Vous êtes sur la nouvelle plateforme d’Érudit. Bonne visite! Retour à l’ancien site

Articles

Le poids de la culture « allégée » au temps de la lipophobie ou la beauté comme un corset symbolique : le cas du Mexique

  • Hartog Guitté,
  • Marguerite Lavallée et
  • Adriana Fuentes Ponce
Logo de Recherches féministes

Corps de l’article

Le présent article expose les résultats d’une recherche qui illustre différents paramètres d’une réalité psychosociale contemporaine vécue par les femmes, à savoir une obsédante quête de minceur, de beauté et de jeunesse. Le contexte socioculturel actuel est porteur de discours qui ont pour objet de normaliser l’image des hommes et des femmes en spécifiant certaines caractéristiques corporelles. Les lucratives entreprises de la mode, des cosmétiques, des produits de consommation allégés proposent un prototype de beauté qui valorise, surtout chez les femmes, la minceur extrême et la jeunesse éternelle. L’omniprésence des annonces publicitaires et des médias de communication, qui les utilisent comme des ornements, voire un appât, pousse à une consommation effrénée de produits de beauté de tous genres, en affichant les corps humains comme des objets commercialisables. La surenchère sur ce type de produits fait contraste avec le battage médiatique autour des désordres alimentaires vécus surtout par les femmes, ainsi qu’avec les statistiques utilisées dans le secteur de la santé sur les risques et les complications qu’entraîne l’obésité dans nos populations.

Notre but, dans cette recherche menée à Puebla (Mexique), était de démontrer que l’ensemble des messages sur les standards idéaux du corps, perçus comme inoffensifs, légitiment plusieurs formes de violence symbolique et de discrimination, notamment à l’égard des femmes, qui sont souvent confondues avec une morale hédoniste ou de propagande en faveur d’un style de vie sain. Dans le contexte mexicain que nous avons retenu pour notre recherche, les femmes, plus que les hommes, sont discriminées lorsqu’elles ne correspondent pas aux idéaux de beauté en vogue. De fait, un dicton traditionnel, très populaire, parle de l’exigence des trois F pour les hommes : feo (laid), fuerte (fort) et formal (formel). La situation est différente pour les femmes qui, pour être acceptées socialement, se doivent d’être jolies, de chercher la protection d’un homme puissant et de ne pas se prendre trop au sérieux, voire d’être futiles. Dans cette logique, plus un homme répond aux exigences attendues de lui (les trois F), plus il réussit à montrer sa virilité et à ne pas être associé à un homosexuel; dès lors, être gros pour un homme n’est pas porteur de la même signification sociale que pour une femme. L’idée de nous pencher sur cette problématique en centrant notre regard sur les femmes nous est venue de la multitude de commentaires entendus au Mexique, tant sur la place publique que dans les médias de communication, autour du rejet des rondeurs, de la laideur et de la vieillesse des femmes. Cette décision a aussi été encouragée par certains écrits pertinents qui méritaient un appui empirique. Mieux connaître ce qui se cache derrière les regards et les traitements souvent incisifs dirigés vers l’apparence corporelle des femmes a motivé la réalisation de notre recherche sur divers thèmes s’y rapportant.

Nous décrivons ci-dessous deux études qui illustrent, de façon claire et complémentaire, le caractère psychosocial et contemporain des diverses formes d’oppression que subissent les femmes stigmatisées par leur image physique au détriment de n’importe quelle autre forme de réussite personnelle ou sociale.

La culture « allégée »

La culture « allégée » est associée à un style de vie léger et superficiel, axé sur la mode et le plaisir de la consommation qui, par définition, s’éloigne de toute pensée critique et analytique. Selon Lipovetsky (2002), certains facteurs sociohistoriques y auraient contribué, par exemple, la chute ou le déclin de certains grands idéaux collectifs. La dynamique des grands médias de communication, qui tient plus de la culture du divertissement et de la publicité que du contenu informatif, y aurait aussi participé en inondant la vie quotidienne et l’imaginaire social d’une quantité exacerbée de messages qui cultivent la séduction au détriment de la réflexion. Toujours selon Lipovetsky, les représentations superficielles des femmes, qui les réduisent au rôle passif d’objets « sexuellement décoratifs », sont un des instruments privilégiés de la publicité pour assurer la consommation, et cela, à un moment de l’histoire où les femmes gagnent de nouvelles occasions d’émancipation après avoir rejeté en masse certaines formes d’oppression traditionnelles. Dans cette culture du divertissement où chaque personne semble responsable de son propre bonheur (en Amérique latine, même les gens les plus pauvres et les plus éloignés des grands centres ont accès à cette culture par l’entremise de la télévision, avec ses contenus publicitaires et ses téléromans), les femmes restent soumises à des exigences intransigeantes sur leur aspect corporel qui les incitent à projeter une image permanente de jeunesse, de minceur et de beauté.

Nombreuses sont les études récentes qui se proposent d’étudier le corps dans sa relation avec la beauté en vue de montrer les dissonances qui existent dans la société occidentale. En Espagne, Esteban (2004) a mené son travail de doctorat sur l’image corporelle telle qu’elle est perçue par les femmes. Aux États-Unis, durant la dernière décade, Davis (2005) a travaillé sur les implications de l’usage de la chirurgie esthétique et cosmétologique sur le phénomène de la mode. En France, l’anthropologue Le Breton (1999) a analysé les complications générées par l’homologation du corps et les identités qui en émanent. Toujours en France, dans une approche plus goffmanienne, Meidani (2007) a examiné les transformations structurelles des établissements d’activités physiques et sportives (entre autres, les centres de remise en forme) par rapport à la nouvelle culture somatique produite et divulguée par les médias (la presse et les magazines) et en a étudié les répercussions sur les pratiques corporelles qui en ont découlé.

De nature évolutive, ces pratiques qui s’exercent selon les ressources à la disposition de la population et les situations, intègrent progressivement les nouvelles normes et valeurs véhiculées dans la société. L’analyse des dynamiques sous-jacentes aux choix qu’en font les femmes apparaît une voie intéressante pour saisir une cohérence, une « normalité corporéique », là où souvent les comportements et les attitudes sont perçus comme irrationnels, incompréhensibles, inconvenants, voire imprévus, tels que les comportements boulimiques/anorexiques ou la chirurgie esthétique (Meidani 2007).

Le féminisme au temps des Barbies

Que sont nos soutiens-gorge devenus?

Des implants de silicone…

Une des manifestations féministes flamboyantes des années 70 a sans doute été de brûler publiquement les soutiens-gorge, comme réaction au patriarcat. Par cet évènement symbolique, on annonçait des temps nouveaux où les femmes pourraient s’émanciper socialement et se réapproprier leur corps en se libérant de certaines contraintes, comme celles de ne vivre leur sexualité que dans le contexte du mariage et dans le but d’exercer leur devoir de maternité et de satisfaire les besoins de leur mari. En renonçant à servir d’appât pour les hommes et en décidant de se libérer du concept de « péché de la chair » qui sévissait à cette époque, les femmes, par la voie de leur corps, de leur pensée, de leurs désirs et de leurs énergies, pouvaient désormais se réorienter vers un développement plus harmonieux de leur potentiel sexuel, intellectuel, créatif, politique, etc.

En Occident, au cours des cinq dernières décennies, les luttes féministes ont permis à de nombreuses femmes de conquérir de nouveaux espaces et de contribuer à modifier substantiellement l’image traditionnelle que l’on se faisait d’elles. Pourtant, malgré le chemin parcouru vers l’équité et le fait que les frontières essentialistes entre les genres se sont en partie estompées, voilà qu’est apparu, sans crier gare, un nouveau système idéologique qui impose, en défiant l’âge, l’homologation d’un corps féminin mince, ferme et jeune. Subtilement, cette nouvelle exigence encourage les femmes à emprunter un parcours dont les principaux ennemis à vaincre sont les marques que laissent sur leur corps le passage du temps, les grossesses et la vie sédentaire. C’est ainsi que plusieurs femmes s’imposent diverses formes de sévices et de privations dans le seul but de maintenir ou d’atteindre le modèle corporel socialement valorisé. Puisant dans les discours en circulation, elles se convainquent que, si elles réussissent à garder une apparence jeune et à maintenir une silhouette svelte, elles seront heureuses; à leur avis, aucun combat ne vaut celui de projeter une image de perfection et de satisfaction de son apparence.

Certaines études empiriques sont instructives à cet égard. Alors que dans presque tous les secteurs de la vie, les personnes ont tendance à se survaloriser (Baumeister 1998), il existe une grande exception à cette règle. Les femmes ont tendance à se dévaloriser quand il s’agit de parler de leur poids et de leur apparence physique qu’elles décrivent souvent en termes négatifs (Strahan, McKay et Wilson 2005; Strahan et autres 2006) ou de s’en montrer insatisfaites (Mintz et Betz 1986; Smolak 2006). Cette insatisfaction chronique les conduit parfois à de sérieux problèmes tels que la dépression et les dysfonctionnements alimentaires (Stice et Shaw 1994). Même les femmes sans problèmes cliniques montrent une image négative d’elles-mêmes qu’elles tentent d’améliorer par des pratiques alimentaires souvent déséquilibrées (Herman et Polivy 2004; McFarlane, Polivy et McCabe 1999) que favorisent par ailleurs les nombreuses publicités d’aliments à faible teneur nutritive. Quelques auteurs soulignent le danger, pour les femmes, de trop se préoccuper de leur apparence physique; le temps et l’énergie dépensés à cette fin limitent leurs activités dans d’autres domaines (études, professions) (Fredrickson et Roberts 1997). Selon certaines personnes, et comme on pouvait s’y attendre, une des raisons de cette dépréciation personnelle provient du fait que les femmes se comparent aux modèles de beauté que propose la société marchande (Patrick, Neighbors et Knee 2004), plus particulièrement l’industrie de la mode; elles acceptent comme légitimes les normes qu’imposent ces modèles (Crocker, Cornwell et Major 1993) ou, lorsqu’elles les contestent, elles continuent de penser que les autres s’en servent pour les juger (Park 2005). Selon l’étude réalisée par Fuentes (2007), il existe un savoir commun bien organisé et un consensus social élevé autour de l’idéal corporel que doivent atteindre ou conserver les femmes, idéal qui, à la manière d’un corset symbolique, les opprime et les aveugle au point de les amener à ne se concevoir que comme des objets qui doivent se conformer aux règles du jeu pour pouvoir se sentir de la partie et ne pas souffrir de rejet social.

Déjà en 1991, dans son ouvrage Backlash, Faludi lançait un cri d’alarme. Les femmes seraient-elles les victimes d’une guerre non déclarée contre leur émancipation et, plus directement, contre l’apport du féminisme? Son hypothèse d’une offensive patriarcale largement propagée dans les médias et les systèmes politiques pour dénigrer les féministes et freiner les avancées des femmes dans leurs luttes pour atteindre l’équité pouvait, à ce moment-là, paraître paranoïaque aux yeux de certaines personnes. De fait, il appert que, dans certains milieux, le féminisme est vu comme dépassé ou contesté par un discours qui montre l’émancipation féminine comme un concept archaïque et dénué de toute utilité dans la vie actuelle des femmes. En fait, une étude récente sur la représentation sociale des féministes, auprès de 400 étudiants et étudiantes universitaires de Puebla, indique qu’un bon nombre pense que les féministes sont des personnes radicales, avec des problèmes de santé mentale, obsédées par l’idée d’égalité et incapables de supporter les hommes, mais qui, paradoxalement, voudraient être leur égale ou meilleures qu’eux (Hartog et autres 2007). Si un tel constat est observé dans le milieu universitaire, que penser des autres milieux, surtout dans une société traditionnelle et machiste comme c’est le cas du Mexique?

Cependant, point n’est besoin d’être au Mexique pour constater la sous-représentation des femmes dans les manchettes de la presse écrite et les téléjournaux [1]. Généralement, quand elles sont mentionnées, elles le sont à titre d’objet érotico-décoratif ou comme épouse d’un « personnage important » qui fait l’actualité (par exemple le couple Bruni-Sarkozy ou la Señora de Fox, ancien président du Mexique). L’invisibilité ou le silence autour des femmes qui réussissent en dehors des cadres « photogéniques » contribue à donner l’impression du manque de solutions de rechange pour elles lorsqu’elles veulent se démarquer socialement, sinon en se conformant au modèle de beauté préconisé. Cet idéal est entretenu par des femmes qui transmettent généreusement leurs conseils de soin de beauté, leurs diètes, leur nouvelle garde-robe et chirurgie esthétique qui, prétendument, les aident à être des personnes exceptionnelles.

Doit-on souligner que ce culte de la minceur-jeunesse contribue également à brimer les femmes psychologiquement et socialement? Cette idée est partagée par des auteures et auteurs, dont Toro (1999), spécialiste des désordres alimentaires, qui s’interroge sur les motivations des sociétés « opulentes » à désirer que le corps féminin cesse d’être arrondi et fort et d’occuper un espace important. Il est pertinent d’invoquer des raisons de santé comme argument valide contre les risques associés au surpoids. Cependant, la promotion d’une minceur obligée comme style de vie « à l’heure où la maigreur érigée en norme a conduit certains pays à légiférer sur les défilés de mode et où le culte de l’extrême minceur a mené plusieurs jeunes femmes à la mort » (Meidani 2007 : quatrième de couverture) est préoccupante et oblige à de sérieux questionnements.

L’obésité ou la peste du XXIe siècle

Si tu ne vieillis pas, si tu n’engraisses pas, tu seras heureuse.

Le poids idéal des personnes, principalement celui des femmes, constitue un thème d’intérêt social, plus aigu au cours des dernières années. Cela est lié en partie au fait que, pour les systèmes de santé, l’obésité représente une véritable épidémie qui doit être rapidement contrôlée pour éviter les complications qui y sont associées.

Le rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), publié en 2005, commente des chiffres jugés alarmants quant à l’augmentation des taux d’obésité dans le monde. Selon ce rapport, si la tendance se maintient jusqu’en 2020, les maladies non transmissibles seront la cause de 73 % des mortalités. Tout au long de cette période, principalement dans le monde occidental, les tentatives d’alerter les populations sur la menace que représente l’obésité comme facteur associé aux maladies artérielles et au diabète se multiplient. Au Mexique, notons, entre autres déclarations alarmantes, celle qui a été faite, en 2005, par le principal représentant de la Commission fédérale contre les risques sanitaires et qui est éloquente. Il y mentionne que 16 % de la population mexicaine souffre d’obésité et que près de 50 % des individus affichent un surpoids, ce qu’il qualifie de véritable tragédie, en déplorant le fait que le Mexique soit passé d’un statut de pays de gens maigres souffrant de malnutrition à celui d’un pays d’obèses souffrant tout autant de malnutrition (Comunicado de prensa, Secretaría de Salud No. 716).

La conception médicale de l’obésité est largement diffusée dans les médias et propagée de bouche à oreille dans la vie quotidienne des femmes. Le discours dominant accentue la relation entre la santé et l’image corporelle en rappelant aux femmes l’importance de réussir à atteindre certaines mensurations, ce qui confirme ainsi la croyance qu’une silhouette « appropriée » reflète une apparence saine et, par extension, un bon niveau d’estime de soi, d’assurance personnelle et d’entregent. À l’inverse, la femme au corps déviant des mensurations préconisées est vue avec mépris, pitié, voire dégoût, et son surpoids est invoqué comme le problème à éradiquer. Un tel discours tend à valider diverses formes d’intolérance qui touchent directement les personnes grosses. Pourtant, ce n’est pas le mépris qu’on leur porte qui va répondre au besoin d’instaurer des politiques publiques proposant des solutions de rechange à la mauvaise alimentation et à l’inactivité physique qui sont les principales causes de l’augmentation des taux d’obésité.

Les violences symboliques et les discriminations

Le consensus à conditionner le bien-être personnel en vue d’un idéal de beauté difficile à atteindre légitime une attitude d’aversion, voire d’hostilité, envers les personnes qui affichent un corps hors normes et malsain. La métaphore de l’« effort de guerre » peut analogiquement aider à comprendre cette hostilité : quand toute une nation est appelée à livrer un combat, à se sacrifier pour la bonne cause, les personnes qui défient la conscription et se montrent insoumises aux instructions sont jugées traîtres et lâches.

La lipophobie ou cette aversion des kilos en trop entraîne un rejet collectif à l’égard des personnes qui dévient des normes esthétiques implicitement établies et qui, de ce fait, risquent de se voir ridiculiser ou imposer des sanctions [2]. Comme le mentionne Meidani (2007 : 281-282), « l’individu qui s’écarte des normes esthétiques devient le bouffon, la mascotte, le confident, le souffre-douleur, le rigolo du bataillon d’un groupe qui l’inclut en l’excluant et qui l’écarte en l’englobant ». Cette réprobation sociale est rapidement intériorisée par les personnes visées. Selon Lamas (2007), dans un travail mené auprès de travailleuses du sexe, un aspect fondamental de la violence symbolique consiste en ce que les victimes pensent qu’elles méritent d’être maltraitées et dénigrées socialement, en raison de leur dissidence quant au modèle de décence défendue dans la société.

La complexité du phénomène de la lipophobie et les conséquences souvent néfastes qu’elle entraîne, sous forme d’oppression, de discrimination et de rejet social, surtout lorsqu’il s’agit de femmes, ont motivé notre équipe de chercheuses à explorer en profondeur cette dynamique. Parmi les études entreprises, deux ont été retenues pour le présent article : la première, soit une étude d’observation participante auprès de femmes et d’hommes fréquentant un centre d’entraînement physique, a pour objet de recueillir diverses prises de position concernant les femmes grosses. La seconde étude est un prolongement de la précédente en ce qu’elle explore, de façon plus systématique, les représentations positives et négatives des femmes sur différents aspects de leur apparence corporelle (beauté/laideur; corpulence/minceur).

La démarche méthodologique

L’étude no 1

Cette étude s’est déroulée dans un centre d’entraînement physique haut de gamme, situé dans la région urbaine de Puebla. L’approche utilisée est l’observation participante qui a consisté à annoter, dans un journal de bord et pendant toute la durée de l’étude, les observations pertinentes se rapportant à la lipophobie; ces observations ont été complétées par des entrevues privées en vue de mieux comprendre le vécu des femmes à s’assumer comme rondes, ainsi qu’à capter les impressions, les idées et les attitudes qu’ont d’autres personnes à leur égard. Pour recueillir des témoignages illustrant les deux côtés de cette réalité, 30 personnes, âgées de 18 à 35 ans, ont participé à ces entrevues. Elles ont été réparties en deux groupes : des femmes de forte taille, fréquentant le centre en question dans le but de perdre du poids et susceptibles d’expérimenter diverses formes de discrimination et de rejet dû à leur condition physique (groupe 1) et des hommes et des femmes, de taille moyenne, fréquentant ce centre comme moyen d’entraînement physique régulier, considérés comme susceptibles de rejeter les femmes grosses pour leur apparence physique (groupe 2).

L’étude no2

Dans le but de mieux préciser les données obtenues dans les entrevues privées, surtout celles sur la sévérité du regard porté sur les femmes de forte taille, la seconde étude est plus directement axée sur l’apparence corporelle des femmes telle qu’elles la perçoivent elles-mêmes. Un groupe de 120 femmes [3], âgées de 15 à 55 ans (moyenne d’âge : 26 ans) et recrutées aléatoirement dans cinq lieux différents à Puebla (deux écoles préparatoires, deux universités et un centre commercial), ont participé volontairement à cette étude qui porte sur deux dimensions très sensibles de l’apparence physique : la beauté versus la laideur et la minceur versus la corpulence.

Dans un premier temps, les participantes ont été soumises à une technique d’association à quatre mots inducteurs, à savoir la femme « belle », « laide », « grosse » et « mince ». Ces associations ont été explorées selon deux conditions : en demandant aux participantes de compléter une phrase commençant par « Pour moi… » et une autre commençant par « Pour la société en général…. ». Trois associations devaient être faites dans chaque condition. Cette double approche permet d’accéder à ce que certains chercheurs désignent comme la zone muette (Abric 2003; Guimelli 2001; Flament, Guimelli et Abric 2006), c’est-à-dire des réponses qui, par leur caractère opposé à une certaine rectitude politique, comme c’est le cas de la misogynie, du racisme ou de l’homophobie, sont tues lorsqu’elles choquent l’idéologie du participant ou de la participante mais qui peuvent surgir lorsqu’elles sont attribuées à d’autres ou à la société en général. La comparaison des réponses obtenues dans les deux cas permet de déterminer si la personne est consciente de l’existence de tels propos diffamateurs et si elle y adhère ou non. Parallèlement à cette technique, chaque participante a été invitée à décrire les avantages et les inconvénients qu’il y avait, pour les femmes, à être grosses ou minces, les lieux et les situations où les femmes grosses sont susceptibles d’être discriminées et les explications justifiant ces attitudes.

Les résultats

L’étude no 1

Les données recueillies au cours des 30 entrevues privées décrivent toutes des scénarios où s’exercent diverses formes de violence que réveille la lipophobie ainsi que leur impact sur la vie des personnes ciblées. Pour illustrer ces propos, ont été retenus les extraits qui donnent le mieux un aperçu de la diversité des contextes et des propos émis de part et d’autre. Quatre extraits de protocoles de femmes du groupe 1 décrivent différentes difficultés qu’éprouvent ces femmes, de même que certains des moyens qu’elles utilisent pour tenter de les atténuer. Par ailleurs, cinq extraits sont tirés des protocoles des hommes et des femmes du groupe 2 : ils expriment la diversité des attitudes et jugements portés à l’égard des femmes grosses.

Réponses des femmes du groupe 1

Femme de 19 ans

Ma mère est tellement mince, comme des plus minces. Elle passe son temps au régime. Elle ne supporte pas de se voir un gramme de graisse. Elle ne tolère pas la graisse. Elle dit que c’est pour les femmes délabrées. Je suis sa pire punition, parce qu’il n’y a rien que je n’ai pas fait, et il m’est impossible de perdre ce visage rond. Je voudrais bien être plus mince, je sais que comme cela elle pourrait être enfin fière de moi. Je viens ici, aux heures que je sais qu’elle ne vient pas, parce qu’elle, elle est tellement belle et elle ne peut pas croire que je sois sa fille.

Femme de 22 ans

Quand j’arrive dans un restaurant, je vois tous les regards tournés vers mon assiette. Ma mère qui me cherche du regard pour me dire de me contrôler. Mon père qui s’excuse en disant que je suis un estomac d’homme dans un corps de femme. Mes frères qui assument que ce qu’ils ne mangeront pas, eux, je le mangerai, moi. Je tente de me rappeler que je ne suis pas saine si je suis grosse. Je n’aime pas être la poubelle des autres, mais je me rends compte que je ne suis pas seulement la poubelle des autres, mais la mienne aussi. Je n’ai jamais eu d’amoureux. Je ne veux pas virer vieille fille. C’est pour cela que je me suis inscrite au centre, pour leur fermer la boîte.

Femme de 25 ans

Les femmes se surprennent toujours si je dis que je m’en vais passer une fin de semaine avec mon amoureux. Elles pensent que c’est impossible que j’aime avoir des relations. On m’a demandé si ça ne me gêne pas de me mettre en costume de bain. Si je peux quitter mes vêtements devant lui. On me fait sentir que je dois me voir comme quelqu’un d’épouvantable. Le pire, c’est quand je suis au lit avec quelqu’un, et qu’il ne me caresse pas et qu’il m’évite tout le temps. Pour cette raison, je finis presque toujours par pratiquer le sexe oral avec les gars avec qui je sors. J’ai arrêté de leur demander qu’ils me touchent. Quand je leur demande, ils font des blagues : « Entre autant de graisse, je ne suis même pas sûr de te trouver ». « T’es sûre que tu sens quelque chose? » « Ben, alors, je ne pensais jamais que je pourrais te connaître au complet… Ha! Ha! Ha! » C’est sûr que je me sens mal. Que je me dis : « Regarde-toi la grosse dégueulasse ». Et je me punis en allant magasiner. Je me rends compte que je ne peux pas m’acheter les vêtements que je voudrais me mettre, parce qu’il n’y en a pas de ma taille. Il n’y a jamais de vêtements de ma taille à la mode.

Femme de 32 ans

Tu ne sais pas ce que c’est d’être grosse. Tu ne peux pas te mettre de pantalons de sport. L’autre jour, je suis allée dans une boutique pour m’en acheter un et le vendeur m’a dit : « Si c’est pour vous, donnez-vous même pas la peine de chercher. Ici vous ne trouverez rien; allez dans les boutiques de grandes ou celles pour les femmes enceintes. » Quand j’ai eu mon premier enfant, j’ai pris 20 kilos. Quand j’ai réussi à reprendre mon poids, je suis tombée enceinte du suivant. Et j’ai pris alors 25 kilos. J’ai beaucoup pleuré quand j’ai su que j’étais enceinte de nouveau. Tu t’imagines? Je serais de nouveau un éléphant. Et là tout le monde autour me disait que je n’aimais pas l’enfant que je portais. J’ai tenté de ne pas arrêter de faire de l’exercice, jusqu’au moment où j’ai presque fait une fausse couche. Alors j’ai dû être au repos complet et j’observais mon corps devenir de plus en plus gros et je savais que je ne pourrais plus jamais utiliser de costume de bain. Mon mari dit que ça ne le dérange pas que j’engraisse, que c’est un processus naturel. Mais, depuis, il fait toutes les farces qu’il peut sur les grosses quand nous sommes avec d’autre gens. Il me dit qu’on s’habitue à être un homme avec une grosse femme, qu’il a eu sa belle époque pour passer du bon temps avec moi et que maintenant il faut accepter de vivre autrement. Ma mère me dit que c’est de ma faute, que je dois m’occuper de moi. Que si j’arrive à 35 ans avec ce corps, je suis mieux d’oublier qu’il va me rester fidèle pour toujours. Qu’ainsi sont les hommes. Je vois mes enfants, et je ne peux m’empêcher de penser que, sans eux, je n’aurais pas ce corps, que toute cette déformation, c’est à cause d’eux.

Réponses des personnes du groupe 2

Homme de 18 ans

Si elles sont grosses, c’est parce qu’elles le veulent. À part de cela, qui veut une grosse à ses côtés? Rien que d’y penser… Une fois, j’ai couché avec une grosse, et ç’a été mon pire cauchemar. Bien sûr, j’étais complètement ivre. Sinon, c’est sûr qu’elle ne m’aurait jamais attrapé. Le pire, c’est quand je me suis réveillé et que j’ai vu son corps nu, tout affalé. J’ai aussitôt remis mes vêtements et je suis parti le plus vite que j’ai pu. Je ne l’ai même pas ramenée à sa maison. Elle s’est fâchée, imagine-toi une grosse enragée et sans raison.

Homme de 27 ans

Une copine grosse? Impossible d’imaginer. Je vois les grosses, et ça m’écoeure. Définitivement, une grosse ne peut pas passer la porte de ma maison.

Femme de 22 ans

Bon, elles servent pour te rappeler comment tu ne voudrais pas devenir. Moi, par exemple, j’ai une cousine qui est vraiment, vraiment grosse. Je lui ai demandé une photo d’elle et j’en ai mis une sur le réfrigérateur, dans ma sacoche et sur mon miroir. Quand je n’ai pas envie de venir au gymnase, quand j’ai envie de grignoter, j’ai juste à la voir. C’est sûr que ça ne m’enlève pas la faim, mais ça me coupe l’envie de bouffer n’importe quoi. Je ne voudrais pas être comme elle. Tu t’imagines? C’est comme cela que j’ai décidé de toujours traîner sa photo avec moi. Elle, elle pense que c’est parce que je l’aime beaucoup.

Femme de 23 ans

Moi, vraiment ça m’écoeure, quand il y a des grosses bonnes femmes dans le sauna. Parce qu’en plus elles exhibent leurs corps. Moi, je crois que c’est correct qu’elles existent, mais de là à ce qu’elles se pavanent comme si rien n’était. Elles devraient avoir plus de jugement et ne pas sortir avec du linge qui ne leur fait pas, elles enlaidissent les lieux.

Femme de 31 ans

Observe bien autour de toi, quand tu vas magasiner, en vacances ou à n’importe quel endroit, dis-moi un seul endroit où elles ne se voient pas mal? Moi, je n’en trouve pas un. Moi, je pense qu’on devrait supprimer les magasins de grandes tailles, ça fait juste encourager le laisser-aller, la négligence…

Ces propos ne laissent aucun doute. Qu’ils proviennent des femmes de forte taille qui disent vivre de la discrimination et cherchent des solutions pour s’en sortir, comme celle de fréquenter le centre d’entraînement, par exemple, ou d’autres personnes qui les regardent et portent un jugement négatif sur elles, les propos sont crus, directs et peu nuancés : la violence y est explicite, tant de la part des femmes que des hommes.

L’étude no 2

Pour mieux comprendre la dynamique sous-jacente aux rapports entretenus à l’égard des femmes grosses, comme cela a été mentionné plus haut, notre équipe de chercheuses a poussé plus loin son analyse en examinant les conceptions d’un groupe aléatoire de femmes sur deux dimensions de l’apparence physique, soit la beauté (versus la laideur) et la minceur (versus la grosseur), et sur leur articulation les unes aux autres. Deux types de données ont été recueillis à cette fin : des associations à des termes représentant les pôles des deux dimensions à l’étude et des réponses à des questions sur la dernière dimension. Faute d’espace, seuls les résultats sur la dimension minceur/grosseur sont présentés ici.

La technique d’association de mots

Les associations recueillies ont d’abord été regroupées en catégories selon leurs ressemblances sémantiques (mince-svelte-élancée). Les fréquences de chaque catégorie dans les deux conditions expérimentales (« Selon vous », « Selon la société » ont ensuite été additionnées, pour un total de 720 associations par mot. N’ont été retenues pour l’analyse de contenu que celles dont la fréquence était de quatre ou plus, en comptant les réponses aux deux conditions. Les résultats obtenus pour les mots inducteurs « mince » et « grosse » sont présentés dans les tableaux 1 et 2, en tenant compte de la nature du jugement porté (positif+/négatif-), des aspects envisagés et des deux conditions expérimentales (« Selon vous », « Selon la société »).

Le tableau 1 résume les associations formulées à partir du mot inducteur « grosse », associations en grande majorité négatives. Quatre catégories en sont dégagées. Les catégories physique (n=272 associations) et psychologique (n=213 associations) sont celles qui obtiennent le plus grand nombre d’associations; les catégories esthétique (n=123) et sociale (n=70) se situent loin derrière. Deux catégories (physique et sociale) n’obtiennent aucune association positive; la catégorie psychologique est celle qui en obtient le plus (n=50).

Tableau 1

Les mots associés à la femme « grosse »

 

Selon moi

Selon la société

Total

Physiquement, elle est...

149

123

272

Associations positives

0

0

0

Associations négatives

149

123

272

Psychologiquement, elle est...

95

118

213

Associations positives

20

30

50

Associations négatives

75

88

163

Esthétiquement, elle est…

51

75

126

Associations positives

2

4

6

Associations négatives

49

71

120

Socialement, elle est…

29

41

70

Associations positives

0

0

0

Associations négatives

29

41

70

Autres

18

7

25

Total

342

364

706

-> Voir la liste des tableaux

Considérant les deux conditions expérimentales, les associations faites pour soi sont à peine moins fréquentes (n=342) que celles qui le sont au nom de la société (n=364). Cette tendance s’inverse dans la catégorie physique où les associations négatives sont plus fréquemment formulées d’un point de vue personnel (« Selon moi » : n=149; « Selon la société » : n=123).

Plus précisément, la catégorie physique est exprimée par des termes tels que « obèse », « mange de la nourriture haute en calories », « bourrelets », « bedaine », « ronde comme une boule ». Les participantes voient ces caractéristiques comme fomentatrices de « problèmes de santé » et de « déformations » au point de rendre la femme « bien rembourrée » et « matelassée » avec des « problèmes de cellulite » et « de motricité » (« elle devient gauche ») parce qu’elle « ne fait pas d’exercice ». Ces caractéristiques trouvent leur corollaire dans la catégorie psychologique où « grosse » est associée aux termes suivants : « gloutonne », « bouffeuse », « paresse », « inactivité », « grossièreté », « complexe » et « faible estime de soi ». S’ajoutent des perceptions d’« état dépressif » et de « tristesse », accompagnés de symptômes d’« amertume », de « frustration » et de « manque de contrôle ».

Malgré cet obscur lien qu’établissent les participantes entre santé mentale et grosseur, plusieurs (n=50) mentionnent que les femmes grosses sont « sympathiques » et « drôles », qu’elles reflètent la « joie de vivre » et qu’elles sont « intelligentes » et « professionnelles ». La catégorie esthétique est critiquée à travers une série de termes percutants : « laide [4] », « dégueulasse », « puante » et « horrible », « mal arrangée » et « difficile à habiller ». Certaines participantes (n=9) comparent la grosse femme à un animal (« truie », « vache », « hippopotame », « éléphant », « baleine »), à l’image de certaines associations entendues dans le langage populaire, tandis que quelques autres (n=6) la perçoivent comme « jolie ». Dans la catégorie sociale, cette image négative de la femme grosse est renchérie par les « surnoms » et « insultes » qu’on dit lui être proférés; on la voit « rejetée » et « méprisée des autres ». On l’imagine en partie responsable puisqu’on pense qu’elle « devrait avoir honte », est « inintéressante » et « souvent seule ».

Somme toute, la représentation de la femme « grosse » se révèle négative et très sévèrement réprouvée par les participantes sur tous les aspects et dans les deux conditions expérimentales. À noter tout de même les quelques éléments positifs mentionnés, tel le fait d’être sympathique, joviale, voire jolie; ces associations, surtout obtenues dans la catégorie psychologique, rejoignent certaines croyances populaires voulant que les femmes grosses soient joyeuses, drôles et de compagnie agréable.

Le tableau 2 récapitule les associations émises à partir du mot inducteur « mince ». Contrairement aux résultats précédents, des 648 associations retenues, la majorité est positive (n=452); toutefois, 37 % des associations (n=166) se réfèrent à des aspects négatifs. Par contre, aucune différence n’est observée entre les résultats obtenus aux deux conditions expérimentales (respectivement 326 et 322 associations), sinon dans la catégorie sociale où les 12 associations négatives émanent toutes d’opinions personnelles.

Tableau 2

Les mots associés à la femme « mince »

 

Selon moi

Selon la société

Total

Physiquement, elle est...

163

150

313

Associations positives

100

81

181

Associations négatives

63

69

132

Esthétiquement, elle est...

78

80

158

Associations positives

76

77

153

Associations négatives

2

3

5

Socialement, elle est…

47

52

99

Associations positives

35

52

87

Associations négatives

12

0

12

Psychologiquement, elle est…

20

28

48

Associations positives

9

22

31

Associations négatives

11

6

17

Autres

18

12

30

Total

326

322

648

-> Voir la liste des tableaux

Plus précisément, la catégorie physique est de loin la plus fréquente (n=313 associations) et révèle, par ailleurs, une vision paradoxale de la minceur : il y a presque autant d’énoncés négatifs (44 %) que d’énoncés positifs (56 %). Ce paradoxe est bien illustré dans certains énoncés où la femme mince est vue comme « svelte » et « maigre ». Ces deux termes, qui peuvent être considérés comme des synonymes, véhiculent pourtant des connotations différentes, la sveltesse étant plus associée à l’élégance, alors que la maigreur se réfère plus souvent à un état maladif.

C’est sans doute cette ambiguïté qui explique la fréquence élevée d’associations positives et négatives dans cette catégorie. La femme mince est associée positivement aux termes « athlétique », « sportive », « en bonne santé », dotée d’un « bon corps », d’une « belle figure » et de « jeunesse » et négativement aux différents désordres alimentaires, tels que l’« anorexie », un « état squelettique » et « cadavérique », un « régime » qui peut occasionner la « malnutrition », la « faim », l’« anémie », la « faiblesse », le « vomissement », la « boulimie », voire la « maladie  ». Cette polarisation disparaît dans la catégorie esthétique (n=158 associations) où la presque totalité des énoncés sont positifs (n=153). La femme mince est considérée comme « jolie », « magnifique », « merveilleuse », « attirante », « élégante », « parfaite » et même « sexy ». Quelques rares réponses associent minceur à « laideur » (n=5). Dans la catégorie sociale (n=99 associations), la femme mince est comparée aux mannequins vedettes (top models), aux femmes « privilégiées » et « populaires »; elle est aussi vue comme « présentable » et « normale ». Quelques participantes laissent entendre que des « blagues » lui sont adressées et qu’elle « peut faire pitié ». Comme c’est le cas pour le mot « grosse », le mot « mince » suscite peu d’associations dans la catégorie psychologique (n=48); ces associations affichent la même polarisation que dans la catégorie physique. Ainsi, la femme mince est perçue comme « heureuse », « agréable », « sociable » et « disciplinée » mais aussi comme « obsessive », « antipathique », « vide » et « complexée ». Enfin, la catégorie Autres regroupe les réponses invoquant des personnes et des choses (fil, paille, baguette, etc.) minces, mais n’ayant aucune connotation sociale.

En somme, le mot « mince », plus que le mot « grosse », se révèle porteur de sens opposés selon qu’on fait référence à la beauté ou à la santé. Cela est surtout observable dans les catégories physique et psychologique, plus liées à l’individualité des participantes que ne le sont les catégories esthétique et sociale qui, pour leur part, sont fortement évaluées positivement, au reflet du discours médiatisé. Dans ce sens, la minceur prend une place particulière dans l’imaginaire des personnes; elle se situe entre la beauté recherchée et une menace à la santé, ce qui nécessite, pour qu’elle soit idéale, des traits particuliers chez la femme, tels ceux de comportements mesurés et disciplinés, qui peuvent cependant devenir obsessionnels et excessifs.

Pour pousser plus loin la réflexion sur la minceur et la grosseur, les participantes ont été invitées à énumérer les avantages et les inconvénients qui leur sont rattachés. Les données recueillies ont été soumises à une analyse de contenu, ce qui a permis de catégoriser les différents aspects dégagés des réponses des participantes. Les résultats sont présentés dans les tableaux 3 à 6, chaque catégorie étant formulée de telle sorte à représenter l’ensemble des réponses qui s’y rapportent (les exemples cités dans le texte illustrent les propos spontanés des participantes).

Tableau 3

Les avantages à être mince dans notre société

 

n

%

Être mieux acceptée socialement

27

23

Trouver plus facilement des vêtements

25

21

Être considérée comme attirante

18

16

Être en meilleure santé

18

16

Trouver plus facilement du travail

11

9

Bien paraître, être jolie

10

8

Trouver des partenaires

5

4

Avoir une meilleure estime de soi et se sentir bien

4

3

Total

118

100

-> Voir la liste des tableaux

Concernant les avantages se rapportant à la minceur, les résultats dans le tableau 3 indiquent que, pour les répondantes, ils sont d’abord d’ordre social (« être mieux acceptée socialement », « être attirante », « bien paraître », « être jolie », « trouver des partenaires ») (51 %). Viennent ensuite des avantages pratiques (« trouver plus facilement des vêtements » et « trouver plus facilement du travail ») (30 %) et quelques avantages liés au confort personnel (« être en meilleure santé » et « avoir une meilleure estime de soi et se sentir bien ») (19 %).

Le tableau 4 établit la liste des inconvénients liés à la minceur. Il faut d’abord mentionner que 28 % des participantes ne voient aucun inconvénient à la minceur. Cependant, plusieurs soulignent les risques qui y sont rattachés pour la santé physique (42 %), tels que « souffrir de désordres alimentaires » (22 %), « la maladie », voire « la mort » (9 %), la « malnutrition » (6 %) et la « faiblesse physique » (5 %). D’autres inconvénients se réfèrent plutôt à la santé mentale (27 %), par exemple, le danger d’une « obsession excessive pour la minceur » (8 %), les « blagues », les « rumeurs » et les « rejets dus à l’apparence physique » (8 %), les « sacrifices » liés au « régime d’amaigrissement » (5 %), un physique qui « attire trop l’attention » (3 %) ou la « peur de mal paraître » (3 %). Les inconvénients pratiques (« ne pas trouver de vêtements ») sont très rarement mentionnés (3 %).

Tableau 4

Les inconvénients à être mince dans notre société

 

n

%

Aucun

40

28

Problème de désordres alimentaires

31

22

Maladie et mort

13

9

Excès, obsession dangereuse pour la minceur

12

8

Rejets, blagues, rumeurs

12

8

Malnutrition

8

6

Sacrifices, restriction alimentaire, régime

7

5

Faiblesse physique

7

5

Un physique qui attire trop l’attention

5

3

Difficulté à trouver des vêtements

4

3

Apparence défavorable

4

3

Total

143

100

-> Voir la liste des tableaux

En somme, la minceur, surtout vue comme une valeur sociale, est favorablement jugée par les participantes. Cependant, les arguments avancés à son encontre illustrent bien l’inquiétude qu’elle suscite pour la santé physique, vue comme menacée par les désordres alimentaires et leurs effets, mais aussi pour la santé mentale, sous forme d’insatisfaction et de sentiment de rejet. Cela laisse entendre que les différents discours, médicaux ou autres, diffusés dans les médias pour lutter contre les désordres alimentaires et leurs conséquences sur la santé rejoignent bien les gens et alimentent les représentations qu’ils s’en font.

Les tableaux 5 et 6 présentent les réponses concernant les avantages et les inconvénients à être grosse. Pour les avantages, il faut noter, comme l’indique le tableau 5, que la moitié de l’échantillon (51 %) n’en voit aucun. Parmi les autres participantes, certaines voient dans le « plaisir de manger » le privilège des femmes qui « ne se préoccupent pas de leur poids » (17 %). Être considérée comme « sympathique », « drôle » et « gentille » (11 %) fait aussi partie des caractéristiques positives associées aux femmes rondes. Cela est exprimé autrement par les participantes qui croient que les femmes grosses, souvent considérées comme « moins attirantes », « font valoir d’autres aspects », non physiques, de leur personne (10 %). Pour certaines, les rondeurs représentent une certaine forme de « beauté » (7 %). Enfin, le fait d’être grosse est aussi vu comme avantageux en termes de « force physique » (4 %).

Tableau 5

Les avantages à être grosse

 

n

%

Aucun

62

51

Pouvoir manger

21

17

Être sympathique, drôle, gentille

14

11

Valoriser autre chose que le physique

12

10

Être belle

8

7

Être forte

5

4

Total

122

100

-> Voir la liste des tableaux

Le tableau 6 montre les résultats concernant les inconvénients à être grosse. Toutes les participantes consultées précisent au moins un inconvénient. Selon elles, la principale contre-indication au surpoids est celle d’avoir des « problèmes de santé » ou de contracter des « maladies associées à l’obésité » (26 %). Suit l’inconvénient de « souffrir de discrimination » et de « rejet social » (21 %) : plusieurs participantes ont insisté sur le fait que les femmes grosses ne sont « pas traitées de la même façon » que les autres. La difficulté à « trouver des vêtements » pour femmes de forte taille (15 %) est aussi invoquée. Avoir à écouter les « mauvaises blagues » à leur sujet (9 %), « ne pas être considérée comme attirante » (8 %), avoir de la « difficulté à trouver un emploi » (7 %), souffrir d’une « faible estime de soi » et d’un « manque de confiance en soi » (6 %), vivre le « rejet des hommes » (5 %), tout cela s’accompagnant d’une grande « solitude » (3 %), sont vus comme faisant partie des difficultés qui marquent la vie personnelle, professionnelle et sentimentale des femmes rondes.

Tableau 6

Les inconvénients à être grosse

 

n

%

Problèmes de santé, contracter certaines maladies

45

26

Problèmes de discrimination et de rejet

35

21

Difficulté à trouver des vêtements

25

15

Faire l’objet de blagues

15

9

Ne pas être considérée comme attirante

14

8

Ne pas trouver d’emploi

12

7

Manquer d’estime et de confiance en soi

10

6

Être rejetée des hommes, ne pas trouver de partenaire

8

5

Se sentir seule

6

3

Total

170

100

-> Voir la liste des tableaux

D’autres questions ont été posées aux participantes sur les situations et lieux où les femmes grosses sont discriminées et sur les raisons expliquant le traitement différent qui leur est fait. Selon les résultats présentés au tableau 7, il y aurait une grande variété de situations et de lieux où les femmes grosses sont discriminées. La recherche d’un emploi est la situation la plus fréquemment invoquée (30 %), suivie de l’énoncé « tout le temps et n’importe où » (15 %), illustrée par la réponse d’une des participantes : « Quand t’es grosse, où que ce soit, on ne te traite pas comme les autres. » Certaines répondantes mentionnent les « boutiques de vêtements » (11 %), où l’ambiance est plutôt « superficielle » et où l’on ne trouve presque pas de vêtements pour les tailles fortes (de telles boutiques sont rares au Mexique). L’« école » (10 %) est désignée comme un lieu particulièrement propice aux manifestations de « méchanceté à l’égard des enfants gros » de la part des autres enfants. L’« entrée des bars et des discothèques » (7 %), soumise à une présélection, est reconnue comme une des situations qui permet toutes les formes de discrimination basées sur l’apparence physique. Les participantes font aussi remarquer que les « relations avec les hommes » (6 %) sont contaminées par le mépris ressenti à l’égard des personnes grosses tant dans la vie publique (5 %) que dans le contexte de l’intimité et de l’engagement amoureux. Elles mentionnent également que, dans le « transport public » (6 %), personne ne veut s’asseoir à côté d’une grosse femme et encore moins lui céder son siège. La « télévision » (4 %), par son insistance à ne présenter comme idéal de beauté que des femmes minces, est reconnue comme une institution qui contribue à encourager ce type de discrimination. Les « restaurants » (3 %) peuvent aussi être des lieux de discrimination, en ce sens qu’au moment de manger les personnes grosses voient les regards des autres se diriger vers leur assiette, ce qui n’est pas le cas pour les femmes minces. Le contexte de l’« amitié » (3 %) n’échappe pas aux hostilités. Comme l’expliquent certaines participantes, c’est à l’occasion de rencontres entre amies qu’abondent les commentaires désobligeants, les surnoms et les blagues (plates) autour du thème.

Tableau 7

Les lieux et les situations où les femmes grosses vivent le plus de discrimination

 

n

%

À la recherche d’emploi

53

30

Tout le temps et n’importe où 

26

15

Dans les boutiques de vêtements

20

11

À l’école

17

10

Dans les bars et les discothèques

14

7

Avec les hommes

10

6

Dans le transport en commun

10

6

Dans la rue

9

5

À la télévision

7

4

Au restaurant

5

3

En amitié

5

3

Total

176

100

-> Voir la liste des tableaux

Le tableau 8 résume les explications que donnent les participantes pour justifier la façon différente de traiter les femmes grosses. Deux types d’explication sont invoqués : l’attribution de la responsabilité aux femmes grosses elles-mêmes (63 %) et l’attribution du blâme aux autres ou à la société en général (37 %). Les arguments les plus fréquents dans le premier type se rapportent à l’image que projette la femme grosse (40 %). Un certain pourcentage de répondantes (15 %) souligne la laideur, l’aspect désagréable, voire répugnant qu’on lui attribue; certaines ne ménagent pas leur façon de la décrire: « truie », « puante » et « dégueulasse » et laissent sous-entendre que les femmes grosses méritent les mauvais traitements qu’elles reçoivent. Pour d’autres (15 %), c’est le manque de conformité aux normes établies, aux canons de beauté en vogue qui attire le rejet social, les blagues, les mauvais traitements et les préjugés à leur égard.

Tableau 8

Les causes d’un traitement différent pour les femmes grosses

 

n

%

Les femmes grosses sont responsables parce que….

 

63

Leur image

 

40

Elles sont laides, leur aspect est désagréable, répugnant

31

15

Leur apparence physique, leur figure

19

9

Pour les problèmes qu’elles reflètent

18

9

Leur image

14

7

Leur manque de conformité aux normes jugées acceptables

 

15

Elles sont rejetées socialement

20

10

Elles sont l’objet de mauvaises blagues

4

2

Elles souffrent de mauvais traitements et de préjugés

6

3

Leur inefficacité et leur encombrement

 

8

Ne disposent pas de la même capacité physique

10

5

Elles mangent excessivement et occupent beaucoup d’espace

6

3

Les autres sont responsables parce que…

 

37

Les valeurs sociales prédominantes

 

23

Le stéréotype et l’idéal de beauté en vogue

26

12

La publicité et les médias de communication

13

6

La mode qui est destinée aux femmes minces

6

3

La mondialisation, l’imposition de modèles occidentaux

4

2

Les attitudes négatives des gens

 

14

L’ignorance

11

5

Le manque d’éducation et de culture

11

5

Trop de superficialité dans les relations humaines

9

4

Total

208

100

-> Voir la liste des tableaux

Certaines répondantes associent le traitement différent que reçoivent les femmes grosses à une certaine forme d’inefficacité (8 %) : elles les considèrent comme moins fonctionnelles que les autres en raison de leur moindre capacité physique, au fait qu’elles se fatiguent plus facilement, qu’elles mangent plus que les autres et prennent plus de place dans les sièges ou dans les espaces réservés.

L’autre type d’explication met plutôt la responsabilité sur les autres et la société en général (37 %). Ainsi, plusieurs participantes adoptent un discours plus critique sur le plan social en dénonçant, d’une part, des valeurs préconisant le culte d’un certain type de beauté (12 %), à l’image de celle qui est largement diffusée dans les médias et la publicité (6 %) et qui, à la faveur de la mondialisation (2 %), impose aux populations du Sud des modèles en provenance du monde occidental; d’autre part, ces répondantes critiquent l’ignorance (5 %), le manque d’éducation et de culture (5 %) des personnes qui discriminent les femmes pour leur grosseur; certaines répondantes vont jusqu’à dénoncer le fait qu’actuellement les individus vivent dans une culture de frivolité où les relations humaines sont dominées par des concepts superficiels (4 %).

Conclusion

Les entrevues privées réalisées dans le centre d’entraînement physique de Puebla illustrent dans quel sens la violence symbolique qu’imposent les idées et les valeurs dominantes dans une société donnée prend la forme d’une violence psychologique chez ceux et celles qui ne correspondent pas aux normes préconisées. L’ordre symbolique en vigueur impose aux femmes, en tant que groupe social, une série d’exigences quant à l’image qu’elles doivent projeter pour être acceptées socialement. L’idéal de beauté, loin d’être un concept futile et inoffensif, s’infiltre subtilement dans les relations interpersonnelles et intimes. Il oriente le regard qui est posé sur les femmes et même celui des femmes sur elles-mêmes. Les échanges entre une fille et sa mère, entre frère et soeur, entre cousines, entre un vendeur et une cliente, entre un mari et son épouse, entre utilisatrices d’un même bain vapeur, tous sont porteurs d’un savoir commun qui circule et qui dicte le type de corps ou de beauté que devrait arborer une femme pour être acceptée socialement.

Que les stéréotypes et les préjugés dépréciateurs soient partagés tant par les femmes que par les hommes est un fort indicateur de la stabilité et de l’uniformité de cette façon de concevoir. Comme l’expriment si bien Détrez et Simon (2006 : 11), « absent ou habillé, le corps des femmes véhicule des valeurs et des significations symboliques d’autant plus efficaces qu’elles sont datées ». Pas surprenant alors que les résultats de la seconde étude, menée exclusivement auprès des femmes, aillent dans le même sens. Être grosse ou mince ne s’articule pas de la même façon; bien au contraire, les associations révèlent des prises de position assez divergentes; alors que les caractéristiques attribuées aux femmes grosses sont en grande majorité négatives, celles que l’on associe aux femmes minces vont dans deux directions : soit on y est très favorable, soit on a peur pour la santé de ces femmes!

Pour transformer les regards portés sur les femmes considérées comme hors normes, mais aussi pour alléger le poids de ces regards chez celles qui les reçoivent, il faut se placer au-delà de l’apparence, du visible, et dénoncer l’idéologie qui circule et influence les différents comportements. Actuellement, cette idéologie valorise indûment la beauté, le succès à partir de modèles préfabriqués par la société marchande qui, paradoxalement, met en marché des produits qui « alimentent » l’obésité : boissons gazeuses, aliments sursaturés de gras trans et de sucre, etc., brimant ainsi, consciemment ou inconsciemment, la liberté même des individus. Si l’on attaque cette idéologie, en la dénonçant, en proposant d’autres critères d’évaluation que l’apparence physique, peut-être sera-t-il possible de contrecarrer les effets néfastes qu’elle fomente. La prise de conscience des mécanismes qui sous-tendent les phénomènes psychosociaux d’acceptation ou de rejet de certaines personnes sur la base de leurs caractéristiques corporelles est sans doute l’étape essentielle à franchir avant de pouvoir modifier les rapports sociaux qui favorisent certaines personnes au détriment des autres.

Pour ce qui est de l’existence d’une zone muette ou d’un discours proscrit sur la discrimination, les résultats révèlent que les participantes sont plus modérées quand elles parlent en leur nom des aspects positifs qu’il y a à être mince que lorsqu’elles projettent les attentes sociales. Pour les caractéristiques négatives associées à la femme grosse, la situation est différente : les répondantes expriment leur propre opinion de manière véhémente et explicite montrant, de ce fait, que la répulsion des femmes grosses n’a nul besoin d’être censurée, tellement elle est déjà intégrée dans les conceptions de tous et de toutes.

Des deux types de corporalité présentés ici, l’image de la femme mince est celle qui crée le plus d’ambivalence. Malgré la prédominance d’adjectifs qualificatifs élogieux pour la définir et la tendance générale des répondantes à trouver au moins un avantage à être mince, certains concepts péjoratifs et inconvénients principalement associés à la minceur extrême font surface. Les participantes considèrent que les femmes minces pourront jouir de tous les privilèges que les belles femmes tirent de leur condition. Cependant, il y a une ombre au tableau : les risques de troubles alimentaires et leurs conséquences nocives pour la santé physique et mentale.

Plusieurs arguments concernant l’état de santé physique tendent à démontrer que les femmes qui affichent une corpulence hors normes sont des personnes fautives à plusieurs égards et méritent, de ce fait, qu’on les traite mal pour qu’elles entendent enfin raison et prennent soin d’elles-mêmes. Cette autorité morale, qui est aussi observée dans les entrevues privées, où les femmes grosses sont dénigrées et méprisées dans leur vie quotidienne, s’entrelace sans surprise avec le contenu de la représentation sociale de la « grosse femme » où les jugements négatifs de certaines personnes entraînent, sans considération, le rejet des autres.

Dans nos sociétés modernes où les taux d’obésité et les troubles de santé qui y sont rattachés augmentent dans des proportions alarmantes (OMS 2005), où le marché de la mode et des soins de beauté, y compris la chirurgie esthétique, est on ne peut plus florissant et où certaines caractéristiques féminines traditionnelles sont encore une valeur sûre pour beaucoup de femmes, du moins en Amérique latine, il est difficile d’imaginer que la tendance à mépriser les femmes corpulentes puisse s’inverser. Les discours sur le danger pandémique de l’obésité intègrent rarement des données sur l’anorexie et la boulimie féminine; ils tendent plutôt à culpabiliser les personnes affectées d’un surpoids qu’à proposer des moyens qui permettraient d’assurer un style de vie plus sain à toute la population. À cet égard, on peut blâmer le laxisme de certaines de nos institutions qui préfèrent le jeu de l’aveugle à celui d’une réflexion citoyenne, dans le sens d’une réglementation plus efficace, notamment de l’industrie alimentaire, pour réduire, sinon enrayer, les effets néfastes de certains produits mis en marché.

Que dire du discours visuel sur la beauté et le désirable? Celui que l’on trouve dans la publicité et, de façon générale, dans les médias exacerbe l’idée que le bonheur est dans la minceur, la jeunesse et la consommation. Les retouches graphiques qui permettent l’amincissement, le blanchiment et l’allongement du corps des femmes dans les affiches et les pages de couverture des magazines revêtent une charge idéologique maintes fois dénoncée. Cependant, faut-il le mentionner, parmi les effets que ce type de discours visuel peut susciter, ceux qui touchent des univers où la morphologie corporelle dominante reflète une tout autre réalité risquent de fragiliser les identités des groupes qui les constituent, spécialement celui des femmes. Ces dernières sont sommées de correspondre à l’image qu’on leur projette : celle de rester jeune, d’être libre et libérée ou autres impératifs souvent contradictoires. Ce sont ces normes sociales qui, omniprésentes, tentent de conformer le « féminin » à ce que l’on attend de lui (Détrez et Simon 2004). À noter également que la quasi-absence de modèles alternatifs de femme, qui ont un corps différent et qui se démarquent par d’autres aspects de leur personne qu’un physique exceptionnel, y est particulièrement flagrante.

Dans le cas du Mexique, les jeunes femmes se montrent très vulnérables à la violence symbolique entourant le corps féminin. Plus préoccupant encore est le fait qu’elles intériorisent les discours ambiants et, comme l’exprime Hierro (1989), quand elles sont bien « domestiquées », elles reproduisent à leur tour le même discours pour opprimer d’autres femmes. Cela est bien mis en évidence dans les résultats de la présente étude. L’échantillon de notre recherche est essentiellement constitué de jeunes femmes qui remettent peu ou pas en question la pression qu’elles subissent d’avoir une apparence « appropriée » : au contraire, elles assument ces exigences et contribuent même à les perpétuer.

Dans ce sens, même les courants féministes n’arrivent pas toujours à s’y retrouver. La fameuse maxime « sois belle et tais-toi », que les féministes ont voulu combattre il y a quelques décennies, semble s’être muée en un « sois libre et tais-toi » guère plus enviable (Détrez et Simon 2004 : 14), tellement il génère des contradictions de toutes sortes et des sentiments d’ambivalence. Derrière les apparences de libération et de libéralisation des moeurs et des discours, ce qu’il faut véritablement combattre, c’est la perpétuation d’une forme d’essentialisme du féminin. Cela n’est possible que si l’on arrive à reconfigurer symboliquement le corps, trop souvent vu comme un objet, en un sujet qui conteste toute forme de domination en s’exprimant ouvertement à travers les discours, les images ou les gestes. Comme le font remarquer Détrez et Simon (2004 : 18), « à parler du corps, et quoiqu’on en dise, les femmes ne font pas fausse route ».

Parties annexes