Vous êtes sur la nouvelle plateforme d’Érudit. Bonne visite! Retour à l’ancien site

Comptes rendus

John A. Dickinson et Brian Young, Brève histoire socio-économique du Québec (quatrième édition), Québec, Septentrion, 2009, 455 p.

  • Sébastien Arcand

…plus d’informations

Corps de l’article

L’ouvrage de J.A. Dickinson et de B. Young dont la première édition est parue en 1988, constitue un apport important à la connaissance du développement socio-économique du Québec. Cette quatrième édition, parue depuis déjà trois ans, s’inscrit bien évidemment dans la lignée des éditions précédentes tout en comportant certains ajouts. Rappelons tout d’abord que le seul fait que les auteurs soient des Canadiens anglais constitue en soi une certaine originalité. En effet, et comme Dickinson et Young le soulignent eux-mêmes, il n’est pas dans l’ordre des choses − ils utilisent le mot « téméraire » pour qualifier l’exercice derrière l’ouvrage − que deux Canadiens anglais s’intéressent à l’histoire socio-économique du Québec et proposent depuis près de 25 ans un ouvrage à l’intention des historiens, qu’ils soient professionnels, en herbe ou amateurs. Avant de nous pencher sur les ajouts et modifications de cette quatrième édition, nous en présenterons les aspects fondamentaux et récurrents.

Comme son titre l’indique, ce livre aborde le développement économique du Québec. Tant les aspects politiques que culturels, démographiques et sociaux y sont traités. Des questions économiques étant présentées, ici, comme la conséquence de l’ensemble des réalités québécoises de 1534 à nos jours. Le regard que posent les auteurs sur cette historiographie québécoise est large, détaillé et s’inscrit dans un travail scientifique de fond. Cela dit, ce regard n’est pas dénué pour autant de toute préférence paradigmatique. En effet, d’entrée de jeu les auteurs mettent de l’avant leur préférence pour une approche que l’on pourrait qualifier de culturaliste et identitaire au détriment d’une perspective misant sur l’américanité du peuple québécois comme l’ont fait ressortir Gérard Bouchard ou encore Yvan Lamonde. Reprenant à leur compte l’approche de Jacques Beauchemin et de Ronald Rudin, Dickinson et Young insistent sur le fait que le Québec s’est développé économiquement et socialement à partir d’institutions qui lui sont propres, d’institutions imprégnées de rapports sociaux spécifiques et au sein desquelles des cultures européennes et autochtones se rencontrent, collaborent ou encore s’affrontent. Ambitieux, les auteurs n’en demeurent pas moins soucieux de situer le Québec dans des espaces spatiotemporels élargis, qu’il s’agisse du Canada, de l’Amérique du Nord ou encore de l’espace atlantique. Conscients de la lourdeur de la tâche qui les attendait, et ce, dès la première édition de l’ouvrage, Dickinson et Young s’inspirent des travaux de Trofimenkoff pour, disent-ils, « interpréter l’histoire du Québec à travers une grille d’analyse socio-économique qui propose une nouvelle approche théorique et entraîne une réévaluation de la périodisation traditionnelle» (p. 9). Rappelons que J.I. Little, dans un compte rendu paru en 1989 dans la Revue d’histoire de l’Amérique française, remettait quelque peu en question cette périodisation. Selon Little, avec qui on ne peut qu’être d'accord, le découpage temporel effectué dans l’ouvrage de Dickinson et Young évacue certaines conjonctures importantes. Par conséquent, des moments forts de l’historiographie québécoise se retrouvent en « plein milieu des sous-périodes définies par les auteurs » (Little, 1989, p. 126). Bien que l’idée de revoir la périodisation traditionnellement acceptée soit bonne et permette, comme c’est l’objectif des auteurs, de mettre l’accent sur des groupes trop souvent oubliés comme les femmes et les autochtones, ce redécoupage a pour effet d’insister sur certains éléments au détriment d’autres et il y a nécessairement des absents ou encore des thématiques plus faiblement abordées. Sur ce point, on notera que la question migratoire est reléguée à une sous-catégorie qui ne donne pas la pleine mesure de son importance pour le développement socio-économique du Québec. De même, les différents mouvements nationalistes québécois auraient pu faire l’objet d’un meilleur traitement. Curieusement, dans cette quatrième édition les auteurs affirment avoir bonifié les éléments inhérents à la question des immigrants et à celle du nationalisme.

En ce qui a trait aux nouveautés de cette quatrième édition, le lecteur averti et connaisseur des éditions précédentes ne trouvera pas de modifications notables. Certes le chapitre X intitulé « Le Québec contemporain : une société distincte » a été mis à jour. En comparaison avec la troisième édition, certains éléments identitaires sont davantage mis de l’avant. Dans un premier temps, la question autochtone contemporaine est enrichie d’un court paragraphe sur la mise en place d’un gouvernement autonome du Nunavik et sur les élections régionales qui se tiendront en 2013. Ensuite, les auteurs font état de ce qu’il est convenu d’appeler la « crise des accommodements raisonnables » et de certaines réactions à la suite du dépôt du rapport par les deux commissaires. En tant que lecteur intéressé par cette question des accommodements raisonnables, j’aurais aimé que cette thématique soit davantage étayée, notamment pour mettre l’accent sur la question migratoire contemporaine au Québec et sur les difficultés d’intégration économique vécues par certaines communautés ethnoculturelles. Autre ajout, la commémoration du 400e anniversaire de la fondation de Québec est abordée succinctement et cela ne méritait pas plus de détails. Par contre, on s’étonnera de deux petites phrases, l’une sur un commentaire de Michaëlle Jean, alors gouverneure générale du Canada, qui, « malgré sa popularité au niveau international », « souligne les ruptures sociales au Québec » (p. 416). On ne sait trop en quoi une popularité à l’international donne plus ou moins de crédibilité à un tel commentaire. Également, après ce passage sur la gouverneure générale, une petite phrase sur la mort de Freddy Villanueva à Montréal-Nord en 2008 est énoncée sans aucune forme d’analyse et cela dans un seul but, appuyer le commentaire de Michaëlle Jean.

La section intitulée « Politique contemporaine et vie intellectuelle » n’a subi aucune modification entre la troisième et la quatrième édition. Pour cette section, il aurait été pertinent que les auteurs fassent mention d’ouvrages sur le Québec parus au cours des dernières années. On peut penser au travail de Mathieu Bock-Côté sur ce qu’il appelle la « dénationalisation tranquille » (Boréal, 2007), à l’ouvrage de Jean-Philippe Warren sur le Mai 1968 québécois (Boréal, 2008) ou encore au travail de Joseph Yvon Thériault et à sa critique de la notion d’américanité (Québec Amérique, 2005). En somme, en dépit des quelques modifications apportées à la quatrième édition, l’apport théorique et historiographique de l’ouvrage est demeuré le même avec la présente édition.

Cette Brève histoire socio-économique du Québec, quatrième édition, demeure un ouvrage de fond mais tout à fait abordable pour quiconque s’intéresse à l’historiographie québécoise. Au-delà des querelles entre historiens professionnels, lesquelles concernent peu les néophytes et autres publics plus généraux, la lecture de cet ouvrage est un incontournable pour peu que le lecteur averti connaisse également les autres historiens qui, au fil des ans, se sont aussi penchés sur cette historiographie québécoise. Nous pensons aux travaux de P.A. Linteau, de J. Lacoursière, de Y. Lamonde et J. Létourneau ou encore de É. Bédard ainsi que d’autres dont la liste serait trop longue à énumérer ici. L’originalité de l’ouvrage de Dickinson et Young repose pour beaucoup sur la volonté des auteurs de mieux faire connaître le rôle et la place des femmes et des peuples autochtones dans le développement du Québec. Malgré tout, même la question des femmes et des autochtones souffre de raccourcis, parfois nécessaires, parfois non, et ce, surtout dans le dernier chapitre sur le Québec contemporain. Peu importe ses faiblesses, cet ouvrage demeure pertinent pour saisir le développement du Québec dans toute sa complexité. Il s’agit sans contredit d’une contribution à une meilleure connaissance historique du Québec, un champ étrangement fertile compte tenu de la tendance actuelle à reléguer l’histoire au rang de discipline négligée dans l’enseignement secondaire et collégial.

Parties annexes