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Le discours de la « crise de la masculinité » comme refus de l’égalité entre les sexes : histoire d’une rhétorique antiféministe

  • Francis Dupuis-Déri [1]

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« [L]es hommes ont pour spécificité par rapport aux femmes d’être majoritairement en position supérieure […] Ils y sont parce que les rapports de sexe les y mettent, parce qu’ils sont produits pour y être, et parce qu’ils luttent pour s’y maintenir. »

Anne-Marie Devreux (1988; repris dans (Dagenais et Devreux 1998 : 1-2))

« En ce début du XXIe siècle, la rumeur enfle en Occident : les hommes ne seraient plus des hommes, des “vrais” […] une crise se propage, semble-t-il, dans l’empire du mâle. » Voilà le début du texte de présentation à l’endos du troisième volume de l’Histoire de la virilité, intitulé « La virilité en crise? XX-XXIe siècle » et publié à Paris en 2011 (Courtine 2011). Le thème de la crise de la masculinité est aujourd’hui « devenu une sorte de lieu commun », selon la psychanalyste Marie Hazan (2009 : 82) et bien d’autres spécialistes de la condition masculine, dont Anthony Mac Mahon (2005 : 27) qui parle à ce sujet d’un « cliché » [2]. À cela rien d’étonnant, peut-on penser, considérant les transformations importantes qui ont marqué les rapports entre hommes et femmes en Occident depuis les années 60. Les encyclopédies sur la masculinité consacrent des volumes entiers (Courtine 2011) ou des entrées (Winter 2003 : 117-119) à cette notion de crise, également reprise par les médias de masse, y compris les magazines féminins (Mayer et Dupuis-Déri 2010), des essais et des ouvrages universitaires. Ceux et celles qui font la promotion de ce discours peuvent être des intellectuels prisés des médias à grande audience (en France, Éric Zemmour; au Québec, Guy Corneau et Yvon Dallaire), des fonctionnaires (Schneider 2005), des personnalités politiques positionnées à l’extrême droite (en France, Soral (2007)) ou du côté des progressistes (par exemple, le chef du Parti travailliste australien, Tinkler (2004)), des femmes « postféministes » (Bombardier 1993; Hurstel 2004) et des hommes qui se prétendent proféministes (Welzer-Lang 2009). Ainsi, le sociologue progressiste Alain Touraine défend vers 2005 l’idée que la France est « une société des femmes » (Touraine 2006 : 224) et que « nous sommes déjà entrés dans une culture (et donc dans une vie sociale) orientée (et par conséquent dominée) par les femmes » (Touraine 2005 : 321; l’italique est de moi).

Évidemment, les discours de la crise ne s’expriment pas tous sur le même registre, n’exercent pas la même influence et ne sont pas diffusés dans les mêmes réseaux. Cela dit, ils participent dans leur ensemble à consolider la certitude que les hommes d’aujourd’hui ont des problèmes et souffrent en tant qu’hommes, à cause de l’influence indue des femmes en général et des féministes en particulier. Cette crise de la masculinité aurait comme principaux symptômes l’absence de modèles masculins positifs, l’échec scolaire des garçons, l’incapacité des hommes à séduire les femmes, voire le déclin de la libido masculine, la perte de contrôle des pères divorcés et séparés sur leur(s) enfant(s), la violence des femmes contre les hommes et le taux de suicide masculin.

Même des féministes (Goyet 2007; Badinter 2003; Faludi 2000) reprennent à leur compte ce discours et une encyclopédie consacrée aux femmes offre plusieurs pages sur la « crise de la masculinité » (Levant 2001 : 718-721). Sally Robinson (2000 : 9) (voir aussi Modleski (1991)) met en évidence quatre réactions féministes devant cette crise. Les féministes « optimistes » croient que ce phénomène indique un affaiblissement réel du pouvoir masculin et du patriarcat. D’autres féministes et quelques hommes proféministes adoptent une perspective refondatrice, espérant que cette crise poussera les hommes à réinventer une masculinité plus ouverte à l’expression de leur « sensibilité » (Cespedes 2010 : 15 et 17) et plus respectueuse des femmes (Collier 1996) [3]. Des féministes, pour leur part, appellent les femmes à réconforter les hommes et à prendre en considération les « inégalités et discriminations dont les hommes sont victimes » (Goyet 2007 : 196). Enfin, pour certaines féministes et quelques hommes proféministes, le discours de la crise de la masculinité ne correspond pas à la réalité empirique et sociopolitique des rapports sociaux de sexe, mais relève plutôt d’une rhétorique antiféministe qu’il convient de déconstruire pour mieux la critiquer.

Une crise ou la domination masculine?

Alors que se diffuse ce discours de crise, ce sont encore des hommes qui contrôlent le plus souvent – seuls ou à la majorité – les institutions politiques, économiques, scientifiques, médiatiques, culturelles, religieuses, policières, militaires et sportives, ainsi que les organisations criminelles. Le pouvoir est « surmasculinisé », pour reprendre l’expression de Christine Bard (1999a : 60). Contrairement à ce que prétend le discours de la crise de la masculinité, les hommes ne manquent pas de modèles masculins conventionnels [4] qui occupent en fait une grande place dans les représentations médiatiques et culturelles : le pape, les présidents et chefs de guerre et leurs ennemis, les sportifs (le sport masculin reste plus prestigieux et plus rentable que le sport féminin), les hommes les plus riches du monde (Carlos Slim Helu, Bill Gates, Warren Buffett, Bernard Arnault, Amancio Ortega), les héros altermondialistes (le sous-commandant Marcos au Mexique, José Bové en France), les héros de films policiers ou d’action, dont les reprises des récits de superhéros, et le célèbre héros Harry Potter, sans oublier les agresseurs, violeurs et tueurs de femmes excusés et valorisés comme des génies artistiques (Bertrand Cantat; Roman Polanski), sportifs (O.J. Simpson; Mike Tyson), philosophiques (Louis Althusser) ou économiques et politiques (Dominique Strauss-Khan). À ces modèles, il faut ajouter les militants masculinistes, dont les membres de Fathers-4-Justice qui mènent parfois leurs actions d’éclat déguisés en superhéros.

Dans leurs rapports interpersonnels avec les femmes, enfin, les hommes restent avantagés, puisque ce sont les femmes qui consacrent encore le plus de temps au travail domestique et parental non rémunéré (Maruani 2005 : 453-456). En général, les hommes ont de meilleurs emplois et plus d’argent que les femmes et ils ne craignent pas d’être agressés physiquement et sexuellement par des personnes de l’autre sexe, dans la rue, au travail, dans un bar ou à leur domicile. Dans un tel contexte, il est donc intrigant, pour ne pas dire inquiétant, de constater la popularité de ce discours de crise de la masculinité.

Intrigué par ce discours de crise qui semble contradictoire avec la réalité de la domination masculine contemporaine, j’en propose une interprétation politique qui s’inspire de l’analyse qualitative d’un corpus de textes constitué au fil de mes recherches sur le masculinisme menées seul (Dupuis-Déri 2010, 2009, 2008a, 2004) et avec Mélissa Blais (Blais et Dupuis-Déri 2011, 2008). Si la manière dont ce discours est porté par des mobilisations antiféministes a été étudié ailleurs, en particulier chez les masculinistes (Blais et Dupuis-Déri 2012; Dupuis-Déri 2012), je propose ici plus précisément d’interpréter la signification politique de la rhétorique de la crise qui représente ce que la sociologue Anne-Marie Devreux désigne comme des « faits de résistance masculine […] contre le progrès social en faveur des femmes » (Devreux 2004 : 10). L’analyse de discours présentée ci-dessous permettra de constater que la « crise de la masculinité » participe d’un refus de la part des hommes de l’égalité et de leur réaffirmation de l’importance d’une différence hiérarchique entre les sexes.

L’étude de la crise de la masculinité : considérations méthodologiques

Une recherche rapide dans diverses bases de données sur le thème de la crise de la masculinité [5] révèle qu’il y aurait eu à répétition des crises semblables depuis au moins cinq siècles en Occident. Aucune région du globe ne semble aujourd’hui épargnée. On mentionne ainsi des crises de la masculinité lors de la Renaissance en France et en Angleterre, au XVIIIe siècle dans la France de la Révolution, au début du XIXe siècle en Allemagne, vers 1900 encore en Allemagne, en France et dans les colonies britanniques. Au cours des années 20 et 30, les fascistes italiens et allemands s’offusquent de la féminisation de leur nation. Une crise sévit durant les années 60 en Allemagne de l’Ouest et en URSS jusque pendant les années 70, au Québec durant les années 70 et 80, puis en Occident dans son ensemble à partir des années 90. Fait curieux, les États-Unis seraient régulièrement aux prises avec une crise de la masculinité depuis que ce pays s’est imposé comme une puissance économique et militaire à la fin du XIXe siècle, y compris alors qu’il s’affirme comme la « superpuissance » du bloc de l’Ouest pendant la guerre froide (1950-1960), lors du retour en force du conservatisme sous le président Ronald Reagan (1980) et aujourd’hui encore, une fois l’adversaire soviétique disparu. La recherche sur les bases de données a également permis de constater que l’on parle de « crise de la masculinité » au sujet de plusieurs pays de l’Afrique postcoloniale subsaharienne, d’Amérique latine, d’Asie et du Moyen-Orient. Enfin, en 2009, le cardinal allemand Paul Josef Cordes déclare que « la masculinité et plus spécifiquement la paternité sont en crise » partout dans le monde à cause du « féminisme radical » (Zulueta 2009).

Chacun de ces cas mériterait une attention particulière. Comme le constate l’historienne Ève-Marie Lampron (2008 : 37), la notion même de « crise de la masculinité » est souvent mobilisée par les historiennes et les historiens d’aujourd’hui pour désigner un phénomène qui n’était pas nommé en ces termes à l’époque discutée dans les études historiques. Remettant en question la pertinence de cette notion, l’historien Marc Epprecht, africaniste et spécialiste de l’homosexualité, se demande, lors d’une conférence prononcée à l’Université McGill en mars 2012, « ce que la “crise de la masculinité” signifie pour les études africaines ». En effet, ces « crises » évoquent des réactions diversifiées de la part d’acteurs sociaux très différents et dans une grande variété de contextes politiques, juridiques, économiques et culturels. Or c’est précisément parce que ce phénomène semble survenir de manière récurrente dans des contextes si différents que l’historienne Judith A. Allen (2002 : 191) se demande – avec ironie – si « les hommes ne sont pas interminablement en crise ». En effet, comment admettre que les hommes aient été si souvent en crise à des époques où, de toute évidence, les femmes étaient leurs subalternes dans tous les domaines? Et, si l’on évoque une crise de la masculinité, frappe-t-elle de manière uniforme l’ensemble des hommes d’une société? Des spécialistes proféministes de la masculinité comme Arthur Brittan (1989 : 183) mettent en garde contre l’utilisation de la notion de « crise de la masculinité », car elle manque de précision et mène à penser « que tous les hommes ont le même sens d’une identité collective » masculine, quels que soient la couleur de leur peau, leur orientation sexuelle, leur statut économique, leur citoyenneté, leur âge, etc. (voir aussi Pinar (2001 : 1139-1140)).

Judith A. Allen constate que les études historiques des crises de la masculinité tendent à n’analyser que des textes d’époque, très souvent des oeuvres de fiction, sans offrir de critères ni d’indicateurs pour déterminer si les hommes étaient alors en crise identitaire ou s’ils se contentaient de le prétendre. Il peut être très pertinent d’analyser l’esprit d’une époque à travers des représentations culturelles et artistiques, mais il faut aussi savoir se donner les outils pour rendre compte de relations entre les sexes alors que les hommes continuent de dominer la société et ses institutions. Aujourd’hui même, des auteurs ou des auteures limitent à des romans et à des films leur analyse de la condition masculine aux États-Unis ou ailleurs (Corber 1997; Robinson 2000). Allen en vient à la conclusion qu’il est plus exact de parler de « discours » de crise, plutôt que de crise réelle.

Cela dit, un discours de crise peut avoir des effets sociopolitiques très concrets. Les élites et les classes dominantes ont souvent recours à un discours de crise pour encourager et légitimer la mobilisation des ressources à leur avantage (Raboy et Dagenais 1992 : 3; voir aussi Hay 1996). L’anthropologue David Bidney (1953 : 359) parle même d’un « complexe de la crise perpétuelle » et rappelle qu’un discours de crise permet aux élites de discréditer des forces contestataires présentées comme la cause de la crise, et donc comme une menace (Bidney 1953 : 362). Dans le cas discuté ici, les femmes et les féministes sont désignées comme la cause de la crise de la masculinité, et la situation appelle d’urgence à une mobilisation collective en faveur des hommes, ce qui représente une stratégie de défense de l’« ordre social patriarcal » (Lampron 2008 : 33).

Une histoire du discours de la crise

S’il n’est pas possible de présenter en détail dans le présent article l’histoire de ce discours de crise de la masculinité, la discussion même rapide de quelques exemples historiques – en Angleterre au XVIIe siècle, pendant la Révolution française au XVIIIe siècle de même qu’aux États-Unis et en Europe à la fin du XIXe siècle – devrait permettre de faire ressortir une certaine logique politique récurrente par rapport à la rhétorique de la crise de la masculinité. Les études plus ou moins critiques qui ont documenté des crises de la masculinité révèlent que ce phénomène survient toujours en réaction à l’attitude de femmes qui remettent en cause un tant soit peu quelques normes patriarcales. En Occident, les discours de la crise de la masculinité vont se faire plus insistants à la sortie du Moyen Âge, alors que se développe un « nouvel ordre patriarcal » (Federici 2004 : 186) qui impose une hétérosexualité hégémonique (Tin 2008) fondée sur une distinction entre les sexes beaucoup plus marquée qu’auparavant. Même s’il ne faut pas oublier que le Moyen Âge est une époque marquée par de profondes différences selon les siècles et entre les régions, des femmes ont pu y exercer le pouvoir politique, soit rendre justice, lever des impôts et commander la troupe. Des assemblées de village comptaient jusqu’à 20 % de femmes. Des femmes étaient propriétaires de commerce ou occupaient diverses professions salariées, étant à ce titre membres de guildes et participant aux assemblées délibératives qui statuaient sur les normes du métier. Enfin, les congrégations religieuses féminines jouissaient d’une grande autonomie (au sujet de l’histoire des femmes au Moyen Âge, voir Duby et Perrot (2002); pour la France, voir Albistur et Armogathe (1977 : 17-132); Piettre 1974 : 149-193). La sortie du Moyen Âge marque un tel recul pour les femmes dans tous les domaines que la féministe Joan Kelly (1984 : 19) se demande si « les femmes ont eu une Renaissance ». Pour leur part, Maïté Albistur et Daniel Armogathe (1977 : 136) associent cette période historique au « grand renfermement » des femmes.

Au début du XVIIe siècle, à la cour d’Angleterre, des femmes portent les cheveux courts et parfois un poignard ou un pistolet à la ceinture (Fletcher 1994 : 70), ce qui est perçu comme subversif et menaçant pour les normes patriarcales hétérosexistes. La situation appelle une réaction disciplinaire. Le roi Jacques 1er demande alors en 1620 à l’évêque de Londres d’ordonner au clergé de condamner ces modes trop peu féminines. Des ressources sont mobilisées par les hommes les plus puissants pour discipliner les unes et les autres et stigmatiser des performances esthétiques et vestimentaires qui rendraient trouble la différenciation hiérarchique entre les sexes [6]. À la même époque, plusieurs pièces de théâtre et pamphlets misogynes et antiféministes qui connaissent de nombreuses rééditions (Baines 1978 : vi), ainsi que des chansons et des poèmes, encouragent les courtisanes à ne pas être « masculines » et les courtisans à ne pas être « féminins » (Kelly 1984 : 83-84). L’historien Anthony Fletcher (1994 : 69-70) parle même des « commentaires hystériques » au sujet du « travestisme » et des « hermaphrodites, c’est-à-dire des monstres des deux types, moitié femmes, moitié hommes ».

Fletcher distingue quatre axes rhétoriques par lesquels les hommes se mobilisaient pour imposer le nouvel ordre partriarcal : 1) les prédications religieuses puritaines insistaient sur l’importance d’une autorité paternelle forte pour assurer une bonne vie familiale; 2) les femmes étaient présentées comme animées par des vices que les hommes devaient contrer, y compris l’envie pour les femmes d’amitiés féminines qui donnaient lieu à des « réunions de potinage » (Fletcher 1994 : 74); 3) l’adoption dans plusieurs villes et villages de la chaise à bascule (cucking stool), sur laquelle étaient ligotées des femmes pour les immerger dans un point d’eau comme punition pour avoir désobéi à leur père ou à leur mari, ou trompé ce dernier; 4) de nouvelles lois punissant, par le fouet, l’emprisonnement dans des maisons de correction ou la pendaison, les conduites sexuelles illicites comme la prostitution, l’adultère menant à une grossesse d’une ou d’un enfant « bâtard », l’avortement et l’infanticide à la naissance (Faith 1993 : 29-30). À cela s’ajoutent les débats au sujet de la légitimité pour le mari de punir physiquement son épouse et la fameuse chasse aux sorcières qui ciblait surtout les femmes réfractaires aux normes patriarcales (Federici 2004). Dans ce contexte, le discours de crise de la masculinité s’inscrit dans le processus d’une accentuation de la hiérarchie et des différences entre les sexes en termes symboliques, juridiques et matériels, avec pour effet un accroissement de la puissance des hommes à l’égard des femmes.

Les discours de crise de la masculinité qui émergent en France à l’époque de la Révolution de 1789 sont portés par tous les camps pour fustiger leurs adversaires qui seraient responsables d’une dégénérescence des moeurs et d’une féminisation de la France, le pays étant par conséquent plus vulnérable par rapport à ses ennemis extérieurs et intérieurs. Dans le discours révolutionnaire, la cour ne compterait que des hommes efféminés contrôlés par des femmes probablement lesbiennes, au premier titre la reine Marie-Antoinette qui manipulerait à sa guise un roi lui aussi efféminé. Du côté monarchiste, on accusera les républicaines de porter la culotte et le bonnet phrygien, complainte que même l’élite masculine républicaine reprendra à son compte. Ces discours de crise s’expriment une fois de plus alors que le patriarcat se renforce et que les hommes, loin d’être sous le pouvoir des femmes, se donnent encore plus de privilèges et de pouvoir à l’endroit des femmes qu’ils cherchent à discipliner et à dominer : l’Assemblée révolutionnaire interdit aux femmes de voter et d’être élues, de former des sociétés ou des clubs de femmes, de porter les armes, puis finalement de se rassembler à plus de cinq dans l’espace public (Fauré 2003 : 174; Lampron 2008; Rauch 2000).

Le discours de crise de la masculinité à la fin du XIXe siècle survient lui aussi à une époque où des processus sont mis en place pour (ré)affirmer la masculinité la plus conventionnelle, alors que seulement quelques femmes s’aventurent avec difficulté dans des domaines jusqu’alors réservés aux hommes. Aux États-Unis, le discours de crise de la masculinité est porté par le président Theodore Roosevelt lui-même (Rotundo 1987). En France, des hommes comme Alexandre Dumas fils déplorent les hommes « féministes », c’est-à-dire efféminés (Bard 1999b : 27; voir aussi Bard (1999a)), et s’insurgent à l’égard des premières, soit ces quelques femmes qui entrent dans des facultés et des professions de prestige jusqu’alors réservées aux hommes (Rennes 2007), sans compter celles qui militent, tiennent des assemblées et manifestent pour le droit de voter, l’« amour libre », la contraception et la protection des prostituées. Ce mouvement féministe encore de faible ampleur entraîne contre la « femme nouvelle » un tir de barrage de la part de célébrités de l’époque, dont Anatole France, Guy de Maupassant, Charles Maurras, Octave Mirbeau, Pierre-Joseph Proudhon, Émile Zola (Mangue 2001 : 23). Puisque l’antiféminisme n’est pas l’apanage des forces réactionnaires et conservatrices et se pratique aussi chez les progressistes (Bard 1999b : 30), plusieurs voix s’élèvent dans le mouvement ouvrier et les syndicats socialistes et anarchistes (Bard 1999a : 60-61; Ripa 1996) contre les femmes qui veulent travailler pour un salaire. Elles menaceraient ainsi l’identité masculine en provoquant une baisse des salaires et le chômage des hommes qui se retrouveraient désorientés d’être reclus dans leur domicile. Ce discours de crise particulièrement bruyant des deux côtés de l’Atlantique s’inscrit dans un mouvement de renforcement des différences entre les sexes (Guionnet et Neveu 2004 : 188) et de mobilisation de ressources par et pour les hommes en vue de réaffirmer individuellement et collectivement leur identité masculine conventionnelle. Soulignons la création du mouvement scout et du sport amateur (dont l’athlétisme) qui devrait permettre aux hommes de développer entre hommes leur masculinité, puisque « [l]e terrain de football (sport particulièrement violent) est le seul lieu où la suprématie masculine est incontestable » (Badinter 1992 : 39), selon un journaliste de l’époque. La production culturelle propose elle aussi de forts modèles masculins. Aux États-Unis, la mode est aux romans-feuilletons de cow-boys (alors que la « conquête de l’Ouest » s’achève) et Tarzan est un héros très populaire : la série lancée en 1912 se vendra à des dizaines de millions d’exemplaires (Badinter 1992 : 40; Kimmel 2006). Tout cela sans compter des expéditions impérialistes comme la guerre aux Philippines et l’invasion de Cuba par les États-Unis, et une course aux armements qui culminera avec la Première Guerre mondiale. Ces entreprises militaires sont autant d’expressions d’une masculinité forte et agressive qui se démarquerait d’une féminité faible et pacifique, tout en offrant l’occasion de mobilisations de ressources collectives par et pour les hommes.

À la suite de ce rapide survol historique, il est possible de conclure que les discours de crise de la masculinité agissent comme une stratégie rhétorique pour discréditer des femmes qui s’émancipent, ou cherchent à s’émanciper, et qui sont désignées comme la cause de la crise. Ce discours permet aussi de justifier la mobilisation de ressources politiques, juridiques, économiques, culturelles et militaires pour confirmer la différence inégalitaire entre les sexes, réaffirmer la supériorité des hommes et consolider leur pouvoir et leurs privilèges à l’égard des femmes.

La crise de la masculinité aujourd’hui

La situation actuelle est-elle si différente? Même si les inégalités de fait à l’avantage des hommes se perpétuent dans presque toutes les institutions et sphères de pouvoir, il est vrai que les femmes ont maintenant en Occident presque tous les droits dont jouissaient auparavant les hommes de manière exclusive. Il n’est donc pas surprenant que s’impose dans le sens commun l’idée d’une crise de la masculinité. Fait intéressant, le féminisme est désigné de manière systématique comme la cause première de cette prétendue crise de la masculinité, selon l’idée que « le-féminisme-est-allé-trop-loin ». Les ouvrages qui portent ce discours de crise accusent souvent dès la toute première phrase ou la première page le « mouvement féministe » (Dallaire 2009a; voir aussi Guillot (2004) et Ledoux (2009)) d’avoir provoqué une « crise existentielle » (Ledoux 2009) chez les hommes « désemparés » et en « désarroi » (Dorais 1988; Bombardier 1993). On prétend que les hommes « ont reçu le féminisme de plein fouet », l’« ont vécu avec violence » (Castelain-Meunier 2005 : 135), alors qu’ils voient « les femmes en train d’envahir le monde » (Guy Corneau, cité par Hazan (2009 : 183)), que « l’ordre masculin est à jamais renversé » (Bombardier 1993 : 100) et que nous assistons à la « fin du patriarcat » (Arènes 2005 : 12; Badinter 2003 : 11). L’homme victime de « misandrie » (Trottier 2007 : 73) est maintenant « timoré, quasi muet, dominé » (Sauvé 2005 : 9). Les hommes sont « féminisés » (Zemmour 2006 : 18-19), « castrés » (Badinter 2003 : 159 et 184; Gélinas 2002 : 16; Ledoux 2009 : 51) ou même « triplement castrés » (Trottier 2007), alors que le féminisme serait semblable à une « nouvelle dictature » (Dallaire 2001 : 19), voire une « dictature féminazie », analogue au « stalinisme » et au « national-socialisme allemand », comme le déclare le vice-président de la Coalition pour la défense des droits des hommes du Québec (Lebel 2004).

Les masculinistes proposent de réagir en réaffirmant l’importance de la différence inégalitaire des sexes, tout en proposant de protéger la masculinité conventionnelle. Rien de surprenant à cela, si l’on suit le raisonnement du politiste Michel Dobry (2009 : 1-3 et 35 et 318-320) qui a signé le traité Sociologie des crises politiques. Il avance que des acteurs sociopolitiques aux prises avec une situation de crise optent souvent pour la continuité en termes de pratiques et de modèles d’émulation. Dobry indique (2009 : 319-320) que les acteurs peuvent saisir l’occasion d’une crise réelle ou perçue comme l’occasion de réaffirmer leur rôle social et leur identité sociale, et que l’on assiste alors à « diverses formes de “survivances du passé” ». C’est exactement la situation qui règne aujourd’hui, alors que le discours général au sujet de la crise de la masculinité permet à des auteurs et à des acteurs antiféministes de faire d’une pierre trois coups. Après avoir désigné les féministes et les femmes émancipées comme responsables de cette crise masculine, ils réaffirment la valeur de l’identité masculine conventionnelle qui associe les hommes à l’autonomie, à la rationalité, à l’« efficacité » (Dallaire 2005 : 130 et Dallaire 2009b : 91), à l’agressivité, à la force physique et à la violence (Corneau 1989 : 115-116; Zemmour 2006 : 32-33), à l’action et à l’esprit de compétitivité (Dallaire 2002 : 15-16; Soral 2007 : 32-33), ce qui leur permet d’associer les femmes à la douceur et à la passivité, au pacifisme, à l’entraide, à l’émotivité et même à l’« égalité » (Dallaire 2005 : 129). La masculinité serait donc incompatible avec l’égalité, de l’avis même de certains de ses plus fervents promoteurs.

Le psychologue et sexologue Yvon Dallaire (2005 : 125-126), l’un des principaux idéologues du masculinisme au Québec qui est régulièrement invité en Europe pour promouvoir ses idées, déclare ainsi sur les ondes de Radio-Canada que « tous les êtres humains sont égaux. Mais si tout le monde était sur le même pied, ce serait le chaos. Les sociétés ont besoin d’organisation, de structures. Et c’est le rôle des hommes dans la société : structurer. Dans les organismes qui ne rassemblent que des hommes, la structure est fortement hiérarchique. » Il précise ailleurs (2009b : 91) que « [l]a pensée de l’homme est hiérarchique, là où celle de la femme est égalitaire et variable ». C’est parce que le masculin implique l’inégalité entre les sexes que la simple avancée vers l’égalité peut être perçue comme une crise de légitimité de l’ordre hiérarchique des sexes, présentée comme une crise de la masculinité (Brittan 1989 : 184-186).

Malgré l’influence du discours de la crise de la masculinité, il semble au final que les hommes aient bien conscience qu’il est plus avantageux d’être un homme qu’une femme dans les sociétés occidentales. Le sociologue Léo Thiers-Vidal (2008 : 345) a interrogé des hommes en France sur leur perception de la masculinité et il a noté que ses répondants considéraient « la chance d’être un homme […] avant tout comme la chance de ne pas être une femme ». En Grande-Bretagne, Rosalind Gill (2010) a interrogé 140 hommes et constaté « qu’aucun des hommes que nous avons interrogés [ne] sentait que les hommes sont en crise. Il est intéressant de constater que cette notion semble venir des médias et de certains universitaires, plutôt que des hommes eux-mêmes. Ils ne se promènent pas vraiment la tête entre les mains, en disant : “Non. Non. Ma vie est terrible parce que je suis un homme”. »

Conclusion : crise ou valorisation de la masculinité?

Si l’on s’inspire des études des crises de la masculinité du passé qui semblent indiquer que ce phénomène implique toujours la mobilisation de ressources pour (ré)affirmer la masculinité conventionnelle et la différence hiérarchisée des sexes, il importe de chercher des indices de la valorisation du masculin. De fait, de grandes ressources matérielles et symboliques sont mobilisées aujourd’hui en Occident pour promouvoir la différence inégalitaire entre les sexes, soit, d’une part, une masculinité associée à l’autonomie, à la force et à la puissance et, d’autre part, une féminité douce et soumise. Cette promotion d’une masculinité entendue en rapport d’opposition et de supériorité devant la féminité s’effectue par exemple dans le milieu des affaires (Blanchard 2010 : 171) et dans les stratégies de commercialisation de produits, comme les publicités de voitures (l’homme au volant d’un bolide), de banques (l’homme sérieux qui investit) et de bières (l’homme avec ses amis entourés de jeunes femmes) ou de produits de luxe (l’homme viril qui attire des femmes grâce à sa nouvelle montre). Des magazines masculins sont apparus depuis quelques années et présentent des identités de sexe stéréotypées et inégalitaires (Saint-Martin 2011). D’autres phénomènes culturels indiquent que la masculinité conventionnelle bénéficie de nos jours d’une forte valorisation, soit la mode vestimentaire paramilitaire, la multiplication des gymnases et des salles de musculation, ce qui influe même sur les représentations des héros et des superhéros de films et de séries télévisées dont le volume musculaire a explosé depuis les années 50 et 60, les jeux vidéo de guerre et la pornographie de plus en plus consommée et maintenant si aisément accessible par Internet. En crise, la masculinité?

Comme le rappelle Anthony McMahon, la question que pose le féminisme aux hommes n’est pas tant de nature psychologique que de nature politique : sont-ils prêts à abandonner leur pouvoir, leurs privilèges et leur capacité d’exploiter des femmes? En détournant l’attention de cette question politique et en suggérant qu’il faut aider les hommes car ils souffrent psychologiquement à cause des femmes et des féministes, le discours de la crise de la masculinité s’inscrit bien dans le répertoire de la rhétorique antiféministe, comme le constate Anne-Marie Devreux qui le considère comme « [u]n discours de dominants » qui « n’est pas un phénomène secondaire. Cette “crise de la masculinité” est […] une lutte ouverte des hommes contre les femmes et contre les féministes » (citée dans Poyetton (2005)). L’enjeu est donc politique bien plus que psychologique, car la masculinité est une identité politique avant d’être psychologique. La masculinité ne devrait pas tant désigner ce que ressentent ou non les hommes par et pour eux-mêmes, mais bien leurs attitudes, leurs comportements et leurs actions (ou leur inaction) à l’égard des femmes, (Schrock et Schwalbe 2009; McMahon 2005). Ainsi entendue, l’identité masculine signifie qu’un « vrai » homme doit agir pour être supérieur aux femmes, en termes de pouvoir et de contrôle (Schrock et Schwalbe 2009; Löwy 2006) [7]. À l’inverse, l’homme paraît « efféminé » s’il est dominé, surtout par une femme, mais aussi s’il est l’égal d’une femme, puisqu’il n’en est plus le dominant. Joël Charbit (2009 : 68) a donc raison lorsqu’il explique au sujet du discours de la crise de la masculinité en Afrique du Sud que « ce n’est pas […] la psyché masculine qui est en crise, mais la légitimation de la domination masculine dans les centres constitutifs de l’ordre de genre », d’où le rejet par les hommes, « largement documenté [Walker 2005], de relations égalitaires entre hommes et femmes ». Par principe, le masculin serait donc contre l’égalité entre les sexes; le masculin serait donc antiféministe [8].

Certes, les études critiques sur la masculinité ont rappelé depuis quelque temps que les hommes ne forment pas un groupe homogène. Il y a des modèles de masculinités hégémoniques et subordonnées (Connell et Messerschmidt 2005; Wedgwood 2009), et certains hommes sont évidemment en situation de pouvoir à l’égard d’autres hommes qui sont leurs subalternes. Cependant, les sociologues Douglas Schrock et Michael Schwalbe mettent en garde contre le risque d’oublier que même les masculinités subordonnées sont construites socialement dans des rapports non seulement entre hommes, mais aussi et toujours entre les sexes. Connell et Messerschmidt (2005 : 848) regrettent aussi que plusieurs études sur la masculinité oublient de penser les hommes en rapport avec les femmes. Si ma recherche a pour sujet le discours de la crise de la masculinité porté surtout par des hommes hétérosexuels plutôt privilégiés quant à leur appartenance de classe (sociale et raciale), il serait très intéressant d’élargir la réflexion et d’étudier la mobilisation de la rhétorique de la crise par d’autres catégories d’hommes, et même par certaines femmes, et de voir en quoi ce discours leur permet d’attaquer différentes catégories de femmes. L’histoire a bien montré aussi que les hommes de l’élite peuvent recourir au discours de la crise de la masculinité pour discréditer des catégories d’hommes subalternes. Patricia Hill Collins (1991 : 73) constate que les femmes afro-américaines sont représentées publiquement sous l’image de matriarches castratrices au moment même où le mouvement féministe critique le patriarcat aux États-Unis. Il s’agit à la fois de discréditer le féminisme, et les femmes (castratrices) et les hommes (castrés) des communautés afro-américaines. Ainsi, le « rapport Moynihan » déposé en 1965 au Département du travail des États-Unis, portait sur la « famille nègre » et déplorait le « matriarcat » qui caractérisait présumément la communauté afro-américaine, où les hommes n’étaient capables que de développer une masculinité « pathologique » (Moynihan 1965).

Par ailleurs, Judith A. Allen remarque avec ironie que les discours de la crise de la masculinité ne s’accompagnent pas de discours d’une crise de la féminité. Or, les femmes devraient logiquement être aussi bouleversées par les transformations sociales qui provoqueraient le désarroi chez les hommes. En fait, Susan Faludi (1993 : 141) a constaté qu’il y a bien un discours de crise de la féminité, et ce sont encore une fois les féministes qui sont désignées comme responsables du problème. Les féministes auraient poussé des femmes dans des situations anxiogènes, d’où la représentation des femmes de carrière épuisées et malheureuses. La solution proposée pour résoudre cette crise de l’identité féminine? Un retour aux rôles féminins conventionnels, soit le mariage hétérosexuel et la maternité.

Le discours de la crise de la masculinité interpelle d’ailleurs le modèle conventionnel de la féminité. Puisque les femmes sont socialisées et encouragées à prendre soin physiquement et psychologiquement des autres, y compris des hommes, elles risquent d’être très sensibles devant des hommes qui se lamentent de souffrir à cause du féminisme. Déjà en 1930, Symes (1930 : 104) rapporte au sujet des États-Unis que le « masculiniste » considère qu’ « [i]l devrait y avoir quelqu’un pour s’occuper de lui; et pour l’homme moyen cette personne a toujours été une femme ». Aujourd’hui encore, des hommes demandent explicitement aux féministes de cesser de ne penser qu’aux femmes pour s’intéresser aux problèmes des hommes (voir, parmi d’autres, Shearmur (2007); Trottier (2007 : 226)). Ce discours est repris par quelques féministes (Goyet 2007). Les femmes sont alors minées dans leur volonté d’émancipation, à une époque où les forces conservatrices consolident leur pouvoir, freinant d’autant l’élan du féminisme (Lamoureux, Pfefferkorn et Trat 2006; Faludi 1993).

Parties annexes