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Facebook et le phénomène des cougars [1]De « mamies » à MILF

  • Rania Aoun

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Simone de Beauvoir écrivait ceci dans son essai La Vieillesse (1999 : 63) :

Des mythologies, de l’iconographie se dégage une certaine image de la vieillesse, variable selon les temps et les lieux. Mais quel rapport soutient-elle avec la réalité? Il est difficile d’en décider. C’est une image incertaine, brouillée, contradictoire. Il importe de remarquer qu’à travers les divers témoignages le mot vieillesse a deux sens très différents. C’est une certaine catégorie sociale, plus au moins valorisée selon les circonstances. Et pour chaque individu un destin singulier, le sien. Le premier point de vue est celui des législateurs, des moralistes; le second celui des poètes; le plus souvent ils s’opposent radicalement l’un à l’autre.

Selon Simone de Beauvoir, la représentation de la vieillesse est un produit indissociable de la culture et de l’imaginaire social. Elle implique un Sujet et deux perceptions souvent opposées qui l’imprègnent. Dans cette optique, penser les femmes cougars comme objet d’une étude de la vieillesse coïncide parfaitement avec ce concept du dilemme – qui se produit chez le Sujet à la suite de la prégnance de deux perceptions opposées – soulevé par la réflexion de Simone de Beauvoir.

Avant de plonger dans l’étude du rapport entre la figure de la femme cougar et la représentation de la vieillesse, entamons notre réflexion en parcourant sommairement les différentes représentations de la vieillesse qui ont marqué l’histoire.

En effet, l’intérêt pour la vieillesse s’est traduit la plupart du temps par les figures des personnes âgées diffusées dans les arts et la littérature, qui constituent une représentation sociale de la vieillesse et qui sont constituées par celle-ci. Une représentation sociale désigne ici « une forme de connaissance, socialement élaborée et partagée, ayant une visée pratique et concourant à la construction d’une réalité commune à un ensemble social » (Jodelet 1989 : 36). Ces représentations témoignent, en dépit de l’image positive ou négative qu’elles véhiculent, de la position qu’occupe la personne âgée dans la société. Le parcours historique fournit deux pôles majeurs dans lesquels s’inscrivent les différentes représentations de la vieillesse. Le premier est occupé par l’image de la personne âgée qui souffre d’une dégénérescence corporelle, de déficience sensorielle et mentale. Cette image correspond à la vieillesse « décrépite » (Bourdelais 1993 : 19). Le second pôle présente l’image de la sagesse et de la sérénité. Bourdelais considère que cette image est « le visage positif de la vieillesse qui prend peu à peu le pas sur les considérations dévalorisantes [et elle est] l’image forte de vieillards sages, non contredite par des appréciations simultanées négatives, ce qui conduit à les respecter et à légitimer leur autorité » (Bourdelais 1993 : 26). De cette image naît la représentation de la vieillesse comme lieu de connaissances, d’expériences et de crédibilité.

Les représentations de la vieillesse continuent de peupler les quotidiens américains et nord-américains actuels. Celles-ci – qui demeurent sous l’emprise historique, sociologique et anthropologique des représentations de la vieillesse à travers les époques – s’inscrivent également dans une structure binaire : une représentation de la « vieillesse dépendante » (Caradec 2012 : 21), où la « dépendance » et la « perte d’autonomie » se confondent (Caradec 2012 : 22) pour se heurter avec la figure de « “la personne âgée dépendante”, rivée à son fauteuil, souffrant de solitude et n’attendant plus que la mort » (Caradec 2012 : 29), et une représentation de la « vieillesse dynamique », qui « présente l’image du retraité actif, qui profite de l’existence tout en se montrant utile à ses proches et à la société » (Caradec 2012 : 29). Cette dernière représentation rejette le concept de la vieillesse (elle considère plutôt ce moment comme une prévieillesse) et diffuse une image d’épanouissement en rapport avec l’essor que connaît l’expression « troisième âge » depuis les années 70 :

[L’expression] « troisième âge » a connu une large diffusion au cours des années 1970 : c’est alors que se sont développés les clubs, les universités, ou encore les voyages pour le troisième âge. Véhiculant une éthique activiste de la retraite, ce vocable nouveau s’est trouvé défini en opposition à la vieillesse, le « troisième âge » aspirant à être une nouvelle jeunesse.

Caradec 2012 : 20

Dans l’une et dans l’autre représentation, les vieilles personnes sont une catégorie distincte, à qui l’on assigne un mode de vie, des activités et un comportement particuliers, comme le souligne Simone de Beauvoir (1999 : 15) :

L’homme ne vit jamais à l’état de nature; dans sa vieillesse, comme à tout âge, son statut lui est imposé par la société à laquelle il appartient […] la société assigne au vieillard sa place et son rôle en tenant compte de son idiosyncrasie individuelle : son importance, son expérience; réciproquement, l’individu est conditionné par l’attitude pratique et idéologique de la société à son égard.

Quoi qu’il en soit, dans l’image de la vieillesse (il est important de préciser qu’il est question ici de l’imago de la vieillesse et non de la pictura [2]), les représentations des aînées sont rarement abordées de manière spécifique et ne sont traitées que dans les représentations globales de la vieillesse. De plus, les différentes études sur les aspects de la vie des aînées ou en voie de vieillissement excluent de facto la dimension subjective de la femme vieillissante. C’est le cas, notamment, des études portant sur la sexualité, laquelle est souvent débattue dans des contextes scientifiques ou médicaux ou encore démographiques, ce qui soulève un questionnement sur le rapport qu’entretiennent les femmes à leur corps vieilli, en dehors d’une dimension biologique.

Notre intention consiste donc à explorer une dimension autre que biologique afin d’étudier une perception subjective (relativement au sujet) de la vieillesse à travers la sexualité des aînées. Nous avons choisi, pour y parvenir, la figure de la femme cougar, médiatisée par les photos de femmes s’identifiant comme telles sur Facebook.

Beaucoup d’entre nous ont certainement rencontré les appellations « femme cougar », « MILF » ou « pumas ». Quoiqu’elles semblent être familières à certaines personnes, elles restent étranges ou confuses pour d’autres. Afin de mieux circonscrire cette figure, il est important de revenir sur la définition de la femme cougar et de ses dérivés.

En effet, cougar est un terme américain qui désigne une femme âgée en relation avec un homme plus jeune qu’elle : « Le terme a été labellisé par le NewYork Times, et fait partie des mots qui ont le plus fait parler d’eux en 2008 sur Internet [dans le] “Top 10 Buzzwords” » (Les Bridgets 2009). Or, l’âge de la femme cougar reste indéfini, malgré les réflexions sur le sujet. C’est une conséquence qui semble évidente (ou patente) puisque, depuis l’Antiquité, la détermination de l’âge de la vieillesse n’a jamais été résolue. En effet, « [d]epuis l’Antiquité, la vieillesse a toujours été perçue comme un moment particulier de la vie, mais cela n’a pas conduit les auteurs à s’accorder sur l’âge à partir duquel on devient vieux » (Bourdelais 1993 : 18). Pour sa part, Philippe Albou affirme ce qui suit (1999 : 21) :

Cette variabilité de l’âge de la vieillesse doit cependant être relativisée, car la vieillesse était généralement subdivisée en deux parties :

  • la « première vieillesse », celle des vieillards (senes a senectute), commençait vers 45 ou 50 ans (âge limite de la pulcritudo, autrement dit de la « beauté ») et se poursuivait jusqu’à 70 ou 75 ans;

  • il y avait ensuite la « grande vieillesse » ou « décrépitude » (senes a senio).

Ainsi, nous rencontrons, dans certaines définitions de la femme cougar, une distinction entre les termes « cougar » et « puma » (le dernier étant pourtant supposé être l’équivalent français du premier). Cette distinction est fondée sur l’âge et nomme « pumas » les trentenaires qui fréquentent des hommes plus jeunes qu’elles et « cougars », les quadragénaires (40 ans et plus) qui fréquentent aussi des hommes plus jeunes.

Quant au sigle « MILF », il incarne un dérivé de la femme cougar. Ce sigle correspond à une expression certainement vulgaire, mais qui s’avère révélatrice et qui signifie littéralement « Mother I’d Like to Fuck ». Cette expression met en lumière une facette particulière de certaines femmes cougars (qui ne sont pas toutes des MILF) et désigne les femmes aînées qui attirent sexuellement des hommes de l’âge de leurs fils. Dans la plupart des cas, la MILF est associée à la mère d’un ami ou d’une amie et l’expression est très propagée chez les nouvelles générations. La figure de la MILF est couramment associée (dans les sociétés américaines) au personnage de la mère de Stifler dans le film American Pie. Cette figure particulière de la femme cougar exprime une perception par certains hommes des femmes de l’âge de leur mère, où l’image de la maman se dissout progressivement pour devenir l’image de la femme séduisante et sexuelle.

En effet, cette figure des femmes vieillissantes coïncide avec la réflexion de Nathalie Bajos et Michel Bozon (2011 : 2), sur la continuité de la vie sexuelle chez la femme même après sa ménopause, qui affirment en citant Delanoë que « la ménopause ne marque plus la fin de la vie sexuelle des femmes, comme c’était encore le cas pour beaucoup d’entre elles dans les années 1960 ».

Cependant, une femme cougar se reconnaît toujours comme une femme sexy et attirante, elle affiche sa sexualité et elle est en quête continuelle d’hommes jeunes pour partager ses moments de plaisir et parfois de folie. Pour sa part, une MILF ne s’identifie comme femme sexy et attirante qu’à travers la perception masculine de son potentiel sexuel. Ainsi, la distinction entre les deux figures est beaucoup plus sémantique que paradigmatique et la figure de la femme cougar reste le paradigme des relations entre une femme âgée et un homme jeune.

La femme cougar n’est pas un phénomène récent, mais plutôt une figure qui, à cause de la polémique qu’elle provoque, a souvent été taboue, discrète et mal jugée par la société. Elle ne s’est révélée, d’abord, que chez les célébrités (comme Madonna, Mariah Carey ou Sharon Stone), qui s’affichaient avec leur conjoint devant les caméras et sous les projecteurs, et dans l’univers de la fiction cinématographique et télévisuelle. En effet, la figure de la femme cougar a longtemps inspiré les téléséries et le grand écran et s’est manifestée, notamment, dans le personnage de Samantha de la série Sex and the City. La femme cougar a aussi fait l’objet de scénarios de films, comme Les grandes chaleurs (un film québécois paru en août 2009), et de téléséries, comme Cougar Town, où l’expression autant que la figure de la femme cougar sont devenues explicites. Depuis, le dévoilement de la femme cougar s’est concrétisé dans les médias audiovisuels et il se poursuit sur les réseaux socionumériques (RSN). Ainsi, un passage de la fiction au réel et de l’univers des célébrités à celui des simples citoyennes se confirme.

Internet a certainement ouvert de nouveaux espaces qui rendent les attitudes et les tendances sexuelles plus visibles, comme le précise Kenneth C.W. Kammeyer (2008 : 130) en affirmant que « on the Internet the promotions for enhancing sexual life are more explicit than on television ». Il ajoute ceci :

[T]he Internet is a technology that provides millions of men (and some women) with access to pictures and words that feed their sexual fantasies and fetishes. At no other time in history have such a large number of people been able to experience or simply explore the extremes of sexual fantasy. Today, individuals with almost any imaginable sexual taste or obsession can indulge their interests on the Internet.

Kammeyer 2008 : 193

Ainsi, dans cet univers de l’abondance sexuelle que constitue le Web et dont l’auteur ne cache pas le caractère sexiste, la figure de la femme cougar occupe une place dans un espace plutôt réservé aux hommes (selon Kammeyer) et aux jeunes générations. Comme le fait remarquer Vincent Caradec, qui reprend les propos de Philippe Breton, « [l’]analyse des discours qui ont accompagné l’essor des nouvelles technologies de communication révèle “l’exclusion constitutive” des personnes âgées » (Caradec 2012 : 35).

Or, Facebook, comme bien d’autres RSN, est favorable aux femmes cougars. D’une part, la communauté des jeunes hommes qui envahit Facebook constitue une cible de choix pour les femmes cougars, pour qui il est plus difficile de rencontrer de jeunes hommes qui s’intéressent aux femmes d’âge mûr dans d’autres espaces publics. D’autre part, les restrictions sur l’âge dans les RSN ne concernent pas les personnes aînées et, contrairement à d’autres dispositifs, Facebook est doté d’une plateforme simple et facile à utiliser, même par les personnes les moins familiarisées avec les nouvelles technologies. De plus, il dispose de fonctionnalités intéressantes, comme les discussions instantanées, la publication illimitée de photos et de textes ou la conversation vidéo.

En tant que phénomène appuyé par l’espace de contact privilégié qu’offre le Web, les femmes cougars ont aussi, comme les jeunes hommes, envahi les RSN, en particulier Facebook, et ont profité de ce tournant technologique pour valoriser la présence de cette figure dans une sphère sociale plus large, en plus des bars et des autres lieux publics qu’elles fréquentent. Ainsi, elles ne se sont pas manifestées seulement à travers leurs profils, mais elles ont constitué leurs communautés en créant des pages et des groupes Facebook réservés aux femmes cougars. Or, le nombre de pages et de groupes de cougars que nous avons réussi à repérer sur Facebook, au cours de notre étude, atteint un total de 97 communautés [3]. Le nombre d’adeptes de ces groupes et pages va de 28 pour certains groupes fermés (ou à accès restreint) à 31 987 membres pour d’autres pages et groupes ouverts. Aussi, certaines communautés s’identifient en fonction de la localisation géographique. Ainsi, certaines pages intitulées Cougars Mexico (1 109 adeptes), Cougars, North America (102 adeptes), Cougars Québec (194 adeptes), etc., rassemblent des cougars appartenant à la région en question et permettent aux hommes que ces femmes intéressent de les repérer facilement.

Voici des pages qui ont fait l’objet de notre étude, pour n’en citer que quelques-unes :

  • Rencontres entre quadra (40 ans et plus) est une page créée le 28 mars 2010 et qui comporte 113 adeptes. Cette page se définit comme un lieu de rencontre entre quadras et « séniors »;

  • Femme cougar est une page créée le 30 juillet 2010 et qui comporte 9 080 adeptes. Le texte de description de la page propose une définition de la cougar à laquelle s’identifient les femmes de ce groupe :

    Une cougar est une femme intelligente, sexy et indépendante ayant atteint l’âge de 40 ans, une femme qui ne craint pas de rencontrer des hommes plus jeunes. C’est aussi une mère, une dirigeante d’entreprise, une enseignante. Aujourd’hui, 40-45 ans, c’est l’apogée de la femme sur le plan sexuel. Elle s’est débarrassée de tous les tabous liés à son éducation, et elle connaît son plaisir;

  • MILF sexy et femmes cougars est une page créée le 27 juin 2012 et qui comporte 4 436 adeptes. Cette page se définit comme l’espace qui accueille « les femmes mures mangeuses d’hommes » (fig. 1);

  • Femme Cougar est une page créée le 18 septembre 2012 et qui comporte 5 918 adeptes. Cette page se définit comme l’espace de « La VRAI rencontre Cougar » (fig. 2);

  • Cougar, North America est une page créée le 16 mars 2013 et qui comporte 102 adeptes. Cette page se définit comme le lieu de publication « Hosting pics provided by the hottest and sexiest cougars on the continent » mais aussi de communication avec ces femmes cougars.

Fig. 1

MILF sexy et femmes cougars

MILF sexy et femmes cougars

-> Voir la liste des figures

Fig. 2

Femme Cougar

Femme Cougar

-> Voir la liste des figures

Comme nous l’avons précisé dans le passage précédent, les communautés de femmes cougars qui sont présentes sur Facebook et qui ont servi pour l’analyse du phénomène sur ce RSN dépassent bien entendu les cinq communautés sélectionnées et de nouvelles pages sont encore en voie de construction.

Les adeptes de ces pages sont des femmes qui se reconnaissent comme cougars et qui expriment concrètement leurs tendances sexuelles ainsi que des hommes qui sont attirés par des femmes d’âge mûr. Ces communautés regroupent toutes les races et les nationalités, avec une présence considérable des femmes cougars américaines et nord-américaines. La moyenne d’âge, telle qu’elle est indiquée dans les textes de présentation ou de sollicitation qui accompagnent les photos de femmes cougars, est toujours située dans la quarantaine.

Dans l’ensemble, les photos publiées sur ces pages montrent des femmes aînées dans des poses suggestives : certaines sont allongées sur un lit ou un canapé, d’autres sont assises ou couchées les jambes écartées ou elles sont penchées vers l’avant pour accentuer la proéminence de leur poitrine. Elles portent toutes des costumes sexy comme des nuisettes et des sous-vêtements, des habits moulants, des maillots de bain, des décolletés plongeants, des vêtements en tissu transparent. Parfois, elles sont à moitié nues ou couvertes par un drap. Aussi, les portraits de ces femmes sont contextualisés et les lieux des prises de vue sont reconnaissables, par exemple, la chambre à coucher, la douche de la salle de bain, la piscine, la baignoire à remous (jacuzzi). En plus, nous percevons sur les photos de beaux corps féminins bien entretenus, des visages sans rides et arborant une bonne mine.

La vue frontale ainsi que le regard et le sourire séducteurs des femmes dirigés vers le spectateur se répètent dans l’ensemble des photos et produisent un effet invitant que les femmes cougars cherchent à provoquer chez les jeunes hommes qui balaient visuellement leurs photos. Les femmes cougars mettent aussi l’accent sur leur corps séduisant et leurs désirs sexuels qu’elles partagent avec de jeunes hommes, lesquels expriment également leurs intentions sexuelles par l’entremise des commentaires de photos et des discussions qu’ils entretiennent avec elles.

En résumé, sur ces pages, les femmes cougars expriment visuellement (photos) et verbalement (textes et commentaires) leur potentiel sexuel, leur confiance en elles et leur ouverture à une sexualité peu contraignante et où le plaisir sexuel n’a pas d’âge. Ainsi, les pages de femmes cougars, qui ne cessent de se multiplier sur Facebook, rendent de plus en plus visible cette figure et brisent le tabou des femmes cougars, en particulier celui des MILF, pour qui la connotation maternelle qu’on lui associait représentait souvent un obstacle.

Par ailleurs, la déconstruction du rapport au corps féminin vieilli produite par la figure de la femme cougar est remarquable et provoque, nous semble-t-il, un réel déclenchement d’une série de déconstructions : une déconstruction des représentations qui ont été associées aux femmes vieillissantes; une déconstruction de l’ensemble des paradigmes qui ont condamné la sexualité des femmes; une déconstruction, enfin, de la politique, qui a traditionnellement cherché à opprimer la femme dans les moindres détails de sa vie sociale et individuelle. En effet, les images que les femmes cougars font défiler sur les pages Facebook sont celles de femmes belles, coquettes et sexy, au corps bien soigné, entretenu et attrayant malgré l’âge avancé de certaines d’entre elles. Cela semble en opposition avec l’étiquette de la laideur et du dégoût que les sociétés antérieures ont associée aux femmes vieillissantes :

[J]amais la vieille femme n’a été plus cruellement dénoncée, surtout si elle prétend pouvoir toujours plaire […] Il n’y a en fait qu’un auteur de la Renaissance qui ait réellement pris la défense des femmes âgées, c’est Brantôme : il estime normal qu’elles se livrent encore aux plaisirs de l’amour en affirmant que certaines restent belles, et sont aimées, même à un âge avancé […] En dépit de ces exceptions, la femme âgée est généralement regardée, comme au Moyen Âge, avec dégoût et méfiance.

Albou 1999 : 85-87

Or, les sociétés qui ont succédé n’ont fait qu’alimenter cette image afin de définir les normes et les valeurs des comportements sexuels des femmes et des hommes. Linda R. Gannon affirme ainsi que « the deferring definition of appropriate sexual behaviour have little to do with health, science or medicine but much to do with cultural beliefs and values » (Gannon 1999 : 109).

Certes, la sexualité chez les femmes cougars ne répond pas au déterminisme biologique que les institutions sociales et familiales ont utilisé pour instaurer leur modèle de la sexualité. Seuls le plaisir et la jouissance sont la devise des comportements sexuels des cougars. Elles refusent de se soumettre à la norme que des sociétés patriarcales ont conçue à travers la sexualité des femmes vieillissantes afin d’opprimer les femmes et de conserver cet écart entre elles et les hommes. En effet, au cours de l’histoire, plusieurs stratégies ont été adoptées avec comme résultat de limiter la sexualité des femmes âgées en fonction des stéréotypes, comme réduire l’image de la femme âgée aux fonctions maternelle, ménagère et conjugale :

The stereotype of the aging woman common in Western cultures has taken two forms. The first is the grandmotherly matron, somewhat overweight, who occupies her time knitting and cooking; and the second is the irritable, depressed crone who occupies her time meddling in others’ lives and gossiping. Both stereotypes presuppose the absence of sexuality – the grandmother fulfilled her sexuality role in the form of maternity and no longer desires sex, nor do others find her sexuality appealing.

Gannon 1999 : 112

Cette restriction de la sexualité des femmes s’est également déployée en fonction de paradigmes comme celui de la fertilité, qui s’est imposé à la sexualité des femmes pour alimenter encore plus l’inégalité entre les deux sexes :

The cultural stereotype of sexuality in the aging man is one of continuity, virility; and potency – a form of arrogance emerging from patriarchal society and being fertilized by a cultural preoccupation with sexual activity. To some extent, this stereotype derives from a confusion between fertility and potency : men are, theoretically, capable of producing viable sperm until they die; many assume therefore, that potency continues as well. Indeed this very confusion contributes to the stereotype of the asexual, menopausal woman : she is no longer fertile, therefore, she is not sexual.

Gannon 1999 : 113

Cela suppose que la sexualité chez la femme est déterminée par son rôle social et son âge. Au contraire, chez les femmes cougars, la femme âgée ne se réduit pas à la figure de la mère ou à celle de la grand-mère; elles distinguent parfaitement leur rôle social de leur Être féminin et de ses besoins sexuels. Ainsi, la sexualité ne signifie pas un mécanisme de reproduction, elle n’a pas d’âge et la fertilité n’est pas un paramètre du potentiel sexuel. Les femmes cougars montrent que femmes et hommes peuvent jouir d’une équité sexuelle.

Se reconnaître dans la figure de la femme cougar ne signifie pourtant pas une méconnaissance de la vieillesse, mais plutôt le choix de vivre cette période de la vie comme un continuum. Il s’agit de vieillir tout en conservant le rapport à l’autre et non de voir la vieillesse comme une étape d’isolement où les femmes doivent adopter un mode de vie différent. Simone de Beauvoir souligne cette complexité en affirmant que « [l]a vieillesse est particulièrement difficile à assumer parce que nous l’avions toujours considérée comme une espèce étrangère : suis-je donc devenue une autre alors que je demeure moi-même? » (Beauvoir 1999 : 301).

Les femmes cougars s’engagent alors dans le processus performatif d’une nouvelle représentation de la vieillesse en faisant preuve d’agentivité (agency) (Butler 1997). Elles reflètent le profil de la femme qui mène sa vie, est responsable de ses comportements et est dotée d’une liberté de choix. Les femmes cougars sur Facebook se reconnaissent donc dans cette identité et continuent à se l’approprier. Cette image, qui est à l’opposé de celle que l’on se fait traditionnellement de la vieille femme, est appuyée par les déclarations des spécialistes de la recherche, des sociologues, des anthropologues, etc., comme celle de Linda Franklin, parue dans le New York Times, où l’auteure du livre Don’t Ever Call Me Ma’am! The Real Cougar Woman Handbook affirme ceci : « What you see on TV in no way bears any reality to women in real life […] These women take very good care of themselves, they are financially independent, and they are making different choices. That certainly does not make them desperate » (Kershaw 2009 : 2).

Les femmes cougars sur Facebook correspondent à ces propos en médiatisant une image personnelle afin de témoigner d’une existence réelle de cette figure de la femme âgée épanouie, indépendante sexuellement et financièrement et, surtout, libérée.

Volontairement ou involontairement, les femmes cougars s’impliquent dans un mécanisme de déconstruction d’un dispositif, lequel est défini, dans un sens foucaldien, comme suit : « des opérateurs matériels du pouvoir, c’est-à-dire des techniques, des stratégies et des formes d’assujettissement mises en place par le pouvoir […] [Ce dispositif] contient également des institutions et des pratiques, c’est-à-dire « tout le social non-discursif » » (Revel 2009 : 25-26).

C’est donc contre ce dispositif que se dressent les cougars, ce qui permet la création d’une nouvelle représentation de la vieillesse au féminin fondée sur la subjectivité. Le phénomène des femmes cougars nous rappelle donc que la vieillesse est avant tout une représentation sociale qui peut faire l’objet d’une contestation, d’une subversion et d’un détournement.

Cependant, les femmes cougars contribuent également à la construction ou à la récupération de stéréotypes. Comme le souligne Judith Butler dans Gender Trouble, la performance du sujet n’est pas à l’abri du système des stéréotypes puisque certaines performances peuvent donner lieu à des reproductions de stéréotypes. C’est pourquoi l’observation attentive de la nouvelle représentation de la vieillesse que proposent les femmes cougars nous fait nous demander si elles n’y conservent pas certaines marques de stéréotypes féminins que nous souhaiterions dépasser.

En effet, c’est ce point qui constitue un lieu de dilemme dans la figure de la femme cougar. Par analogie avec ce que Butler constate à propos de la performance du genre, nous admettons que la performance de la vieillesse est la proie d’un ensemble de stéréotypes et que les femmes cougars reproduisent, en dépit de la représentation positive de la vieillesse qu’elles véhiculent, le stéréotype de la jeunesse. Selon Butler, le Sujet est souvent pris dans un système de normes. Même dans sa tentative subversive, le Sujet s’engage dans un processus de conformité continue avec les configurations culturelles et le pouvoir de l’institution sociale (Butler 1990 : 136-141). Certes, la performance de la vieillesse par les femmes cougars est inscrite dans le rapport vieillesse/jeunesse, et c’est pourquoi elle ne peut sortir de ce rapport instauré par la société.

Bien que les femmes cougars aient renversé la représentation traditionnelle de la vieillesse, elles ont tout de même, d’une part, adopté une image unifiée de la figure de la femme cougar et, d’autre part, récupéré des archétypes de la jeunesse. En effet, les profils des femmes sur les pages des communautés de femmes cougars sur Facebook reproduisent l’image de la cougar telle qu’elle est pensée par Hollywood. Cette image renvoie à des reproductions d’images de la jeunesse, essentiellement physiques, et les photos médiatisées sur les pages Facebook de femmes cougars témoignent, elles aussi, d’une prégnance de l’image de la jeunesse chez les cougars.

À ce propos, une entrevue avec Mariette Julien dans l’émission MIROIR met en exergue le questionnement sur l’éternel combat entre le corps vieilli et la quête de la jeunesse en rapport avec le désir et la beauté. La docteure en communication et professeure à l’École de mode explique comment le discours sur la jeunesse construit par les institutions sociales reste ancré dans l’imaginaire des femmes vieillissantes et agit sur leur perception de soi et leur perception par l’autre :

[L]a plus grande peur [chez les femmes vieillissantes] c’est sans doute celle [d’échapper] au désir. La peur de ne plus séduire dans la société, c’est une mort symbolique. Alors ce n’est pas étonnant [que celles-ci] ont tendance à percevoir [leur] corps comme un objet sur lequel [elles veulent] avoir un certain contrôle pour en faire en sorte qu’[elles puissent] le rajeunir ou le maintenir le plus longtemps possible dans l’idée de la jeunesse.

Julien 2012

Mariette Julien ajoute que la fascination par la beauté chez les femmes vieillissantes reste nuancée. D’une part, être perçue comme belle par l’autre apporte un sentiment de bonheur et de confiance. D’autre part, « même si aux yeux d’une [personne] ou d’un groupe de personnes, une personne âgée peut paraître belle, elle ne fera [certainement] pas l’unanimité dans une société qui valorise la jeunesse » (Julien 2012).

Mariette Julien précise aussi qu’il est important de comprendre que « les femmes âgées qu’on voit dans les médias et [celles] qui sont considérées comme des belles femmes viennent changer une norme très importante avec leurs corps », puisqu’elles imposent d’une certaine façon de nouvelles formes de normes aux femmes en ayant recours à la chirurgie esthétique et à tous ces produits qui améliorent l’apparence et conservent une apparence jeune. Ainsi, ce qui attire les hommes chez ces femmes est le fait qu’elles ne font pas leur âge (Julien 2012). Avoir l’air plus jeune rend donc les femmes cougars belles et sexuellement attirantes aux yeux des hommes. Cette réflexion est partagée aussi par Rose-Marie Lagrave (2011 : 3) :

[Le] regard des autres construit la vieillesse, mais l’absence de regard désirant met un terme à toute velléité de croire que l’on est encore socialement désirable. Pour les autres, il va de soi que le renoncement à toute sexualité va de pair avec l’avancée en âge, par une sorte de mise en équation entre vieillissement du corps et dépérissement du désir et des pulsions sexuelles. La sexualité déserterait les corps non désirables parce qu’âgés.

Les légendes écrites par les cougars que nous observons au-dessus des photos publiées expriment cette mise en valeur de la figure jeune ainsi que tous les paradigmes qui lui sont souvent associés (séduction, beauté, désir sexuel, dynamisme). Voici quelques échantillons des expressions employées par les cougars sur la page MILF : « Paprikette… une femme pleine de piments!!! », « Des envies mondaines? Tendres baisers d’Élisabeth… », « Métisse pulpeuse », « Fun Fun Fun… & Sexy! », « Une croqueuse de petit stagiaire… ☺ ». Sur la page Femme Cougar, nous observons d’autres légendes comme : « Tite_brunette 46 ans, j’ai un petit faible pour les jeunes, hommes de mon âge s’abstenir… », « Brigitte, 47 ans, ancienne danseuse, je prends soin de moi », « Line, 44 ans j’ai envie de bouger ce soir… », « Valérie, 41 ans, je suis dynamique, j’aime les sorties, j’aime rire mais aussi… », « Pitchoune, 43 ans, j’aime sortir, j’aime danser, j’aime m’amuser… », « Laura, 39 ans, je prends soin de moi, je fais beaucoup de sport ». Sur la page Femme cougar, le défilement des commentaires (« Hot », « sexxy », « très belle », « craquante! ») de jeunes hommes à la suite de la publication d’une photo de cougar qui reproduit les traits de la jeunesse montrent que ces jeunes hommes ont été fascinés par sa bonne mine ainsi que par son corps soigné et son apparence jeune.

Dans son ouvrage L’image des personnes âgées à travers l’histoire, Philippe Albou a réservé une partie de sa réflexion à l’« image physique de la vieillesse » qu’il définit par opposition à celle de la jeunesse. En décrivant les changements du visage, il nomme les rides, la perte des dents et la décoloration des cheveux :

Les modifications du visage font aussi partie de ces images à la fois banales et primordiales de la vieillesse : l’apparition des rides, les dents qui tombent, la blancheur des cheveux ou de la barbe, sont tellement liées à l’âge que leur simple évocation suffit à éveiller en nous l’image de la vieillesse.

Albou 1999 : 31

Or, aucun de ces indices n’apparaît dans l’ensemble des photos des femmes cougars sur Facebook. Elles ont fait revenir explicitement l’image de la jeunesse à travers les beaux corps et la belle posture où les marqueurs de l’âge mûr sont supprimés ou estompés. L’absence des indices de la vieillesse chez les femmes cougars, assurée par la chirurgie esthétique, les produits cosmétiques, les exercices sportifs et les thérapies, met le doigt sur cette obsession de maintenir une apparence jeune et sur le fait qu’une autre apparence ne mettra pas en valeur le potentiel sexuel. En plus de la politique du rajeunissement qui détermine la figure des femmes cougars, l’image sexualisée, voire hypersexualisée de la femme âgée à laquelle correspond la figure des femmes cougars répond à toute la politique de l’hypersexualisation de la société américaine capitaliste, où tout est consommable, même les êtres, en particulier les êtres féminins. Ainsi, la figure des femmes cougars ne quitte pas réellement le cercle vicieux des discours sociaux sur la vieillesse et la conception statique de la figure des femmes âgées.

Néanmoins, il serait faux de dire que l’image de la cougar n’est qu’une simple répétition de stéréotypes; elle est beaucoup plus complexe que cela. N’oublions pas que le corps est le lieu où se croisent les limites biologiques et la sédimentation sociale et culturelle. Dans le cas de la femme cougar, se libérer de l’emprise du corps qui dicte des comportements et des modes de vie consiste à être l’unique actrice qui « performe » sa vieillesse et à être ce que la femme vieillissante souhaite être. Briser la sphère des représentations historiques, anthropologiques et sociologiques de la vieillesse et renverser le rapport à la vieillesse est donc un acte subversif qui témoigne de la conscience dont certaines femmes vieillissantes sont dotées et démontre qu’elles sont aussi responsables de la représentation de leur vieillesse.

Toutefois, les limites entre la déconstruction des normes établies et la construction d’autres critères normatifs sont imprécises, et il est facile de migrer d’une phase à une autre. Dans le rapport à la sexualité, la femme cougar, contrairement aux autres femmes vieillissantes, porte en elle l’éternel conflit entre reconnaissance et rejet de la vieillesse. C’est pourquoi elle réunit à la fois le soi féminin vieilli qui « performe » sa vieillesse et tente de l’assumer et le soi féminin vieilli qui cherche sa valorisation dans les discours sociaux sur la jeunesse.

Parties annexes