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III Thématique et sémantique

La focalisation des SD en russe

  • Denis Liakin

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  • Denis Liakin
    Université Western Ontario

Corps de l’article

1. Introduction

Le but principal de cet article est de présenter une analyse des syntagmes déterminatifs (SD) focalisés préposés en russe. Contrairement à l’analyse antérieure de King 1995, nous affirmons qu’il existe deux possibilités syntaxiques en russe pour focaliser un syntagme à partir d’une phrase déclarative neutre : une dans la périphérie gauche et l’autre dans la périphérie droite, entre le syntagme temporel (ST) et le syntagme verbal (Sv ou SV). Nous démontrons que ces deux positions sont les positions de spécificateur de la projection fonctionnelle de focus SFoc. En nous basant sur deux tests d’exhaustivité, celui de Szabolcsi 1981 et celui de Farkas 1998 (Kiss 1998, communication personnelle) nous proposons que ces deux positions se distinguent à l’égard de l’exhaustivité, ce qui expliquerait la hiérarchie qu’on retrouve dans le placement des SD focalisés en russe. Les deux positions sont capables d’accueillir les syntagmes contrastés, mais seule la position du [Spec, SFoc] de la périphérie gauche peut accueillir les syntagmes exhaustifs. L’article est organisé comme suit : la section 2 présente l’analyse de la notion de focus; la section 3 propose notre analyse des SD focalisés en russe, et la section 4 conclut la discussion.

2. La notion de focus

Il existe un consensus de plus en plus répandu parmi les syntacticiens qui étudient la structure informative de la phrase, celui que le focus présentationnel et le focus contrastif sont deux types universels de la structure informative, qui possèdent différentes représentations sémantiques et syntaxiques (Kiss 1998, Winkler 1997, Drubig 1994, Kenesei 1996, entre autres). Dans ce qui suit, nous offrons une brève présentation de l’analyse du focus proposée par Kiss 1995, 1998. Nous considérons son approche comme la plus pertinente pour notre recherche.

Kiss 1995 affirme que l’expression de l’identification ou du contraste est associée universellement à une position structurale. Cette position est associée à la projection fonctionnelle SFoc qui, dans les langues comme le hongrois, se trouve plus haut que le syntagme flexionnel (SInfl) (à l’intérieur du syntagme de complémenteur (SC)), mais à côté du verbe fléchi. SFoc se projette dans les cas où la phrase contient un élément porteur du trait [+focus]. Cet élément est appelé focus contrastif ou focus d’identification, selon la contribution sémantique de ce type de focus. Les éléments qui portent le trait [+focus] affectent les conditions de vérité de la phrase et sont associés à la projection SFoc, contre laquelle ils vérifient leurs traits à un moment de la dérivation. Selon Kiss, on distingue deux types de langues : d’un côté, les langues où l’élément [+focus] monte obligatoirement dans SFoc en syntaxe visible (le hongrois), de l’autre, les langues où la montée dans SFoc se passe en Forme Logique (le grec).

Kiss distingue deux types de focus : le focus informationnel (ou présentationnel) et le focus d’identification (ou contrastif). Le focus contrastif exprime une identification exhaustive et n’a pas besoin d’être présent dans chaque phrase. De plus, il peut déclencher la réorganisation des éléments de la phrase. Le focus informationnel, quant à lui, transmet tout simplement l’information non présupposée, sans exprimer une identification exhaustive; il est présent dans chaque phrase et ne déclenche aucune réorganisation syntaxique. Ces deux types de focus sont illustrés en (1) en hongrois par Kiss 1998 : 247.

Selon Kiss, en (1a) le focus exprime une identification exhaustive et signifie que de tout l’ensemble d’individus présents dans le domaine de discours, c’était Marie et personne d’autre à qui j’ai présenté Pierre la nuit dernière. (1b), de l’autre côté, présente Marie simplement comme une information non présupposée, sans faire entendre que Marie a été la seule de l’ensemble de personnes en question à qui j’ai présenté Pierre.

Kiss 1998 souligne que le focus contrastif introduit un opérateur qui change la condition de vérité de la phrase ou les conséquences logiques de la phrase, ce qui n’est pas le cas avec le focus informationnel. Le focus contrastif est associé avec une position syntaxique particulière, tandis que le focus informationnel ne l’est pas. En plus, l’auteure remarque qu’il y a deux versions du focus contrastif : le focus d’identification peut exprimer le contraste, qui est une identification avec exclusion, ou l’identification tout simplement. Selon Kiss 1998, le focus d’identification exprime le contraste, s’il opère sur un ensemble fermé d’entités dont les membres sont connus des participants de la conversation. Toutefois, le focus d’identification peut opérer aussi sur un ensemble d’entités ouvert.

3. Le focus en russe

Il existe deux possibilités syntaxiques en russe pour focaliser un syntagme à partir d’une phrase déclarative neutre comme (2a). La première possibilité est de déplacer le syntagme en question dans la position initiale d’une phrase comme en (2b); la deuxième est de le déplacer dans la position préverbale comme en (2c), les deux étant accompagnées d’un contour intonationnel particulier. Le fait que les deux phrases (2b) et (2c) se traduisent en français de la même façon signifie qu’il s’agit du même phénomène.

Dans ce qui suit, nous présentons l’analyse courante de la focalisation en russe [1].

3.1 L’analyse de King 1995

King 1995 présume qu’il existe une position associée avec le focus contrastif qui correspond à la position canonique linéaire du focus dans les phrases à connotations émotionnelles. Selon King, dans les phrases à connotations émotionnelles, la position ordinaire pour les syntagmes focalisés est la position préverbale. L’auteure propose que cette position est celle du [Spec, SInfl]. Selon son analyse, la phrase en (3) a la dérivation en (4).

King affirme que le russe est une langue VSO, où le verbe monte obligatoirement dans Infl, et elle affirme aussi que si le sujet précède le verbe, il est topicalisé et est adjoint à SInfl. Avant de commencer la discussion de cette analyse, nous voudrions nous arrêter sur la question de l’ordre des mots en russe, qui est très importante pour notre argumentation.

3.2 L’ordre des mots en russe

Le russe est une langue SVO dans les contextes neutres (Isačenko 1967, Kovtunova 1976, Bailyn 1995), comme en (5).

Bailyn 1995, suivant Pollock 1989, montre à l’encontre de King 1995 que le verbe en russe ne monte pas dans Infl et correspond en cela à l’anglais (langue SVO sans montée du verbe), et non pas au français (langue SVO avec montée du verbe). Nous le démontrons par la position des adverbes [2].

Comme nous pouvons le remarquer, les adverbes du russe se comportent de la même façon que les adverbes anglais en ce qu’ils doivent obligatoirement précéder le verbe, comme dans les phrases (6a) et (7a). La position postverbale de l’adverbe est aberrante en russe (6b) et en anglais (7b), contrairement au français, où la position postverbale est la seule possible dans ce contexte : comparez par exemple (8a) et (8b).

Compte tenu de la distribution des adverbes par rapport au verbe, nous affirmons que le russe est une langue SVO sans montée du verbe dans Infl, comme l’anglais.

Les constructions avec le verbe dans la position initiale sont rares et ne fournissent pas de preuve pour la montée du verbe en russe. Ces phrases sont de style archaïque (on les trouve le plus souvent dans les contes pour les enfants) :

Bailyn 1995 compare cette phrase avec l’ordre des mots standard des langues celtiques, comme en gallois :

L’auteur note que les constructions ditransitives du type V-S-O-OI sont agrammaticales en russe, contrairement à l’ordre standard avec verbe initial en gallois :

Revenons maintenant à l’affirmation de King que le russe est une langue VSO, où le verbe monte obligatoirement dans Infl, et où le sujet est topicalisé et adjoint à SInfl. Mais même si cette analyse est correcte, contrairement à notre discussion ci-dessus, elle ne pourra pas expliquer le placement du SD focalisé dans la position initiale de la phrase suivante :

Ici, si le SD focalisé est dans le [Spec, SInfl], le SD sujet, étant situé plus bas que l’élément focalisé, ne peut pas être adjoint à SInfl, et ainsi l’analyse qui prévoit une seule position pour les SD focalisés en russe n’est pas souhaitable.

Dans la section suivante, nous démontrons que le russe possède deux positions structurales pour les SD focalisés, notamment [Spec, SFoc] de la périphérie gauche et [Spec, SFoc] de la périphérie droite. Nous expliquons la présence des deux positions par la force du trait [+exhaustif] de la tête fonctionnelle Foc de la périphérie gauche.

3.3 Quelles sont ces positions de focus?

Il existe une preuve en faveur de l’hypothèse qu’il y aurait deux positions pour les syntagmes focalisés en russe : l’une est au-dessus du ST, et l’autre est entre le ST et le SV. Selon Jackendoff 1972, certains adverbes anglais, comme wisely, sont ambigus entre une lecture phrastique et une lecture de manière. Considérons les phrases russes de (14) et (15), où nous employons l’adverbe blagorazumno ‘intelligemment’, équivalent à angl. wisely.

En (14), où l’adverbe précède l’élément focalisé, nous obtenons la lecture de manière aussi bien que la lecture phrastique. En (15), où l’élément focalisé précède l’adverbe, la seule lecture possible est celle de manière. En (16), où l’élément focalisé est dans la position initiale de la phrase, nous pouvons avoir les deux lectures, comme en (14).

Pour interpréter ce contraste, nous adoptons les arguments de Watanabe 1993 et de Bošković 1997, selon lesquels les adverbes phrastiques sont adjoints au ST, tandis que les adverbes de manière sont adjoints au SV. Le contraste dans l’interprétation de l’adverbe de ces phrases montre qu’une position de focus se trouve sous le ST. Les cas où nous avons une lecture phrastique de l’adverbe, (14) et (16), signifient que l’adverbe peut être adjoint au ST, tandis que quand cette lecture n’est pas disponible (15), l’adverbe ne peut pas être adjoint au ST et doit se trouver plus bas dans la structure. Puisque dans l’exemple (15), où le syntagme focalisé précède l’adverbe, nous ne pouvons pas avoir la lecture phrastique, le syntagme focalisé doit se trouver dans une position qui se trouve entre le ST et SV. Si l’adverbe précède le syntagme focalisé, comme en (14), nous pouvons avoir les deux lectures. Cela veut dire que l’adverbe peut être adjoint soit au SV soit au ST, ce qui signifie que le syntagme focalisé est situé au moins plus haut que la position adjointe au SV. L’exemple (16) montre que quand le syntagme focalisé se trouve dans la position initiale de la phrase, nous pouvons avoir les deux lectures et, ainsi, le syntagme focalisé peut monter dans une position au-dessus du ST.

Dans ce qui suit, nous démontrons que ces deux positions sont les positions de spécificateur des deux têtes Foc qui se trouvent dans deux périphéries différentes.

3.3.1 SFoc de la périphérie gauche

Dans son étude de la périphérie gauche (la couche SC), Rizzi 1997 propose l’éclatement du SC en plusieurs projections fonctionnelles, étant donné que la seule tête C est incapable de satisfaire aux contraintes distributionnelles de différents opérateurs localisés dans la couche SC. En russe, nous avons toutes les preuves pour analyser le domaine SC comme un faisceau de catégories fonctionnelles qui sont conformes à une organisation structurale stricte. Les propriétés syntaxiques et les contraintes distributionnelles des éléments focalisés qu’on trouve dans la périphérie gauche nous montrent que, premièrement, les syntagmes focalisés doivent suivre le complémenteur čto (17) (le marqueur de force) et les topiques (18); et, deuxièmement, que les syntagmes focalisés précèdent le complémenteur čtoby (19) (marqueur de temps fini).

La distribution des éléments qu’on trouve dans la périphérie gauche nous permet d’obtenir la configuration suivante : SForce > STop > SFoc > SFin > SInfl. L’étape suivante consiste à montrer que Foc de la périphérie gauche en russe possède le trait [+focus] fort. À cette fin, nous utiliserons les constructions à clitique interrogatif li dans les questions totales (section 3.1.1.2). Mais avant de commencer la discussion de la structure des questions avec li, nous examinerons le comportement des phrases enchâssées pour décrire la nature de la catégorie syntaxique de ce clitique li (section 3.1.1.1).

3.3.1.1 Le clitique interrogatif li en russe

Toute phrase enchâssée à temps fini en russe doit avoir C ou la position [Spec, SC] remplie. À la différence de l’anglais, le complémenteur ne peut pas être effacé. La phrase (20a) montre que les complémenteurs sont obligatoires dans les phrases enchâssées à temps fini. Quand čto est effacé, la phrase devient agrammaticale, ce qui n’est pas le cas en anglais (20b).

La phrase (21a) est un exemple de question enchâssée qui commence par un syntagme wh- dans le [Spec, SC]. Si le syntagme wh- occupe une autre position dans la phrase, la phrase devient agrammaticale, comme on le voit en (21b).

Il existe deux façons de poser les questions totales en russe : soit changer l’intonation de la phrase déclarative correspondante (22), soit employer le clitique interrogatif li (23).

Pourtant, dans les interrogatives totales indirectes, le clitique est obligatoire :

La phrase en (24a) est une question totale bien formée. Le SD objet direct est dans la position initiale de la phrase enchâssée et est suivi du clitique li. Pourtant, si le clitique n’apparaît pas dans la phrase enchâssée, la phrase devient agrammaticale, comme en (24b) et (24c), peu importe l’ordre de mots ou l’intonation.

Puisque li légitime les phrases enchâssées à temps fini, nous pouvons affirmer que ce clitique doit être dans la périphérie gauche, et nous affirmons qu’il occupe la position de tête de la projection SFoc.

3.3.1.2 [Spec, SFoc] de la périphérie gauche, site des SD focalisés

Maintenant, nous essayerons de montrer que l’élément qui précède le clitique li est vraiment focalisé. Comme le remarquent Rudin, King et Izvorski 1996, les quantificateurs existentiels comme quelqu’un ou quelque chose sont par nature incapables d’apparaître dans une position focalisée. L’agrammaticalité des phrases en (25b) et (26b) montre qu’en russe, les quantificateurs existentiels ne peuvent pas précéder li, preuve que cette position est réservée aux syntagmes focalisés.

Un autre exemple s’appuie sur la distribution des adverbes sensibles au focus, comme par exemple tol’ko «seulement» en (27a) [3]. L’agrammaticalité de la phrase (27b) nous montre que le focus dans la phrase est associé à l’élément qui précède li alors que le deuxième élément focalisé, suivant l’adverbe tol’ko, devient redondant.

D’après ces deux tests (distribution des quantificateurs existentiels et de l’adverbe tol’ko «seulement»), nous concluons que la position du [Spec, SFoc] est le site d’atterrissage éventuel des éléments focalisés en russe, et affirmons que Foc de la périphérie gauche dans cette langue possède un trait fort [+focus].

3.3.2 SFoc de la périphérie droite

Nous supposons que la deuxième position du focus en russe est celle du spécificateur de la projection fonctionnelle SFoc, situé entre le ST et le Sv. Dans la dérivation (29) de la phrase (2c), que nous répétons en (28), la projection SFoc est le seul site disponible, le [Spec, ST] étant occupé par le SD sujet étant donné EPP («Extended Projection Principle»). Une solution pourrait être de supposer que le SD objet monte également dans le [Spec, ST]. Mais premièrement, nous n’avons pas de preuve que le T en russe possède un trait [focus] qui déclencherait l’attraction du SD objet dans T.

Deuxièmement, le SD focalisé ne peut pas occuper la même position que le SD sujet (par exemple, en formant une configuration aux spécificateurs multiples), puisque les deux syntagmes peuvent être séparés par un élément (voir (30)), et, par conséquent, doivent occuper des positions différentes.

Une question qui découle est de savoir s’il existe deux positions pour les syntagmes focalisés en russe, et en quoi elles sont distinctes. Dans la section 3.3, nous démontrerons que ces deux positions diffèrent à l’égard de l’exhaustivité. Ces deux positions sont capables d’accueillir les syntagmes contrastés, mais seule la position de [Spec, SFoc] de la périphérie gauche peut accueillir les syntagmes exhaustifs.

3.3.3 Le trait [+exhaustif]

Il existe deux tests d’exhaustivité, celui de Szabolcsi 1981 et celui de Donka Farkas (Kiss 1998, communication personnelle).

3.3.3.1 Le test de Szabolcsi 1981

Szabolcsi utilise dans son test une paire de phrases dans lesquelles la première a un focus qui consiste en un SD coordonné, tandis que dans la deuxième, un des SD coordonnés est omis. Si la deuxième phrase n’est pas une conséquence logique de la première phrase, le focus exprime l’identification exhaustive. Kiss 1998 : 250 illustre plus amplement ce test par les exemples (31) et (32) en hongrois. La phrase (31) contient un focus contrastif, tandis que celle de (32) contient un focus informationnel :

La phrase hongroise et sa traduction française en (31b) ne sont pas une conséquence logique de (31a); au contraire, elles contredisent (31a). Cependant, l’exemple hongrois et sa traduction française en (32b) sont une conséquence logique de (32a). Ainsi, le focus d’identification et le constituant clivé de (31) passent le test d’exhaustivité, tandis que le focus informationnel de (32) ne le passe pas.

Appliquons maintenant ce test au russe en prenant le contexte (33). Dans ce contexte, la phrase (34b) n’est pas une conséquence logique de la phrase (34a) dans ce sens que, si c’était vrai que les garçons voulaient seulement le portefeuille et les clés de la voiture (= condition de vérité pour (34a)), ce ne serait pas vrai qu’ils voulaient seulement les clefs de la voiture (= condition de vérité pour (34b)). Ainsi, les exemples (34) passent le test d’exhaustivité.

Par contre, dans les exemples en (35), la condition de vérité pour (35a) implique celle pour (35b) : si c’était vrai que les garçons voulaient les clés et le portefeuille, il serait aussi vrai qu’ils voulaient les clés. Il n’y a rien en (35b) qui nous indique que les garçons voulaient seulement les clés et rien d’autre. Autrement dit, le SD ključi «clés» en (35a) a une lecture différente de celle de (35b).

Les exemples en (36) se comportent exactement de la même façon que ceux de(35). La phrase (36b) ne veut pas dire que les garçons voulaient seulement les clés et rien d’autre.

Bref, seulement le syntagme focalisé dans la position initiale de la phrase passe le test d’exhaustivité de Szabolcsi 1981.

3.3.3.2 Le test de Donka Farkas

Donka Farkas propose un test d’identification exhaustive basé sur le dialogue suivant (Kiss 1998, communication personnelle) :

Puisque le dialogue en (37) décrit une situation où Marie a choisi un chapeau, la phrase niant le fait que Marie a choisi seulement un chapeau et rien d’autre ne peut être interprétée comme une négation d’exhaustivité. Cette interprétation est disponible seulement dans le cas des phrases comme (37a) qui incluent le focus contrastif en hongrois et un constituant clivé dans la traduction française.

Appliquons maintenant le même test au russe en reprenant la situation (33), répétée en (38) :

Ainsi, dans la phrase (39b), la négation sert à nier la proposition (39a), en la remplaçant par la proposition koŠelëk oni xoteli. En (39c), pourtant, la présence de tože ‘aussi’ indique que la négation ne nie pas la proposition (39a), mais sert plutôt à nier le fait que les garçons voulaient seulement les clés et rien d’autre (négation d’exhaustivité). Ce test indique que dans cet exemple, il s’agit d’un focus exhaustif.

Notons que la présence de tože ‘aussi’ en (40c) et (41c) n’est pas acceptable; en (40), l’objet reste in situ et en (41) il est déplacé dans la position préverbale. Cela découle du fait que la seule interprétation de la négation en (40b-c) et (41b-c) est celle de nier les propositions (40a) et (41a), respectivement. La négation d’exhaustivité n’est pas disponible dans ces deux cas.

Ainsi, nous observons une fois de plus que seulement le syntagme focalisé dans la position initiale de phrase passe le test d’exhaustivité.

Les deux tests d’exhaustivité présentés tout à l’heure appuient notre hypothèse qu’il y a deux positions de focus en russe. Bien que chacune de ces positions puisse servir de site d’atterrissage pour les syntagmes focalisés, seule la tête Foc de la périphérie gauche possède le trait fort [+exhaustif] et se distingue ainsi de la tête Foc située en dessous de la position de sujet.

4. Conclusion

Dans cet article, nous avons montré qu’il existe deux possibilités syntaxiques en russe pour focaliser un syntagme à partir d’une phrase déclarative neutre : une dans la périphérie gauche et l’autre dans la périphérie droite, entre le ST et le Sv, contrairement à la proposition de King 1995, qui affirme qu’il existe une seule position associée avec le focus contrastif en russe (le SInfl). Si les deux positions de focus en russe contiennent le trait fort [+ contrastif], elles se distinguent à l’égard de l’exhaustivité. En nous basant sur deux tests d’exhaustivité, celui de Szabolcsi 1981 et de Donka Farkas (Kiss 1998, communication personnelle), nous avons proposé que seule la tête Foc de la périphérie gauche possède le trait fort [+exhaustif] et peut attirer les syntagmes correspondants.

Parties annexes