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Comptes rendus

Jean Lamarre, Les Canadiens français et la guerre de sécession 1861-1865. Une autre dimension de leur migration aux États-Unis, Montréal, VLB éditeur, 2006, 186 p.

  • Maude Pugliese

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Dans son livre Les Canadiens français et la guerre de sécession, Jean Lamarre se propose d’atteindre un double objectif, soit d’une part de combler un vide historiographique en étudiant les spécificités de la participation canadienne-française à la guerre de sécession et, d’autre part, de situer cette participation dans le contexte plus large de l’important mouvement de migration des Canadiens français vers les États-Unis ayant eu lieu entre 1840 et 1930.

Lamarre commence par recenser dans une première section de son livre les études historiques sur la participation immigrante à la guerre de sécession. Il constate qu’aucune de ces études n’est consacrée au cas des Canadiens français, qui présente pourtant une particularité notable ; il montre en effet que la grande majorité des participants canadiens-français (en tout entre 10 000 et 15 000, engagés presque exclusivement au nord) n’était pas constituée d’immigrants établis, mais plutôt d’hommes ayant traversé la frontière expressément pour s’enrôler. Pour Lamarre, cette singularité de la participation canadienne-française s’exprime de façon évidente dans les motifs d’enrôlement de ces soldats. Il relève que les études historiques sur la guerre de sécession posent généralement qu’un patriotisme envers les États-Unis ainsi que des convictions idéalistes concernant les causes de la guerre ont été des motivations importantes pour les soldats, particulièrement dans le cas des immigrants voulant montrer ainsi leur bonne foi envers la terre d’accueil. Il soutient toutefois de façon convaincante que cette interprétation s’applique très difficilement au cas particulier de l’enrôlement des Canadiens français à la guerre de sécession, en analysant entre autres l’opinion canadienne de l’avant-guerre face aux conflits américains, et en montrant que sa division ne semble pas pouvoir expliquer l’engagement massif des Canadiens français au nord plutôt qu’au sud.

De plus, il nous indique que la majorité d’entre eux, soit des agriculteurs et des ouvriers non qualifiés, traversaient déjà régulièrement la frontière pour trouver du travail en période d’inactivité agricole ; l’offre de travail se faisant de moins en moins disponible à l’approche de la guerre, celle-ci aurait ainsi pu remplacer temporairement celle-là. Pour Lamarre, les motifs de participation des Canadiens français à cette guerre, qui s’annonçait courte et peu risquée, ont donc été essentiellement économiques ; les compensations financières pour l’enrôlement à l’armée nordiste ne se présentant pour les Canadiens français que comme un substitut à des salaires qui suscitaient déjà nombre de mouvements transfrontaliers saisonniers.

Ce point établi, Lamarre propose ensuite de suivre le parcours des soldats canadiens-français à travers toutes les batailles et autres moments importants de la guerre de sécession. Par là, il démontre d’une part la présence de Canadiens français à toutes les étapes de la guerre et, d’autre part, il étaye brillamment sa thèse concernant leurs motivations économiques de participation à la guerre en soulignant de façon précise et minutieuse les effets qu’ont eus les diverses variations dans les incitatifs économiques et autres stratégies de recrutement sur les fluctuations concomitantes dans l’enrôlement, la désertion et les changements de régiments des Canadiens français. Il note également au cours de cette description que, spécialement au cours de la deuxième moitié de la guerre, de nombreux Américains, craignant la conscription, ont fui vers le Canada, causant ainsi en retour un afflux de Canadiens français encore plus marqué vers les États-Unis pour combler à la fois des emplois ouvriers laissés vacants par ces Américains ainsi que des postes dans une armée offrant des primes de plus en plus lucratives. Il complète ainsi une vue très détaillée sur la dynamique particulière des mouvements migratoires « canado-étatsuniens » de l’époque de la guerre de sécession.

Jean Lamarre réussit très bien à faire ressortir la spécificité de la participation des Canadiens français à la guerre de sécession, à situer leur enrôlement dans le cadre plus large des migrations canadiennes-françaises économiquement motivées, de même qu’à préciser les conditions particulières et conjoncturelles des mouvements transfrontaliers ayant eu lieu durant la guerre. Toutefois, la trace de ces Canadiens français devenant difficile à suivre une fois la guerre terminée, Lamarre ne mentionne pas si ceux-ci sont revenus au pays ou sont plutôt demeurés aux États-Unis. Il laisse ainsi légèrement dans l’ombre la question de l’importance des mouvements transfrontaliers issus de la conjoncture de la guerre pour le flux de migrations permanentes vers les États-Unis entre 1840 et 1930, ce qui aurait pu être une direction de recherche également intéressante dans le cadre de cette étude.