Présentation

Le sacré au coeur du social. L’incontournable facteur religieux[Notice]

  • Jean-Marc Larouche et
  • Guy Ménard
Il est difficile, de nos jours, d'ouvrir la télévision, de feuilleter un journal ou un magazine d'actualité, de flâner dans une librairie, de passer une soirée avec des amis, ou simplement de circuler en ville, sans que se manifestent de quelque manière — discrète ou spectaculaire — l'étonnante vitalité du religieux dans la culture contemporaine et la perdurance de ce qu'il faut bien appeler le sacré au cœur du social. Tel jour, la visite de Jean-Paul II dans un pays draine d'immenses foules en délire ; le lendemain, l'arrestation d'un célèbre télévangéliste mêlé à des magouilles financières ou à de croustillants scandales cause tout un émoi ; ou alors l'attention est attirée par les bizarreries d'une secte, sortie d'on ne sait où, qui proclame la fin du monde pour le mois prochain ou célèbre les vertus miraculeuses du cristal de roche ; ici, c'est un étrange cas de «possession diabolique» que l'on rapporte; là, une tout aussi curieuse apparition — à moins qu'il s'agisse d'icônes qui se sont mises à pleurer comme des madeleines... De manière peut-être encore plus proche de notre quotidien, tel ou tel de nos amis, après des années de militance politique ou syndicale, se «convertit» au mouvement charismatique; ou l'une de nos connaissances, ayant tâté de la psychanalyse, du Rebirth, de la Gestalt et de l'acupuncture, passe maintenant des heures assise dans la position du lotus à réciter des mantras. Et encore telle autre de nos relations — si ce n'est... nous-mêmes! —, tout en ne jurant que par la Science et le Progrès, n'en va pas moins consulter un astrologue ou interroger une cartomancienne avant d'accepter un poste d'ingénieur-conseil ou de rompre avec son conjoint... Pour plusieurs, certes, il ne s'agit là que de survivances archaïques et folkloriques d'un passé révolu, ayant perdu leur sens profond bien que leurs formes extérieures subsistent, tels ces coquillages que l'on trouve parfois au bord de la mer, vides du mollusque qui les habitait. Ou, plus prosaïquement encore, tels d'inoffensifs objets de musée. Pour d'autres, ces signes de la perdurance du religieux ou du sacré, du surnaturel ou de l'occulte sont seulement la preuve attristante que l'humanité — même dans notre monde prétendu moderne et rationnel — a encore du chemin à faire pour s'émanciper de tout le fatras de «superstitions» et de «croyances aliénantes» dans lequel elle s'embourbe depuis la nuit des temps. Pour d'autres encore, cela prouve plutôt que les grandes institutions religieuses — les Églises en Occident, l'islam du monde arabe — sont encore très fortes, et prêtes à tout pour conserver ce qui leur reste d'influence sur certains secteurs de la société : l'éducation des jeunes, par exemple, ou la morale sexuelle. D'aucuns y verront pour leur part la triste évidence que plusieurs de nos contemporains, insécurisés par toutes sortes de peurs, de la pollution à la guerre atomique, de la récession au sida, sont encore naïvement prêts à se jeter — corps, âme et portefeuille — dans les bras du premier gourou venu, pour peu que le maître (plus ou moins scrupuleux parfois)offre en échange quelque antidote à l'angoisse, quelque baume au mal-être, quelque réponse claire aux lancinants pourquoi de l'existence. Mais d'autres ont parfois vécu comme un douloureux exil ces décennies modernes où, au mieux, l'on faisait rire de soi en se disant croyant (et où, au pire, comme dans les «pays de l'Est», l'on pouvait se retrouver dans un Goulag pour l'avoir dit trop ...