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La « rééducation totale » des délinquants à Boscoville (1941-1970). Un tournant dans l’histoire des régulations sociales au Québec

  • Louise Bienvenue

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  • Louise Bienvenue
    Département d’histoire,
    Université de Sherbrooke.

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« Je puis vous l’assurer après bien des années d’expérience : il n’y a pas de jeunes incorrigibles. »

Noël Mailloux

En 1983, lors d’une journée d’études tenue à Boscoville, un centre de rééducation pour jeunes délinquants situé en banlieue de Montréal, une cinquantaine de spécialistes étaient réunis pour réfléchir à l’avenir de l’institution [1]. Les résultats d’une enquête évaluative venaient tout juste de tomber en semant la consternation : alors qu’on avait longtemps assumé que le taux de succès de cet internat pour garçons atteignait les 80 %, voilà que le score « véritable » n’était plus que de 30 % (Leblanc, 1983) [2]. À l’évidence, Boscoville n’était pas la panacée espérée par ses fondateurs dans les années 1940 et 1950. Dans ce climat morose, des représentants des premières cohortes de diplômés universitaires de la jeune science psychoéducative n’hésitaient pas à mettre en évidence la naïveté des pionniers qui avaient cru posséder « LA » formule (Tremblay, 1984, p. 1). Dénonçant la rigidité du modèle « presque scholastique de Bosco » aux fondements de la discipline, un professeur de l’Université de Montréal soutenait que les « quelques notions de psychologie dynamique […] venues orner le discours des éducateurs n’étaient ni plus ni moins qu’une frêle glaçure recouvrant les racines religieuses de l’oeuvre. C’était ainsi la scientificité même des méthodes curatives, dont les premiers théoriciens de la psychoéducation s’étaient pourtant réclamés, qui était mise en doute (Tremblay, 1984, p. 2) ». Cet épisode mouvementé marquait définitivement la fin de l’âge d’or de l’établissement fondé dans les années 1940. Quinze années plus tard, pour des motifs partiellement reliés aux résultats de l’évaluation, Boscoville était sacrifié aux sirènes du « virage milieu ». Dans le contexte de quête au « déficit zéro » qui marquait la fin des années 1990, l’internat naguère célébré comme le fleuron de l’arsenal pédagogico-pénal québécois voyait sa fin annoncée (Gendreauet al., 1988).

Cet article n’a pas la prétention de retracer dans son entièreté la riche histoire du centre de rééducation de Boscoville et du complexe psychoéducatif qu’il a engendré. De manière plus ciblée, il entend surtout mettre en lumière la rupture historique qu’a représentée, dans le champ de la prise en charge de la délinquance juvénile, le « moment Boscoville ». Les décennies sous enquête sont celles qui consacrent l’institutionnalisation d’une nouvelle philosophie de traitement – la psychoéducation – appelée à transformer durablement le paysage charitable et pénal du milieu du XXe siècle [3]. Pour comprendre ce tournant historique, notre analyse mettra l’accent sur les innovations théoriques et cliniques élaborées au sein de l’internat pour délinquants. Nous nous intéresserons principalement aux écrits de trois des principaux fondateurs de l’approche psychoéducative : Gilles Gendreau, Jeannine Guindon et Noël Mailloux. Les modèles d’intervention qu’ils ont créés, de même que les études cliniques qu’ils ont fait paraître au cours des années 1960, moment de cristallisation de l’approche thérapeutique, seront au centre de notre attention. Puisque la thèse de doctorat de Jeannine Guindon (1970) représente la pièce la plus achevée de la théorie psychoéducative de la période pionnière, l’année de sa parution aux éditions Fleurus de Paris bouclera la période étudiée.

Un siècle de demi-succès et d’espoirs déçus dans le traitement de la délinquance juvénile

Au cours des dernières décennies, la recherche historique a mis en lumière les efforts pionniers de prise en charge de l’enfance dite « délinquante et en danger » au Québec (Fecteauet al., 1998). Grâce aux études désormais plus nombreuses, il est possible de jeter un regard en plongée sur ce siècle qui s’étend de 1840 environ, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, pour y déceler deux grandes vagues d’enthousiasme dans la recherche d’une solution au problème de la criminalité des jeunes.

La première phase idyllique s’amorce au milieu du XIXe siècle, alors qu’au Québec, comme partout en Occident, s’aiguise une sensibilité particulière à l’égard de la jeunesse. Ce mouvement entraîne une profonde remise en question des pratiques d’incarcération : la prison est désormais accusée d’être une école du crime plutôt qu’un lieu de réhabilitation. La jeunesse contrevenante, encore influençable et réformable, doit plutôt bénéficier d’un séjour en institution spécialisée, loin des sources de corruption : milieu familial, environnement urbain et fréquentations douteuses du cachot. Après une première période de tâtonnement sous le gouvernement du Canada-Uni, le projet de réhabilitation spécialisée prend corps avec l’Acte de 1869 constituant l’infrastructure légale pour la mise en place d’écoles de réforme dans la province [4]. Les premières institutions sont créées dans la foulée : à Montréal, l’école de réforme des soeurs du Bon-Pasteur (1869) et le Mont Saint-Antoine (1873), dirigé par les Frères de la Charité ; dans la région de Québec, les hospices Saint-Charles (1870) et Saint-Joseph-de-la-Délivrance (1883), entre autres (Strimelle, 1998 ; MÉnard, 2003 ; Gilbert, 2008) [5]. Malgré des variantes relatives à la confession religieuse et au sexe des populations internées, les approches curatives adoptées dans ces établissements sont semblables : une discipline rigoureuse, la pratique régulière d’exercices religieux, l’apprentissage d’un travail manuel et l’isolement des milieux de contamination [6].

Les espoirs suscités par ces techniques encore sommaires de moralisation par la mise à l’écart sont vite déçus. Dès le tournant du XXe siècle, une critique du modèle institutionnel émerge [7]. Aux internats froids et dépersonnalisants, on préfère désormais la chaleur du foyer, même s’il est de substitution. Empreint d’un tel idéal humaniste, le lobby réformiste réclamera une loi fédérale sur les jeunes délinquants. La législation adoptée en 1908 pose le socle qui permet d’instaurer des tribunaux juvéniles dans les provinces (TrÉpanier et Tulkens, 1995 ; Niget, 2003). C’est désormais autour du projet d’une justice spécialisée pour mineurs, d’inspiration paternelle et clémente, qui favorise le maintien en milieu familial, que renaît l’espérance d’endiguer un jour prochain le « fléau » de la délinquance juvénile. À Montréal, la Cour des jeunes délinquants ouvre ses portes en 1912 ; son bras s’étend jusqu’au sein des foyers dysfonctionnels grâce à une équipe d’agents de probation (Pelletier, 2000).

Mais dès les années 1920, on constate que le miracle espéré n’a pas eu lieu. Loin d’être vidées, les écoles de réforme sont remplies de jeunes récidivistes ayant manqué à leur parole. S’amorce alors une nouvelle période de doute, bientôt exacerbée par la flambée de délinquance juvénile des années de guerre (Niget, 2006). Les statistiques alarmantes interpellent, une fois de plus, les esprits épris du bien-être de l’enfance et c’est autour du projet de Boscoville qu’une nouvelle espérance thérapeutique prend forme.

Boscoville. La naissance d’une institution dans les années 1940

Destinée à devenir l’institution-phare du réseau québécois de prise en charge de la délinquance, Boscoville connaît pourtant des débuts modestes. Fondée en 1939, l’oeuvre est d’abord un camp d’été mis en place par deux jeunes religieux de la Congrégation des Pères de Sainte-Croix : Albert Roger et Maurice Lafond. Leur intention est simple : offrir des vacances de plein air aux jeunes garçons des quartiers défavorisés de Montréal.

Or l’idée de se consacrer plus spécifiquement aux mineurs ayant comparu devant le tribunal de la jeunesse jaillit bientôt à l’esprit de Roger. Selon le récit romancé qu’en a fait Rumilly (1978, p. 23-31), l’ecclésiastique aurait été frappé d’inspiration en pleine salle de cinéma. Au tournant des années 1940, un film à l’affiche raconte, à la manière d’un success story, l’épopée du père Edward Flanagan et de son Boys Town, une cité en miniature consacrée à la réforme de jeunes repris de justice aux États-Unis. La production hollywoodienne aurait impressionné si fortement le père Roger, qu’il se rendit jusqu’au Nebraska pour observer de près le fonctionnement de cette ville des jeunes [8].

En 1941, le clerc, bientôt seul à la barre, entreprend de transformer son camp d’été sur le modèle du Boys Town afin d’en faire une cité où chaque jeune exercera une fonction particulière : certains seront gendarmes, pompiers, échevins, magistrats, le plus méritant sera élu maire par ses camarades. L’exercice de telles responsabilités civiques vise à inculquer au délinquant, promu « citoyen », la satisfaction d’agir honnêtement et en fonction du bien commun. C’est à cette époque que le nom de Boscoville est retenu : imitant un modèle toponymique évocateur, il honorait une autre grande inspiration du père Roger, le salésien Don Bosco, qui consacra sa vie aux jeunes déshérités. L’utopie curative de cette république autogérée aura la vie longue à Boscoville. Jusqu’à la fermeture, on continuera de confier des responsabilités démocratiques aux citoyens de l’internat. Mais cette dimension du traitement perdra progressivement sa place centrale dans le système rééducatif beaucoup plus sophistiqué que développera une jeune équipe laïque au milieu des années 1950. Secondé au départ par des confrères scolastiques, Roger est en effet bientôt forcé de s’entourer de laïcs. Le supérieur des Sainte-Croix craint que l’exigence de ce travail auprès des jeunes ne nuise aux études théologiques des aspirants à la prêtrise (Rumilly, 1978, p. 53). Ainsi, malgré son rattachement officiel à une communauté religieuse, Boscoville voit le jour comme une institution fortement laïcisée, ce qui concourt davantage à la distinguer des « vieilles oeuvres », en particulier des écoles de réforme dirigées par des religieux [9].

Les laïcs recrutés par le Boscoville des premières heures sont cependant encore bien loin de pouvoir s’identifier comme des professionnels de la psychoéducation. Il s’agit plutôt de moniteurs bénévoles, rompus aux méthodes d’Action catholique (bon nombre sont issus de la Jeunesse étudiante catholique) et du scoutisme, repêchés dans différents collèges classiques de Montréal. Roger cherche avant tout des animateurs dynamiques, de bons sportifs, suffisamment baraqués pour affronter des garnements de 11 à 14 ans. Parmi les recrues laïques que le clerc mobilise, Gilles Gendreau n’a que 18 ans au moment où il fait ses premières armes au camp. Ce jéciste du collège Saint-Laurent, empreint d’idéal, ne se doute alors pas qu’il est appelé à devenir non seulement l’âme dirigeante de l’institution, mais également le pionnier d’une nouvelle discipline universitaire et d’une nouvelle profession : la psychoéducation [10].

Le traitement des jeunes confiés par le tribunal de la jeunesse s’organise donc, au cours des années pionnières, dans un esprit d’apostolat laïc et d’humanisme chrétien propre aux mouvements de jeunesse de l’époque. Il est axé sur la vie communautaire, le contact avec la nature, la chaleur du lien partagé et une spiritualité qui se veut incarnée. Certaines intuitions fortes du père Roger distinguent cependant déjà la culture boscovillienne des méthodes ailleurs en usage. Dans des notes où il esquisse, en 1944, les traits d’un Boscoville permanent, le clerc insiste sur le caractère séduisant de l’oeuvre : il faut « que les enfants soient ‘attirés’, ‘accrochés’ », dit-il, par « une atmosphère joyeuse… fraternelle [11] ». Roger s’attarde aussi à définir le rôle de l’aumônier. Celui-ci ne doit pas exercer une fonction disciplinaire, mais devenir plutôt « le grand ami des jeunes, toujours prêt à recevoir leurs doléances et pardonner leurs égarements [12]». Le fondateur croit surtout qu’il faut rejoindre l’individu de l’intérieur pour espérer, de sa part, un changement dont il deviendra l’artisan principal [13].

Une telle approche s’érige, on l’a évoqué, en réaction épidermique au modèle de traitement institutionnel de la délinquance alors encore en vigueur. La vieille école de réforme du Mont Saint-Antoine fait plus particulièrement figure de repoussoir. Roger l’évoque comme une véritable « prison d’État [14] ». Il est vrai que l’internat surpeuplé traîne avec lui une aura d’obscurantisme que trahissent ses murs de pierres grises, ses dortoirs anonymes et son réfectoire austère. Par contraste, le style humaniste de Boscoville rejoint la sensibilité des magistrats et greffiers de la cour juvénile de Montréal, désireux de trouver une solution de rechange au placement des délinquants récalcitrants au Mont Saint-Antoine. Leur appui sera précieux dans la conversion du camp d’été en établissement permanent [15].

Grâce à son obstination et, surtout, à son réseau de relations, Roger obtient du gouvernement de la province, en 1947, la cession d’un vaste emplacement à la Rivière-des-Prairies et une promesse de construction d’une cité pavillonnaire moderne. Dans l’attente des installations définitives, capables d’accueillir plus d’une centaine de jeunes, le centre permanent s’installe dans les anciens bâtiments fermiers de la propriété. Au cours des sept premières années de son fonctionnement, une quinzaine de garçons, âgés de 16 à 18 ans, y sont hébergés. Ils vivent, sur un mode communal, avec une petite équipe d’éducateurs confiants d’incarner l’avenir thérapeutique en matière de délinquance (Rumilly, 1978).

Quand les sciences du psychisme changent la donne

Du point de vue de l’histoire occidentale des régulations sociales, plusieurs des principes émis par le père Roger, comme l’importance d’établir un rapport chaleureux avec les jeunes et la nécessité de reproduire un climat familial, ne peuvent plus vraiment être qualifiés d’innovateurs en ce milieu de XXe siècle. Pour saisir la portée réelle de la rupture thérapeutique que représente l’expérience de Boscoville, il faut plutôt se tourner vers les émules du fondateur, c’est-à-dire la jeune équipe laïque qu’il réunit autour de son projet. C’est elle qui mobilisera, de manière inédite, les sciences de la psyché et de la pédagogie moderne au profit du travail rééducatif. L’éducateur Gilles Gendreau est l’initiateur de ce passage du Boscoville permanent à l’heure scientifique. Or le virage ne pourra vraiment s’opérer que grâce à une alliance conclue avec le personnel du Centre d’Orientation, le père dominicain Noël Mailloux et la psychologue Jeannine Guindon en tête.

Durant la Seconde Guerre mondiale, les institutions de régulation sociale d’avant-garde se convertissent aux sciences du psychisme. Le rôle des experts que sont les psychiatres et psychologues dans le champ du bien-être de l’enfance s’accroît considérablement (Malouin, 1996 ; Turmel, 1997 ; Gleason, 1999). Chez les franco-catholiques, ce mouvement est favorisé par la fondation de l’Institut de psychologie de l’Université de Montréal, en 1942, dont Noël Mailloux devient le premier directeur. Le travail des experts du psychisme auprès des populations juvéniles délinquantes obtient une reconnaissance de taille, en 1945, avec une loi instituant la Clinique d’aide à l’enfance à la Cour des jeunes délinquants (Quevillon, 2001 ; Quevillon et TrÉpanier, 2004) [16]. À cette époque cependant, l’expertise psychiatrique et psychologique est encore essentiellement consacrée à l’établissement de diagnostics qui permettent, entre autres, de soupeser le degré de lucidité du jeune lors de la commission du délit pour lequel il a été condamné : on soumet, par exemple, les adolescents à des tests psychométriques pour établir s’ils ont une intelligence normale, s’ils souffrent de psychose ou de névrose, si leur identité sexuelle est stable, etc. Le travail thérapeutique lui-même n’est pas encore très poussé et, lorsqu’il l’est, il demeure inscrit dans les cadres de la thérapie classique individualisée, un traitement qui se révèlera bientôt assez peu efficace auprès des jeunes en difficulté (Leduc, 2003, p. 34).

C’est dans ce paysage que vient s’inscrire le Centre d’Orientation, une autre institution montréalaise fondée par le très actif Noël Mailloux en 1943 et dont le rôle sera décisif dans l’histoire de Boscoville. Reconnu comme la première clinique externe de psychologie au Québec, l’établissement comporte aussi un internat qui accueille des enfants ayant des troubles de comportement. Le dominicain assume la direction scientifique du Centre et y imprime sa marque. Ainsi, à la même époque où l’École orthogénique de Bruno Bettelheim à Chicago explore les difficultés d’adaptation psychosociale chez les jeunes, le Centre d’Orientation devient un lieu dynamique de recherche clinique sur des problèmes très similaires. Plusieurs des étudiants de l’Institut de psychologie de l’Université de Montréal y font des stages pratiques. À partir de 1947, une jeune psychologue du nom de Jeannine Guindon prend en charge la direction générale et se préoccupe de la formation des éducateurs [17].

La quête théorique de Gilles Gendreau

En 1948, alors que le grand Boscoville est en chantier à la Rivière-des-Prairies, le jeune moniteur Gilles Gendreau estime le temps venu de se doter d’une formation théorique plus poussée afin de mener, dans des conditions optimales, l’entreprise de réhabilitation à grande échelle qui est projetée [18]. Peu satisfait de la spontanéité bien intentionnée qui avait jusqu’alors tenu lieu de modèle d’intervention à Boscoville, Gendreau aspire à des fondements théoriques plus solides et souhaite organiser de manière systématique la stratégie de traitement. Une telle insistance n’est pas sans irriter le père Roger qui craint qu’en matière de rapports humains, trop de science ne nuise aux élans du coeur [19]. Le jeune homme fait part de ses besoins au directeur de l’Institut de psychologie de l’Université de Montréal. Intéressé par son projet, Mailloux l’encourage à s’inscrire à des cours de psychologie. Dans le cadre de ses études, Gendreau se passionne, entre autres, pour Jean Piaget et ses concepts « d’action », « d’accommodation » et « d’adaptation », sur lesquels il voit la possibilité de fonder un modèle d’intervention [20].

Contrairement à ses camarades de classe cependant, Gendreau n’a pas la volonté d’embrasser la profession naissante de psychologue. Fortement engagé dans son travail auprès des délinquants, il ambitionne plutôt de transformer ce métier en véritable profession. L’étudiant est, entre autres, inspiré par les expériences menées outre-atlantique par d’anciens animateurs du mouvement scout. À l’époque, l’éducation spécialisée proprement dite n’existe pas encore au Québec et le travail de « gardiens » d’écoles de réforme est pris en charge par des religieux – ou des laïcs, chez les protestants – qui n’ont aucune formation particulière.

Les études de Gendreau à l’Université de Montréal le rendent avide de plus vastes connaissances. C’est ainsi qu’il formule le projet d’un séjour de perfectionnement en Europe. Arrivé en France en 1952, Gendreau rencontre plusieurs éducateurs laïcs oeuvrant auprès de jeunes en difficulté. Il est impressionné par leur façon de partager avec les jeunes une vie intense, ponctuée d’activités sportives et de plein air. Mais le jeune homme s’intéresse aussi à la formation des futurs éducateurs et, à ce chapitre, les réalisations françaises le déçoivent. Il constate que la systématisation des modèles d’intervention n’est pas très poussée et que les concepts théoriques sont assimilés de manière souvent superficielle. Il déplore aussi le divorce trop strict qui existe entre les tâches du psychiatre, qui possède le monopole de l’évaluation des cas, et celles de l’éducateur, qui est réduit à appliquer des consignes parfois mal conçues. L’étudiant entrevoit pour le Québec un modèle de développement professionnel plus ambitieux où l’éducateur, misant sur sa profonde connaissance des jeunes qu’il côtoie au jour le jour, sera à la fois clinicien et théoricien, accédant ainsi à plus d’autonomie dans l’exercice de son travail [21].

Cohérent avec cette aspiration, Gendreau s’applique aussi, lors de son séjour européen, à approfondir ses connaissances théoriques sur le double plan de la psychologie et de la pédagogie. Il suit les cours de Jean Piaget à la Sorbonne et ceux du pédagogue Célestin Frenet. Le Québécois se rend également en Belgique, où il est séduit par les réalisations de la pédagogie nouvelle, inspirées des théories d’Ovide Decroly, et visite aussi la Hollande, l’Allemagne, la Suisse et l’Italie (Rumilly, 1978).

L’alliance avec le Centre d’Orientation

En 1953, alors que le domaine de la Rivière-des-Prairies est sur le point d’accueillir des jeunes dans ses nouvelles installations, la direction de Boscoville est incitée par le fondateur de l’Association internationale des éducateurs de jeunes inadaptés, Henri Joubrel, alors en visite au Québec, à faire alliance avec le Centre d’Orientation. Joubrel croit, en effet, que cet établissement marqué au coin de la psychanalyse freudienne est le lieu tout trouvé où pourrait être démarrée la formation professionnelle des éducateurs de Boscoville (Joubrel, 1954) [22].

C’est ainsi que s’amorce entre les deux institutions montréalaises une collaboration particulièrement fructueuse qui donnera naissance, dans les mois qui suivent, au Centre de formation des éducateurs spécialisés (CFES). Jeannine Guindon prend les rênes de cette entreprise de formation. Au cours des premières années, les équipes d’éducateurs de Boscoville et du Centre d’Orientation consacrent leurs dimanches à l’étude des plus récentes théories psychologiques et pédagogiques. Avec le temps, la formation prend une allure plus structurée. Bien que le CFES loge à l’enseigne du Centre d’Orientation dans la première décennie, un certificat en psycho-pédagogie de l’enfance de l’Université de Montréal est néanmoins décerné aux finissants. L’année 1963 est déterminante pour la discipline alors qu’une licence d’éducation spécialisée est officiellement créée dans les institutions universitaires de Montréal et de Sherbrooke. À Montréal, le nom du diplôme change pour celui de psycho-éducation en 1966. En 1971, l’Université du Québec à Trois-Rivières amorce à son tour une formation dans la discipline et, l’année suivante, une École de psycho-éducation, affranchie de la tutelle de l’Institut de psychologie, ouvre officiellement ses portes à l’Université de Montréal.

Il est évident que l’alliance avec le Centre d’Orientation, conclue en 1953, ouvre à l’équipe de Boscoville tout un univers théorique. Dans les premières années, l’influence est en bonne partie américaine et les éducateurs se penchent avec sérieux sur les travaux de Fritz Redl, Bruno Bettelheim et Erik Erickson [23].

La délinquance réinterprétée

Le centre permanent de Boscoville ouvre enfin ses portes en 1954. Il reçoit, cette année-là, 75 jeunes environ. Sur un modèle qui se veut à la fois familial et citadin, six unités de rééducation sont aménagées. Chacun de ces « quartiers », répartis dans trois pavillons distincts, peut abriter une quinzaine d’adolescents. Les installations à échelle humaine sont conçues pour favoriser l’intimité et l’esprit d’appartenance. Deux autres unités, d’une capacité maximale de 11 pensionnaires chacune, sont réservées à l’observation. Ces dernières forment ce qu’on appelle la « banlieue » de Boscoville, port d’attache des nouveaux arrivants qui s’acclimatent aux moeurs et aux règles de la cité pendant une période de 8 à 12 semaines. Par ailleurs, un foyer central, nommé Hôtel de Ville, complète le site, abritant la cafétéria, le gymnase et les bureaux d’administration. Il constitue le centre social de la cité, le lieu de rassemblement des citoyens (Boscoville, 1964, p. 10).

Espace thérapeutique moderne, alliant travail clinique et réflexion théorique, Boscoville s’impose dès lors comme un important chantier d’interprétation du phénomène délinquant en Amérique du Nord. Plusieurs visiteurs et stagiaires de l’étranger y sont reçus, alors que les théoriciens canadiens de cette nouvelle discipline, qui ne porte pas encore le nom de psycho-éducation, sont accueillis dans les congrès de criminologie et d’éducation spécialisée à travers le monde [24].

Par son intensité inédite et les ressources scientifiques qu’il mobilise, le travail nosologique autour de la délinquance autorise les plus grands espoirs. Au début des années 1960, les schèmes référentiels se précisent et l’impression d’être sur la voie d’une percée révolutionnaire traverse le discours. Dans une présentation au Congrès de criminologie de La Haye, en 1960, Noël Mailloux ne cache pas son enthousiasme :

À mesure que les données d’observation vont s’accumulant, nous espérons en arriver à dégager un certain nombre de syndromes spécifiques de plus en plus consistants et à apporter une contribution valable à l’édification d’une criminologie pathologique d’orientation résolument dynamique. Les recherches qui se poursuivent un peu partout laissent entrevoir la réalisation d’un tel projet pour un avenir assez rapproché. Dès lors, il adviendra dans nos institutions pénitentiaires une transformation aussi radicale et aussi rapide que celle qui est en train de s’opérer dans nos hôpitaux pour malades mentaux (Mailloux [1960], 1971, p. 48).

Ce que la délinquance n’est plus…

Les efforts de l’équipe pionnière pour dresser avec précision le profil délinquant contribuent peu à peu à étayer l’intuition initiale voulant que les actes antisociaux ne soient qu’une manifestation d’un problème plus profond. Cette perspective permet de reformuler une vision déjà ancienne selon laquelle le mineur criminel est davantage une victime qu’un coupable (Renouard, 1990) :

Bref, il ne faudrait guère se hâter, soutient Noël Mailloux, de regarder comme dépravé et endurci et de juger sévèrement celui qui, en dépit des plus dures sanctions, rebondit sans cesse à la barre des accusés. D’ordinaire, on a alors affaire à un pauvre être atterré et meurtri, sentant confusément qu’il a perdu depuis longtemps la maîtrise de ses actes et ayant l’impression d’être la victime d’un impitoyable destin lorsqu’on l’en tient responsable (Mailloux [1960], 1971, p. 48).

Mais qui est donc ce « pauvre être atterré et meurtri » et pourquoi a-t-il ainsi perdu la maîtrise de ses actes ? L’équipe de Boscoville fournit une première réponse à ces questions en se représentant le délinquant comme « un inadapté de la personnalité qui a traduit son inadaptation sur le plan social, contre la société… [25] ».

Dans cette perspective, les facteurs sociaux et environnementaux, jusqu’alors associés à la délinquance selon des dosages variables – pauvreté, alcoolisme, culture urbaine, sollicitations de la vie moderne, etc. – sont relégués en périphérie de l’analyse. Ceux qui y voient encore le noyau dur de la criminalité des mineurs perpétuent une vision d’un autre âge. Longtemps « des visières étroites interdisaient de regarder à l’intérieur de l’individu pour y chercher la racine du mal », explique Mailloux. Voilà pourquoi, ajoute-t-il, « les retentissants projets mis de l’avant en divers pays pour détourner de la délinquance des adolescents, censément victimes accidentelles d’un entourage maléfique, [ont sombré] l’un après l’autre dans le désenchantement (Mailloux [1968], 1971, p. 98) ».

Perçue essentiellement comme un désordre psychique, la délinquance doit-elle être pour autant interprétée comme une maladie ? Si l’analogie est parfois employée par les théoriciens de la rééducation, c’est le plus souvent sur un mode métaphorique. Le cadre conceptuel psychanalytique, encore dominant à l’époque étudiée, semble interdire une interprétation plus strictement médicale du phénomène. Ça n’est donc pas sur le registre biologique que l’on explique la déviance. Certains motifs, qui avaient historiquement marqué l’étiologie du trouble délinquant, comme les tares héréditaires et les problèmes neurologiques, sont ainsi résolument exclus de la perspective boscovillienne [26]. L’enjeu de la bonne santé des candidats à la cure est d’ailleurs assez important. Mailloux, qui endosse pourtant la thèse du délinquant-victime, affirme à plusieurs reprises que la conscience du bien et du mal chez le jeune criminel typique n’est pas entièrement altérée, à l’inverse de ce qui se produit chez la personne souffrant de maladie mentale. C’est d’ailleurs, croit-on, en s’appuyant sur cette partie saine du sujet, que le traitement psychoéducatif est susceptible d’engendrer la transformation espérée (Mailloux [1965b], 1971, p. 137-145).

La gravité du crime : un autre facteur bien secondaire

Un autre élément qui ne cadre pas dans le tableau clinique des concepteurs de Boscoville est le crime lui-même : sa nature, sa gravité, son caractère répétitif. On s’éloigne ainsi encore davantage d’une définition purement légale et pénale de la délinquance, où la nature et l’intensité de l’infraction sont centrales, conditionnant le type de traitement exigé. Il faut dire que, dès le milieu du XIXe siècle, les écoles de réforme avaient été créées dans une volonté de distanciation à l’égard du droit criminel libéral : il s’agissait déjà d’établir un traitement en fonction du besoin de l’enfant en difficulté plutôt qu’une peine qui soit proportionnelle à la gravité de l’offense. Les éducateurs de Boscoville réaffirmaient puissamment cette logique en refusant du même souffle de se concevoir comme des agents de l’ordre. Non pas que la protection de la société ait été totalement en dehors de leurs préoccupations, mais celle-ci était plutôt conçue comme une retombée naturelle – voire un effet secondaire – d’une approche visant d’abord et avant tout la réparation des blessures psychiques. Selon une telle logique, il importait assez peu qu’un jeune ait volé une pomme ou une automobile, dans la mesure où les deux gestes étaient potentiellement motivés par un même désordre psychoaffectif. Devenu, depuis le départ du père Roger en 1956, la véritable âme dirigeante de Boscoville, Gilles Gendreau défendra ardemment cette conception en faisant valoir la capacité de son centre à s’occuper des cas lourds : « Je ne voudrais pas qu’on me fasse dire que le délit n’indique rien quant aux chances de rééducation d’un individu, mais je veux dire qu’actuellement, nous pouvons vraiment transformer des jeunes qui sont quand même aux yeux de la société très perturbés [27] ». Cohérent avec cette vision, Boscoville accueillera, au cours des années étudiées, des jeunes reconnus coupables d’infractions très diverses, allant du simple larcin jusqu’à l’homicide [28].

La délinquance comme structure caractérielle

Après avoir rejeté une bonne partie de l’héritage nosographique du phénomène délinquant, l’équipe pionnière s’applique à définir de manière positive le trouble dont sont atteints les pensionnaires de Boscoville. Les observations amènent d’abord les éducateurs à considérer la délinquance comme un processus régressif. À l’origine d’une carrière délinquante « typique » se produit généralement un traumatisme qui infléchit dans une direction pathologique le développement psychoaffectif de l’adolescent (Mailloux [1965a], 1971, p. 83). S’estimant rejeté par la société, le jeune entre alors dans un processus de « dyssocialisation (Mailloux [1962], 1971, p. 161) ». Il en arrive progressivement à ne plus s’identifier qu’au mal et à perdre partiellement contact avec la réalité. En vertu de fausses projections enracinées dans son dynamisme intérieur, il commet compulsivement des actes délictueux. En cours de route, l’adolescent s’entoure d’un gang qui renforce cette identité négative et le soutient dans ses mécanismes de défense et ses visions chimériques de la société.

La personnalité de l’adolescent se voit donc progressivement reformatée. À partir d’un conflit intériorisé, une structure caractérielle délinquante se forme lentement et, si rien ne vient la contrecarrer, elle franchit tôt ou tard un seuil de cristallisation [29]. Dès lors, seule « une thérapeutique hautement spécialisée (Mailloux [1960], 1971, p. 30) » peut encore renverser la vapeur : « Lorsqu’ils arrivent à Boscoville, observe Mailloux, nos garçons ont généralement assumé l’identité hors-la-loi. […] Depuis longtemps déjà, ils ont endossé le personnage d’un « dur » au point d’être devenu tout à fait prisonnier [30] ».

Traiter autrement la délinquance : le modèle psychoéducatif

Cette représentation de la délinquance engendre nécessairement un traitement centré sur la personnalité du jeune. À Boscoville, on insiste pour appréhender l’adolescent en difficulté comme un être total, présentant des vulnérabilités, certes, mais aussi un potentiel à développer. Le rôle de l’éducateur consiste à aider l’inadapté à raffermir et actualiser les forces de son Moi. Le vocabulaire utilisé à partir des années 1960 traduit bien cette volonté de ne pas réduire l’identité de l’inculpé à son activité criminelle. Pour bien marquer la distance, on dira d’un jeune placé à Boscoville qu’il est une personne « en proie à une structure de personnalité délinquante [31] ». Dans le même esprit, Gendreau parlera aussi de la délinquance comme d’une « déviation » par rapport à soi (cité dans Malouin, 1996, p. 201).

Si l’éducateur joue un rôle central dans le processus d’actualisation de « l’autonomie de l’ego » (Guindon, 1969), l’engagement du sujet dans sa propre cure est tout aussi indispensable. Comme l’exprime éloquemment Gendreau : « Le jeune délinquant n’est pas une soupière qu’on remplit progressivement d’un bon potage [32] ».

L’internat : une vieille outre pour un vin nouveau ?

Au début des années 1950, les modes institutionnels de prise en charge de la jeunesse en difficulté encore en vigueur au Québec subissent des attaques de plus en plus virulentes. Une série d’articles de Gérard Pelletier dans Le Devoir témoigne de l’indignation croissante de l’opinion éclairée face au retard de la province (Pelletier, 195-?).

Dans ce contexte, ça n’est pas le moindre des paradoxes si la rupture thérapeutique qu’incarne Boscoville s’opère dans les cadres d’un internat construit grâce à la sollicitude de Maurice Duplessis et administré par une communauté religieuse. Mais la contradiction n’est peut-être qu’apparente. On peut penser, en effet, que c’est précisément cette adhésion provinciale désuète à une gestion institutionnalisée des populations en difficulté qui s’est avérée la condition essentielle de mise en oeuvre, en plein milieu des années 1950, d’une expérience thérapeutique d’avant-garde qu’aucune formule de rééducation « hors les murs » n’aurait pu égaler en termes d’intensité, de structure et de cohérence.

Le modèle pavillonnaire

Plus qu’un simple atavisme, le recours à l’internat se justifie aussi par la lourdeur des cas traités. Boscoville est, en effet, conçu pour accueillir des récidivistes issus de tous les districts judiciaires de la province, qui seraient autrement destinés à un internement à haute sécurité. Pour ces raisons, et par contraste avec le traitement pénitentiaire prouvé inefficace, l’internat moderne doit éviter de revêtir une allure carcérale. Boscoville se veut donc un endroit sans clôture ni barreaux – ou si peu –, où l’on mise sur la beauté et la sérénité inspirantes de lieux physiques situés en pleine nature. Rêvant de son oeuvre dans les années 1940, le père Roger la souhaitait déjà comme « la plus coquette des cités [33] », la verdure et le plein air devant susciter l’espoir d’un recommencement. Devenu directeur, Gendreau présentera son site comme répondant à un « besoin de paix et de sécurité » ; une sécurité tout intérieure, il va sans dire [34].

Puisque l’approche en milieu familial s’avère insuffisante pour certains délinquants plus coriaces, la formule de l’internat spécialisé, « revisitée » sur le modèle pavillonnaire à petites unités, apparaît ainsi comme une réponse raisonnable à la critique de l’institutionnalisation. Cependant, bien que Boscoville s’enorgueillisse de sa différence avec les internats d’ancien temps, il faut savoir que son architecture de style cottage est déjà plus que centenaire au moment où elle est importée à la Rivière-des-Prairies. En Europe, la célèbre colonie française de Mettray, fondée au milieu du XIXe siècle, et d’autres institutions suisses et allemandes avant elle, avaient déjà expérimenté cette formule (Pierre, 2002 ; Fecteau, 2004, p. 198). Au Québec, dès les premières décennies du XXe siècle, les institutions anglo-protestantes comme le Boys Farm and Training School (1908) et le Girls Cottage Industrial School (1912) avaient aussi déjà opté pour l’organisation pavillonnaire (Rains et Teram, 1992 ; Myers, 1996).

Un traitement « total »

Le milieu résidentiel épouse parfaitement la logique de l’approche rééducative dite « totale » qui est mise en place à Boscoville. Pour les concepteurs, traiter adéquatement un inadapté exige que celui-ci soit temporairement soustrait à son milieu pathogène afin d’être intégré dans un lieu où tous les paramètres sont contrôlés en fonction de la cure. La renaissance que propose Boscoville doit donc s’opérer dans une sorte d’incubateur bien tempéré, adapté aux besoins et au potentiel du jeune.

La vie à l’intérieur de l’internat est tout entière dédiée à la thérapie. C’est d’ailleurs ce caractère intensif, de même que la dynamique de groupe sur laquelle repose le traitement psychoéducatif, qui le distinguent de la psychothérapie classique [35]. L’équipe pionnière soutient que c’est par la présence quasi permanente d’un éducateur auprès du jeune et par des traitements « à la mesure et à l’heure de chacun [36] » que la restructuration de la personnalité s’avère possible. Ainsi, du lever au coucher, tous les moments de la vie quotidienne et toutes les interactions avec le groupe sont susceptibles d’entraîner la métamorphose identitaire espérée, pour autant qu’ils soient accompagnés de manière professionnelle. Au gré de ces expériences, l’adolescent en difficulté en vient à intérioriser le schème de valeurs positives de l’éducateur. La responsabilité de ce dernier est immense car l’opération est délicate. Comme l’explique Mailloux : « il n’y a pas un geste qui ne soit pas un geste éducatif, n’importe quand, n’importe où. Ainsi, on peut parfois, par une simple réflexion, un simple comportement, une légèreté détruire complètement une évolution en marche chez le jeune » (Mailloux [1969], 1971, p. 261).

La conception d’un programme d’activités à la hauteur de cet objectif prend donc une importance stratégique. L’instruction académique – le boulot, dans le vocabulaire boscovillien – fait partie de ce programme ; elle est dispensée sur un mode individualisé, à partir d’un système de fiches qui permet au jeune de regagner confiance en son potentiel intellectuel. Par ailleurs, des activités sportives et artistiques, soigneusement conçues pour solliciter tous les aspects de la personnalité, contribuent aussi à la cure. Même les temps libres et les congés, soutient-on, ont une fonction rééducative [37].

Il importe de souligner que Boscoville rompt avec la tradition d’enseignement professionnel caractéristique des institutions de réadaptation pour délinquants depuis le XIXe siècle. Alors que le Mont Saint-Antoine, par exemple, entreprend de se moderniser dans les années d’après-guerre en continuant d’axer son programme sur la formation professionnelle (Lacasse, 1989, p. 287-316), Boscoville procède dans une tout autre direction. « De même que l’on ne s’attend pas à ce qu’un cul-de-jatte participe à une course », dira le père Mailloux, il est naïf de penser qu’un adolescent qui a « rompu tous contacts normaux avec la société [soit] considéré comme capable de s’engager dans une activité sociale, telle qu’un travail régulier et productif » :

Aussi longtemps que nous persisterons dans nos efforts pour implanter des pseudo-réformes pénales ou des mesures correctionnelles de ce genre, aussi longtemps que nous continuerons de méconnaître la nécessité de traitements hautement spécialisés pour modifier ces structures pathologiques rigides, nous ne traiterons que des symptômes superficiels; et tous nos efforts et nos programmes coûteux seront voués à l’échec (Mailloux [1962], 1971, p. 157-161). 

Mine de rien, en misant sur la réparation psychoaffective plutôt que la formation professionnelle, Boscoville opère un véritable changement paradigmatique dans le champ de la régulation de la déviance juvénile. Il imprime un mouvement dont la direction est claire : de la société vers l’individu, de l’extérieur vers l’intérieur. En ce sens, la priorité n’est plus à dresser un bon travailleur manuel qui contribuera à la prospérité de la nation, mais plutôt à outiller une personne sur le plan psychique – un être total – afin de lui permettre de regagner l’estime d’elle-même et de s’épanouir au sein de sa communauté. On voit poindre ainsi les normes axiologiques aujourd’hui répandues par tout le système éducatif et sociosanitaire. Dans le même esprit se diffuse aussi dans le Boscoville des années 1950 et 1960 une approche moins conformiste et plus intérieure de la pratique religieuse s’inspirant des axiomes de la philosophie personnaliste. Un tel rapport à la spiritualité est propagé tout naturellement par les premiers éducateurs issus des milieux de l’Action catholique spécialisée [38].

La théorie des étapes de la rééducation

Pièce maîtresse de la production théorique conçue à Boscoville, la théorie des étapes de la rééducation est en pleine formalisation au cours des années étudiées. Inspiré par Piaget et par plusieurs autres penseurs, Gilles Gendreau conçoit, dès le début des années 1960, le parcours rééducatif comme un cycle ponctué par un certain nombre de stades ou « d’étapes ». Si l’idée d’étapes de rééducation avait déjà été perçue par un certain nombre d’auteurs, il faut reconnaître à ce pionnier de Boscoville et à ses collaborateurs de l’avoir développée et, surtout, appliquée dans des cadres concrets [39]. Au gré de l’expérimentation clinique, cette théorie évoluera et gagnera en raffinement. Sans chercher à faire ici l’exégèse de ses différentes versions, on se contentera d’évoquer dans les grandes lignes le parcours de transformation du jeune délinquant, tel qu’il était ébauché au début des années 1960 à Boscoville [40].

La première des quatre étapes identifiées par Gendreau est celle de « l’accommodation ». Dans le cadre boscovillien, elle correspond au séjour en « banlieue ». Le sujet fait l’expérience de la vie ordonnée et paisible de l’internat et apprend à connaître ses éducateurs et camarades. Contrairement au milieu naturel, le cadre de l’internat l’empêche de se désorganiser, ce qui le libère d’une importante tension, car l’incapacité à maîtriser ses pulsions est reconnue comme une grande source d’anxiété chez le délinquant. Cette atmosphère nouvelle permet un premier déconditionnement et suscite un espoir de changement.

Les autres étapes se vivent au sein même de la cité. La deuxième est celle du « contrôle », elle correspond à l’entrée du jeune dans le quartier de rééducation proprement dit. Ce stade vise la consolidation du comportement extérieur. Reçu par l’échevin de son groupe, le jeune s’acclimate au fonctionnement de son nouvel environnement et imite progressivement le comportement des autres gars de son quartier, plus avancés que lui dans le traitement. Par leur exemple et celui de l’éducateur, il acquiert une plus grande maîtrise de ses actes, ce qui génère en lui une satisfaction et stimule son désir d’engagement dans la vie communautaire. À la fin de cette étape, l’adolescent reçoit aussi sa carte de citoyen et se voit accorder des sorties régulières.

La troisième étape, dite de la « production », consiste à éveiller l’activité créatrice du jeune. Grâce aux ressources du milieu, celui-ci développe ses talents et conçoit l’importance de s’instruire, de créer et d’exercer un rôle responsable au sein de son groupe. Actualisant son potentiel, l’adolescent développe une image plus positive de lui-même. Cette étape est aussi marquée par un attachement plus intime et sincère à la figure de l’éducateur.

La quatrième et dernière étape est définie comme celle de la « personnalité ». Elle correspond à un gain d’autonomie chez le jeune qui intériorise les schèmes de valeurs positifs transmis par les éducateurs et par le centre. Devenu sujet de son existence, l’adolescent formule alors un engagement personnel à vivre d’une manière non délinquante.

Sur le plan thérapeutique, cette conception étapiste du développement de la personnalité a la vertu de permettre au jeune de se forger une idée précise des objectifs qu’il doit atteindre à chaque moment de sa cure. Cette vision de la rééducation dessine bien une trajectoire qui va de l’extérieur vers l’intérieur et qui culmine par une véritable reconquête de soi. Pour que la démarche réussisse, il importe toutefois qu’un temps suffisamment long y soit consacré. Selon l’équipe de Boscoville, un traitement de moins de 18 mois a peu de chance de succès. Sur le plan conceptuel, cette théorie des étapes, encore bien sommaire au début des années 1960, fera l’objet d’une formulation beaucoup plus sophistiquée dans le cadre de la thèse de doctorat soutenue par Jeannine Guindon, en 1969, dont une version remaniée sera publiée à Paris l’année suivante (Guindon, 1970).

Psychoéducateur : une vocation professionnelle

Accompagner les citoyens de Boscoville dans ce parcours étapiste s’avère une tâche particulièrement exigeante pour les éducateurs. Au début des années 1960, ceux-ci affirment n’avoir pris « aucun congé officiel, puisque les gars ne sont jamais en congé [41] ». Des consignes émanant de la direction suggèrent d’ailleurs que « l’éducateur doit, dans les limites de son hygiène mentale, être présent le plus souvent et le plus intensément possible à la vie du jeune [42] ». On sent combien les racines catholiques de l’oeuvre et l’éthique de l’engagement qui préside à sa fondation infléchissent le modèle professionnel au cours de cette ère pionnière. Selon les mots de Mailloux, « On ne saurait jouer les pharisiens avec un jeune » (Mailloux [1960], 1971, p. 47) :

Certains éducateurs veulent bien agir comme tels de neuf heures à cinq heures. Mais ils pensent qu’après leur travail ils n’ont de compte à rendre à personne. Autrement dit, ils offrent la même résistance que le délinquant qui s’exprime ainsi : « Je veux bien faire ce que vous me demandez, je peux même faire plus, mais ne me demandez pas de ne pas être délinquant » (Mailloux [1969], 1971, p. 260).

Dans les premières années de l’internat, certains des travailleurs de Boscoville vivent même à temps plein sur le site, avec leur jeune famille : c’est le cas de Gendreau, de son épouse Claire et de leurs enfants. Ils cherchent à créer de toutes pièces une forme laïque et communautaire – mais néanmoins professionnelle et scientifique – d’assistance à la jeunesse en difficulté. Aux sources mêmes de la pratique psychoéducative, s’installe donc une tension entre vocation et profession dont l’héritage sera parfois lourd à porter [43]. Encore en 1964, alors que le Québec est plongé en pleine Révolution tranquille, la direction de Boscoville insiste pour que ses éducateurs aient « une certaine capacité d’oblation (Boscoville, 1964, p. 4) ». Or ce dévouement à la cause ne s’exprime déjà plus dans les termes d’une morale du sacrifice de soi, caractéristique des congrégations religieuses. Les sciences du psychisme impriment à la profession une nouvelle éthique qui veut que « pour donner, il faut se réaliser le plus possible, parce qu’autrement on n’a rien à offrir», comme l’exprime Jeannine Guindon [44] .

Je t’observe, mais je m’observe…

L’idéal d’engagement, bien que représentant une disposition importante, n’est cependant pas une qualité suffisante pour exercer la profession de psychoéducateur. Rigoureusement sélectionnés en fonction de leur équilibre psychologique, les aspirants à la profession naissante doivent aussi se doter d’une solide formation de niveau universitaire [45]. Dans le cadre de celle-ci, ils apprennent à développer une compétence essentielle : l’observation. Savoir examiner méthodiquement un jeune en difficulté, comprendre ses mécanismes de défense et la blessure psychique qui l’afflige, voilà qui exige un long entraînement. Rien de plus difficile, constate Mailloux, que de décrire avec exactitude le comportement d’un autre (Mailloux [1968b], 1971). Savoir créer le climat d’intimité nécessaire pour favoriser des confidences est extrêmement complexe, car les délinquants ont des défenses solidement ancrées :

[…] dès que nous nous montrons intéressés à connaître leurs pensées intimes, à chercher la signification de leurs expériences passées, à discuter des conflits qui les ont opposés à leurs parents, à examiner les carences de leur éducation, ils se cabrent et nous signifient que ce sont là des sujets dont il ne faut jamais parler. Cela ne regarde personne et il est impensable qu’on s’en ouvre à qui que ce soit (Mailloux [1968a], 1971, p. 111).

Cette injonction d’intimité et cette pénétration du regard sur l’autre, au centre du traitement boscovillien, ne sont pas sans donner à réfléchir sur la nature des rapports de pouvoir qui se redéploient à la faveur de cette innovation thérapeutique. Pour permettre l’actualisation des forces du « Moi », condition essentielle de l’affranchissement d’une structure caractérielle aliénante, la démarche préconisée semble paradoxalement invasive. Plutôt que de chercher à mouler les comportements par diverses stratégies de conditionnement, elle tente de percer le for intérieur de l’adolescent. La quête vers l’autonomie se paye donc au prix d’une conversion, voire d’un abandon à la démarche thérapeutique, mais surtout à celui qui l’incarne, c’est-à-dire l’éducateur.

De Goffman ([1961], 1968) à Foucault (1975), les classiques d’une sociologie du contrôle social nous ont outillés pour décrypter, derrière les intentions humanistes, les relations par nature inégalitaires entre experts et patients, entre institutions et populations internées. Il est ainsi tentant de penser que, des « curés » aux « psys », la mainmise sur les individus, dans les internats de rééducation pour délinquants au Québec, n’a fait que changer de mains et de cible dans les années d’après-guerre : la manipulation des psychés s’imposant comme la voie moderne d’assujettissement. Ces explications demeurent cependant incomplètes, car les sciences du psychisme érodent encore bien davantage les anciennes pratiques de régulation de la délinquance. De manière plus impériale, elles transforment jusqu’au rapport que les dispensateurs des nouvelles cures entretiennent avec eux-mêmes. Ces savoirs, qui induisent de nouvelles représentations de l’être humain, sont en effet porteurs de nouvelles normes d’individualité (Otero, 2003). Si l’approche psychoéducative représente un effort important de limitation des rapports d’autorité et de neutralisation de la violence, elle implique, en revanche tant pour les jeunes que pour les éducateurs engagés dans la cure, un nouveau mode de rapport à soi-même qui est particulièrement exigeant. Pour qu’une partie de la contrainte disciplinaire externe soit levée, il faut en effet que chaque individu engagé dans la relation psychoéducative se soumette journellement, de manière volontaire, à un travail sur soi destiné à désamorcer ses propres conflits intrapsychiques afin d’éviter qu’ils ne se transposent de manière malsaine dans la dynamique de l’internat.

À Boscoville, en effet, une grande insistance est mise sur la cohérence de la personne qui veut oeuvrer comme psychoéducateur. Cette dernière doit s’astreindre à une discipline d’introspection rigoureuse, en parfait parallélisme avec celle qui est exigée des jeunes. Le candidat à la profession est incité à développer une conscience très vive de ses propres mécanismes de défense. Il doit aussi s’appliquer sans relâche à accroître son équilibre psychologique, conçu comme la condition même d’un exercice professionnel efficace. Manquer à cette discipline de soi aurait de fâcheuses conséquences professionnelles, tous les concepteurs de Boscoville s’entendent pour le reconnaître. « Quand dans un pavillon, vous rencontrez un groupe passif, ne voulant rien entreprendre, n’ayant aucune confiance en lui-même, cherchez l’éducateur qui réagit de même », dira Mailloux ([1968b], 1971, p. 283). Gilles Gendreau formulera le même précepte en affirmant que « les points faibles que nous observons dans une équipe d’éducateurs se retrouvent isomorphiquement chez les jeunes qui vivent avec ces éducateurs [46] ». 

Pour mener rigoureusement cet exercice d’hygiène psychique, l’étudiant en psychoéducation, tout comme l’éducateur patenté, doivent aussi se soumettre de façon régulière à des entrevues psychologiques. Lors de ces séances, avec l’aide du psychologue, les intervenants scrutent les émotions suscitées en eux par diverses situations problématiques de leur vécu avec les jeunes. « Par l’entrevue psychologique, l’étudiant-éducateur prend conscience que toute fissuration préalable de l’existence s’exonère sous forme d’insatisfaction de soi, de dévalorisation [47] », explique Guindon. Ces rencontres régulières s’avèrent d’autant plus importantes que les éducateurs de Boscoville sont souvent encore bien verts. Selon le père Mailloux, qui intervient lui-même à titre de psychologue dans ces séances, « [l]a plupart des jeunes éducateurs sont à la veille du mariage ou sont jeunes mariés, ce qui implique une sexualité hésitante, craintive, parfois plus ou moins turbulente et ceci peut produire dans le fonctionnement moral des moments de crises […] » (Mailloux [1969], 1971, p. 266).

Tout en promouvant l’importance des entretiens psychologiques, les concepteurs semblent néanmoins conscients du potentiel d’ingérence que représente ce type de relations en contexte professionnel :

Avons-nous le droit […], demande rhétoriquement Jeannine Guindon, par l’entrevue psychologique, de faire surgir chez l’éducateur les ressources intérieures qu’il ignore souvent lui-même ? Ces interventions, ne semblent-elles pas, pour certains, une audacieuse mainmise sur le capital humain d’un candidat [48] ?

Croyant fermement aux vertus thérapeutiques de la connaissance de soi, Guindon explique qu’il ne s’agit aucunement d’une manière malsaine de fouiller l’intimité d’autrui. La démarche vise, plus noblement, à aider l’éducateur dans son entreprise de réadaptation. Mais pour Mailloux, la supervision est aussi un garde-fou qui aide à garder le cap sur l’objectif réel de la rééducation, car elle permet de dissiper, au fur et à mesure, les dynamiques malsaines susceptibles de s’instaurer entre l’éducateur et le jeune en difficulté :

Certes, vous n’ignorez pas qu’il existe d’autres moyens d’exercer sur autrui une influence : intimidation, domination, réglementation tracassière, etc. […] L’attitude d’un véritable éducateur, cela va sans dire, est tout autre. C’est par l’exemple qu’il donne qu’il amène les autres à envisager une transformation librement consentie et qui les fera accéder à des réalisations aussi originales qu’inespérées (Mailloux [1968b], 1971, p. 281).

Les mécanismes de neutralisation des effets de pouvoir ont-ils eu, dans la réalité, l’effet espéré ? Il faudrait une enquête plus vaste pour déterminer si, du Mont Saint-Antoine à Boscoville, les effets de contraintes se sont simplement déplacés ou dissipés. La destruction des dossiers des jeunes ayant résidé à Boscoville limite cependant beaucoup les possibilités de sonder le pouls des acteurs impliqués dans la relation rééducative [49]. Sans nous permettre de trancher, les éléments d’informations dont nous disposons, dont quelques témoignages écrits et oraux d’anciens éducateurs et « citoyens », évoquent surtout la « tendresse » boscovillienne et l’atmosphère familiale qui régnait au centre (Gendreauet al., 1998 ; Ducharme, 1999) [50]. Portant sur une période ultérieure à celle que nous étudions, soit les années 1970, la vaste enquête de criminologie empirique menée par Marc LeBlanc faisait également état de l’excellent climat qui régnait à l’internat, mais elle mentionnait par ailleurs les nombreux cas de pensionnaires qui quittaient le navire boscovillien après seulement quelques jours ou quelques semaines de traitement. L’hypothèse du criminologue, selon laquelle la cure ait été perçue comme trop exigeante par plusieurs jeunes, précisément parce qu’elle visait une transformation en profondeur de leur personnalité, est à prendre en considération (Leblanc, 1983).

Une telle exigence doit sans doute être mesurée à l’aune des espérances originelles du projet de Boscoville et du feu sacré qui animait l’équipe pionnière. Débordant rapidement du lit étroit de la Rivière-des-Prairies, les visées des fondateurs étaient larges. Plus qu’un simple traitement, la psychoéducation était conçue dans leur esprit comme une manière d’être, comme un rapport à soi et au monde qu’il fallait propager largement. Les normes d’hygiène psychique et les principes communicationnels valorisés au sein de la discipline, étaient de toute évidence informés par un projet plus vaste, celui d’une société moderne, scientifique et non violente où chaque individu, clairvoyant sur ses propres conflits internes, serait suffisamment outillé pour les désamorcer en lui-même, en évitant ainsi toute transposition sous forme d’acte antisocial.

De simple colonie de vacances pour jeunes délinquants dans les années 1940, Boscoville devient, au tournant des années 1970, un espace clinique d’avant-garde. Il constitue le noyau d’un complexe psychoéducatif assez unique en Occident, qui comprend une formation universitaire spécialisée, une association de défense professionnelle, une revue diffusant les résultats de recherches cliniques et, bien sûr, des institutions thérapeutiques qui mettent en application l’approche rééducative [51]. Sur le plan symbolique, la boucle est bouclée lorsqu’au cours des années 1970, le Mont Saint-Antoine met au point un programme de rééducation des jeunes délinquants inspiré de la théorie des étapes développée à Boscoville (Malouin, 1996, p. 211).

À partir des années 1980, cependant, l’histoire prend une tournure moins glorieuse. L’utopie boscovillienne d’un traitement efficace et à grande échelle de la délinquance se heurte à la complexité du réel. Au moment où est annoncée la fermeture du centre, en 1997, plusieurs aspects de l’approche développée au sein de l’internat ne sont manifestement plus au goût du jour, malgré les modifications nombreuses effectuées au cours des ans. Dans une société au rythme rapide et valorisant la productivité, la perspective d’un séjour long en institution pouvait paraître d’un autre temps. Des facteurs importants comme la montée des droits de la jeunesse et la démocratisation des rapports intergénérationnels n’avaient rien non plus pour encourager le développement de rapports thérapeutiques aussi intimes et intenses en milieu résidentiel. Enfin, la dimension oblative de l’agir professionnel, inhérent à la culture de Boscoville, cadrait désormais bien mal dans un contexte de forte syndicalisation et technicisation de la relation d’aide, et de mobilité professionnelle croissante.

Mais ces revers de fortune ne doivent pas nous aveugler sur l’héritage plus profond laissé par l’institution. Sur le plan historique, l’expérience de Boscoville consacre, en effet, l’effritement d’un modèle de disciplinarisation et de reconditionnement des individus axé sur la contrainte des corps, la mise au travail et la pratique religieuse. Plus largement, Boscoville s’impose aussi comme un pôle d’élaboration de nouvelles représentations et de nouvelles pratiques. Il contribue à une mutation essentielle des modes de régulation sociale en favorisant le déploiement d’une nouvelle façon d’envisager le travail sur l’humain à travers l’investissement de sa dimension psychique (Gauchet et Swain, 1980). Ce changement, amorcé en sourdine dans le Québec encore cléricalisé d’après-guerre, s’accélérera bien sûr avec la Révolution tranquille, favorisé par l’étatisation et la professionnalisation des services sociaux. Ainsi, au-delà du strict champ de la délinquance juvénile, Boscoville, par son rayonnement des années 1950 et 1960, semble avoir facilité la propagation de nouveaux canons relationnels, éducatifs et thérapeutiques appelés à traverser le tissu social tout entier.

Parties annexes