Vous êtes sur la nouvelle plateforme d’Érudit. Bonne visite! Retour à l’ancien site

Comptes rendus

Micheline Dumont, Pas d’histoire les femmes! Réflexions d’une historienne indignée, Montréal, Les éditions du remue-ménage, 2013, 220 p.

  • Marie-Laurence B. Beaumier

…plus d’informations

  • Marie-Laurence B. Beaumier
    Université Laval

Logo de Recherches féministes

Corps de l’article

Quel bilan peut-on faire des 30 dernières années de recherche en histoire des femmes au Québec? Pour Micheline Dumont, un constat s’impose : « l’histoire des femmes a beau se développer depuis plusieurs décennies, elle ne sort guère des milieux académiques et féministes. La conception populaire de l’histoire demeure inchangée » (p. 9). L’histoire des femmes reste, pour l’auteure, un combat non gagné. C’est ce combat qu’elle nous invite à partager et à poursuivre au fil de ce nouveau recueil qu’elle dédie tout spécialement aux jeunes historiennes et historiens « pour que la révolution continue » (p. 7).

Véritable pionnière de l’histoire des femmes au Québec, Micheline Dumont offre dans ce recueil ses pensées indignées qui témoignent de la démarche et des réflexions théoriques qu’elle poursuit depuis plus de 30 ans. Dans un savant mélange des genres, elle a réuni 16 textes de longueur et de tonalité variables ayant presque tous fait l’objet d’une première publication dans des revues, des ouvrages collectifs, des sites Web ou des journaux de 1990 à 2012 (exception faite de 2 inédits). Aux textes d’analyse, plus longs et appuyés sur un travail de recherche, se superposent des « coups de gueule » et des « coups de balai », présentés comme des textes d’opinion plus courts et incisifs dans lesquels Micheline Dumont réagit à l’actualité et aux débats historiques faisant fi de l’analyse féministe. Habilement présentés et mis en pages, ces derniers n’en sont pas moins rigoureux et utiles au propos de l’auteure qui démontre, exemples à l’appui, comment la réalité des femmes est régulièrement occultée des débats publics et de la recherche historique. Dans cette perspective, le présent recueil permet non seulement d’introduire la mémoire des femmes dans la mémoire collective, mais, surtout, de rétablir le caractère politique de leurs actions et de leur engagement, notamment dans le contexte des mouvements féministes. Là réside le coeur de l’entreprise de Micheline Dumont qui rappelle avec force que l’histoire des femmes est un projet et un sujet politique.

Trois principales sections suivent l’avant-propos qui fait office d’introduction et expose le contexte ayant poussé Micheline Dumont à regrouper ces différents textes au moment du trentième anniversaire de la publication de l’ouvrage L’histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles (Collectif CLIO 1982). La première section, « Le féminisme est-il soluble dans le nationalisme? », s’interroge sur la place accordée aux femmes et aux réflexions féministes dans l’histoire nationale, mais également dans les débats sur la souveraineté et dans la vie politique active. Constatant la négation du rôle historique des femmes et l’occultation de leurs actions politiques dans les discours et la mémoire nationale, Micheline Dumont remet les pendules à l’heure et remet en question les avancées réelles que le nationalisme ou encore la laïcité promettent pour les droits des femmes. Elle rappelle que la construction de la nation civique est aussi marquée par le genre et que l’on peut l’associer à des reculs importants pour les droits des femmes. Ce sont, par exemple, les patriotes qui, au xixe siècle, avaient privé les femmes de leur droit de vote « au nom de l’ordre public, mais aussi de l’ordre sexuel dans la sphère domestique » (p. 29).

La deuxième section, « Cherchons les femmes », met en lumière l’invisibilité des femmes comme sujet politique dans le débat public, mais également comme sujet historique dans les recherches universitaires actuelles. L’historienne dénonce cet androcentrisme ambiant qui, en occultant la réalité des femmes, contribue à en faire une catégorie particulière. Plusieurs exemples viennent, pour Micheline Dumont, confirmer cette tendance qui minimise systématiquement l’influence politique des femmes et du mouvement féministe, notamment au moment de la Révolution tranquille. D’abord invisibles dans Cité libre et L’Action nationale, les femmes et les débats féministes le sont aujourd’hui encore des ouvrages ou des documentaires qui tracent le portrait de cette période : « la tradition masculine de l’analyse politique, si bien enracinée durant les années 1960, continuera de faire du mouvement féministe un mouvement marginal, qui a peu d’incidence sur la politique globale » (p. 166). Et pourtant, d’une ampleur internationale, voire transnationale, les mouvements et les débats féministes ont largement marqué le paysage politique québécois, comme Micheline Dumont le rappelle dans la troisième et dernière section du recueil, « L’horizon large des féminismes ». Revenant notamment sur l’origine du 8 mars et de la Marche mondiale des femmes, l’historienne rappelle le long chemin déjà parcouru depuis les premiers balbutiements des féminismes québécois et les défis à relever pour l’avenir. Loin d’être marginal, le féminisme reste ainsi, à ses yeux, « le mouvement politique qui a réussi à susciter le plus de profonds changements politiques et sociaux, et ce, sans verser une seule goutte de sang » (p. 198). Il importe, dès lors, de lui donner une place de choix dans notre histoire politique et nationale.

En guise de conclusion, Micheline Dumont propose ses réflexions et ses analyses sur un thème précis : « Les femmes et le savoir ». Longtemps exclues du monde universitaire, les femmes y seront de plus en plus nombreuses au fil du xxe siècle, d’abord comme étudiantes, puis comme professeures et chercheuses. Malgré tout une question demeure (p. 213) : « Cette arrivée massive des femmes va-t-elle transformer l’université et le savoir? ». On peut malheureusement en douter. Comme l’auteure le soulignait déjà en introduction, l’histoire des femmes et du genre, malgré son large développement depuis plusieurs décennies, reste un champ bien clos. Son influence réelle sur le savoir historique se fait toujours attendre. Le constat final de Micheline Dumont est plutôt négatif : « Les historiens ne pensent pas qu’ils doivent introduire les découvertes en histoire des femmes dans leurs travaux. Le patriarcat continue sa domination. C’est ce constat qui est à l’origine de mon indignation » (p. 218). D’où la nécessité de poursuivre la lutte et d’y associer une nouvelle génération de chercheuses et de chercheurs.

Dans l’ensemble accessibles, les textes proposés dans le recueil, tout comme les débats et les sujets auxquels ils se réfèrent, sont toujours d’actualité. Dans ses « coups de gueule » et ses « coups de balai », Micheline Dumont propose des réflexions et une analyse féministe de thèmes qui ponctuent, aujourd’hui encore, l’actualité québécoise : la laïcité et la place qu’elle fait à l’égalité entre hommes et femmes, le décrochage scolaire des garçons, le port du voile, la place des femmes en politique, etc. Loin d’accepter que les femmes soient occultées, voire désappropriées de leur histoire ou de leur statut de sujet politique, Micheline Dumont leur redonne la place qui leur revient. Au passage, elle mentionne également des débats et des questionnements qui ponctuent toujours les sphères de la recherche féministe : la place des femmes dans l’institution universitaire, l’enjeu des études sur la masculinité, la précarité des recherches féministes dans différentes disciplines. On aurait d’ailleurs pu souhaiter que ces réflexions soient davantage approfondies et développées au fil du recueil, et ce, d’autant plus que Micheline Dumont s’adresse tout particulièrement aux jeunes historiennes et historiens qui font face à ces questionnements.

Dans l’ensemble, le propos est clair. La division du recueil en trois sections est efficace et permet de dégager une logique d’ensemble des thèmes approfondis par Micheline Dumont. Le mariage des styles entre textes d’analyse, « coups de gueule » et « coups de balai » confère également au livre un rythme de lecture intéressant et un ton dynamique, voire militant. On aurait toutefois pu souhaiter que l’introduction et la conclusion générales soient plus développées et soulignent davantage les lignes directrices du recueil. Par ailleurs, on ne pourra s’empêcher de noter une certaine récurrence avec les travaux passés de Micheline Dumont, notamment avec le contenu de son ouvrage paru en 2001 : Découvrir la mémoire des femmes : une historienne face à l’histoire des femmes, qui proposait déjà certaines des réflexions présentées dans ce nouveau recueil.

En définitive, il est difficile de ne pas se laisser convaincre par Micheline Dumont. On ne peut que saluer sa ténacité puisqu’elle poursuit, avec ce recueil, le combat qu’elle mène depuis maintenant plus de trois décennies. Son message, elle continue de le faire passer avec sa verve et sa détermination habituelles. Tout comme elle, on espère que ce recueil saura rallier à sa cause une nouvelle génération d’historiennes et d’historiens désireux de transformer les fondements mêmes de leur discipline.

Parties annexes