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Comptes rendus

Mathieu D’Avignon, Champlain et les fondateurs oubliés. Les figures du père et le mythe de la fondation, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2008, 542 p.

  • Michel Bock

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Après que les chercheurs eurent arraché à leur socle les monuments qu’avaient été, pour les générations antérieures, Dollard, l’abbé Groulx et tant d’autres, voici que Mathieu d’Avignon, dans cet ouvrage issu de sa thèse de doctorat, remonte à la source et s’emploie à déconstruire le mythe du premier « Canadien », du « père » par excellence de la nation canadienne-française et (ou) québécoise, soit Samuel de Champlain. Le mythe du fondateur de Québec est ancien, explique l’auteur, son premier propagandiste ayant été nul autre que Champlain lui-même qui, au fil des rééditions de ses récits de voyages et d’explorations, aurait graduellement et délibérément fait le vide autour de lui, repoussé ses collaborateurs et ses patrons à la marge, pour se présenter comme le seul et unique fondateur de Québec, le personnage le plus influent de cette époque pionnière. Parmi les victimes de ce révisionnisme autobiographique et historique, notons la présence de Pierre Du Gua de Monts, de François Gravé du Pont et, surtout, de la population amérindienne, dont Champlain aurait occulté le rôle incontestable et déterminant dans les événements qui ont permis la fondation de la Nouvelle-France. La très grande majorité des chroniqueurs, commentateurs et historiens des années et des siècles suivants auraient repris, à quelques exceptions près, l’essentiel du récit de Champlain, du moins jusqu’au mitan du XXe siècle lorsque des historiens plus soucieux d’objectivité et d’exactitude ambitionnèrent de ramener le personnage à des proportions moins héroïques et nettement plus humaines.

L’ouvrage compte cinq chapitres de longueur extrêmement variable (entre 25 et 200 pages chacun) et tâche de faire le tour de tout ce qui a été écrit d’important sur Champlain, son oeuvre et ses réalisations. Le premier aborde l’oeuvre écrite de Champlain, en particulier Des sauvages, publié d’abord en 1603 et réédité trois fois en 1613, 1619 et 1632. Le propos de Champlain évolue considérablement d’une édition à l’autre, de sorte qu’en 1632, l’apport de ses camarades est réduit à peu de chose, en même temps que l’alliance franco-montagnaise de 1603, qui rendit possible la fondation de Québec cinq ans plus tard, est passée sous silence. De même, dans le contexte des tensions religieuses grandissantes dans la métropole, Champlain s’applique, dans l’édition de 1632, à souligner le caractère catholique de l’entreprise coloniale alors que, quelques années plus tôt, il ne s’agissait, tout au plus, que d’un projet « chrétien », auquel les protestants avaient également été conviés. Le mythe de la mission providentielle, on le voit, était sur le point d’émerger. Champlain aurait donc produit un « récit exclusif » des origines, et ce, au mépris de la vérité historique. Les raisons l’ayant poussé à agir de la sorte ne font aucun doute dans l’esprit de l’auteur. L’explorateur cherchait d’abord et avant tout à « mettre de l’avant sa contribution personnelle » à l’entreprise coloniale et missionnaire et à « figer à son meilleur son personnage pour la postérité » (p. 161). Dans l’immédiat (et plus prosaïquement), il tentait également de convaincre les autorités métropolitaines, en 1632, qu’il était le candidat tout désigné pour « reprendre en charge la colonie ».

Dans les deux chapitres suivants, l’auteur procède à une analyse minutieuse d’un corpus fort impressionnant de textes, d’ouvrages, de poèmes, d’articles, qui, dans leur ensemble, présentent Champlain à leur tour comme le fondateur unique et incontesté de Québec et de la Nouvelle-France. Dans un premier temps, D’Avignon étudie, entre autres, des textes poétiques rédigés du vivant de Champlain, les écrits de Marc Lescarbot et de Gabriel Sagard, les Relations des Jésuites, etc., pour passer, dans un deuxième temps, au repérage des références à Champlain dans les ouvrages des chroniqueurs et historiens des XIXe et XXe siècles : Bibaud, Garneau, Ferland, Laverdière, Sulte, Dionne et Groulx. « Bref, il y a un péché originel dans le paradis de la Nouvelle-France que l’on s’efforce d’occulter : l’intolérance », conclut l’auteur (p. 417). Le quatrième chapitre, coiffé d’un titre révélateur, « Vers un nouveau récit des origines », met en valeur la contribution de Léo-Paul Desrosiers, de Victor Tremblay et, surtout, de Marcel Trudel – pour qui l’auteur ne cache pas son admiration et qui signe, par ailleurs, la préface de l’ouvrage – à la genèse graduelle d’un nouveau regard, plus juste et objectif, sur l’oeuvre et l’héritage de Champlain. Le dernier chapitre – qui, il faut le dire, détonne par rapport au reste de l’ouvrage – s’éloigne de la problématique historiographique pourtant au centre de l’étude pour effectuer une analyse de l’alliance franco-montagnaise de 1603, alliance qui, répétons-le, a permis que Québec fût fondée en 1608. L’auteur, qui plaide pour une réhabilitation en bonne et due forme de ces « fondateurs oubliés », se demande enfin si l’alliance de 1603 ne pourrait pas représenter, objectivement, le véritable événement fondateur de la Nouvelle-France.

Nous sommes en droit de nous demander, à notre tour, s’il est possible qu’un véritable « événement fondateur » demeure dans l’oubli. L’auteur laisse sous-entendre, d’une certaine manière, qu’il est possible de déterminer objectivement le moment précis où l’aventure de la Nouvelle-France a débuté. 1603 est peut-être, à ses yeux, une date plus « juste », plus « vraie » que 1608. L’idée de fondation renvoie cependant à un acte essentiellement symbolique qui permet à une société de donner un sens à son expérience collective. Elle touche au principe de l’intention et de la volonté plutôt qu’à la froideur du fait brut. Ce que propose l’auteur, en fait, c’est la « refondation » du Québec à partir d’un nouveau récit des origines qui valoriserait le pluriculturalisme et la tolérance religieuse. Il ne nous appartient pas, dans cette courte recension, de critiquer la valeur de ce projet sans doute parfaitement louable en soi, mais que l’on comprenne que l’auteur, bien qu’il ait critiqué et rejeté le mythe des origines qu’ont véhiculé les penseurs traditionalistes du Canada français, ne s’est pas pour autant éloigné du domaine de l’intention et de la subjectivité. Au-delà de la déconstruction du mythe, un portrait plus complet de l’évolution de la représentation de Champlain dans notre tradition littéraire et intellectuelle aurait pu s’attarder davantage à en analyser la construction, les conditions d’émergence et le rôle qu’il a pu jouer, pour le mieux et pour le pire, dans une petite société aux prises avec d’importants défis politiques, économiques, voire démographiques, surtout après 1840, au moment où le projet traditionaliste canadien-français commence véritablement à prendre forme. La démarche de l’auteur en effet ne pèche pas par excès d’empathie, c’est bien le moins que l’on puisse dire. Les historiens et autres commentateurs qui se retrouvent sur le banc des accusés, à l’instar de Champlain, auraient véhiculé, à son avis, une vision « exclusive » et « intolérante » des origines de la Nouvelle-France (et, plus tard, du Canada français), un récit qui aurait en quelque sorte exproprié à la fois les Amérindiens et les protestants, qui seraient en droit, faut-il comprendre, de revendiquer leur juste part de la mémoire de l’acte fondateur – et, par conséquent, de l’histoire nationale. Afin de mieux interpréter l’oeuvre de ces historiens, l’auteur va même jusqu’à mobiliser les travaux de Hannah Arendt sur le totalitarisme et le racisme pour conclure, en paraphrasant la philosophe, que « l’idée de l’unité de la race devient un substitut à une émancipation nationale » (p. 419) !

Au niveau de la forme, notons que le texte se lit agréablement, bien que les extraits cités soient parfois très longs et répétitifs. La démarche de l’auteur consiste essentiellement à analyser les historiens et les écrivains les uns à la suite des autres, ce qui peut rendre la lecture de sa prose quelque peu fastidieuse. Malgré les réserves exprimées ci-dessus, il faut tout de même saluer l’audace de cet auteur iconoclaste qui a produit un ouvrage stimulant apportant une contribution originale à un débat important et tout à fait actuel sur la mémoire et l’identité au Québec.