Présentation

Démarches méthodologiques et perspectives féministes[Notice]

  • Hélène Charron et
  • Isabelle Auclair

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La réflexion méthodologique et épistémologique est au coeur des pensées et des théories féministes depuis le xixe siècle. Au cours des dernières décennies, la reconnaissance du caractère partiel et androcentrique des connaissances produites par les sciences modernes a amené des intellectuelles et des chercheuses féministes à proposer d’autres modes d’appréhension du réel qui permettraient de construire des savoirs moins aveugles aux expériences des groupes sociaux dominés. Ainsi, la construction de la légitimité des études et des recherches féministes universitaires s’est notamment appuyée sur des postures épistémologiques et des propositions méthodologiques originales qui réarticulent le rapport entre objet d’étude et sujet de connaissance autour d’une praxis intégrant le projet politique féministe au projet scientifique. Ce sont les liens étroits entre le mouvement des femmes et le milieu universitaire féministe qui ont été le ferment de conceptions subversives de la recherche, ancrées dans le changement social et dans une praxis exigeante. Cependant, peut-on encore parler de « méthodologies féministes »? En quoi les approches féministes de la connaissance ont-elles transformé les manières d’appréhender le réel et d’enquêter sur ce dernier? Alors que la majorité des nouvelles chercheuses féministes arrivent maintenant au féminisme par les études plutôt que par le militantisme (Bessin et Dorlin 2005), qu’en est-il du lien organique entre les luttes et la recherche féministe? Comment maintenir des pratiques méthodologiques subversives qui demeurent ancrées dans le réel actuel des rapports sociaux de sexe? Comment maintenir une posture critique des modes de fonctionnement de l’institution universitaire et des pratiques scientifiques dominantes qui continuent de contribuer à la reproduction des inégalités? La recherche féministe est-elle devenue un domaine de recherche comme les autres? Les années 80 ont été riches d’écrits savants sur la méthodologie féministe au Québec (Dagenais 1986; Mura 1988), en France (Michard et Ribery 1982), dans le monde anglo-saxon (Harding 1987; Hill Collins 1989; Keller 1982) et dans les univers non occidentaux (Mohanty 1988; Moraga et Anzaldua 1983). Le sens accordé par les chercheuses féministes à la méthodologie n’a jamais été réduit à celui d’appareillage d’enquête : les conditions sociales et politiques de production et de reconnaissance des savoirs scientifiques ont toujours été au coeur des contributions féministes aux questions méthodologiques. Celles-ci se situent en effet à tous les niveaux de significations généralement accordées à la méthodologie : autant celui de la validation du processus de production des savoirs considérés comme scientifiques (critique interne des limites des savoirs existants et empirisme méthodologique), celui de l’élaboration de nouveaux appareillages ou approches d’enquête qui permettent d’accéder à des espaces autrement inaccessibles du réel et de transformer le rapport entre le sujet et l’objet d’enquête ou encore, finalement, celui des enjeux épistémologiques plus généraux relatifs au statut des savoirs, au caractère situé et partiel de l’ensemble des connaissances et aux critiques du positivisme hégémonique. Les réflexions de Donna Haraway (1988) sur les « savoirs situés » (situated knowledge) et de Sandra Harding (1987) sur l’« épistémologie du point de vue » ont offert les solutions de rechange les plus prometteuses à l’empirisme méthodologique dominant qui a généralement pour effet de renaturaliser l’expérience féminine ou les groupes de sexe. Les méthodes, comme protocoles d’appréhension du réel, ne sont pas en soi féministes, c’est la façon de les utiliser et de problématiser le processus de production et de localisation des savoirs qui permet de produire des savoirs féministes et de subvertir les paradigmes scientifiques hégémoniques. Faire le choix d’utiliser une perspective féministe en recherche implique d’interroger le processus de production des connaissances lui-même, à tous les niveaux, et son ancrage dans les réalités sociales des femmes comme groupe historiquement négligé, invisibilisé et dominé …

Parties annexes