision, ainsi que par leur capacité à maîtriser ceux-ci, ce qui leur permet de se métamorphoser[5]. La phrygane subissant une métamorphose complète, elle est dès lors considérée par les chamanes comme un esprit-gardien particulièrement puissant.

Au stade adulte, le Triaenodes a une vie très courte. En effet, il meurt peu après l’accouplement. En revanche, la vie de la larve de Triaenodes, appelée wemishooshak, est cinquante à cent fois plus longue que celle de l’adulte. À l’échelle humaine, une telle longévité confinerait à l’immortalité. Dès lors, la raison pour laquelle le vieux chamane a pu aspirer à revenir au stade larvaire, en volant l’âme d’autres personnes, devient plus claire. Néanmoins, une autre raison impérieuse, ancrée dans la structure familiale traditionnelle des Cris, motive la quête d’immortalité de Wemishoosh.

L’arrivée de nouveaux membres au sein de la famille, que ce soit par la naissance, par l’adoption ou encore par le mariage, est souvent source de tensions interpersonnelles. Victor Turner (1982 : 72-76, 92) souligne la manière dont ces tensions, qu’il appelle « drames sociaux », sont à l’origine de rituels de résolution des conflits. Or, il se trouve que, dans les mythes, ces tensions animent également les actions des personnages. Il n’est pas surprenant que les conflits familiaux alimentent toutes sortes de drames sociaux et que ceux-ci surviennent également dans les légendes. À cet égard, Wemishoosh ne fait en aucun cas figure d’exception. Le vieux chamane sait qu’il aura besoin de gendres pour assurer la prospérité de sa famille. Malgré tout, il n’apprécie guère la manière dont le jeune homme qu’il a adopté compromet son autorité. La cause première de ce conflit qui constitue un drame social n’est pas difficile à établir. Jusqu’à récemment, avant que l’établissement de réserves se soit généralisé, la résidence patrilocale était la règle dans la plupart des familles moskégonnes. Après un ou deux ans de « service pour la fiancée », un jeune couple quittait habituellement le territoire de chasse du père de la mariée pour regagner celui du père du marié. Par conséquent, les enfants du couple bénéficiaient en grandissant d’une proximité plus grande avec la famille de leur père qu’avec celle de leur mère. En outre, les liens de loyauté et d’affection étaient souvent plus forts entre le père et ses fils qu’entre la mère et ses filles.

Curieusement, Wemishoosh semble n’avoir ni femme ni fils. La légende ne fournit en effet aucune explication à ce sujet. Il apparaît dès lors évident que, pour ses vieux jours, Wemishoosh devra dépendre du bon vouloir et de la générosité de ses futurs gendres. Un jour, il perdra son indépendance et son pouvoir. Ayant envisagé cette éventualité, et étant dépourvu de l’humilité nécessaire pour l’accepter, Wemishoosh tente d’échapper à la vieillesse en faisant main basse sur l’âme d’autres hommes. Toutefois, tel que l’indique clairement la légende crie, cette action constitue une violation de la loi naturelle. Ainsi, Wemishoosh sera en fin de compte victime de sa propre vanité.

La monstrueuse tête qui roule, qui intervient au début de l’histoire de Wemishoosh racontée par Louis Bird, est un motif que l’on retrouve dans les légendes de groupes autochtones issus de diverses régions d’Amérique du Nord et d’Amérique centrale (Lévi-Strauss 1973 : 451 ; 1981 : 140-141). En revanche, le personnage de Wemishoosh est spécifique aux peuples algonquins. De ce fait, il semblerait que la portion du récit qui concerne Wemishoosh ait été greffée sur l’épopée plus ancienne de « La Tête qui roule », telle que la racontaient les ancêtres proto-algonquins des Moskégons[6]. La biologie de la phrygane fournit des éléments de preuve à l’appui de cette hypothèse. La larve de phrygane est aquatique. Par conséquent, elle n’aurait en aucun cas pu représenter une composante significative du paysage glaciaire des premiers humains d’Amérique, à l’époque du Pléistocène tardif. Il est donc fort probable que le cycle de légendes se rapportant à Wemishoosh ait pris naissance chez les habitants des vastes environnements d’eau douce qui se sont formés à la suite du retrait glaciaire.

Il est néanmoins possible que le motif de la tête qui roule possède une origine plus récente et plus locale. La manière remarquable dont la femelle phrygane dépose ses oeufs corrobore cette thèse. En effet, les oeufs sortent de l’ovipositeur l’un après l’autre, enrobés d’une fine pellicule gélatineuse qui leur offre une protection contre la dessiccation. Plutôt que de déposer ses oeufs en une ligne simple ou sous la forme d’une masse amorphe, la femelle phrygane les dispose en spirale enroulée. Si toutefois cela paraît insuffisant en soi pour avoir servi de modèle à une image aussi saisissante que celle de la tête qui roule, il se peut que cela ait donné lieu à une association d’idées secondaire reposant sur la forme.

Avant de conclure cette analyse consacrée à la mythologie de la phrygane, il convient de formuler une dernière observation importante. Celle-ci concerne la manière dont le cycle de vie des Triaenodes coïncide avec le cycle traditionnel des saisons chez les Moskégons, notamment au sein des familles de la Première Nation des Winisks de la communauté de Peawanuck, en Ontario. Tel que cela a été établi pour d’autres groupes algonquins, les familles winisks passaient autrefois l’hiver sur leurs territoires de chasse. Au printemps, elles descendaient la rivière Winisk et ses affluents en canoë pour se retrouver dans un lieu situé sur sa rive ouest, près de l’ancien village du même nom. Sur place, les familles prenaient part à des événements commémoratifs tels que des pow-wows, des cérémonies de passage à l’âge adulte, ou encore des mariages arrangés. Elles s’entretenaient aussi de l’abondance ou de la rareté du gibier lors de l’hiver précédent et organisaient leur vie en conséquence. Les familles interprétaient les signes favorables puis, à l’approche des tempêtes automnales, remontaient la rivière en canoë pour retrouver leur territoire de chasse hivernal respectif. C’est ainsi que, suivant le cycle des saisons qui rejoint celui des Triaenodes et de leur incarnation mythique sous les traits de Wemishoosh, les membres de la Première Nation des Winisks s’inscrivaient dans un cycle annuel qui supposait l’existence d’un mouvement vers l’amont et vers l’aval des cours d’eau du réseau hydrographique local. Le mythe, la mobilité sociale et la nature s’inscrivaient ainsi dans un même cycle inéluctable et prévisible qui englobait le tout.

Conclusion

Comme nous l’avons vu plus haut, la légende de Wemishoosh n’est autre qu’un condensé de l’histoire de vie des Triaenodes. À ce titre, il constitue une représentation de l’umwelt de la phrygane à fourreau appartenant à ce genre. Cette légende a aussi valeur de leçon de morale. Elle rapporte en effet ce qu’il advient de ceux qui abusent de leur pouvoir, qui pervertissent leurs esprits-gardiens et leurs rêves et qui satisfont leur vanité par une quête de la vie éternelle. La légende de Wemishoosh est l’expression de la perception des Cris, qui se sentent intimement liés à toutes les créatures de leur écosystème.

La phrygane représente une composante essentielle des écosystèmes d’eau douce, car elle réalise un transfert d’énergie depuis les feuilles des plantes aquatiques et des débris organiques vers la surface, au profit des poissons et des oiseaux aquatiques, et cela à des niveaux de la chaîne alimentaire certainement plus élevés encore (Wiggins 1977 : 3). De plus, la santé des étangs, des ruisseaux, des lacs et des rivières peut être mesurée par la présence ou l’absence de larves aquatiques de ce minuscule insecte.

Outre son importance capitale pour les écosystèmes d’eau douce, la larve de phrygane est source d’admiration et d’émerveillement pour qui l’étudie. Elle construit, à l’aide de soie, différents types d’abris aquatiques tout à fait remarquables. À cet égard, le fourreau du Triaenodes en forme de spirale, assemblé à partir de feuilles de plantes aquatiques, constitue un exemple parmi d’autres. Par ailleurs, le récit de son remarquable cycle de vie « devrait le faire figurer parmi les insectes les plus fascinants qui soient » (Wiggins 1977 : 4). Pourtant, peu de Canadiens des villes du sud du pays connaissent son existence.

Notre méconnaissance du monde de la phrygane et des cycles naturels dans lesquels elle s’inscrit, au même titre que l’être humain, est liée à l’absence généralisée d’une prise de conscience écologique profonde au sein de notre société urbaine postindustrielle basée sur l’information. Ayant fini par admettre cette réalité, le docteur Wiggins découvrit avec surprise l’importance de la larve de phrygane dans les légendes moskégonnes. Dans le contexte environnemental global dans lequel nous vivons, Wemishoosh est tout aussi pertinent aujourd’hui que par le passé. Le récit légendaire de sa vie n’est autre qu’un récit de mise en garde à l’intention de ceux qui aspirent à usurper le pouvoir et la source de vie des autres. Pénétrer le monde de Wemishoosh nous permet de réfléchir aux cycles naturels qui règlent le monde dont nous faisons tous partie intégrante. L’histoire de Wemishoosh est dès lors intemporelle. Ekosi.

Parties annexes