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De la construction du genre à la construction du « sexe » : les thèses féministes postmodernes dans l’oeuvre de Judith Butler [1]

  • Audrey Baril

Corps de l’article

Lorsqu’il est question de féminisme postmoderne et de théories queers, le nom de la philosophe Judith Butler revient partout, dans tous les congrès, les colloques et les publications. Pour plusieurs auteures et auteurs, d’accord ou non avec ses thèses, son nom est devenu une référence en matière de féminisme postmoderne, un incontournable (Bell 1999 : 163; Jackson 1999 : 14, 15 et 22; St-Hilaire 1999 : 29; Vasterling 1999 : 17-18; Salih 2002 : 1-15 et 137-152; Ambroise 2003 : 99-100). En effet, ses théories sont considérées comme novatrices par bon nombre de spécialistes, bien qu’elles soient contestées par d’autres (Barvosa-Carter 2001 : 123-124). Comme le souligne Ambroise (2003 : 99), « Judith Butler est en train de reprendre, par l’originalité de sa pensée et la radicalité de ses propos, le flambeau du féminisme intellectuel et sa pensée devient désormais la référence obligée de toute revendication portant sur les discriminations de sexe et de genre ».

Née en 1956, d’origine juive, Judith Butler commence sa carrière comme philosophe au tournant des années 80. Sa thèse de doctorat, faite à l’Université Yale, porte sur Hegel et est à l’origine de la publication en 1987 de son premier ouvrage intitulé Subjects of Desire : Hegelian Reflections in Twentieth-Century France. Depuis, les écrits de Butler se sont multipliés, et ce, sur des sujets très variés. Elle est aujourd’hui professeure de rhétorique et de littérature comparée à l’Université Berkeley de Californie. Malgré la complexité de sa pensée qui rend sa classification difficile [2], il est possible d’affirmer que Butler est une féministe postmoderne et poststructuraliste ainsi qu’une théoricienne queer. Elle effectue une critique du féminisme, mais cela ne la situe toutefois pas dans un registre postféministe [3]. Comme elle le souligne elle-même, ses théories sont une critique de certains courants féministes en vue d’améliorer le féminisme à partir d’un point de vue interne (Butler 2005a : 13-14; 2005b : 25-26).

Malgré la popularité croissante de Butler dans plusieurs disciplines à l’échelle internationale, ses travaux ont fait l’objet de peu d’analyses dans le réseau universitaire francophone, notamment au Québec. Le présent article veut favoriser une meilleure compréhension des postulats philosophiques et épistémologiques dans son oeuvre, de Trouble dans le genre à Défaire le genre. D’abord, une analyse conceptuelle des notions de genre et de « sexe », de catégorie femmes, de sujet, d’identité, de politiques identitaires, de coalitions politiques et de pratiques subversives sera effectuée. Puis les principales critiques à l’égard des thèses de Butler seront examinées. Enfin, les réponses qu’elle adresse à ces critiques seront présentées.

L’analyse conceptuelle des thèses de Judith Butler

Le genre et le « sexe » [4]

Le couple conceptuel sexe/genre, central dans les réflexions féministes, a fait l’objet de plusieurs agencements au cours des dernières décennies [5]. En effet, les liens établis entre ces concepts ont changé depuis les années 70, moment où une distinction entre le sexe et le genre a été effectuée, renvoyant le premier terme au biologique et le second au social. Les féministes postmodernes (Baril 2005), à la suite des matérialistes (Mathieu 1989; Jackson 1996 et 1999; Delphy 1998 et 2001; Wittig 2001), critiquent cette perspective fondationnaliste et élaborent un paradigme constructiviste (Nicholson 1999 : 53-76) dans le sillon des recherches critiques sur la bicatégorisation des sexes en biologie (Gardey et Löwy 2000; Löwy et Rouch 2003). Les travaux postmodernes ébranlent l’idée que le « sexe » soit une donnée naturelle (d’où l’emploi des guillemets [6]) et montrent que le corps est un concept historique. Dans cette perspective, le « sexe » devient un construit social et le genre précède le « sexe », car il donne une valeur à des traits physiologiques qui ont en eux-mêmes peu d’importance pour une catégorisation (Jackson 1996 et 1999; Delphy 1998 et 2001; Löwy et Rouch 2003; Butler 1993b, 2005a, 2005b et 2006). C’est la division hiérarchique des humains en deux genres qui construit la différence sexuelle et celle-ci est remise en question par le paradigme constructiviste. Butler s’insère dans ce paradigme, à l’intérieur duquel le « sexe » et le genre sont tous deux des constructions culturelles, sociales et politiques susceptibles d’être transformées. Butler (2001a : 159; 2005b : 59-111) insiste aussi sur le fait que le « sexe », le genre, la sexualité, l’orientation sexuelle et l’identité sexuelle ne partagent aucun lien structurel, nécessaire ou même métaphysique. Elle rappelle que ces divers éléments ont été juxtaposés culturellement afin de s’insérer dans une matrice de pouvoir hétéronormative et hétérosexiste [7].

À l’instar d’Austin, Butler définit le genre comme performatif [8]. Cela signifie que le genre est un énoncé sans substrat métaphysique et ontologique qui, par son énonciation et sa répétition, réalise ce qu’il dit, soit un genre féminin ou masculin. Ainsi, l’humain ne naît pas avec un genre fixe et naturel, mais ce genre se réalise jour après jour à travers les normes et les contraintes, et c’est de cette répétition quotidienne qu’il tire son apparente stabilité, cohérence et naturalité qui sert ainsi de base au cadre hétéronormatif et hétérosexiste. Butler écrit (2005b : 265) :

Il ne faudrait pas concevoir le genre comme une identité stable ou lieu de la capacité d’agir à l’origine des différents actes; le genre consiste davantage en une identité tissée avec le temps par des fils ténus, posée dans un espace extérieur par une répétition stylisée d’actes. L’effet du genre est produit par la stylisation du corps et doit donc être compris comme la façon banale dont toutes sortes de gestes, de mouvements et de styles corporels donnent l’illusion d’un soi genré durable.

Puis elle ajoute (Butler 2005b : 266) :

Si les attributs et les actes du genre, les différentes manières dont un corps montre ou produit sa signification culturelle sont performatifs, alors il n’y a pas d’identité préexistante à l’aune de laquelle jauger un acte ou un attribut; tout acte du genre ne serait ni vrai ni faux, réel ou déformé, et le présupposé selon lequel il y aurait une vraie identité de genre se révélerait être une fiction régulatrice. Si la réalité du genre est créée par des performances sociales ininterrompues, cela veut dire que l’idée même d’un sexe essentiel, de masculinité ou de féminité – vraie ou éternelle –, relève de la même stratégie de dissimulation du caractère performatif du genre [9].

En résumé, pour Butler, le genre est un ensemble de normes régulatrices orientées téléologiquement vers un idéal de genre, le masculin ou le féminin, qui fait advenir ce qu’il dit, ce qu’il nomme et ce qu’il répète incessamment sous peine de s’interrompre étant donné sa contingence. Ainsi, le masculin et le féminin n’existent pas préalablement, mais ce sont l’énonciation et la répétition des genres normatifs qui leur permettent d’exister [10]. Butler tente ainsi de démontrer la fausseté de la croyance essentialiste voulant que chaque humain possède dans son être profond, dans son essence, un genre inné, naturel, stable, substantiel et ontologique. Butler souhaite, par conséquent, mettre fin au règne du naturalisme et de l’essentialisme de même que du fondationnalisme biologique, dans la société et au sein du féminisme, pour enclencher un processus de valorisation des multiples sexualités et genres déjà existants, mais qui sont non reconnus socialement et politiquement (Butler 2005a, 2005b et 2006).

Selon Butler, le genre tire son pouvoir et sa force de son « itérabilité » et de son caractère répétitif. Ce concept d’itérabilité, inspiré de Derrida, lui permet d’expliquer la si grande « réussite » de la performativité du genre qui obtient son pouvoir de son autofondation et de sa répétition continuelle. Ambroise mentionne (2003 : 107) :

[L]e pouvoir n’est fondé sur rien d’autre qu’un appel à lui-même, par rien d’autre que par une autoréférence. Se prétendant fondé en autorité, il se fonde. D’une certaine façon, le pouvoir s’autofonde performativement en ne cessant de se faire valoir comme pouvoir. Cette répétition constante qui est donc la source du pouvoir, c’est ce que Derrida va caractériser comme itérabilité. Et cette itérabilité sera aussi à la source de la performativité [11].

Ainsi, pour Butler, le genre n’est toujours déjà que citation et répétition de lui-même, qui autofonde son pouvoir de réaliser ce dont il parle. Les pratiques quotidiennes de genre, par exemple pour une femme le fait de se comporter de manière féminine, de porter des vêtements féminins, de se maquiller, etc., sont des effets qui paraissent stables (mais qui ne le sont pas) de la répétition, de la citation, de l’incorporation des normes sociales hétérosexistes. Ainsi, le genre n’est jamais vrai, jamais original, mais bien une imitation, comme l’est une pratique de travestissement ou de drag [12]. Selon Butler, les pratiques des personnes transsexuées, transgenrées et travesties ne sont pas que le pâle reflet d’un genre original, mais elles viennent plutôt démontrer le côté artificiel, factice, construit de l’« original » en fonction des normes et des cadres de pouvoir dominants. Elle affirme (Butler 2005b : 107) : « Le gay ou la lesbienne est donc à l’hétérosexuel·le non pas ce que la copie est à l’original, mais plutôt ce que la copie est à la copie. La répétition parodique de l’“original” […] révèle que l’original n’est rien d’autre qu’une parodie de l’idée de nature et d’original [13]. » Elle revient ainsi sur le fait que le genre est l’effet d’un énoncé performatif et qu’il ne peut pas se réclamer d’un statut naturel et ontologique. Butler mentionne ceci (2001a : 154) :

[Le] genre est une sorte d’imitation qui ne renvoie à aucun original; de fait, il s’agit d’une imitation qui produit la notion même d’original comme effet et conséquence de cette imitation. En somme, le caractère supposé naturel des genres hétérosexualisés est créé par des stratégies de l’imitation; ce qu’elles imitent est un idéal fantasmatique de l’identité hétérosexuelle, produit même de son imitation. La « réalité » des identités hétérosexuelles se construit performativement à travers une imitation qui s’autoproclame origine et fondement de toutes les imitations.

Dans un autre ordre d’idées, cette philosophe se penche sur la construction sociale, culturelle et politique du « sexe ». Pour elle, le corps est toujours appréhendé socialement; il ne peut être perçu à l’état naturel et pur. Elle soutient qu’il ne peut y avoir de perception, de compréhension et de vécu corporel sans médiation culturelle et sociale, car la perception et le vécu impliquent nécessairement une appréhension culturelle et donc politique (Butler 2006 : 107-108). L’humain comprend et ressent son corps à partir des référents normatifs en vigueur à un moment donné, dans un lieu donné. Elle s’oppose ainsi aux théorisations qui affirment l’antériorité de l’expérience corporelle, vécue de manière brute et non sociale, non politique. Bref, aux yeux de Butler (2000 : 29), c’est la culture qui rend le corps accessible, intelligible et percevable :

[Le] moi physique est toujours l’effet d’un corps structuré par des normes culturelles, c’est une projection culturellement construite, une idéalisation négociée par les normes culturelles dominantes. Le corps que nous avons ne devient vivable qu’en étant d’abord forgé d’une manière culturellement intelligible. En d’autres termes, la structure culturelle du corps précède son expérience vécue et la rend possible […] Il n’est pas possible d’avoir une expérience directe et vécue du corps sans passer par les structures culturelles qui le rendent intelligible […] Ce n’est pas dire que le corps de chacun lui est propre, déterminé et singulier, pour être ensuite aliéné dans ou par le biais de certaines constructions culturelles, mais que l’aliénation dans la culture est première.

Butler rejette ainsi toute conception d’un sujet « présocial » et « postsocial » et, par le fait même, d’un sujet « prégenré » et « postgenré ». Il ne faut toutefois pas l’accuser de rejeter l’existence des composantes anatomiques du corps (le pénis, le vagin, etc.). En effet, Butler (2005a : 19) ne soutient pas que ces composantes anatomiques n’existent pas, mais seulement que ces aspects biologiques sont toujours déjà appréhendés à travers une lunette normative, politique et sociale. La lecture du « sexe », des critères et des signes qui permettent de départager les hommes et les femmes sur la base de telle ou telle donnée est une lecture interprétative, une herméneutique régie par la culture, imbibée de politique et éminemment normalisée. Cette perspective constructiviste suppose que le « sexe » n’est pas une donnée fixe, naturelle, anhistorique, à laquelle vient s’adjoindre un genre construit socialement, mais bien une construction en soi. En effet, l’interprétation et le sens donnés à des caractéristiques anatomiques représentent des choix sociaux, culturels et politiques. En ce sens, le genre et sa catégorisation binaire déterminent le « sexe » qui est social, comme le genre. Dans un tel contexte, la différence entre le sexe et le genre devient non pertinente (Butler 2005b: 69) : « Si l’on mettait en cause le caractère immuable du sexe, on verrait peut-être que ce que l’on appelle “sexe” est une construction culturelle au même titre que le genre; en réalité, peut-être le sexe est-il toujours déjà du genre et, par conséquent, il n’y aurait plus vraiment de distinctions entre les deux ». Il faut aussi spécifier que ce sont les normes, le langage et les jeux de pouvoir qui modèlent le « sexe » mâle et femelle (Butler 2005a : 15; 2005b : 67-70). Enfin, cette normativité qui produit le « sexe » est elle-même construite dans un cadre hétéronormatif et hétérosexiste.

Par ailleurs, le « sexe » et le genre s’inscrivent dans un cadre hétérosexiste et se lient à la notion de désir et d’orientation sexuelle. Ce cadre forme un tout indissociable et un cercle vicieux. D’une part, il s’autofonde et s’autojustifie à travers sa répétition constante qui crée la division hiérarchique des genres et des « sexes » en vue de l’hétérosexualité obligatoire et, d’autre part, les genres et les « sexes » ainsi naturalisés renforcent à leur tour la normalité du désir hétérosexuel et de la sexualité saine qui lui est associée. Autrement dit, la matrice hétérosexuelle doit se donner des instruments pour valider sa légitimité et sa « naturalité ». Ces instruments sont représentés par les genres masculin et féminin, par les sexes mâle et femelle, qui, construits en binarité, invoquent un désir hétérosexuel. Les bicatégorisations sexuelle et genrée permettent ainsi l’existence du désir hétérosexuel, de même que l’hétérosexualité donne un sens à ces catégories dichotomiques. Le cadre dominant érige donc des liens de causalité entre ces termes en vue de maintenir son intelligibilité. Butler souligne ce qui suit (2005b : 92-93) :

La cohérence interne ou l’unité de chaque genre – homme ou femme – requiert ainsi une hétérosexualité qui soit un rapport stable et simultanément d’opposition. Cette hétérosexualité d’institution nécessite et produit l’univocité de chaque terme marqué par le genre qui limite le champ du possible au système d’oppositions dichotomiques de genre. Cette conception du genre, outre qu’elle présuppose un rapport causal entre le sexe, le genre et le désir, implique que le désir reflète ou traduit le genre, et que le genre reflète ou traduit le désir.

Tout compte fait, Butler conçoit à la fois le genre, le « sexe », le désir et l’orientation sexuelle comme des constructions historiques et contingentes et comme des éléments liés artificiellement à des fins politiques et sociales, mais qui sont susceptibles d’être désassemblés de leur cadre unifié, transformés et resignifiés.

La catégorie femmes

Dans ses écrits, Butler dénonce à la fois la catégorie femme et la catégorie femmes. Elle affirme que, de passer d’une catégorie singulière et déterminée par le biologique à une catégorie plurielle fondée sur le social, comme le font la majorité des féministes de la deuxième vague, n’est pas suffisant (Butler 2005b : 62-67) [14]. En effet, la catégorie femmes continue, selon elle, à receler des aspects ethnocentriques, impérialistes, hégémoniques et exclusifs, en représentant souvent les intérêts des femmes blanches, hétérosexuelles, bourgeoises, etc. (Butler 1990 : 324-327). Elle cherche ainsi à mettre en lumière le caractère normatif et coercitif de la catégorie femmes sur laquelle est fondée la lutte du féminisme « classique » (Butler 1990 : 324-327; 1992 : 163-165; 1993b : 28-29; 1995a : 48-51; 2005b : 59-83 et 267-276; 2006 : 52-53; Jami 2003 : 124-125 et 128). Butler ajoute (1990 : 325) : « When the category [la catégorie femmes] is understood as representing a set of values or dispositions, it becomes normative in character and, hence, exclusionary in principle. » Dès la publication en 1990 de Gender Trouble, elle souligne les effets pervers de l’utilisation acritique d’une telle catégorie, malgré de bonnes intentions. Voici comment Butler formule cette idée (2005b : 64) :

Vu l’insistance précipitée avec laquelle on table sur un sujet stable du féminisme où « les femmes » sont prises pour une catégorie cohérente et homogène, on ne s’étonnera pas que l’adhésion à la catégorie suscite de nombreuses résistances. Ces domaines d’exclusion font apparaître les implications coercitives et régulatrices d’une telle construction, même lorsque la construction a été entreprise à des fins émancipatrices. En effet, la fragmentation du mouvement féministe et l’opposition paradoxale au féminisme de la part des « femmes » que le mouvement prétend représenter montre les limites inhérentes à la politique identitaire.

Cette philosophe croit donc qu’une certaine utilisation de la catégorie femmes engendre les effets contraires d’une libération. Elle soutient que les femmes sont les effets d’énoncés performatifs élaborés dans le cadre hétérosexiste. Ainsi, le recours à de telles catégories identitaires est paradoxal puisqu’il a pour objet, d’une part, de libérer le groupe visé et, d’autre part, de l’enfermer, par le fait même, dans un cadre normatif rigide et qu’il passe ainsi sous silence le caractère factice et construit de cette catégorie (Butler 2006 : 52-53). En fait, la catégorie femmes utilisée de façon homogène et fixe pour les visées du féminisme ne sert pas cette cause, mais lui nuit en ne remettant pas en question les catégories genrées nécessaires au fonctionnement de l’hétérosexisme et elle renforce, par conséquent, les inégalités. Et Butler s’interroge (2005b : 65-66) :

Par ailleurs, il est peut-être temps de concevoir une critique radicale qui cherche à libérer la théorie féministe de la nécessité d’avoir à construire une base unique ou permanente […] Les pratiques d’exclusion qui fondent la théorie féministe sur une notion des « femmes » en tant que sujet ne sabotent-elles pas paradoxalement l’ambition du féminisme d’élargir sa prétention à la « représentation »? […] La construction de la catégorie « femmes » comme un sujet cohérent et stable n’est-elle pas, à son insu, une régulation et une réification des rapports de genre? Or une telle réification n’est-elle pas précisément contraire aux desseins féministes?

Cependant, Butler ne souhaite pas abandonner totalement la catégorie femmes, ni en faire une utilisation stratégique pour fonder une politique identitaire sur une base différente [15]. Elle soutient que, d’un côté, le rejet complet des catégories identitaires, dont la catégorie femmes, est impensable et utopique parce que ces catégories constituent et façonnent l’humain et sont, d’une certaine manière, nécessaires aux luttes politiques (Butler 1995a : 49; 2005b : 65; Jami 2003 : 124). De l’autre côté, l’utilisation stratégique d’une telle catégorie peut être détournée et comporter des effets pervers (Butler 2005b : 64-65), d’autant plus que les catégories identitaires sont souvent fortement exclusives, comme cela a été mentionné (Butler 1995a, 2005a, 2005b et 2006). Butler suggère plutôt de continuer à critiquer constamment la catégorie femmes, ce qui n’implique cependant pas la non-référence à celle-ci. Elle affirme que ce n’est pas parce que l’on critique et conteste un terme qu’il devient impossible d’y avoir recours (Butler 1995a : 49). Elle propose donc une conception critique de la catégorie femmes qui implique sa constante mouvance, ouverture, possible resignification, etc. (Butler 1995a : 50-51). Bref, la catégorie femmes, pour être vraiment utile et à la source d’un projet démocratique radical, doit toujours être un lieu de tergiversations, de contestations et de controverses (Butler 1992 : 163-164; 1995a : 50-51; 2006 : 52-53 et 202-203; Jami 2003 : 124 et 128) [16]. Butler écrit (1995a : 50) :

I would argue that any effort to give universal or specific content to the category of women, presuming that that guarantee of solidarity is required in advance, will necessarily produce factionalization, and that “identity” as a point of departure can never hold as the solidifying ground of a feminist political movement. Identity categories are never merely descriptive, but always normative, and as such, exclusionary. This is not to say that the term “women” ought not to be used, or that we ought to announce the death of the category. On the contrary, if feminism presupposes that “women” designates an undesignatable field of differences, one that cannot be totalized or summarized by a descriptive identity category, then the very term becomes a site of permanent openness and resignifiability.

Le sujet

Fidèle à son cadre constructiviste et à ses inspirations foucaldiennes, Butler rejette une conception pure et souveraine du sujet. En revanche, elle ne plaide pas non plus en faveur d’un fatalisme et d’un déterminisme complet du sujet, annonçant sa mort (Butler 1995a : 42 et 47; 2006 : 206-207 et 256). Elle tente donc d’éviter ces deux excès (Butler 2002 : 35-44). Butler défend ainsi la thèse selon laquelle le sujet est le résultat et le produit d’un ensemble de normes, de discours, d’institutions, de contraintes, de pouvoirs qui s’inscrivent sur l’axe hétéronormatif. À la suite de Foucault (1976, 1994a, 1994b, 1994c et 2004), elle soutient que les normes ne sont pas seulement prescriptives et restrictives, mais aussi constitutives, productives et constructives du sujet [17]. Véhiculées à l’intérieur des différentes matrices de pouvoir, ces normes possèdent donc un double statut. D’une part, elles construisent le sujet et sont nécessaires à son émergence sociale et, d’autre part, elles peuvent se révéler extrêmement régulatrices, exclusives, coercitives, voire violentes [18]. Dans une telle perspective, Butler pense le sujet non pas comme le maître absolu de ses actions, mais bien comme le produit et l’effet jamais finis de ses gestes. Le sujet est ainsi constitué par ses actions, qui à la fois le construisent et le dépassent (Butler 2005b : 267-268).

C’est dans un même ordre d’idées que Butler énonce la construction du sujet et de son genre dans, par et à travers le langage [19]. Selon elle, le sujet ne se sert pas du langage comme d’un outil pour symboliser une réalité donnée, mais cette réalité et le sujet lui-même sont constitués par le langage, c’est-à-dire qu’ils ne sont appréhendés et interpellés qu’à travers le langage (Butler 2005b : 269). « Si le sujet qui parle est aussi constitué-e par le langage qu’il ou elle parle, alors le langage est la condition de possibilité du sujet parlant, et non simplement l’instrument grâce auquel il ou elle s’exprime » (Butler 2004 : 60) [20]. Cependant, le fait que le sujet soit constitué et produit par le langage n’implique pas pour autant une idéologie fataliste et une surdétermination de celui-ci qui le condamnerait à la passivité et à subir les événements sans pouvoir les influencer. En fait, le langage est le lieu même d’une répétition, d’une citation constante, d’une itérabilité inhérente et, conséquemment, il ouvre la porte à l’« agentivité » du sujet à travers le redéploiement, la resignification et la répétition subversive (Barvosa-Carter 2001 : 124-128; Butler 1995a : 46-49; 1995b : 134-137; 2004; Vasterling 1999 : 27-28; Salih 2002 : 99-117) [21]. C’est à partir d’une telle perspective que Butler souligne que les discours de haine ne réduisent pas les sujets à qui ils s’adressent à l’impotence et à l’immobilisme, mais au contraire, grâce à leur caractère réitérable et citationnel, insufflent la « puissance d’agir » aux sujets (Butler 2004 : 201-252). Par exemple, des insultes homophobes, racistes, sexistes et autres, plutôt que d’être reçues et subies passivement par des sujets victimes, peuvent être détournées de leur sens originel et utilisées dans des contextes nouveaux, dépourvus de connotations péjoratives. Cela montre à quel point la non-finitude du langage de même que son caractère instable et changeant peuvent être utilisés pour redonner du pouvoir à des personnes auparavant visées par des discours haineux (Butler 2004 : 201-252). Ainsi, la construction du sujet par le langage est la condition même de possibilité de son agentivité pour transformer les situations qui l’oppriment.

L’identité

Pour Butler, la notion d’identité indépendante, non genrée, est absurde. L’identité est, selon elle, toujours déjà « sexuée » sur le plan social, en ce sens qu’il n’est pas possible, dans le cadre dominant, de définir l’identité d’une personne sans que celle-ci soit genrée. « Il serait faux de penser qu’il faudrait d’abord discuter de l’“identité” en général pour pouvoir parler de l’identité de genre en particulier, et ce pour une raison très simple : les “personnes” ne deviennent intelligibles que si elles ont pris un genre (becoming gendered) selon les critères distinctifs de l’intelligibilité de genre » (Butler 2005b : 83). Bref, il n’existe aucune identité « prégenrée » ou « postgenrée » et le cadre d’intelligibilité dominant hétérosexiste implique un processus continuel et performatif de « gendérisation [22] » (Butler 2005b : 83-96). Il serait toutefois réducteur de penser que l’identité n’est que le résultat des normes de genre. Au contraire, Butler est convaincue que l’identité résulte d’une totalité de composantes et de facteurs tels que le genre, la « race », l’ethnicité, la classe ou la condition sociale, l’orientation sexuelle (Butler 1990 : 325; 1991 : 90 et 94; 2005b : 62-63 et 79; Bell 1999 : 168; Salih 2002 : 92-95). Elle souligne ceci (Butler 2005b : 62-63) :

« Être » une femme ne définit certainement pas tout un être; le terme n’arrive pas à l’exhaustivité, non qu’il y aurait une « personne » non encore genrée qui transcenderait l’attirail distinctif de son genre, mais parce que le genre n’est pas toujours constitué de façon cohérente ni conséquente selon les différents contextes historiques, et parce que le genre est partie prenante de dynamiques raciales, de classe, ethniques, sexuelles et régionales où se constituent discursivement les identités.

Butler croit, par ailleurs, que la reconnaissance des multiples systèmes d’oppression qui se conjuguent et se renforcent est nécessaire aux théories féministes. La conception du genre, conçu comme indépendant ou enchevêtré à d’autres éléments identitaires, est aussi liée à la notion de pouvoir. Pour Butler, c’est une chose de dire que les femmes sont subordonnées et une autre que d’affirmer qu’elles le sont unilatéralement à travers un seul système d’oppression, soit le patriarcat universalisé (Butler 2005b : 63). Cette manière de concevoir le pouvoir, caractéristique des courants féministes de la deuxième vague, a peu de chances, selon Butler, de prendre en considération les diverses formes de domination qui touchent les femmes. Une théorie féministe qui cherche à intégrer à son analyse l’enchevêtrement du genre avec d’autres facettes de l’identité et de l’oppression doit donc percevoir le pouvoir de façon moins systémique et unilatérale pour être cohérente avec elle-même (Butler 1991 : 94) [23].

La prise en considération par Butler de l’enchevêtrement identitaire l’amène à s’opposer à l’irréductibilité du féminisme à d’autres luttes de libération, position qui consiste en la conviction que le féminisme ne peut se réduire à d’autres combats pour la justice sociale (contre le racisme, l’homophobie) et qu’il requiert une analyse particulière et indépendante, élevant ainsi le genre en priorité absolue. D’une part, Butler (2005b : 38 et 63-64) soutient que le seul élément du genre est insuffisant et limité dans l’analyse féministe pour penser l’identité. D’autre part, elle affirme que la croyance en l’irréductibilité du féminisme à d’autres luttes de libération comporte plusieurs effets pervers (hiérarchisation ou négation d’autres formes de domination, aspect réducteur, etc.) et que le féminisme se constitue ainsi de manière impérialiste et hégémonique (Butler 1991 : 89-91; 1994 : 15-17; 2005b : 79-83; 2006 : 21). Pour Butler (2005b : 80), il est impossible de donner priorité à l’oppression du genre au détriment d’autres formes de domination (hiérarchiser les oppressions). Enfin, son analyse multidimensionnelle ou intersectionnelle [24] du genre et de l’identité ainsi que son refus de l’irréductibilité du féminisme à d’autres luttes de libération la conduisent à des positions politiques qui divergent de celles de plusieurs féministes de la deuxième vague.

Les politiques identitaires, les coalitions politiques et les pratiques subversives

Selon Butler, les politiques identitaires, se basant sur l’identité particulière d’un regroupement de personnes (femmes, gais et lesbiennes, etc.), donc sur des catégories identitaires, comportent à la fois des avantages et des inconvénients. D’un côté, elles fournissent une plate-forme unifiée pour des groupes afin de revendiquer leurs droits, en leur procurant une certaine stabilité et fixité. D’un autre côté, ce genre de politiques tend à homogénéiser les groupes donnés, à gommer les différences entre les personnes et à taire les discussions et les conflits inhérents à tout regroupement. De cette façon, les politiques identitaires normalisent les personnes, pour les faire entrer de « force » dans la définition fixe de l’identité du groupe (ou de la catégorie identitaire) ou excluent celles qui refusent de s’y plier. Ce sont donc ces aspects plus négatifs qui incitent Butler (1995a : 48-50; 2001a : 143-160; 2002 : 221-222; 2003 : 76; 2005b : 49-50, 64-67 et 267-276) (Brossard 2005 : 81-88) à critiquer ces types de politiques et de catégories et à souligner leurs effets pervers (exclusion, condamnation au silence, uniformisation, etc.). Ainsi que Butler le souligne, la critique des catégories et des politiques identitaires et leur contestation n’impliquent pas, comme c’est le cas pour les notions de catégorie femmes, de sujet et de plusieurs autres, la répudiation totale de ces dernières [25]. Il suffit plutôt de faire une utilisation critique et prudente de ces catégories et de ces politiques, en les laissant ouvertes aux changements, aux redéfinitions, à l’inclusion de nouvelles ou de nouveaux membres, etc. (Butler 2001a : 147; 2005b; 2006 : 52-53). Voici comment Butler exprime sa thèse concernant la catégorie « lesbienne » (2001a : 143-144) :

Je ne suis pas à l’aise avec les « théories lesbiennes » et les « théories gay », car […] les catégories identitaires tendent à servir d’instruments aux régimes de contrôle, soit comme catégories normalisantes des structures d’oppression, soit comme points de ralliement pour la contestation libératoire de cette oppression même. Je ne suis pas en train de dire qu’en quelque occasion politique, je refuserai de défiler sous la bannière lesbienne, mais j’aimerais que la signification de cette bannière ne soit jamais ni trop claire ni trop précise.

Ces positions amènent Butler à formuler l’idée d’exercer une politique féministe de coalition, qui n’est pas, elle non plus, exempte de tous dangers et de tous dérapages (Butler 2005b : 80-83). Les coalitions politiques présentent cependant l’avantage de s’appuyer non pas sur un sujet stable et une identité fixe, mais bien sur un regroupement local, ponctuel et contextualisé d’intérêts à transformer une situation donnée (Nicholson 1999 : 75-76 et 160). Selon les conjonctures et les besoins spécifiques, ces coalitions voient le jour et se défont tout en laissant place à la diversité ainsi qu’aux dissensions et aux désaccords pouvant surgir entre les personnes. Butler mentionne ceci (2005b : 82-83) :

Si l’on adopte une approche de type anti-fondationnaliste à la politique de coalition, on ne postule aucune « identité » […] La politique de coalition ne requiert pas d’élargir l’acception d’une catégorie « femme » ni d’un soi qui déploierait tout de suite sa complexité et son hétérogénéité multiple interne […] Ainsi une coalition ouverte mettra en avant des identités qui seront tour à tour prises ou mises de côté selon les objectifs du moment; ce sera un assemblage ouvert permettant de multiples convergences et divergences sans qu’il soit nécessaire d’obéir à une finalité normative qui clôt les définitions.

Butler croit ainsi que le regard critique du féminisme ne doit pas uniquement être tourné vers l’extérieur, en condamnant une seule facette du pouvoir (LE patriarcat), mais qu’il doit aussi être dirigé vers l’intérieur du mouvement pour y déceler ses propres pratiques de domination. Ce n’est qu’à partir du moment où le féminisme reconnaît sa responsabilité dans la perpétuation de certaines formes d’oppression qu’il porte un potentiel de changement au niveau politique.

C’est par ailleurs dans une optique d’impossibilité de sortir du pouvoir et du champ discursif que Butler prône des actions politiques qui se basent sur des stratégies de changement à partir d’une position interne au pouvoir et au langage (Barvosa-Carter 2001 : 134). Elle propose des possibilités de resignification, de redéploiement et de répétitions subversives [26]. Un exemple de répétition subversive est celui du mot queer. Le terme, qui servait auparavant à insulter les « minorités sexuelles », est maintenant repris par ces personnes dans un contexte nouveau, positif et affirmatif (Butler 1993b : 223-230; 2004 : 39 et 244). De la même façon, Butler ne cherche pas à éliminer la matrice hétérosexuelle, de laquelle il est impossible de s’extraire complètement, mais bien à la subvertir de l’intérieur en démontrant, à travers l’exemple de répétitions subversives à l’oeuvre dans le travestissement, le transgenrisme et d’autres pratiques de ce type, son caractère construit et son aspect factice, répétitif et imitatif. En ce sens, Butler s’éloigne des objectifs d’une majorité de féministes de la deuxième vague (notamment matérialistes), qui cherchent à s’extirper totalement des relations de pouvoir et qui souhaitent l’abolition des catégories de sexe, de genre et d’orientation sexuelle considérées comme construites dans et par le système dominant. Butler précise (2001a : 157) :

Inutile de considérer ces constructions hétérosexuelles comme une intrusion pernicieuse [dans les identités gaies] de l’esprit straight à éradiquer. D’une certaine façon, la présence de postures hétérosexuelles de toutes formes au sein des identités gay et lesbienne présuppose l’existence d’une reproduction gay et lesbienne du straight, une récapitulation de celui-ci – lui-même reproduction et répétition de sa propre idéalité –, dans son vocabulaire particulier. Ainsi se présente un lieu possible de répétitions parodiques de toutes sortes et de significations nouvelles. La duplication parodique et la resignification des constructions hétérosexuelles, au sein de cadres qui ne le sont pas, mettent en relief le statut absolument construit du prétendu original, et montrent que l’hétérosexualité ne se promeut comme référent qu’à travers un acte décisif de répétition.

Autrement dit, Butler indique la possibilité de déconstruire le cadre hétéronormatif et hétérosexiste à partir de pratiques sexuelles subversives, sans toutefois prétendre que cette alternative soit la seule et unique valable pour la pratique politique féministe [27]. Bref, la politique féministe que Butler propose, loin d’être un rêve impossible ou une utopie [28], rapproche chaque personne de son potentiel politique d’action et de transformation, mais sa philosophie suscite plusieurs interrogations chez les féministes.

Les thèses controversées de Judith Butler

Les critiques exprimées à l’égard de Butler sont nombreuses, mais deux seules seront présentées ici [29]. Elles sont d’ordre épistémologique et politique. Premièrement, plusieurs personnes accusent Butler de nominalisme ou d’hyperconstructivisme [30]. Bon nombre d’entre elles croient fermement que Butler adopte une ligne de pensée selon laquelle toute réalité n’est que langage. Autrement dit, les choses, les corps, les situations, etc., ne sont que des constructions langagières et elles n’existent qu’en fonction de leur énonciation. Il est vrai que Butler affirme que les sujets sont construits dans et par le langage, que le « sexe » est aussi construit et matérialisé et que tout cela n’a rien de naturel. Cependant, il importe de savoir si ces thèses butlériennes concernent l’aspect ontologique ou épistémologique, car, selon la perspective adoptée, la critique de nominalisme (ou de « monisme linguistique ») peut être fondée ou invalidée. Vasterling dit (1999 : 19) :

Butler’s deconstruction of the body as a natural given results in the claim that the body is always already linguistically constructed. Obviously, this claim evokes the charge of linguistic monism : doesn’t the claim entail a sort of linguistic metaphysics of the body? What needs to be examined, however, is the exact import of this claim : is it an ontological or an epistemological claim? Does the claim entail that the body is ontologically coextensive with its linguistic constructions, in other words, that the body is nothing but a collection of linguistic constructions? Or does it imply that the body is only epistemologically accessible as a linguistically constructed body? Only the former, not the latter, would justify the charge of linguistic monism.

Ambroise (2003 : 100) semble croire que Butler est coupable d’un tel nominalisme qu’il nomme « hyperconstructivisme [31] ». Selon lui, elle ne cesse de confondre la réalité matérielle (le biologique) avec la réalité linguistique (le symbolique). Il soutient que Butler fait un usage abusif de la notion de performativité d’Austin, en lui conférant des pouvoirs impossibles. Autrement dit, il affirme qu’elle ne tient pas compte des conditions de possibilité et de « réussite » du performatif, qui ne peut agir sur le plan physiologique et transformer les corps, mais qui interfère uniquement à un niveau symbolique et linguistique (Ambroise 2003 : 118-119) :

Mais Butler semble souvent aller beaucoup plus loin et dire qu’il y a une construction de la sexualité biologique […] Cette dernière éventualité supposerait que la performativité du langage agisse directement sur les corps. Or nous avons vu que, par définition, l’action performative est une action symbolique […] Pour que la performativité joue sur la sexuation des corps, il faudrait qu’existent des actes de parole avec des conditions de félicité très particulières qui toucheraient au corps biologique. Cela présupposerait une procédure conventionnelle reconnue dont la réalisation entraîne une modification biologique. Or il semble que l’inexistence de cette procédure, aussi implicite qu’elle puisse être, est un constat empirique.

Ainsi, Butler est accusée de tout réduire au langage et de faire un usage inapproprié du concept de performativité qui la conduit à penser que le langage modifie la physiologie. Selon plusieurs, cette importance accordée au langage amène un certain déterminisme du sujet et anéantit ainsi son autonomie et sa capacité d’action (Barvosa-Carter 2001), ce qui mène, par conséquent, au second reproche adressé à Butler concernant le plan politique.

Deuxièmement, Butler est accusée de saper les bases du féminisme en déconstruisant le sujet, son agentivité et la catégorie femmes. La principale interlocutrice de Butler à propos de la subjectivité et de l’agentivité du sujet est Benhabib (1995a; 1995b) [32]. Dans les critiques qu’elle adresse à Butler, elle lui reproche l’importance accordée à l’aspect construit du sujet à travers la société, la culture, les normes, les discours, le langage et les relations de pouvoir. Cette construction détermine complètement le sujet, le projetant ainsi dans l’impuissance et le fatalisme et lui déniant toute possibilité d’agir de façon autonome. Voici comment elle formule sa critique : « Indeed the question is : how can one be constituted by discourse without being determined by it? A speech-act theory of performative gender constitution cannot give us a sufficiently thick and rich account of gender formation that would also explain the capacities of human agents for self-determination » (Benhabib 1995b : 110). Il faut en plus préciser que, pour Benhabib, actions politiques et donc politiques féministes sont associées à la capacité d’action du sujet, qui peut s’autodéterminer dans des situations données pour transformer sa réalité. Loin de croire que le sujet n’est aucunement orienté ni influencé par les contraintes extérieures, les discours et le langage, elle pense tout de même que les thèses de Butler, par leur caractère « radical », conduisent à un certain déterminisme qui est incompatible avec l’agentivité nécessaire à la lutte politique menée par les féministes (Barovsa-Carter 2001 : 124-128; Benhabib 1995a : 21-22; Webster 2000 : 6-7).

En outre, plusieurs auteures et auteurs soutiennent que la pratique politique féministe mise au point par Butler cause problème à plusieurs niveaux [33]. En fait, de nombreuses personnes croient que la philosophie politique de Butler, bien qu’elle soit appuyée initialement sur des bases matérialistes, ne tient pas assez compte des inégalités structurelles et systémiques entre les hommes et les femmes (Barvosa-Carter 2001 : 128-133; Jackson 1996 : 13-14; 1999 : 14, 17-19, 22 et 24; Brossard 2005) [34]. En mettant l’accent sur l’aspect symbolique, discursif et normatif dans ses analyses, Butler privilégie, selon ces auteures, une pratique politique conséquente axée sur la discursivité, qui oublie les réalités concrètes, l’oppression matérielle, les structures inégalitaires et hiérarchiques, les inégalités systémiques, etc.

Jackson (1996; 1999) et Brossard (2005) soutiennent également que, pour Butler, ce n’est pas de « détruire » les genres et l’hétérosexualité qui compte, mais bien de mettre fin à la normativité. Elle ne veut pas éliminer ces catégories, comme le souhaitent les féministes matérialistes, mais plutôt valoriser la multiplicité des genres et des orientations sexuelles [35]. Or, dans une perspective où l’on croit que ces catégories ont été construites hiérarchiquement au sein d’un système dominant, il faut plus que leur multiplication et leur valorisation pour véritablement les subvertir et enrayer les inégalités qui perdurent. Jackson s’exprime ainsi (1999 : 24) :

Je trouve déprimant que beaucoup de ce qui passe pour radical de nos jours n’envisage ni la fin de la hiérarchie de genre, ni la disparition de l’hétérosexualité institutionnalisée. Chercher à défaire les divisions binaires en rendant leurs frontières davantage perméables et en leur ajoutant des catégories supplémentaires, c’est ignorer les relations sociales hiérarchiques sur lesquelles les binarités originelles sont fondées. C’est ne pas s’attaquer aux manières dont l’hétérosexualité et le genre sont soutenus au niveau structurel et institutionnel. Finalement, c’est limiter le champ de vision politique.

En d’autres termes, la pratique politique féministe proposée par Butler, qui insiste beaucoup sur des moyens discursifs (résistances intérieures au pouvoir et au langage, resignifications, répétitions subversives, transgressions des normes), escamote les possibilités d’actions politiques à d’autres niveaux, notamment concrets (juridique, institutionnel, structurel, par exemple). Bref, on l’accuse d’avoir des stratégies politiques réductrices et limitées qui, sans être en soi inutiles et inefficaces selon certaines, sont néanmoins insuffisantes pour la lutte féministe (Fraser 1995a : 71; 1995b : 162-164; Brossard 2005 : 101-107, 113-120) [36]. En somme, plusieurs critiques attaquent les thèses butlériennes, mais Butler, de publication en publication, tente de répondre aux reproches qui lui sont adressés et en profite ainsi pour clarifier son cadre conceptuel et les stratégies politiques qu’elle suggère.

Judith Butler devant les critiques [37]

D’abord, la critique selon laquelle Judith Butler réduit tout au langage est facilement réfutable. En effet, à plusieurs moments dans ses divers écrits, elle insiste sur le fait qu’elle ne nie pas la réalité matérielle ni les caractéristiques biologiques des êtres humains. Comme cela a été mentionné précédemment, Butler soutient plutôt qu’il est impossible d’avoir accès directement aux corps, aux réalités matérielles premières, sans passer prioritairement par le langage et la culture (Butler 1993b, 1995a, 1995b, 2000, 2004, 2005a, 2005b et 2006). Vasterling (1999), qui s’interroge sur le sens à donner à l’affirmation de Butler voulant que le sujet et le corps soient construits à travers le langage, distingue deux niveaux : le niveau phénoménologique/ontologique et le niveau épistémologique. Elle affirme qu’il est possible de positionner la pensée de Butler dans le second niveau, à la suite de Kant. Selon Vasterling (1999) (et Butler a confirmé cette thèse dans ses écrits [38]), les thèses butlériennes ne nient pas l’existence d’une « réalité extralinguistique » ou d’une réalité en soi, mais plutôt l’accès direct, brut et non médiatisé par le langage à cette réalité ontologique (le corps ou le sujet). Il s’agit, dans les termes de Perron (1998 : 159), d’un « nominalisme faible », qui ne dénie pas l’existence possible d’essences quelconques, mais plutôt leur connaissance immédiate. Vasterling écrit ceci (1999 : 21-22) :

Following this Kantian logic, Butler’s claim can be interpreted as denying, not the possibility as such of an ontologically independent, extra-linguistic reality, but the possibility of access to an ontologically independent, extra-linguistic reality. In this Kantian context, the claim that language conditions the possibility of appearance means that language, as the epistemological condition of accessibility, determines the way in which reality appears to us. Thus, if materiality appears as a given, extra-linguistic reality, then this extra-linguistic reality is still an effect of language, but materiality or, in general, reality, is not reducible to these linguistic effects, that is, to the semantic constructions of language. May we conclude from the Kantian interpretation of Butler’s claim reality, in so far as it is not reducible to language, is ontologically independent of language, in other words, that language does not determine the ontological limits of reality? And, hence, that the charge of linguistic monism is refuted? I think so [39].

En résumé, les accusations de « nominalisme fort » ou d’hyperconstructivisme (Ambroise 2003) à l’égard de Butler ne peuvent être exactes lorsqu’une analyse théorique est effectuée de manière exhaustive sur le plan épistémologique.

Ensuite, la critique concernant la déconstruction du sujet, de l’agentivité, de la catégorie femmes et de la plate-forme politique unifiée du féminisme exige une réponse en deux parties. Premièrement, il est vrai de dire que Butler plonge le sujet et sa capacité d’action, la catégorie femmes et la pratique politique féministe dans une instabilité, une mouvance et une contestation continuelles. En ce sens, c’est la fin d’une conception du sujet unifié, transparent à lui-même et souverain. C’est également la fin d’une agentivité perçue comme capacité d’un sujet à s’autodéterminer et à s’extirper des réseaux du pouvoir [40]. C’est aussi la fin d’une catégorie femmes à définition unique, fixe et anhistorique et, par le fait même, d’une politique féministe appuyée sur une telle catégorie identitaire. Dans une telle perspective, ni Butler ni les personnes qui se portent à sa défense ne réfuteront cette critique qui lui est faite par de nombreuses féministes « classiques », dont Benhabib (1995a et 1995b). Par contre, plutôt que de percevoir dans cette critique du sujet, de sa capacité d’agir, de la catégorie femmes et de la politique féministe identitaire un aspect démobilisant menant à la négation du féminisme, Butler y voit un potentiel politique pertinent pour ce mouvement [41], puisque cette critique permet une inclusion de diverses personnes et évite de sombrer dans certaines formes d’essentialisme et de normalisation. En fait, la capacité d’agir pour Butler ne réside pas dans un sujet en mesure de s’autodéterminer et de prendre une distance critique par rapport aux normes qui le constituent, mais bien dans une possibilité de déjouer ces normes à travers des processus de resignification (Barvosa-Carter 2001 : 125). Deuxièmement, il importe de spécifier, comme cela a été documenté dans le présent article, que la critique de Butler à l’égard de certains termes (universalité, sujet, catégorie femmes, etc.) n’implique pas leur rejet total. Au contraire, elle cherche à intensifier les pratiques contestataires autour de ceux-ci, car la redéfinition et l’ouverture de ces termes quant à l’inclusion de nouveaux éléments imputables à leur critique est porteuse d’un espoir démocratique (Vidal 2006 : 234). Butler cherche à décontextualiser et à recontextualiser ces termes et non à les abolir complètement.

Ainsi, selon la définition de l’agentivité et de la pratique politique féministe adoptée, il est possible de confirmer ou de réfuter la critique voulant que Butler détruise l’agentivité et les fondements politiques du mouvement féministe [42]. Wester le souligne d’ailleurs (2000 : 16) :

The question which arises at this point, therefore, is whether Butler is rightly or wrongly accused by critics such as Benhabib of ultimately disallowing agency and so “giving up the bases” for a feminist politics. What sort of agency is actually “disallowed” by Butler and is this sort of agency feminism actually requires in order to fulfill its “emancipatory” objectives [43]?

Autrement dit, la définition de la capacité d’action du sujet et de la politique féministe varie d’une personne et d’un courant à l’autre. Soutenir, à partir d’une conception donnée de ces éléments, que Butler les annihile n’implique pas que l’agentivité et la politique féministe ne soient plus possibles, mais uniquement qu’elles ne le sont plus à partir d’une définition spécifique de ces termes (d’un paradigme donné) qui n’est pas la même pour toutes et pour tous (Webster 2000). Ainsi, on peut dire, à l’inverse de ces critiques, que Butler fournit une conception valable, mais différente, de la « puissance d’agir » du sujet et de la pratique politique féministe (Barvosa-Carter 2001; Vasterling 1999 : 28-29; Vidal 2006).

Enfin, le même type de réponse peut être fourni en ce qui a trait aux stratégies politiques proposées par Butler. En effet, il est vrai de rapporter que les stratégies qu’elle prône s’attachent plus précisément et presque exclusivement à l’aspect normatif et discursif (Barvosa-Carter 2001; Fraser 1995a et 1995b; Jackson 1996 et 1999; Brossard 2005). Il ne fait pas de doute que Butler privilégie des moyens de résistances internes aux structures du pouvoir, qui font appel à des tactiques concernant les symboles, les normes, les discours, le langage, etc., au détriment de moyens plus concrets, matériels, structurels et autres. Cependant, elle ne discrédite pas ces autres manières de lutter politiquement [44]. De cette façon, selon que l’on préconise une politique plus concrète ou symbolique/discursive, l’approche proposée par Butler paraît insuffisante et limitée ou suffisante et efficace [45]. Une fois de plus, c’est la définition du politique qui est au coeur du litige entre les protagonistes et non la pratique politique féministe de Butler en elle-même, qui s’avère pertinente dans son propre champ d’intervention et à partir de sa propre grille théorique.

La contribution des thèses butlériennes au féminisme

Malgré les critiques, fondées ou non, qui peuvent être faites à l’égard de la philosophe Judith Butler et de sa pensée, il est devenu clair, dans la présente recherche, que les thèses butlériennes peuvent contribuer à leur manière et de façon pertinente au champ des études féministes de par leur portée heuristique sur le plan conceptuel et politique. Sa théorie du genre comme performatif, exposée pour la première fois au début des années 90 dans son célèbre ouvrage Gender Trouble : Feminism and the Subvertion of Identity, a indubitablement transformé le visage du féminisme. Ses critiques internes au féminisme se révèlent également bénéfiques, notamment en matière de mises en garde contre des dérapages possibles (certaines formes de domination, de marginalisation, d’exclusion) au sein même d’un mouvement visant l’égalité de droit et de fait entre les hommes et les femmes et une plus grande justice sociale globale. En cela, et pour bien d’autres raisons, les féministes du Québec et du monde entier ne peuvent continuer à ignorer ou à rejeter, sans réflexion approfondie préalable et analyse exhaustive, les théories féministes postmodernes de cette auteure de renommée internationale.

Pourtant, comme cela a été brièvement mentionné au début de cet article, les analyses d’universitaires francophones sur la pensée de Judith Butler, au Québec tout comme en France, demeurent marginales et minoritaires. Bien qu’il soit possible d’interpréter cette carence d’analyses francophones en fonction des délais de traduction française des ouvrages de Butler (la traduction française de Gender Trouble n’a été publiée qu’en 2005, soit quinze ans après sa publication originale, alors que ce livre a fait l’objet de nombreuses traductions dans d’autres langues au cours de la dernière décennie [46]), il est impossible de réduire ce phénomène au simple manque de traductions francophones, la preuve étant que de nombreuses auteures anglophones sont analysées dans la francophonie même si leurs ouvrages ne sont pas encore traduits. Il est fort possible d’imaginer, comme le propose Vidal (2006 : 230), que, outre les divers enjeux de traduction, le manque de considération des thèses butlériennes dans le contexte francophone soit imputable à des divergences théoriques et à des luttes entre traditions intellectuelles qui s’intéressent à des objets de recherche différents et qui proposent des interprétations féministes et des stratégies politiques différentes [47]. Au Québec comme en France, la présence et la crédibilité acquise du féminisme matérialiste et de ses plus importantes représentantes (Christine Delphy, Colette Guillaumin, Nicole-Claude Mathieu, pour ne nommer qu’elles), bien qu’il s’agisse d’un courant féministe qui, à plusieurs égards, possède des similitudes avec le féminisme postmoderne [48], ont favorisé un contexte de non-réceptivité des thèses butlériennes. En effet, les matérialistes ont critiqué parfois avec véhémence les théories postmodernes et queers, notamment promues par Butler (Vidal 2006 : 237) [49]. Le féminisme matérialiste (comme plusieurs autres courants de la deuxième vague féministe) et le féministe postmoderne, comme il a été possible de le voir précédemment, font appel à deux visions très différentes du pouvoir, de l’agentivité, de l’action politique, etc., et semblent ainsi irréconciliables pour plusieurs. Cependant, il est possible de se demander, à l’instar de Fraser (1995a et 1995b) et de Vidal (2006), s’il est véritablement question d’une incompatibilité fondamentale et si le fossé qui sépare les matérialistes des postmodernes est vraiment impossible à surmonter ou si ce sont des positions qui, quoique différentes, peuvent faire l’objet d’une mise en commun, voire d’une hybridation pour tirer le meilleur de chacune d’elles. C’est, à mon sens, une voie intéressante et pertinente à explorer afin d’être en mesure de répondre de manière appropriée aux différents défis qui se posent aujourd’hui au féminisme.

Parties annexes