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Par leur forme et les services qu’ils rendent, les ouvrages publiés par notre Société constituent l’un des meilleurs remparts de la langue française qu’ils tentent de réhabiliter dans deux des domaines où elle a subi les plus durs assauts : celui des affaires et celui des métiers usuels. Leur succès démontre que nous n’avons pas en vain fait confiance au Canadien moyen [1]

Dans l’article du Dictionnaire encyclopédique du livre qui leur est consacré, Alain Choppin [2] rappelle que les manuels scolaires sont d’importants vecteurs idéologiques et culturels. Les travaux de Jean-Yves Mollier [3], de Leslie Howsam [4] et de Paul Aubin [5] montrent en effet le rôle de ces publications dans la formation de citoyens partageant un même univers culturel. L’affirmation s’applique a fortiori aux manuels techniques, petits ouvrages d’apparence modeste et aux titres bien souvent fort ennuyeux, mais qui n’en sont pas moins porteurs d’idées, de croyances et de valeurs. Offrant aux ouvriers les connaissances nécessaires pour devenir des travailleurs qualifiés, les manuels techniques véhiculent en même temps une définition de leur rôle et de leurs fonctions. Or, cet ouvrier modèle qui se profile entre les exercices et les explications est bien l’oeuvre d’un auteur ou d’une collectivité qui, indéniablement, transpose ses aspirations dans cette représentation.

À ce jour, les recherches portant sur les manuels techniques sont encore peu nombreuses, l’enseignement professionnel étant lui-même le parent pauvre de l’histoire de l’éducation. L’objet est pourtant fascinant, tant pour l’historien du livre que pour quiconque s’intéresse de façon plus générale à l’histoire culturelle et sociale. Situé au carrefour des cultures bourgeoise et ouvrière, le manuel technique présente à la fois ce que l’on attend des travailleurs à une époque donnée et ce qu’on leur offre pour les rendre aptes à répondre aux exigences de la société industrielle. C’est cette réflexion que nous voulons poursuivre dans cet article [6] à partir d’un cas particulier, celui des manuels techniques publiés par Louis-Alexandre Bélisle (1902-1985) (ill. 1).

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Louis-Alexandre Bélisle, vers 1920. BAnQ, Centre d’archives de Québec, fonds Louis-Alexandre Bélisle (P598, S44, D1, P3). Photographe non identifié.

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L’éditeur élabore la série « Arts, métiers et technique » au cours de la Deuxième Guerre mondiale. S’inspirant d’ouvrages produits aux États-Unis, Bélisle n’entend pas moins doter les ouvriers canadiens-français d’outils conçus spécifiquement pour eux, reflétant à la fois le savoir-faire nord-américain et la langue du pays. Cet article débute par un portrait de l’homme et par une présentation de ses principales réalisations. Sans tomber dans la surenchère biographique, nous verrons que certains événements de son histoire personnelle éclairent le parcours de cet acteur important mais jusqu’à présent méconnu de l’histoire du livre au Québec. Nous décrirons ensuite la série « Arts, métiers et technique » en insistant sur les circonstances et sur les conditions entourant la production et la diffusion des manuels. Nous nous arrêterons enfin au discours préfaciel de l’éditeur. Quelle attention accorde-t-il au vocabulaire technique et, surtout, quelle terminologie retient-il ? Quelles valeurs traduisent ses choix éditoriaux ? En définitive, quelle mission propose-t-il à l’ouvrier de remplir au sein de la nation canadienne-française ?

De la comptabilité à l’édition : itinéraire d’un homme du livre

Aîné d’une famille de 13 enfants, Louis-Alexandre Bélisle naît en 1902 à Saint-Éloi, au Témiscouata. Au début du xxe siècle, le Québec accuse encore un retard industriel considérable qui affecte notamment les régions. Deux types d’activités occupent alors la plupart des habitants du Témiscouata : l’agriculture et l’exploitation forestière. Georges Bélisle, le père de Louis-Alexandre, est responsable du moulin à farine de la Power and Lumber Company, une entreprise forestière prospère établie à Saint-Pacôme. S’il voit le jour dans un milieu relativement modeste, le jeune Louis-Alexandre ne manque toutefois pas de talent. C’est ce qui conduit son oncle, le mariste Louis-Magloire Bélisle (frère Marie-Alexandre), à le faire admettre au juvénat de Lévis où il enseigne [7]. Fait à noter, les maristes, installés aux États-Unis depuis le milieu du xixe siècle, puis au Québec vers la fin du siècle, se spécialisent dans l’enseignement professionnel. De retour dans le Témiscouata à sa sortie du juvénat, en 1918, Bélisle décroche un poste de commis-comptable à la succursale de la Banque canadienne nationale de Saint-Pacôme. Souhaitant parfaire sa formation, il s’inscrit alors à des cours de pratiques bancaires et commerciales offerts par correspondance par l’université Queen’s de Kingston [8].

L’année 1923 s’avère cruciale dans la vie du jeune homme. Un an plus tôt, un embâcle entraîne la destruction du moulin à farine. Privé de son gagne-pain, Georges Bélisle décide de gagner les États-Unis, où il a vécu de 1885 à 1893 et où il compte encore plusieurs parents. Il contribue ainsi à l’exode rural amorcé au xixe siècle, alors que l’industrie américaine du textile accueille des Canadiens français par centaines de milliers [9]. La famille Bélisle s’établit donc en 1923 à Jewett City, au Connecticut, une petite ville dont 55 % de la population est francophone. Seul Louis-Alexandre demeure au Québec. Ayant atteint la majorité et venant tout juste d’obtenir son diplôme universitaire, le jeune homme est embauché comme « paie-maître » à la Power and Lumber Company. Impatient de voler de ses propres ailes, il rêve de se lancer en affaires et de s’élever socialement. Il ne gardera cet emploi que quatre ans et quittera définitivement la région en 1927 pour s’installer à Québec.

Nous insistons sur cet épisode, car il éclaire la trajectoire de celui qui s’illustrera par la suite comme traducteur et éditeur de manuels techniques. Si Louis-Alexandre Bélisle parle et écrit couramment l’anglais – ce qui ne va pas de soi pour la plupart des Canadiens français de sa condition –, c’est parce que son père, lui-même parfaitement bilingue, a vécu aux États-Unis et a travaillé pour des entreprises dirigées par des anglophones. De plus, Louis-Alexandre aura souvent l’occasion de se rendre en Nouvelle-Angleterre et en Californie, où demeurent désormais les siens. Notons que les membres de sa famille troqueront bientôt le français pour l’anglais, assimilés dans l’immense melting pot américain, au grand désarroi de Louis-Alexandre.

À son arrivée à Québec, Bélisle entre à l’emploi du journal Le Soleil grâce à son beau-frère, Jean-Charles Harvey, qui en est le rédacteur en chef. Bélisle est tour à tour correcteur, reporter, réviseur et rédacteur. Attiré par le monde des affaires, il devient bientôt l’éditorialiste des pages financières, une charge qu’il remplira jusqu’en 1936. Son entrée au Soleil annonce le début d’une longue carrière dans le monde de l’imprimé. En 1928, il lance la revue Les Affaires avec Raoul Renault. Cinq ans plus tard, ce dernier, âgé et malade, offre à son partenaire de lui vendre ses parts. Bélisle, qui assume déjà la rédaction de nombreux articles [10], accepte avec empressement. Il conservera la direction du mensuel jusqu’en 1960.

En octobre 1936, grâce à un prêt de sa belle-famille (il a épousé, en 1929, Gabrielle Deschênes, fille d’un médecin de Saint-Pascal de Kamouraska), Bélisle achète l’imprimerie de La Semaine commerciale, un hebdomadaire spécialisé, fondé en 1864, qui publie des statistiques sur les cours des marchés, des listes de prix, des enregistrements d’entreprises, etc. L’imprimerie effectue aussi des travaux de ville pour une clientèle institutionnelle, commerciale et privée. D’emblée, Bélisle entreprend de revamper l’hebdomadaire : La Semaine commerciale présentera désormais des articles de fond, pour la plupart signés par Bélisle lui-même, aux côtés du contenu habituel. Le nouveau propriétaire entend aussi moderniser l’équipement de l’atelier. En octobre 1938, au moment où il achète l’édifice de la rue Saint-Jacques qui abrite les presses, Bélisle acquiert une première fondeuse monotype et une cinquantaine de fontes de matrices modernes ; il procède l’année suivante à l’acquisition d’une autre monotype à deux claviers. Ses projets d’expansion se poursuivent au cours des années 1940 : trop à l’étroit dans les locaux de la rue Saint-Jacques, il achète en 1945 l’édifice voisin, rue du Sault-au-Matelot, et ajoute à l’imprimerie un atelier de reliure. En 1943, dans une demande de contrats adressée au gouvernement d’Adélard Godbout, Bélisle, qui dirigeait alors 20 employés, estimait la valeur de l’outillage à 72 000 $ [11](ill. 2).

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Louis-Alexandre Bélisle et ses employés devant l’édifice des ateliers de La Semaine commerciale, 1944. BAnQ, Centre d’archives de Québec, fonds Louis-Alexandre Bélisle (P598, S44, D1, P62). Photographe non identifié.

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Si Bélisle investit tant d’argent et d’efforts dans son imprimerie, c’est pour en accroître et en diversifier la production. Dès 1936, il prend à sa charge l’impression de la revue Les Affaires et lance un nouveau mensuel semblable au Reader’s Digest,Le Recueil, qui sera publié de 1937 à 1947. Surtout, il se lance dans la publication de livres. Bélisle a en effet l’intention de devenir un éditeur à part entière. S’il lui arrive de produire à l’occasion des ouvrages à compte d’auteur, dès 1936, il élabore un véritable programme éditorial, qui repose sur la publication de manuels destinés à l’enseignement professionnel. Avant d’étudier ce programme, intéressons-nous aux autres volets de son activité éditoriale.

Profitant de la conjoncture exceptionnelle que la Deuxième Guerre mondiale offre aux éditeurs québécois [12], Bélisle se lance dans la production de livres et d’albums conçus pour le marché scolaire en collaboration avec les Éditions Beauchemin. Puisant parmi les classiques de la littérature pour la jeunesse, Bélisle produit des adaptations des contes de Charles Perrault, des frères Grimm et de la comtesse d’Aulnoy ainsi que de titres canadiens, dont Rose Latulipe,Rodrigue Bras-de-fer et La Corriveau. Les illustrations sont signées par Odette Fumet-Vincent et Vernier, deux artistes qui participeront 10 ans plus tard à la confection du Dictionnaire général de la langue française au Canada. Bélisle fait ainsi paraître une vingtaine de titres regroupés dans la série « Les belles récompenses », qui seront vendus à des centaines de milliers d’exemplaires jusqu’à la fin des années 1940.

À partir du milieu des années 1950, Bélisle entreprend la production du Dictionnaire général de la langue française au Canada [13]. Cette oeuvre magistrale sera couronnée de nombreux prix, dont le Prix de la langue française de l’Académie française en 1958. Elle lui vaudra aussi d’être invité à devenir membre de la Société royale du Canada en 1975.

La décennie 1960 annonce plusieurs changements, notamment au sein de l’imprimerie de Bélisle, dont l’équipement doit de nouveau être modernisé, la photocomposition et l’impression offset ayant définitivement surpassé les anciens procédés. Or, Bélisle, au seuil de la soixantaine, n’a plus l’énergie qui l’animait au milieu des années 1930. En 1963, il cède la direction de l’atelier de composition à son fils aîné, Bernard – ce dernier en fera officiellement l’acquisition en 1970 –, et lui laisse le soin d’en superviser la modernisation. À partir de 1968, tous les titres qui paraîtront à l’enseigne de Bélisle éditeur seront imprimés en offset. Bélisle, quant à lui, se concentre sur ses activités d’écriture, d’édition et de traduction. À partir de 1963 paraît une série de livrets de cuisine, dont il supervise la traduction, qui seront vendus dans les supermarchés [14]. En 1964, il lance un club du livre, la « Bibliothèque des grands auteurs ». S’inspirant de la série « Great Books of the Western World » de l’Américain Mortimer Adler, Bélisle réédite une douzaine de grands classiques traduits par des spécialistes reconnus tel Émile Littré, traducteur des Oeuvres d’Hippocrate et membre de l’Académie française. L’essentiel de son temps est néanmoins consacré à l’édition : outre la gestion des nombreuses réimpressions de ses manuels et la publication de quelques titres hors collection, Bélisle travaille surtout à la préparation de nouvelles versions de son Dictionnaire. Rappelons qu’une édition de poche, parue en 1969, sera suivie d’une édition grand format en 1971.

Après 1970, Bélisle se retire peu à peu des affaires pour se consacrer à ses projets d’écriture [15]. Plusieurs événements qu’il serait trop long de décrire ici conduisent à la vente de l’imprimerie en 1974 et à la cession du fonds éditorial aux Éditions Beauchemin l’année suivante [16]. La dernière publication à laquelle Bélisle prendra part sera une réédition grand format de son Dictionnaire, parue en 1979 aux Éditions Beauchemin, soit six ans avant sa mort.

Un vaste projet éditorial : la série « Arts, métiers et technique »

Au début des années 1930, Bélisle songe déjà à publier des manuels. Le choix semble naturel : il a fait ses classes dans une école spécialisée et, depuis son arrivée à Québec, il enseigne le français des affaires et les règles de la bourse à l’École supérieure de commerce de Québec [17]. En 1932, il a de plus fait paraître une Initiation pratique à la bourse chez Albert Lévesque. Bélisle cumule donc à la fois la connaissance du milieu et l’expérience pratique, qualités premières pour qui souhaite se lancer dans l’édition. Il bénéficie en outre d’un contexte très favorable : dans les années 1930, l’enseignement professionnel est en plein essor au Québec, le nombre d’écoles passant de 7 en 1925 à 50 en 1946 [18]. Or, ces établissements utilisent à défaut de mieux des manuels importés [19]. La production de manuels s’avère donc un créneau lucratif que l’homme d’affaires a tôt fait d’investir (ill. 3 et illustration de la p. 70).

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Le kiosque de Bélisle, éditeur, 1948. BAnQ, Centre d’archives de Québec, fonds Louis-Alexandre Bélisle (P598, S44, D1, P80). Photo : Studio Léo. E. Dery Reg’d.

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Prudent, Bélisle apprivoise le travail éditorial en oeuvrant dans le domaine qu’il connaît le mieux : celui de l’économie. Dès 1936, il crée une première collection, « La pratique des affaires », avec l’ouvrage Expressions justes en affaires de l’un de ses collaborateurs, Adjutor Fradet. Il signera lui-même les trois titres suivants [20]. Après la guerre, Bélisle réédite ces manuels dans un nouveau format, celui de la collection « La bibliothèque de l’homme d’affaires » [21], pendant de la série « Arts, métiers et technique » mais destinée aux « cols blancs ». De la présentation matérielle à l’organisation du contenu, Bélisle applique la même formule éditoriale à tous ses manuels, qu’il s’agisse de traiter de psychologie de la vente ou d’éclairage électrique. En ce sens, tel un Louis Hachette un siècle avant lui [22], il impose à ses ouvrages un moule qui deviendra sa marque de commerce, traduisant à la fois ses qualités de pédagogue et sa vision éditoriale.

Cela dit, pour Bélisle, la publication de manuels ne vise pas seulement à répondre aux besoins de l’enseignement, elle vise surtout à participer à la formation de travailleurs indispensables à l’avancement de la nation. En ce sens, Bélisle se donne une double mission. Dans le cas des manuels sur le commerce, l’objectif qu’il poursuit consiste à démystifier l’univers des affaires aux yeux de ses concitoyens, dont la méfiance empreinte d’ignorance à l’égard de la chose économique réduit considérablement les possibilités d’avancement social. Dans le cas des manuels de la série « Arts, métiers et technique », il s’agit d’abord d’offrir aux ouvriers des outils conçus pour eux, adaptés à leurs pratiques et à leur environnement. Ce faisant, Bélisle entend rendre à ces ouvriers, principaux acteurs du processus d’industrialisation, une identité que l’américanisation a fortement compromise.

Bélisle déplore le fait que, jusqu’alors, les établissements d’enseignement professionnel utilisent à défaut de mieux des ouvrages produits aux États-Unis, la documentation française étant trop éloignée de la réalité nord-américaine. Ainsi écrit-il dans l’introduction de Chauffage et ventilation, le troisième titre de la série « Arts, métiers et technique » :

Il existe en anglais de nombreux ouvrages traitant du chauffage et de ses installations. On en trouve quelques-uns en français. La plupart, pour ne pas dire tous, s’adressent toutefois aux ingénieurs, architectes et autres spécialistes.

Le besoin se faisait sentir depuis longtemps, chez nous, d’un manuel pratique, basé sur les mesures canadiennes, écrit en un français accessible aux ouvriers et apprentis qui assistent les techniciens dans leur travail d’installation. C’est cet ouvrage que nous avons essayé de réaliser et que nous présentons aujourd’hui aux artisans [23].

Certes, avant lui, quelques collectivités s’étaient risquées à produire des ouvrages de ce type, notamment les frères maristes [24], mais aucune entreprise ne semble avoir cherché à en faire un projet éditorial. Bélisle apparaît dès lors comme le premier éditeur à proposer une véritable démocratisation du savoir technique, pensée sous la forme d’une programmation qui comprendra plusieurs titres répartis en collections, afin de couvrir toutes les facettes de l’industrie (ill. 4).

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Publicité « Voici le livre attendu par tous les maîtres [et les] apprentis plombiers », Les Affaires, vol. 19, no 13, février 1948. Collection de l’auteure.

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Pour mener à bien un tel projet, Bélisle aura besoin de l’aide de plusieurs collaborateurs. En 1942, il fonde la Société canadienne de technologie, un organisme dont l’objectif est de produire des manuels techniques pour les ouvriers d’ici. Son comité de rédaction regroupe des enseignants, des traducteurs et un illustrateur. Les enseignants travaillent sur les contenus, utilisant en premier lieu le matériel didactique en usage dans les écoles. Bélisle s’associe à des professeurs d’expérience, tel Eugène Lacombe, physicien et professeur retraité de l’Université Laval, J.-C. Dorval, professeur à l’École technique de Trois-Rivières et à l’École des pêcheries de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, et Ludger Robitaille, architecte et professeur retraité de l’École des arts et métiers et de l’École des beaux-arts de Québec. Ils utilisent aussi le contenu de manuels étrangers, produits pour la plupart aux États-Unis. Comme le montre le tableau 1, la série « Arts, métiers et technique » comptera plus d’une douzaine d’adaptations d’ouvrages américains, parmi lesquelles six sont des traductions intégrales. Il s’agit dans bien des cas d’ouvrages de l’US Navy, dont les droits sont acquis par l’entremise du capitaine R. M. MacKinnon, de Washington, dont le nom figurera dans la liste des membres du comité de patronage de la société [25].

Tableau 1

Chronologie de la série « Arts, métiers et technique »

Chronologie de la série « Arts, métiers et technique »

* Volumes repris d’une autre collection

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Les traducteurs faisant partie du comité de rédaction travaillent sur des extraits tirés de ces manuels, voire sur des ouvrages entiers. Marc Hardy, traducteur et ex-rédacteur en chef du Recueil, demeure ainsi à l’embauche de Bélisle. Les archives nous apprennent par ailleurs qu’un Jean Grand Landau, domicilié à Montréal, aurait produit plusieurs traductions entre 1945 et 1952. Si son nom est aujourd’hui oublié, celui d’un autre membre du comité de rédaction connaîtra un meilleur sort. En effet, Paul Morin, célèbre auteur du Paon d’émail, prêtera sa plume pour traduire, en 1948, les 300 pages d’un manuel dont nous ignorons malheureusement le titre, au tarif de 1,50 $ la page [26]. Le contrat est négocié par l’entremise de Jean-Charles Harvey, qui produira lui aussi quelques traductions. Voilà une autre preuve que les métiers du livre et des lettres sont toujours étroitement liés !

Le comité de rédaction compte enfin un illustrateur, Eugène Pépin, auteur de la carte provinciale du tourisme que Bélisle intégrera à son Dictionnaire en 1958. Notons que lorsque l’occasion se présente, Bélisle utilise des clichés ou des images qu’il emprunte à des entreprises en échange de cette forme de publicité déguisée. On trouvera ainsi des illustrations tirées de feuillets promotionnels de la société Crane Limited dans Hygiène et plomberie, de l’Eagle Pencil Company dans Peinture, vitrerie, isolation, etc.

Le rôle de certains membres de la société, notamment des membres du comité de patronage, dépasse le cadre de la production. Par exemple, le révérend frère M.-Hilaire, de l’Institut agricole d’Oka, non content de jouer au publiciste par l’entremise du réseau des écoles techniques, interviendra directement auprès du ministre Paul Sauvé pour recommander l’achat des manuels. Homme d’affaires avisé, Bélisle ne néglige pas l’importance de son capital social, ce dont témoigne l’étendue de son réseau de connaissances.

Pilotée par une telle équipe, la série semble d’avance vouée au succès. Mais bientôt, un concurrent, redoutable, apparaît sur le marché : l’Office des cours par correspondance de l’Enseignement spécialisé, rattaché au ministère de l’Aide à la jeunesse, entreprend la production de manuels techniques à partir de 1946. Au lieu d’entrer en concurrence avec l’organisme, Bélisle, en fin stratège, va plutôt chercher à s’en faire un allié, offrant à ses dirigeants de préparer de concert leur calendrier de publication afin d’éviter les recoupements. Contraint de publier en 1947 le manuel Chauffage et ventilation, dont le sujet est convoité par l’Office – soulignons que Bélisle procède par souscription et que, par conséquent, il a l’obligation de livrer les titres annoncés –, il propose d’en abaisser le tirage [27]. La correspondance entre Bélisle et les dirigeants de l’Office, quelques années plus tard, nous apprend qu’il abandonne la traduction d’un manuel sur l’imprimerie qu’il devait faire paraître en 1953 [28]. Son attitude conciliante est partagée par ses vis-à-vis, comme nous le verrons plus loin. Le marché est jeune et il semble bien qu’il y ait de la place pour plusieurs acteurs.

Mais revenons aux premières heures de la série. Les membres de la Société canadienne de technologie s’attaquent d’abord aux textes qui formeront les six ouvrages de la collection « Les métiers de la construction ». Ces manuels sont conçus à partir des notes de cours de Ludger Robitaille, qui en supervise la production jusqu’au moment de son décès, survenu en 1946. Dans l’introduction du manuel Hygiène et plomberie, deuxième titre de la collection, Bélisle adresse un chaleureux hommage à celui qui « avait voulu consacrer à la rédaction d’une véritable encyclopédie des métiers de la construction des années qu’il était loin de considérer comme les dernières de sa vie [29] ».

Malgré cette lourde perte, le travail se poursuit. Charpente et menuiserie inaugure la collection en 1946, mais le rythme des parutions, fixé à deux par année, est d’emblée ralenti à cause de la pénurie de papier. En ces années d’après-guerre, des quotas sont imposés aux imprimeurs [30]. Hygiène et plomberie ne paraît donc qu’en 1947. À partir de 1948, l’approvisionnement en papier se stabilise ; bon an, mal an, au moins deux manuels sortiront des presses de Bélisle. Devant le succès que remportent ses ouvrages – à titre d’exemple, le tirage de Charpente et menuiserie est déjà épuisé en février 1947 –, Bélisle décide de lancer d’autres collections sous l’appellation « Arts, métiers et technique ». S’ajouteront bientôt aux « Métiers de la construction » « La bibliothèque du machiniste », comprenant sept volumes, et « Les manuels du mécanicien de machines fixes », comptant 12 volumes. Une quatrième collection, « Auto-mécanique », amorcée à la fin des années 1950 avec Débossage et repeinturage des automobiles, montre que Bélisle reste à l’affût des besoins de la société : aux métiers traditionnels liés à la construction se juxtaposent ceux de l’industrie lourde puis de l’industrie automobile, une évolution qui témoigne de la modernisation et des nouveaux visages de la classe ouvrière.

La série inclut quelques titres hors collection. Parmi ceux-ci, le Manuel du coiffeur, qui paraît en 1951, fait figure d’exception. Non seulement l’ouvrage nous entraîne loin des machines et des outils mais il est signé par une femme, Lucie-D. Bélanger, unique représentante de l’autre sexe dans cet univers éminemment masculin. Or, une mention paratextuelle stipule que celle-ci demeure propriétaire des droits alors que l’organisation du contenu s’écarte de la ligne éditoriale à laquelle Bélisle nous a habitués. On peut dès lors s’interroger sur la présence de cet ouvrage au sein de la série. La signature de la préface fournit une explication. C’est en effet le nom de Jean Delorme, directeur de l’Office des cours par correspondance, qui apparaît à la fin du texte, ce qui laisse croire que la publication du manuel chez Bélisle serait le résultat d’une transaction entre les deux éditeurs.

Le caractère homogène de la série se mesure tant à la complémentarité des sujets qu’à la facture matérielle des ouvrages. Tous les volumes partagent un format identique (5 × 7½ pouces) et comptent entre 350 et 400 pages. Les premiers manuels paraissent sous couverture cartonnée, mais bientôt, grâce à la diminution des coûts de fabrication, on troquera le carton pour la cuirette. Différentes teintes de rouge permettent de distinguer les collections (ill. 5). L’ensemble offre un aspect fonctionnel et sérieux. Bélisle cherche à séduire la clientèle en lui offrant un produit qui a l’apparence de la culture légitimée tout en demeurant relativement bon marché – il en coûte 3 $ pour un volume en 1946, ce qui équivaut, pour un ouvrier, au prix d’une paire de bottes de travail de bonne qualité. La facture des ouvrages nous informe aussi quant au lectorat visé : une classe ouvrière en pleine transformation, dont les représentants, de plus en plus qualifiés, peuvent prétendre à de meilleures conditions de travail et, par conséquent, aspirer à une certaine forme de culture. Recouvert de cuirette, le manuel est plus qu’un simple outil ; acheté en série, il est le symbole du savoir et, partant, de l’avancement social.

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Les manuels de la série « Arts, métiers et technique » ont une couverture souple en carton de 1946 à 1950 et une couverture rigide en cuirette à partir de 1950.

De gauche à droite :

Le manuel du machiniste – Les machines-outils, Québec, Belisle, éditeur, coll. « Arts, métiers et technique », 1950. BAnQ, collections patrimoniales (621.902 M2947 1950).

Ludger Robitaille et Louis-Alexandre Bélisle, Éclairage et installations électriques, Québec, La Société canadienne de technologie / Bélisle, éditeur, coll. « Arts, métiers et technique », 1948. BAnQ, collections patrimoniales (621.31924 R6665e 1948).

Louis-Alexandre Bélisle, Ferblanterie, soudure, etc., Québec / Montréal, Bélisle, éditeur, coll. « Arts, métiers et technique », 1950. BAnQ, collections patrimoniales (671.52 F346 1950).

Ludger Robitaille, Maçonnerie, matériaux et estimation, Québec, La Société canadienne de technologie / Bélisle, éditeur, coll. « Arts, métiers et technique », 1949. BAnQ, collections patrimoniales (693.1 R6665m 1949).

Alex Higgins, Chaudières à vapeur – Classes 1 et 2, traduit de l’anglais par Louis-Alexandre Bélisle, Québec / Montréal, La Société canadienne de technologie, Bélisle, éditeur, coll. « Arts, métiers et technique », 1954, vol. 2. BAnQ, collections patrimoniales (621.183 H6361b F1954 - v.2).

Photo : Marie-Andrée Boivin © Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2012

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La série « Arts, métiers et technique » compte, au total, 26 titres (certains d’entre eux se trouvent dans deux collections à la fois). La plupart des titres paraissent pour la première fois entre 1946 et 1954 ; seulement quatre titres seront publiés par la suite. Certes, la concurrence livrée par l’Office a dû forcer Bélisle à revoir son programme éditorial (à tout le moins, les tractations décrites ci-dessus nous le laissent croire). Mais ce ralentissement, à partir du milieu des années 1950, est peut-être aussi lié à la fabrication du Dictionnaire : nous savons par exemple que la composition de ce gigantesque ouvrage s’est échelonnée de 1955 à 1956 et qu’il a fallu ensuite veiller à sa distribution, tâche tout aussi gigantesque [31]. Faute d’information plus précise, nous ne pouvons cependant pas expliquer ce qui a poussé Bélisle à abandonner la série.

Peut-être écourtée, l’entreprise n’apparaît pas moins couronnée de succès. La plupart des manuels, notamment ceux qui se rattachent aux deux premières collections, ont été plusieurs fois réimprimés. Il faut dire que Bélisle s’investit tout autant dans la commercialisation de ses ouvrages que dans leur production. Assurant d’abord lui-même leur distribution – Bélisle proposera à sa clientèle différentes formes d’abonnement –, l’éditeur signe un contrat avec Grolier en 1951 ; il fera aussi affaire avec une autre entreprise de distribution, la Sondec, dans les années 1960. Par ailleurs, Bélisle ne lésine pas sur la publicité, faisant paraître plusieurs annonces dans les journaux ainsi que dans ses propres périodiques. Son réseau de connaissances, qui inclut plusieurs professeurs des écoles techniques tel le frère M.-Hilaire, lui fait aussi bonne presse. Enfin, Bélisle n’hésite pas à s’adresser lui-même aux directeurs d’écoles et de bibliothèques, aux libraires grossistes, aux députés et aux hauts fonctionnaires, mettant ainsi en pratique les préceptes énoncés dans ses manuels. Un succès certain, donc, mais qu’il est difficile de mesurer faute de données chiffrées concernant les tirages. Notons néanmoins que plusieurs titres étaient encore en circulation dans les années 1970.

Des manuels techniques à la défense d’une langue et d’une identité canadiennes-françaises

Presque immanquablement, ces ouvrages s’ouvrent sur une brève introduction, où l’on donne un aperçu du contenu, remercie les collaborateurs et mentionne les sources, notamment dans le cas des traductions. Le contenu est ensuite réparti en différents chapitres, abondamment illustrés. Des exemples et des exercices sont insérés dans le texte. En outre, plusieurs documents (tables de conversion, codes et règlements divers) sont reproduits en annexe. La table analytique fait office d’index et certains manuels comportent un lexique bilingue. Le soin apporté à l’établissement de l’appareil critique traduit bien les intentions de l’éditeur. Les manuels doivent non seulement être des outils fonctionnels mais aussi participer à la promotion du français chez les ouvriers :

Étudiez bien la table analytique qui vous permettra de trouver la documentation voulue même si le mot anglais vous vient à l’idée le premier. Nous avons consacré beaucoup de temps à la préparation de cette table afin de faire de tout le manuel un véritable instrument de travail et une source de documentation à la fois pratique, moderne et à la portée de l’artisan soucieux de se perfectionner [32].

Porter autant d’attention à la langue ne revient pas à occulter le fait que les ouvriers travaillent dans des milieux majoritairement anglophones. Dans le corps du texte, les termes techniques donnés en français et signalés en gras sont la plupart du temps suivis du mot anglais, placé entre parenthèses (ill. 6), « afin de favoriser la transition d’une langue à l’autre chez les lecteurs habitués déjà à se documenter en anglais, à consulter des manuels d’instructions ainsi que des catalogues rédigés en langue anglaise [33] ». L’éditeur est donc bien conscient de l’emploi généralisé de l’anglais dans les usines et sur les chantiers, et s’il lui arrive de le déplorer, encore préfère-t-il garder le vocabulaire anglais pour s’assurer de la compréhension de ses lecteurs. En bon pédagogue mais aussi en homme de son temps, Bélisle se donne pour mission non pas de bannir l’anglicisme, comme le Frère Untel adjurera de le faire une quinzaine d’années plus tard, mais plutôt de convaincre les ouvriers de privilégier la terminologie française.

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Ludger Robitaille, Peinture, vitrerie, isolation, etc., Québec, La Société canadienne de technologie / Bélisle, éditeur, coll. « Arts, métiers et technique », 1960, p. 214-215. Collection de l’auteure.

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C’est ici que se pose la question du registre langagier. Pour Bélisle, la qualité de la langue ne se mesure pas nécessairement à l’aune des standards européens. En fait, l’éditeur s’ingénie à intégrer aussi souvent que possible des canadianismes en usage. Ainsi affirme-t-il, dans l’introduction de Peinture, vitrerie, isolation :

Quant à la terminologie, nous avons tenu compte du milieu où l’ouvrage sera particulièrement consulté. En nous efforçant de conserver aux phrases leur tournure française, nous n’avons pu éviter l’emploi de canadianismes, d’ailleurs d’excellente lignée, et qui se substituent souvent, dans l’argot du métier, à des expressions dont le sens resterait longtemps incompris de nos artisans. Si nous avons utilisé shellac au lieu de gomme laque, sableuse au lieu de plateau de ponçage, travée et laize pour désigner les surfaces rectangulaires peintes d’une seule traite, enfin merisier pour bouleau gris et finition au lieu de finissage, nous n’avons, en somme, fait que fixer la terminologie couramment employée dans le métier [34].

Chez Bélisle, l’utilisation de canadianismes « de bon aloi [35] » vise à traduire la réalité du milieu. Mais l’éditeur va plus loin. Les canadianismes ne sont pas que de simples curiosités langagières : ils révèlent la richesse d’une variété du français tout aussi légitime que son pendant parisien. Ainsi décèle-t-on un peu d’ironie dans ces propos de l’éditeur, tirés du manuel Hygiène et plomberie :

Enfin, nos hommes de métier ont su trouver d’eux-mêmes des mots qui, bien que n’étant pas acceptés par l’Académie, offrent au moins le mérite d’être français et parfaitement appropriés. Ainsi, la traduction d’offset par retrait, celle de reducing bushing et de reducer par réduit, de même que la distinction que l’on fait entre une chantepleure (sink faucet), un robinet (tap ou faucet), une valve (radiator valve, globe valve) et une vanne (gate valve) ont au moins le mérite d’identifier péremptoirement les objets qu’ils désignent sans recourir à de longues locutions [36].

Ce n’est plus l’éditeur, mais bien le défenseur de la langue canadienne-française qui signe ces lignes.

Dans l’allocution qu’il présente devant les membres de la Société royale du Canada au moment de son entrée, Bélisle revient ainsi sur ses motivations :

Ce sont ces déficiences qui m’ont incité à publier mes ouvrages de lexicographie afin de mener la lutte sur les deux fronts où notre langue subissait les plus menaçantes attaques : celui de la technologie et celui des affaires. Dictionnaires et traductions techniques sont les outils que j’ai voulu mettre entre les mains de mes compatriotes afin qu’ils puissent assimiler, dans leur propre langue, les méthodes de travail intellectuel et manuel susceptibles de les tenir au niveau de l’évolution technologique nord-américaine sans pour autant perdre leur identité en sombrant dans la voie sans issue d’un dialecte franglais. Le français qui se parle au Québec n’est pas et ne pourra jamais être un décalque du français parisien […]. Mais il possède tous les atouts pour accéder aux richesses de la prodigieuse langue de civilisation qu’est le français moderne [37].

Les propos de Bélisle évoquent un contexte précis, celui du Québec de l’après-guerre, qui connaît un développement industriel accéléré. Contrairement à plusieurs de ses concitoyens, Bélisle n’a pas peur de l’industrialisation – les idées qu’il défend dans les pages de ses magazines financiers l’associent au libéralisme économique – et encore moins des Américains, qui incarnent à ses yeux le bonheur et le progrès. Ses descriptions bucoliques de la Nouvelle-Angleterre traduisent bien son admiration :

Ici et là une ferme, des chalets, des plaines marécageuses ; partout des routes merveilleuses, des chemins de fer, des résidences d’un enviable confort et d’une beauté qui ne souffre que de très rares exceptions. […] Partout règne l’ordre, la bonne humeur et une aisance modeste, mais visible et généralisée [38].

Bélisle craint néanmoins l’assimilation culturelle, phénomène qu’il connaît bien puisque les membres de sa famille, expatriée aux États-Unis, en sont les premiers témoins, sinon les premières victimes. Ses manuels deviennent donc des armes pour combattre l’aliénation culturelle, ses introductions les lieux où l’on expose les raisons du combat et les rêves de victoire :

Nos mécaniciens de machines fixes se voient dotés d’une série de manuels d’une valeur exceptionnelle. […] Du coup, ils peuvent se hisser aux mêmes paliers du savoir que leurs collègues du Canada anglais et des États-Unis, ce qui leur permet d’aspirer aux emplois de tout premier plan. Nos mécaniciens en sont capables. En joignant à l’expérience les connaissances théoriques et pratiques que leur apportent ces volumes, ils n’ont plus à entretenir en eux le complexe d’infériorité du parent pauvre qui ne sait rien parce qu’il n’a pas les livres [39].

***

Dans la série « Arts, métiers et technique », Bélisle ne se contente pas de transposer des données factuelles dans le contexte canadien, il adapte les contenus aux exigences locales et, surtout, il accorde une importance capitale à la terminologie, n’hésitant pas à conserver des anglicismes et à avoir recours à des canadianismes pour mieux rendre compte de l’univers ouvrier. Notons que Bélisle produit ses manuels bien avant la création de l’Office de la langue française, en 1961, qui adoptera une tout autre position quant à l’usage de ces particularismes.

Il n’en reste pas moins que Bélisle ne fait pas que reconnaître l’originalité et l’exactitude du vocabulaire ouvrier dans ses manuels : il en revendique l’utilisation et, plus encore, il en défend la légitimité. Les ouvrages de Bélisle s’adressent à une classe ouvrière économiquement et culturellement dominée. Certes, l’éditeur y transpose sa vision du monde, soit celle d’un enseignant de l’École de commerce et d’un patron d’entreprise, mais il y transmet aussi sa conception de la culture qui lui fait préférer au français standard la vivacité de la langue du peuple. C’est cet intérêt pour la langue qui fait des manuels de Bélisle un cas à part, à la frontière des cultures bourgeoise et ouvrière.

En somme, on pourrait répéter que les manuels techniques de Bélisle traduisent l’évolution du Québec de l’après-guerre, mais encore cette affirmation mérite- t-elle d’être précisée. D’une part, la série « Arts, métiers et technique » reflète les mutations d’une industrie en pleine croissance et de plus en plus spécialisée. D’une économie fondée sur les métiers traditionnels, on passe à une société misant sur le secteur secondaire, notamment celui de l’industrie automobile, et sur le secteur tertiaire, celui du commerce et des services, que Bélisle décrit dans son autre série, « La bibliothèque de l’homme d’affaires ». D’autre part, les manuels offrent le portrait d’une classe ouvrière que Bélisle souhaite de plus en plus instruite. En effet, pour l’éditeur, « en s’intéressant de plus en plus aux machines, l’ouvrier contribue à la prospérité générale de la nation [40] ». Or, c’est bien cette classe sociale mieux outillée, plus consciente de sa valeur, qui exigera bientôt de meilleures conditions de travail. Au Québec, les années 1950 seront en effet celles des grandes grèves ouvrières, tandis que les décennies 1960 et 1970 marqueront l’apogée du syndicalisme.

Ces manuels présentent donc un discours marqué par l’idéologie dominante mais qui cherche aussi à s’en distancer. Certes, l’insistance de Bélisle quant au rôle social de l’ouvrier et à l’importance de la langue l’inscrit parmi les tenants du nationalisme régnant. Mais son ouverture envers le monde anglo-saxon et sa philosophie du progrès l’éloignent du conservatisme de ses pairs. En ce sens, Bélisle peut être considéré comme l’un des instigateurs de la Révolution tranquille, qui a fait entrer le Québec dans la modernité.