Comptes rendus

Xavier Dunezat et autres (dir.), Travail et rapports sociaux de sexe. Rencontres autour de Danièle Kergoat, Paris, L’Harmattan, 2010, 277 p.

  • Diane Lamoureux

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  • Diane Lamoureux
    Université Laval

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L’ouvrage sous la direction de Xavier Dunezat et autres regroupe les interventions qui ont été présentées lors de la journée d’hommage à Danièle Kergoat, qui s’est tenue à Paris en 2009. Il rend compte de l’impact des recherches de cette sociologue sur la division sexuelle du travail et sur les rapports sociaux de sexe, deux paradigmes majeurs des recherches féministes des 30 dernières années, qui devraient aussi structurer l’ensemble des sciences sociales.

L’introduction retrace la carrière intellectuelle et militante de Kergoat et les moments forts de sa réflexion. Entrée au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en 1965, rattachée au Centre d’études sociologiques en 1979, Kergoat entreprend ensuite de bâtir une équipe de recherche qui s’intéresse à la division sociale et sexuelle du travail, équipe qui sera officiellement reconnue en 1984. Parallèlement, elle exerce des fonctions d’enseignement universitaire qui la feront diriger des dizaines d’étudiantes et d’étudiants dans leurs études supérieures.

Parmi les huit points forts du parcours intellectuel et militant de Kergoat (les deux dimensions sont difficilement dissociables dans son cas), les responsables de la publication mentionnent ses études sur les pratiques revendicatives de la main-d’oeuvre immigrée, qui lui permettent d’invalider l’idée de l’homogénéité de la classe ouvrière, travail qu’elle poursuivra en affirmant que « la classe ouvrière a deux sexes » (p. 15); cela l’amène à une théorisation sur la division sexuelle du travail. Dans le domaine de la sociologie du travail, Kergoat montre également que le temps partiel est souvent un parcours contraint pour les femmes et elle s’intéresse à la souffrance au travail. Ses études sur les luttes des infirmières la conduisent à parler de mouvement social sexué. Tout cela la fait ensuite développer sa pensée sur la coextensivité des rapports de sexe, de classe et de race/ethnie. Enfin, il est fait état de son activité d’éditrice qui débouche sur le lancement de la revue Cahiers du Genre et sur la direction d’une collection féministe aux Éditions La Dispute.

L’ouvrage de Dunezat et autres est divisé en sept parties. La première, « Rapports sociaux de sexe », discute de l’apport heuristique de cette notion, qui diffère sensiblement de celle de « genre » dans la mesure où elle met en lumière le fait que des forces sociales se structurent en interaction, dans des sociétés profondément divisées. La deuxième partie, « Division sexuelle du travail », retrace l’itinéraire de recherche de Kergoat depuis les années 70 jusqu’à la fondation de l’Atelier Production/Reproduction (APRE), puis du Groupe d’études sur la division sociale et sexuelle du travail (GEDISST) au cours des années 80. La troisième partie, « Travail et subjectivité », prolonge la précédente en montrant la manière dont les rapports sociaux structurent la subjectivité des actrices et des acteurs sociaux. La quatrième partie, « Croiser les disciplines », met en évidence les dimensions interdisciplinaires de la recherche féministe, tandis que la cinquième, « Par delà les frontières », parle du retentissement international des idées de Kergoat. La sixième partie, « Résister », fait état de sa participation aux mouvements féministes et syndical. Enfin, la septième et dernière partie, « Transmettre », porte sur ses activités d’enseignante, mais aussi de mère d’une sociologue féministe. Le tout est complété par une liste de ses publications.

Il est un peu difficile de rendre compte systématiquement des 25 textes qui constituent cet ouvrage. Je me contenterai donc d’en déplorer la brièveté (des textes de dix pages au maximum), due à leur proximité avec les exposés oraux, tout en en soulignant la richesse. Cet ouvrage est important, car il montre l’apport essentiel de Kergoat, à partir de travaux de sociologie du travail, dans le domaine de la théorie féministe.

Cet ouvrage met aussi en lumière, à une époque où les pionnières du développement des études féministes dans plusieurs pays vont prendre leur retraite ou l’ont déjà fait, l’importance de la transmission. Transmission au sens triple en ce qui concerne Kergoat : premièrement, un travail d’enseignement, qui permet de sensibiliser des personnes appartenant à diverses générations d’étudiantes et d’étudiants non seulement à la théorie et à la recherche féministe, mais aussi à l’imagination sociologique au sens le plus fort, celle qui consiste, pour employer les termes de Dunézat et Gallerand, à se tourner vers une « sociologie de l’émancipation » (p. 30), ou encore, pour Heinen, « à aller au-delà des idées convenues, à déconstruire les apparences en choisissant des clés d’interprétation qui permettent de dévoiler les non-dits » (p. 218). Deuxièmement, un travail d’animation d’équipes de recherche ou de collectif de rédaction. Troisièmement, un travail d’accompagnement des mobilisations sociales et du travail de réflexion sur leur sens qui fait en sorte que « la transmission a une valeur protectrice et réparatrice qui augmente le pouvoir d’agir » (p. 111), ce qui amène Molinier à dire ceci : « Danièle Kergoat est celle qui m’a autorisée à développer ma propre pensée » (p. 111).

Un ouvrage à lire donc, pour comprendre l’ampleur de l’apport de Kergoat à la sociologie et à la réflexion féministe et pour y puiser l’énergie de le poursuivre.