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In memoriamColette Moreux (1928-2003)

  • Pierre Louis Lapointe

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  • Pierre Louis Lapointe
    Archives nationales du Québec

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Sociologue marquante de la scène québécoise pendant plus de vingt ans (1962-1982), Colette Moreux est décédée à Bosdarros, près de Pau, en Pays béarnais, le 5 septembre 2003. Née à Dole, dans le Jura (France), le 19 mai 1928, de Roger Combet et de Rose Gardien, elle grandit dans un milieu de cheminots presque complètement déchristianisé, mais dépourvu d’anticléricalisme ; le marxisme d’ambiance, indifférent à la doctrine, peu militant, restait surtout affectif. Dans l’entrevue qu’elle donnait en 1981 (Sociologie et sociologues québécois, Université Laval, 1981), elle expliquait comment son indifférence idéologique s’était mise en place dès l’adolescence.

En 1952, Colette Moreux obtient une licence en philosophie de l’Université de Besançon, puis dans les deux années qui suivent, elle s’inscrit successivement à des cours à la Sorbonne (certificat d’ethnologie sous la direction de Marcel Griaule) et au Musée de l’Homme (Centre de formation aux recherches ethnologiques sous la direction d’André Leroi-Gourhan). En 1955, elle obtient une maîtrise en sociologie à la Sorbonne (sous la direction de Mikel Dufrenne), mais, faute de trouver un emploi dans les Sciences sociales, elle passe le concours de l’intendance universitaire en 1956 et travaille dans le secteur de l’administration jusqu’en septembre 1962, date de son départ pour le Canada.

En janvier 1963, le Département d’anthropologie de l’Université de Montréal l’embauche comme chargée de cours. Elle y enseignera jusqu’en 1967 tout en préparant un doctorat en sociologie (sous la direction de Roger Bastide), degré obtenu de la Sorbonne en 1968. De 1968 à 1980, elle enseigne au Département de sociologie de l’Université de Montréal, tout d’abord comme professeure assistante, puis agrégée. Le refus de sa titularisation par les autorités universitaires est un des facteurs déterminants de son retour en France en 1980. Elle est nommée Maître de conférences (enseignement et recherche) au Département de géographie de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour et est associée au Laboratoire CNRS Centre de recherche sur l’impact socio-spatial de l’aménagement (CRISSA). Elle prend sa retraite officielle en 1988 mais continue son enseignement jusqu’en 1993, la recherche et l’écriture, jusqu’à son décès. Elle laisse d’ailleurs une monographie autobiographique de grande tenue, intitulée Grandir à Dole (1928-1948), une tranche de vie, la sienne, « envisagée dans une perspective socio-anthropologique, comme un exemple de socialisation ».

Les domaines d’intérêt de Colette Moreux intègrent les perspectives sociologique, anthropologique et, à un degré moindre, celle de la psychologie sociale. Au point de vue théorique, elle a particulièrement utilisé, aussi bien dans ses cours que dans ses recherches, les apports de « L’école française de sociologie », les diverses écoles de l’anthropologie anglo-saxonne et française et la sociologie allemande, notamment Max Weber. Elle s’est intéressée aux religions, à la connaissance, aux sociétés premières traditionnelles et rurales, au pouvoir, aux organisations, à la modernisation et au changement ; à l’épistémologie des sciences sociales ; aux méthodes qualitatives de collecte et de traitement des données.

Les ouvrages de Colette Moreux qui ont le plus marqué le monde sociologique québécois sont sans contredit Fin d’une religion ? (Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1969), La conviction idéologique (Montréal, Presses de l’Université du Québec, 1978) et Douceville en Québec. La modernisation d’une tradition (Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1982). Venue d’un autre univers culturel et formée à la dissection et à l’analyse rationnelle des structures et des phénomènes sociaux, madame Moreux ne participait pas à la nouvelle conformité qui caractérisait alors la recherche en sciences humaines au Québec. Les discours stéréotypés de la « Révolution tranquille », répétés à satiété par « les chantres modernistes de la libération du moi », ne l’impressionnaient guère, et son analyse de la société québécoise dérangeait. De là, le côté quasi visionnaire de ses études et de ses travaux. Courageuse, voire provocante, elle ose affirmer dès 1981, par exemple, ce que nous n’osons soulever qu’avec les précautions d’usage à l’orée de ce nouveau millénaire : « l’homme québécois est en crise » ! La disparition de cette grande dame de coeur, inspiratrice de ses nombreux étudiants, laisse un grand vide dans le monde de la sociologie québécoise et française et dans l’univers familier de ses proches et de ses amis.