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Dossier

Famille, genre, génération et sexualité au Brésil

  • Mary Garcia Castro
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Corps de l’article

Le Brésil, pays de profondes inégalités entre classes sociales [1], connaît actuellement d’importants changements intergénérationnels, en particulier en ce qui concerne la sexualité. Cependant, la culture traditionnelle s’y reproduit et les hiérarchies de genre continuent à servir de marqueur entre jeunes et dans les domaines du travail, du pouvoir et du plaisir. La norme sociale de la supériorité masculine se transmet ainsi toujours à travers la famille, l’Église et l’école, et le présent article se veut une analyse de ce processus. Pour les adolescentes et les adolescents, la sexualité est un lieu d’affirmation de leur autonomie, d’expérimentation et d’expression de soi, conditionné par des normes culturelles qui ont beaucoup évolué. Pourtant, les frontières entre les sexes n’y ont pas encore été abolies.

Pour les parents, la sexualité est le lieu par excellence de leurs inquiétudes, car souvent ils n’approuvent pas les changements du comportement sexuel des jeunes, en particulier lorsqu’il s’agit de leurs propres enfants. Les parents brésiliens semblent ainsi associer rapidement la sexualité de leurs jeunes filles au danger d’une grossesse « précoce ». Le fait d’être enceinte ainsi que les formes de relations pouvant y contribuer servent de contrepoids à l’idéalisation du mariage et insécurisent les parents devant ce qu’ils appellent la « liberté excessive de cette génération ». Car, selon eux, « les fils ont besoin d’un père » (discours des mères) et « une femme a besoin d’un mari » (discours emblématique des pères). On ne constate pourtant pas d’augmentation du taux de fécondité chez les adolescentes. Selon les démographes Berquo et Cavenaghi (cités dans Castro et Aquino (2008)), le taux de fertilité des jeunes âgés de 15 à 19 ans aurait même diminué de 1991 à 2000. D’autres sources soulignent qu’à partir de 2000 le taux de fécondité de ce même groupe aurait décru : l’Enquête nationale sur les ménages du Bureau de la statistique du Brésil (IBGE) prévoyait en effet, de 1996 à 2006, une réduction de 12,6 à 11,4 % de la proportion d’adolescentes et d’adolescents âgés de 15 à 19 ans ayant eu un ou une enfant.

Or les nouvelles générations voient leurs projets d’autonomie compromis par les difficultés qu’elles connaissent au niveau de leur insertion sur le marché du travail : ces jeunes restent longtemps économiquement dépendants de leurs parents. Cela est particulièrement vrai des jeunes femmes et, dans ce cas comme dans d’autres, leurs possibilités d’expression et d’activité sexuelle sont plus limitées. Selon le dernier recensement, le nombre de sans-emploi âgés de 15 à 24 ans est estimé au Brésil à près de 5 millions, dont 60 % sont des femmes.

Prenant en considération ces tendances et les transformations profondes du Brésil en matière de sexualité, plusieurs féministes se sont faites les porte-parole des droits des jeunes femmes et ces associations de jeunes féministes ont élaboré des stratégies pour contrer les tendances restrictives quant à la sexualité des jeunes femmes (Castro, Abramovay et Silva 2004).

La famille n’est pas le seul lieu de reproduction de cette culture sexiste, mais elle y est centrale, en particulier dans ce pays dont l’héritage ibérique et catholique protège l’autorité de la famille et où la carence des services publics prive une grande partie de la population de tout filet de sécurité sociale. Dans notre article, nous analyserons les relations entre parents et enfants sur le sujet de la sexualité, et ce, d’un point de vue féministe.

Nous ferons une nouvelle analyse des données issues de la recherche de Castro, Abramovay et Silva (2004) [2] portant sur les expériences et les représentations d’élèves brésiliens au sujet de l’initiation sexuelle et de la virginité et sur les représentations de leurs parents des conversations qu’ils ont eues à ce sujet. Une autre collecte de données réalisée auprès d’adolescents et d’adolescentes par Abramovay et Castro (2006) [3] sera également analysée ici.

Famille brésilienne moderne ou traditionnelle?

Cette section porte sur les rapports entre parents et enfants autour de la sexualité. Pour certains Brésiliens et Brésiliennes, le refus de la tradition en ce qui a trait aux comportements sexuels symbolise la « mort de la famille ». En fait, plusieurs auteurs et auteures soulignent les tensions, négociations, conflits, ambiguïtés et angoisses des parents devant les diverses trajectoires des jeunes qui combinent comportements traditionnels et plus modernes. En fait, ceux-ci et celles-ci font l’expérience de pratiques autonomes et d’initiation sexuelle différentes de la norme. Cela ne se déroule pas toujours dans l’harmonie, mais plutôt dans une turbulence jonchée de continuités. Dans ce contexte, la famille se redéfinit comme lieu d’apprentissage des affects et des habitudes (amour, haine, violence et attachement, protection et abandon), et ce, pas uniquement dans un cadre traditionnel, mais toujours à titre d’institution d’appui qui autorise symboliquement, tout en interdisant dans les faits, la prise de risque, dont une grossesse non désirée n’est pas la moindre (Fachel Leal et Fachel 1999; Duarte 1999).

À travers l’histoire, la famille change de sens et de forme, recréant les relations entre les genres et la place des parents (Roudinesco 2003). Il subsiste, certes, des questionnements sur l’autorité au sein de la famille, mais en Occident la famille, « constamment désacralisée, […] demeure paradoxalement l’institution la plus solide de la société » (Roudinesco 2003 : 20).

L’étude sur la jeunesse et la sexualité, menée par Castro, Abramovay et Silva (2006), démontre que les amis et les amies de même que la fratrie (Kehl 2004) occupent une place privilégiée dans l’apprentissage que font les jeunes de la vie sexuelle, mais sans exclure nécessairement leur père et leur mère, en particulier lorsque les événements de leur vie sexuelle sont liés à une dépendance matérielle ou à une pérennité affective.

Le thème de la sexualité en rapport avec la famille est très complexe. Le rôle de la famille dans la construction de la sexualité des jeunes a trop souvent été considéré comme secondaire (pour la thèse de l’autonomie des jeunes en matière de sexualité, voir Heilborn 1999). De fait, la sexualité est un champ miné; il illustre les limites de l’autorité et des compétences parentales, en particulier lorsqu’il s’agit de l’ars erotica plutôt que de la scienta sexualis (Foucault 1984) portant sur le contrôle de la reproduction, la prévention des maladies transmises sexuellement (MTS) ou sur la « normalisation » de la trajectoire matrimoniale. Cependant, l’autorité familiale s’exerce plus subtilement, en particulier à partir de la dépendance économique des enfants, principalement celle des filles envers leurs parents.

Les pairs restent les principales références des adolescentes et des adolescents sur plusieurs sujets et aux moments clés de leur sexualité. Cependant, les jeunes hommes et les jeunes femmes, en particulier, se tournent rapidement vers leurs parents à certains autres moments clés comme la grossesse ou l’accouchement.

La sexualité est un thème complexe pour les parents qui engagent un dialogue sur le sujet avec leurs enfants. C’est ce que soulignent les nouveaux manuels sur la famille, qui mettent l’accent sur la nécessité pour les parents de fixer des limites aux jeunes, mais qui n’abordent pas les paradoxes de leur propre sexualité, de leur affectivité ou de leur intimité. Diverses influences, en provenance notamment des médias, des livres de croissance personnelle et des manuels pratiques (how-to) sur l’obligation au bonheur (Kehl 2004; Donatelli 2006), imposent aujourd’hui de nouvelles règles, comme l’ont fait les modèles antérieurs de sexualité dite « correcte ».

Ainsi, beaucoup de parents espèrent que leurs filles se marieront vierges et que leurs fils se « rangeront » malgré leur expérience sexuelle plus étendue. Elles se marieront par amour. Ils se marieront avec une femme honnête malgré quelques « expériences » prémaritales qui leur auront fait « connaître le monde, pour ne pas tomber dans la tentation et ne pas se faire avoir », leur permettant ainsi d’intégrer un modèle de sexualité hétérosexuelle pré- et post-marital. Lors des entrevues avec les pères et les mères (Castro, Abramovay et Silva 2004), les parents avaient recours à l’expression « dans mon temps », se référant ainsi à l’obéissance des adolescentes et des adolescents aux limites imposées par les parents qui leur semblait mieux respectée dans leur propre jeunesse.

Initiation sexuelle et adolescence : faits et représentations des jeunes et de leurs parents

Nous allons dresser ici un cadre à l’aide de quelques indicateurs de la vie sexuelle des jeunes et nous concentrer par la suite davantage sur les dispositifs familiaux. Nous analyserons spécialement les sujets de discussion entre parents et enfants, les limites imposées par les parents à la vie sociale des jeunes, aux sorties avec les amis et les amies, à la relation amoureuse et à la présence de leur partenaire au domicile familial. Pour conclure, nous nous pencherons sur la vision qu’ont les jeunes des rapports avec leurs parents, particulièrement dans sa dimension de liberté sexuelle.

Profil général sur l’initiation sexuelle

Plus de la moitié des jeunes de sexe masculin ont été initiés sexuellement entre 10 et 14 ans et de 30 à 40 % des jeunes filles ont connu à peu près la même trajectoire. De 60 à 70 % des jeunes filles ont eu leur première relation sexuelle entre 15 et 19 ans. L’âge moyen de la première relation sexuelle chez les garçons varie de 13,9 à 14,5 ans, alors que chez les filles il se situe entre 15,2 ans et 16,0 ans (Castro, Abramovay et Silva 2004).

Une cartographie discursive des personnes interviewées dans notre recherche fait ressortir une perception positive de l’activité sexuelle précoce et intense chez les garçons qui leur permet de se différencier des jeunes filles et d’être perçus comme adultes.

Une forte pression sociale s’exerce ainsi sur les garçons pour que leur vie sexuelle débute le plus rapidement possible, les parents encourageant d’ailleurs ce comportement, comme le confirme un élève de Cuiabá, ville du Centre-Ouest : « Le père pense que, plus le garçon perd [sa virginité] rapidement, mieux c’est. Mais pas pour la jeune fille, sa mère voudra qu’elle la perde le plus tard possible. » Dans l’imaginaire collectif, si le garçon est initié rapidement, il bénéficiera d’une meilleure expérience pour sa vie adulte.

Les adultes, les pères et les mères, participent ainsi à la reproduction de cette vision selon laquelle les garçons et les filles gèrent différemment leur libido et selon laquelle les filles peuvent « naturellement » contrôler leurs pulsions et retarder ainsi leur initiation sexuelle. Dans le passage suivant, cette vision s’accompagne de l’affirmation que les jeunes filles réveillent la sexualité des garçons, mais qu’elles peuvent mieux « contrôler » leur propre sexualité :

La sexualité commence vers les 12 ans. Suite aux transformations corporelles les jeunes femmes commencent à intéresser les garçons. L’homme est celui qui se sent le plus guidé par le fait d’être un homme, c’est un étalon, il veut séduire une femme, et encore plus, avoir une expérience sexuelle le plus tôt possible. La petite fille est protégée au maximum, mais un jour arrivera ce qui doit arriver et les parents seront les derniers à le savoir.

Groupe de discussion avec les parents dans une école publique de Porto Alegre, dans le Sud

Dans le cas des garçons, la perception sexuée de la virginité est construite à travers des rituels de socialisation entre adolescents. Des parents d’une école de Fortaleza, ville située dans le Nordeste, rapportent ainsi qu’un groupe a agressé (un garçon de) « 18 ans qui n’était jamais sorti avec une fille, qui n’avait aucun « prospect » amoureux, le traitant de tous les noms, de frigide entre autres ».

Pour ce qui est de l’initiation sexuelle des jeunes femmes, les interprétations suivent une logique différente. L’absence de relation sexuelle est vue comme une stratégie de sélection permettant de choisir des rapports reliant l’affectif au sexuel, en prévision d’une relation stable du type matrimonial. C’est le sens énoncé par des élèves de sexe masculin habitant la capitale, Brasília :

Un homme pense ainsi : « Plus je me donne à de nombreuses femmes, meilleur je serai avec l’une d’elles.» Les jeunes femmes d’aujourd’hui ne fonctionnent pas comme cela, car, généralement, elles choisissent le garçon avec qui elles vont perdre leur virginité et avec qui elles désirent demeurer pour le reste de leur vie.

Le discours dominant ne serait donc pas celui de la conservation à tout prix de la virginité chez les jeunes filles, mais plutôt celui de la connexion entre l’acte sexuel et affectif, exigée seulement d’elles. Les jeunes adopteraient aujourd’hui les valeurs du romantisme et de la fidélité, mais uniquement pour les filles : « perdre sa virginité par amour, cela est beau et il n’y a pas de honte à cela (un jeune d’une école de Salvador, dans le Nordeste). » Ce qui illustre toute l’ambiguïté des changements observés chez les jeunes : les habitudes se transforment, mais le sens attribué à ces changements demeure très différent pour les garçons et pour les filles. Le propos d’élèves de Porto Alegre (dans le Sud) illustre bien cette nouvelle construction : « C’est vrai que si la fille n’est plus vierge, les amoureux qu’elle rencontrera auront des arrière-pensées. Ils n’auront pas la même intention que si elle avait été vierge au départ et qu’ils l’aimaient. C’est comme ça. »

Les parents et autres adultes de référence ont un discours similaire, qui valorise la virginité des filles ou qui accepte sa « perte » par amour. La virginité, réelle ou symbolique, est aussi légitimée par la sacralité du contrat sexuel au sein du mariage, l’idéal de pureté ou de fidélité.

La sexualité est un lieu privilégié de construction des relations sociales des jeunes. Les amis et les amies et le groupe y jouent un rôle très important (Kehl 2004). Plusieurs entrevues en font état, notamment les comportements sexuels légitimés et la sociabilité des jeunes avec leurs pairs. Beaucoup de jeunes femmes déclarent ainsi qu’entre amis et amies (garçons et filles), la virginité est vue comme preuve de traditionalisme (caretice), mais que la première expérience sexuelle devrait toutefois se faire par amour.

Quelques entrevues sur la virginité soulignent aussi les difficultés éprouvées par les jeunes quant aux paradigmes sociaux de l’identité sexuelle masculine et féminine. Les dispositifs de contrôle continuent à agir sur le plan symbolique et créent des espaces de tension chez les jeunes autour de l’amorce de leur vie sexuelle. Pour la plupart des jeunes femmes, la pratique sexuelle est associée à l’amour, principalement au début. Se développe ainsi la préoccupation constante de rencontrer la « bonne personne » : « de se garder pour le bon moment » ou encore « de perdre sa virginité avec son amoureux » plutôt qu’avec n’importe qui, à n’importe quel moment (ce qui serait synonyme de relations instables).

Dans ce discours sur l’amour, le contrôle du corps féminin est lentement délocalisé vers la sensibilité affective (Duarte 1999). Cette transformation se produit seulement dans la sphère de contrôle du corps physique (hymen) vers la sphère plus subtile du contrôle des émotions (amour). Le passage à la vie féminine adulte à travers la perte de la virginité cesse d’être une source de deuil, car il est possible de maintenir un statut de fille « correcte » en ayant un compagnon stable et un sentiment amoureux.

Une mère, habitant Porto Alegre, explique la logique du choix de la bonne personne, au bon moment :

Je trouve que la question de la virginité se résume ainsi : prendre une décision au bon moment, avec une personne correcte tout étant assez mûre pour accepter les conséquences de ses actes. Quand tu te questionnes et que tu ne peux pas, cela veut dire que ce n’est pas encore le bon moment.

La sexualité est ainsi retirée de la dialectique du plaisir entre partenaires et inscrite dans le champ légitimé de l’affect. Ces relations ne se conforment plus aux canons religieux, car il s’agit de relations sexuelles à l’extérieur du contrat de mariage, mais elles ne s’aventurent pas dans le champ érotique (Foucault 1984). Le contrôle sur les femmes continue ainsi à être exercé au nom de l’amour romantique, où la femme se doit d’être passive et de se donner.

Les parents se rendent compte que, indépendamment de leurs propres valeurs en rapport avec les relations affectives et sexuelles, le contrôle et l’utilisation que font les jeunes de leur propre corps est un des terrains où ceux-ci ou celles-ci explorent le plus leur autonomie. À ce moment, les parents substituent un discours répressif et d’imposition de paramètres moraux à une logique instrumentale en termes de charge économique d’un ou d’une enfant :

Je suis un peu radicale avec mes filles, je leur dis ceci : « Regarde, la virginité n’est pas la vie, mais la virginité est une question de conception de la famille, c’est une question à laquelle tu dois donner de la valeur, tu dois vivre comme une fille tout en respectant le fait d’être une jeune femme. » Maintenant, si elle ne veut pas faire attention et si elle avait un enfant, je n’ai pas les conditions pour l’élever cet enfant, alors qui le fera?

Groupe de discussion avec des mères d’une école publique de Belém, dans le Nord

Malgré le fait que certains parents se positionnent de façon plus rigide et favorisent des relations hiérarchisées, on trouve une diversité des façons de donner sens aux choix des jeunes sans exacerber les divisions sexuelles tout en donnant priorité à la « logique des sentiments » plutôt qu’à celle des principes, comme celui de la virginité :

Je trouve personnellement qu’il n’y a pas de petite ou grande signification. Le sens est lié aux sentiments, à l’idée de se donner et il est le même pour un garçon ou pour une fille, ce qui signifie perdre sa virginité, donner pour la première fois ce que chacun trouve important, c’est ce qu’il y a de meilleur. C’est à eux de définir leur meilleur moment.

Groupe de discussion avec des mères dans une école de Salvador, dans le Nordeste

Les préjugés conditionnent les idées reçues sur les relations hommes-femmes; la moralité et les moeurs influencent la cartographie historique des sens imputés à l’initiation sexuelle et à la virginité, ainsi qu’au contrôle de la reproduction, au sida, aux MTS, à la sexualité en général et, par voie de conséquence, à l’initiation et à la prévention.

Rapports entre parents et jeunes : ce qui est autorisé

La relation amoureuse est acceptée dans la grande majorité des familles : à cet effet, 82,0 % des jeunes de 15 à 17 ans indiquent qu’il s’agit d’une pratique permise par leurs parents. Cependant, 17,0 % mentionnent tout de même qu’elle leur est interdite. À cet égard, les parents exercent plus de contrôle sur les jeunes filles que sur les jeunes garçons. Le tableau 1 illustre bien ceci : alors que 28,2 % des jeunes filles n’attendent pas l’approbation de leurs parents pour entreprendre une relation amoureuse, moins de 10,0 % des jeunes garçons déclarent se trouver dans cette situation.

Tableau 1

Population de jeunes interviewés en fonction de l’acceptation officielle par leurs parents de leur fréquentation amoureuse selon le sexe

Relation amoureuse

Sexe

Total

(%)

Masculin

(%)

Féminin

(%)

Autorisée

 

 

 

90,9

71,1

80,9

Interdite

 

 

 

8,3

28,2

18,3

Ne sais pas

 

 

 

0,8

0,7

0,7

Total

23 696 849

24 135 821

47 832 670

100,0

100,0

100,0

Source : Castro, Abramovay et Silva (2004).

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Les parents des adolescentes et des adolescents interviewés sont par contre moins portés à approuver le fait que le ou la partenaire de leur enfant dorme au domicile familial : 78,1 % des jeunes âgés de 15 à 29 ans affirment que cette pratique n’est pas approuvée par les parents. Seuls 20,7 % ont la permission de dormir avec leur partenaire au domicile conjugal et l’interdiction demeure très forte chez les plus jeunes. Toutefois, pour certains parents, cet interdit vaut pour tous les âges, comme le soulignent la majorité des étudiantes et des étudiants interviewés inscrits à un programme de l’enseignement supérieur.

Le principe voulant que les enfants n’ont pas la permission de dormir à la maison avec leur partenaire est indépendant de la variable de contrôle (tableau 2), mais il varie selon la « classe » socioéconomique, les plus grandes restrictions étant observées dans la « classe » D/E avec un taux de 82,4 % d’interdictions. Dans la « classe » A/B, cette interdiction se trouve seulement dans 65,8 % des cas.

Tableau 2

Population des jeunes interviewés en fonction de l’autorisation des parents de dormir avec leur partenaire au domicile familial selon la « classe » socioéconomique

Dormir à la maison avec son ou sa partenaire

« Classe » socioéconomique

Total

 

(%)

« Classe »

A/B

(%)

« Classe »

C

(%)

« Classe »

D/E

(%)

Autorisé

 

 

 

 

32,6

22,9

16,9

20,7

Interdit

 

 

 

 

65,8

75,5

82,4

78,1

Ne sais pas

 

 

 

 

1,6

1,6

0,8

1,2

Total

6 015 063

15 112 448

26 705 160

47 832 671

100,0

100,0

100,0

100,0

Source : Castro, Abramovay et Silva (2004).

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Un autre indicateur des moeurs et coutumes familiales limitant l’exercice de la sexualité des jeunes concerne l’heure du retour à la maison. D’après notre étude (Castro, Abramovay et Silva 2004), 73,0 % des jeunes de 15 à 17 ans et 33,0 % des jeunes de 24 à 29 ans déclarent ne pas avoir l’autorisation de revenir à la maison à une heure tardive. Cette restriction touche davantage les femmes de 15 à 29 ans (72,0 %) que les jeunes hommes (48,5 %).

Ces limites à la sexualité et à la vie affective et sociale imposées par les parents, en particulier aux jeunes femmes, ne sont pas nécessairement perçues négativement par les jeunes qui déclarent que leur liberté sexuelle serait tout de même plus grande que celle de leurs parents (tableau 3) : c’est le cas de 77,6 % des jeunes hommes et de 66,5 % des jeunes femmes.

Tableau 3

Distribution de la population des jeunes interviewés en fonction de la liberté sexuelle des jeunes d’aujourd’hui comparée à la liberté de leurs parents selon le sexe

Liberté sexuelle des jeunes d’aujourd’hui

Sexe

Total

(%)

Masculin

(%)

Féminin

(%)

Est meilleure

77,6

66,5

72,0

Est pire

18,4

29,7

24,1

Est identique

2,4

1,7

2,0

Ne sais pas

1,6

2,1

1,8

Total

23 696 849

24 135 822

47 832 671

100,0

100,0

100,0

Source : Castro, Abramovay et Silva (2004).

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Dits et non-dits entre les parents et les jeunes sur le thème de la sexualité

Les études sur la sexualité soulignent le danger que l’intérêt soit trop centré sur la sexualité à l’école, dans les médias, dans les services publics, dans les interactions entre adultes et jeunes et que les aspects qui intéressent les jeunes personnellement soient négligés. Cela empêcherait la création d’un dialogue agréable et éducatif sur le plaisir, contribuerait à la reproduction des stéréotypes, au désintérêt des jeunes sur cette dimension importante de leurs vies et les pousserait à prendre des risques inutiles.

D’après Abramovay et Castro (2006), les thèmes dont les jeunes discutent le plus souvent avec leur père sont le travail, les amis et les amies, la religion et les études, bien que ce ne soit pas le cas de la majorité des jeunes. En effet, seulement 25,6 % des jeunes affirment discuter beaucoup de leur travail, de leurs amis et amies (24,5 %), de la religion (21,5 %) et de leurs études (20,5 %). Les thèmes liés à la sexualité et aux relations amoureuses ne figurent pas parmi les conversations habituelles entre père et adolescent : 63,6 % des jeunes interviewés n’échangent pas sur le sujet avec leur père, tandis que 57,1 % affirment ne pas discuter de leurs sentiments, et ces proportions ne varient pas beaucoup en fonction du sexe et de l’âge des jeunes. De plus, 54,6 % des jeunes indiquent ne pas discuter de politique ou de drogue (51,9 %) avec leur père.

Le pourcentage des jeunes qui ne discutent pas de sexe, de drogue, de politique ou de leurs sentiments avec leur mère est aussi très élevé. En effet, 52,1 % n’ont pas l’habitude de discuter de sexe; 51,1 % ne discutent pas de politique; 42,3 %, de drogue et 38,2 %, de leurs sentiments (Abramovay et Castro 2006).

Déjà, l’étude de Castro, Abramovay et Silva (2004) soulevait que les deux tiers des parents affirment avoir déjà parlé de sexe avec leurs enfants, ce qui signifie qu’un tiers des parents interviewés n’ont jamais abordé ce sujet. Et ne pas aborder le thème de la sexualité avec ses enfants serait plus fréquent dans les villes du Nordeste, à Fortaleza (50,0 %) et à Maceió (39,0 %) par exemple. Par contre, les villes du Sud-Est, Rio de Janeiro (17,0 %), São Paulo (18,0 %) et Vitória (20,0 %) connaissent des indices beaucoup plus bas en la matière. Les situations sont donc diverses et varient selon les particularités régionales du Brésil.

Qui, du père ou de la mère, établit un dialogue avec son enfant sur le sujet de la sexualité? Aucune différence n’a été repérée à cet effet dans neuf des capitales d’État brésiliens étudiées par Castro, Abramovay et Silva (2004). Cependant, dans quatre villes, les mères semblent plus proactives que les pères sur ce plan : à São Paulo, 84,0 % des mères et 73,0 % des pères échangent avec leur enfant sur la sexualité; à Goiâna, la proportion est de 69,0 % et de 56,0 % respectivement; à Maceió, de 65,0 % et de 47,0 %; et, enfin, à Fortaleza, de 53,0 % et de 40,0 %. Brasília présente une exception : les pères (81,4 %) sont les interlocuteurs privilégiés des enfants pour parler de sexualité dans une plus grande proportion que les mères (71,0 %).

Les filles croient qu’il est plus facile et moins embarassant de dialoguer avec leur mère, qu’elles considèrent comme plus accessible. Elles se disent d’ailleurs mal à l’aise et parfois même honteuses d’aborder avec leur père les questions liées à la sexualité : « Mon père préfère passer par ma mère, pour que ma mère me parle, car moi et mon père nous ne pouvons pas nous parler à coeur ouvert, mais avec ma mère c’est beaucoup plus facile et enrichissant » (Groupe de discussion avec des élèves d’une école privée de Cuiabá). Si le lien de confiance et le dialogue intime s’établissent plus facilement entre mères et filles ces dernières sélectionnent soigneusement les thèmes qu’elles abordent avec leur mère.

Les garçons se sentent parallèlement plus proches de leur père et contrôlent aussi l’objet des discussions, souvent lié à la prévention : « Avec mon père, je discute des choses davantage reliées à la prévention, sur le sida par exemple » (Groupe de discussion avec des élèves d’une école privée de São Paulo).

Selon certains auteurs et auteures, les conversations entre parents et enfants sur la sexualité seraient encore taboues dans la culture brésilienne, en particulier lorsqu’il s’agit des jeunes filles (Parker 2000). Toutefois, ce panorama est diversifié et en pleine mutation. Les discussions à ce sujet, de plus en plus nombreuses, s’insèrent cependant habituellement dans une logique de prévention de la grossesse, de lutte contre les MTS dont le sida. Le discours sur l’érotisme le plus prévalent dans ces échanges entre parents et jeunes est de nature scientifique et tourné vers la capacité de réprimer l’activité sexuelle qui « contamine ».

Les répondantes et les répondants de la recherche menée par Castro, Abramovay et Silva (2004) ont affirmé avoir 11 ans la première fois que leurs parents ont discuté en leur compagnie sur le sujet de la sexualité. Aucune différence significative entre les sexes ou les régions n’a été relevée ici.

Les conversations sur le thème restent pourtant courantes entre amis et amies soit parce que discuter avec d’autres jeunes est plus agréable ou plus facile, soit parce que, de façon générale, le dialogue avec leurs parents est entravé par des différences générationnelles : « Ma mère, déjà, elle est différente, elle ne discute pas avec moi, elle est très fermée. Avec mon père, (je discute) encore moins. Je préfère compter sur mes amis plutôt que sur ma mère » (Groupe de disscussion avec des élèves d’une école publique de Cuiabá, dans le Centre-Ouest).

L’autoperception positive des jeunes sur leur niveau de connaissances peut contribuer à court-circuiter un dialogue avec leurs parents : ils croient en savoir autant ou plus que leurs parents, en particulier sur le sujet de la prévention. Et cela se confirme en grande partie par les données suivantes : la proportion de parents qui affirment posséder une connaissance suffisante sur les MTS varie de 69,9 % à Porto Alegre à 56,9 % à Fortaleza.

L’école et la famille peuvent se compléter comme source d’information sur la sexualité. Dans plusieurs cas, les parents considèrent que l’école est l’endroit le plus approprié pour informer les jeunes sur les questions liées aux relations sexuelles ou à la prévention.

Certains parents soulignent aussi que les jeunes s’orientent mieux à partir des connaissances transmises à l’école. Voici ce que dit un père de Florianopolis : « Je discute dans la limite de ce qu’ils peuvent supporter, parce qu’ils me disent toujours “cher père, à l’école ils m’ont déjà parlé de cela, de tel et tel sujet” », ce qui veut dire qu’arrivés à la maison leur mère et moi leur parlons de la même chose. »

D’autres lieux constituent des sources d’information et de formation sur la sexualité pour les adolescentes et les adolescents, sans être pour autant l’unique source d’information ou être en rapport avec le noyau familial. Castro, Abramovay et Silva (2004) soulèvent que la télévision, la radio et les revues aident à lancer des discussions entre les membres de la famille sur la sexualité.

Cela dit, les parents croient que les médias interfèrent de façon positive mais aussi négative dans l’éducation sexuelle des adolescents et les adolescentes. Si les émissions de télévision stimulent et facilitent une discussion sur la sexualité, elles provoquent également de fortes réactions critiques autour des discours véhiculés.

Certains parents soulignent, par contre, que le dialogue avec leurs jeunes autour du plaisir sexuel est facile : les familles, les dynamiques et les comportements familiaux de même que les expériences de jeunesse peuvent donc différer grandement. L’extrait d’entrevue suivant l’illustre bien :

À la maison, le sexe est un thème très naturel, très normal. Mon fils m’a vu nue moi et mon mari. Nous n’avons pas de ces histoires du sexe laid et mauvais. Je lui parle d’une belle histoire. Il est justement préparé, car j’ai tout discuté avec lui et ma fille. Plusieurs personnes ne sont pas d’accord avec cette façon de faire, mais j’ai toujours voulu le meilleur pour ma fille.

Groupe de discussion avec des parents d’une école privée de Fortaleza

Il reste que, parmi les parents, la tendance principale est d’associer la grossesse à l’« irresponsabilité » des jeunes et à celle des parents, ou encore à l’échec du dialogue :

Je discute beaucoup avec mes enfants. Je discute avec eux pour qu’ils ne fassent pas d’enfants, parce que je trouve qu’ils sont encore irresponsables […] Les jeunes doivent se conscientiser sur le fait que la jeunesse est faite pour s’amuser, pour jouer au ballon, pour se divertir, pour être avec la famille, pour aller à la messe. Les jeunes filles ne sont pas préparées à avoir des enfants.

Groupe de discussion avec des parents d’une école publique de Manaus

Soulignons, dans l’extrait d’entrevue précédent, comment s’opère le système des genres, l’accent mis sur les jeunes femmes – ce qui renvoie à la reproduction de l’idée selon laquelle il revient aux femmes d’assumer la responsabilité de la relation entre la sexualité et la fécondation.

Cette logique de genre selon laquelle les femmes sont responsables du lien entre sexualité et grossesse se retrouve une fois de plus dans le constat suivant : les mères qui discutent de la grossesse et du contrôle des naissances avec leurs filles sont plus nombreuse que les pères, et ce, pour l’ensemble de l’échantillon. Par exemple, à São Paulo (19,5 % de plus), à Fortaleza (18,3 % de plus) et à Maceió (17,4 % de plus), plus de mères que de pères discutent avec leurs filles.

Le manque de communication au sein de la famille autour des thèmes liés à la sexualité et à la contraception ne s’explique pas par contre par un appauvrissement du tissu moral, un désintérêt ou une irresponsabilité des parents. Les informations recueillies dans l’enquête de Castro, Abramovay et Silva (2004) confirment ce que certains écrits féministes avaient souligné : la désinformation autour de la sexualité se reproduit de génération en génération. Plusieurs parents semblent ne pas bien connaître leur propre sexualité, alors comment exiger qu’ils soient des mentors sur un sujet pour lequel ils ne possèdent pas les connaissances, les compétences, les expériences et l’inclinaison.

Conclusion

La socialisation des jeunes en matière de sexualité se fait principalement entre pairs et la moitié des jeunes rencontrés dans le cadre de notre recherche indiquent que leurs amis ou amies ou encore leurs collègues sont les personnes qui les informent le plus sur la question. Pour les jeunes femmes, les mères sont aussi considérées comme une source importante d’information.

Les discussions familiales sur les MTS, la grossesse et la contraception surviennent habituellement, selon les pères et les mères, avant que les enfants aient eu leur première relation sexuelle, et ce, dans 60,5 à 80,4 % des cas. Par contre, de 10,3 à 23,4 % des parents ne savent pas quand entamer une telle conversation avec leur enfant et de 2,2 à 6,8 % ont affirmé en avoir discuté seulement après la première relation sexuelle.

Malgré tout, il semble qu’autour de 20 % ou plus de pères et de mères résidant dans les villes du Brésil où l’enquête a été menée ne discutent même pas des MTS avec leurs enfants.

Le niveau des connaissances sur les thèmes liés à la sexualité peut être un obstacle au dialogue entre les parents et les enfants. Même si la majorité affirme posséder de telles connaissances, plus d’un tiers des pères et des mères déclarent ne pas avoir accès à toute l’information nécessaire. La proportion de parents d’élèves affirmant qu’ils possèdent des connaissances suffisantes sur les MTS varie de 56,9 % à 69,6 %.

Dans la littérature portant sur la jeunesse et la sexualité, il est commun de souligner les différences entre les sexes. Déjà, Abramovay et Castro (2006), qui ont contrôlé la variable de substitution « « classe » socioéconomique », suggèrent la nécessité d’améliorer les connaissances sur les jeunes de différentes conditions socioéconomiques et de combiner ces résultats avec la variable « sexe ». Les enfants des « classes » D/E semblent partir plus jeunes de la maison de leurs parents, fonder plus rapidement leur propre famille, trouver plus rapidement un travail rémunéré et être issus de familles dont le père et la mère sont actifs sur le marché du travail. Ces jeunes subissent par contre beaucoup plus de restrictions de la part de leurs parents quant au type de partenaire, à l’heure de retour à la maison et à la possibilité de ramener leur partenaire à la maison. Les jeunes des classes inférieures sont plus vigilants, en particulier par crainte d’une « grossesse indésirée » qui aurait dans leur cas une plus grande incidence économique (voir notamment Fachel et Fachel (1999)).

Les recherches portant sur les jeunes et leurs parents ne concluent ni sur une note optimiste ni sur un ton « alarmiste ». Elles s’élèvent contre les généralisations indues sur la « mort de la famille » ou l’exercice d’une liberté sexuelle débridée des jeunes et soulignent au contraire que les parents tentent de circonscrire les pratiques sexuelles et de poser des limites à leurs enfants.

Toutefois, le cadre des représentations des jeunes et celui des parents sur l’initiation sexuelle, la virginité, sur ce qui est le propre des hommes et des femmes, ainsi que les limites des conversations sur la sexualité toujours restreintes au contrôle des grossesses, au sida ou aux MTS, ne nous portent pas à croire que les parents pourront dissocier, dans leur imaginaire, la sexualité, le plaisir et le désir de la reproduction biologique et de la conjugalité.

Nous n’avons pas par contre trouvé d’éléments dans les discours des répondants et des répondantes permettant de corroborer la thèse d’une généralisation des valeurs liées à l’égalitarisme, selon le sexe et l’émergence d’une configuration affective et sexuelle dite d’« amour convergent». Au contraire, nous avons remarqué la prévalence d’une relation ambiguë entre amour romantique et sexualité, jumelée à une certaine déstabilisation de la norme de la virginité chez les jeunes femmes. Cependant, il s’agirait là d’une virginité symbolique, où les jeunes filles s’initieraient à la sexualité avec leur partenaire dans le contexte d’une relation durable. C’est la préoccupation centrale des parents même si le sujet des conversations avec leurs enfants porte plus directement sur la grossesse non désirée ou sur les « maladies » (MTS) (Giddens 1993 : 73) :

[Le modèle de l’amour convergent] permet la revitalisation de l’érotique – non pas comme habileté réservée aux femmes « de mauvaise vie » – mais comme une qualité générique associée à la sexualité au sein des rapports sociaux et caractérisée par la réciprocité plutôt que par des rapports inégaux de pouvoir.

Les chercheuses et les chercheurs qui analysent la famille et l’intimité à partir du paradigme de la modernité insistent sur l’importance, pour l’évolution des rapports hommes-femmes, de la séparation symbolique entre reproduction biologique et sexualité, car elle permettrait aux femmes d’élargir leurs communications sur la sexualité, en posant la dimension du plaisir et de leur propre individualité (Roudinesco 2003).

Les discours des parents sur la sexualité des jeunes ne portent pas réellement sur le contrôle de la grossesse ou sur les façons de ne pas contracter le sida, mais plutôt sur la morale sociale qui prescrit aux jeunes le maintien d’un certain comportement « pour ne pas perdre sa réputation », pour être vue comme « une bonne fille » ou encore pour affirmer sa masculinité. Contrairement aux conversations mère-fille, les conversations père-fils encouragent l’expérimentation de la sexualité et la multiplication des relations sexuelles.

Ainsi voit-on apparaître une subtile division « générationnelle » dans les discours sur la sexualité : les parents conçoivent la sexualité comme une compréhension des modes de contrôle, une sexualité axée sur la santé biologique et sociale, ou, pour tout dire, un « sexe propre ». Entre jeunes se discutent plutôt l’art érotique, la diversité des pratiques, les fantasmes et les sensations vécues. Mais on trouve, tant dans les rapports avec les parents et que dans les rapports avec les pairs, un discours qui confère à la sexualité un statut de rituel d’affirmation de la maturité, de démonstration de la masculinité ou de la féminité, de reproduction de comportements traditionnels jumelés à l’émergence d’un être moderne parfois même caricatural.

La complexité d’une sociologie critique sur la place de la famille dans l’exercice et la représentation de la sexualité des jeunes hommes et femmes s’articule autour du sens et de la représentation de la famille que se font les jeunes. La famille va au-delà du discours qui ne se mesure pas seulement dans les paroles mais de façon plus subtile. Le discours familial est omniprésent, transcendant et fait partie de l’inconscient collectif.

Lorsque les jeunes déclarent dans les entrevues « ma mère ne discute pas de sexe » ou « mes parents ne m’ont rien enseigné », ils veulent obtenir de leurs parents de l’information et non pas une formation sur la sexualité pour apprendre comment faire ou être un sujet sexualisé. C’est pourquoi, habituellement, les enfants sont critiques des modèles de conjugalité, d’affectivité et de la sexualité de leurs parents, ou encore des stéréotypes qu’ils ont développés à ce sujet.

Les jeunes ne semblent pas valoriser ce qui leur est transmis en paroles, mais intériorisent tout de même ces connaissances et ces attitudes. Nos recherches empiriques réalisées auprès des jeunes et de leurs parents confirment les résultats du corpus de recherches brésiliennes sur ce thème : les familles demeurent les premiers agents de reproduction des hiérarchies entre les sexes et de la construction des stéréotypes du féminin et du masculin.

Même si plusieurs parents interviewés désiraient que la virginité des filles soit encore encouragée, reproduisant ainsi les stéréotypes sexistes qui associent la virginité à l’idéal de femme « honnête », qui « ne s’est pas donnée », qui « a gardé son honneur pour l’élu », peu de parents ont affirmé que leur fille « n’avait pas encore perdu sa virginité ».

Et bien que nous n’ayons pas abordé directement la question des jeunes dans les autres espaces sociaux où ils et elles circulent, reste que leur exercice de la sexualité selon chaque situation est ambivalente. Interrogés sur leur manière de percevoir de façon générale par comparaison avec leurs parents, la majorité des jeunes de 15 à 29 ans ont souligné que leur situation s’est améliorée au regard des études (79,0 %), du divertissement (70,6 %) et de la liberté sexuelle (72,0 %), mais qu’elle s’est détériorée quant au travail (55,0 %) et à la sécurité (71,0 %) (Abramovay et Castro 2006). Ces résultats suggèrent que l’autonomie des jeunes par rapport à leurs parents est relative, en particulier dans le domaine de la sexualité, compte tenu de leur situation économique. Car une forte proportion des jeunes du Brésil, principalement les jeunes filles, ont des relations sexuelles mais doivent toujours les avoir en dehors de leur domicile, qui reste la plupart du temps la maison de leurs parents.

Parties annexes