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Marcel Trudel et Guy Frégault : regards sur une amitié intellectuelle

  • François-Olivier Dorais

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  • François-Olivier Dorais
    Département d’histoire, Université de Montréal
    fodorais@gmail.com

Couverture de Les terrains de la laïcité au Québec,                Volume 57, numéro 2-3, mai–décembre 2016, p. 275-647, Recherches sociographiques

Corps de l’article

« Il était fatal que nos idées se rencontrassent. »

Guy Frégault à Marcel Trudel, 30 octobre 1950

La rivalité entre Québec et Montréal jouit d’une grande stabilité dans notre mémoire disciplinaire [1]. Encore de nos jours, la célèbre querelle des « écoles historiques » qui prend forme au lendemain de la Seconde Guerre, opère comme l’une des grandes matrices de l’historiographie québécoise contemporaine. Si l’on ne saurait nier la grande commodité schématique d’une telle classification, qui conforte une façon très scolaire d’enseigner et de poser les problèmes, force est toutefois de reconnaître qu’elle procède surtout d’une vision rétrospective du champ intellectuel comme un lieu d’affrontements et permet surtout de faire sens des grands « combats » livrés dans les moments de fièvre de la communauté nationale, et notamment celui auquel on associe l’origine des « retards » socio-économiques accumulés des Canadiens français. Or, à trop insister sur les divergences entre l’École de Montréal et l’École de Québec sur l’interprétation de la Conquête de 1760 et ses suites, les études en histoire intellectuelle ont éclipsé, ou du moins relégué à l’arrière-plan l’analyse des convergences effectives et des intuitions partagées entre les historiens qui ont évolué à Montréal et à Québec dans l’immédiat après-guerre. Il suffit pourtant de remonter aux origines de cette époque pour voir se dessiner chez ces derniers une évidente affinité d’âge et d’expérience. Ainsi, Jean-Paul Bernard soulignait par exemple combien nous aurions intérêt,

au-delà de l’opposition Séguin-Ouellet et pour mieux la reprendre, à voir d’abord chez eux quelque chose de commun, en particulier l’idée de développement qui, dans les années 1950 et 1960, était largement répandue dans les travaux des spécialistes québécois des sciences sociales.

Bernard, 1983, p. 52

Dans son ouvrage Faire de l’histoire au Québec au 20e siècle, Ronald Rudin notait pour sa part que

si la plupart des travaux consacrés à ces deux groupes d’historiens post-1945 ont insisté sur ce qui les divisait, je soutiens qu’ils étaient tous deux forcés de concilier leur souci de la « vérité » et les exigences de leur propre société. Sans nier les différences dans leurs conceptions du passé, nous constatons que ce qui les divise est moins important qu’on ne l’admet généralement.

Rudin, 1998, p. 22-23

Cette solidarité de pensée est en effet à repérer au-delà des discours individuels et des divergences qui leur sont propres. Elle se découpe sur un horizon plus vaste et apparaît à la faveur d’un puissant élan modernisateur auquel concourent la transformation des moeurs et des conditions de vie, la laïcisation croissante des esprits et des institutions ainsi que le développement d’une science appuyée résolument sur la méthode scientifique, conséquence d’une ouverture à de nouveaux courants disciplinaires étrangers. Elle se déploie aussi avec, en toile de fond, une sorte de fin de cycle, qui accentue l’impression d’une disjonction croissante par rapport aux institutions et aux valeurs du Canada français traditionnel. Ce sont là autant de mutations qui, tant dans le monde du savoir que de l’expression culturelle, viennent lier la notion d’« engagement » à celle de « liberté » (Lamonde, 1994, 2016, p. 329).

Les liens de connivence et d’affinité développés entre les historiens Guy Frégault et Marcel Trudel, particulièrement mis en évidence dans leur correspondance et certaines collaborations, offrent un cas d’étude probant pour rendre compte historiquement de ce maillage d’idées et des conjonctures qui ont facilité cette convergence d’intérêts chez la jeune intelligentsia de l’immédiat après-guerre. Ces liens fonctionnent sur le modèle de l’amitié intellectuelle, que l’historien Michel Trebitsch utilise à propos d’intellectuels de position similaire, souvent de même génération, liés par des préoccupations communes d’ordre esthétique ou idéologique, et qui poursuivent une relation profonde et durable à travers laquelle se préparent, s’expérimentent et s’alimentent leurs oeuvres respectives (Trebitsch, 1992). L’amitié, vécue à la fois comme un sentiment affectif et une communion des esprits, peut servir à spécifier des relations de sociabilité intellectuelle. Prise comme un instrument d’analyse, elle définit un type de rapport réciproque qui rappelle, à certains égards, celui de l’« affinité élective », constituée en tant que concept sociologique chez Max Weber [2] pour analyser les dynamiques de convergence, d’attirance réciproque, de confluence active entre deux configurations socioculturelles (Löwy, 1992). Élective et affinitaire, l’amitié entre deux individus ne se réduit pas aux impératifs purement « stratégiques » des relations humaines. Elle se prête à des lectures multiples et reste difficilement assimilable à toute autre forme de relation sociale (en termes de lutte de classes ou de catégories, de pouvoir politique, économique, etc.), d’où l’intérêt proprement herméneutique de la notion [3].

L’origine de cette amitié entre Trudel et Frégault précède, nous l’indiquions, les temps forts de la querelle des « écoles historiques », qui se cristallisera plutôt vers la fin des années 1950, à mesure que les historiens néonationalistes de Montréal préciseront leurs interprétations et que se polariseront les options indépendantistes et fédéralistes dans le champ politique québécois. La période que nous examinons se situe donc plutôt aux alentours de la seconde moitié des années quarante et de la première moitié des années cinquante, alors que les deux hommes oeuvrent à l’essor des premiers instituts d’histoire universitaire à Montréal et à Québec et prennent part à l’élaboration d’une nouvelle pratique historiographique. Leur situation professionnelle les rapproche et consolide leur communauté de pensée, d’autant plus forte qu’ils appartiennent à une même classe d’âge et qu’ils poursuivent un itinéraire similaire à plusieurs points de vue.

L’objectif du présent article est donc de tenter de retracer les fils de cette amitié intellectuelle et, plus largement, de cerner le contexte dont elle est à la fois le produit et le complément. Plus exactement, il s’agit de montrer en quoi cette amitié, par-delà les différences de vues déjà connues que nos deux historiens ont pu entretenir sur certains aspects du passé et du devenir canadien-français, a été scellée autour d’une puissante prise de conscience générationnelle et s’est consolidée à travers l’acquiescement à une même configuration historiographique, celle de l’histoire dite « critique », dont ils ont cherché à faire la promotion en amont de la Révolution tranquille. Cette histoire critique – ou « nouvelle histoire », selon leurs termes – s’est posée en relais entre l’histoire providentialiste, héritée du nationalisme traditionnel canadien-français, et l’histoire économique et sociale, dans laquelle s’engagera une bonne partie de la recherche historique à compter des années 1960. Pris sous cet angle, l’examen de la rencontre entre ces deux personnalités prend un relief historique d’une grande richesse. Elle est une fenêtre ouverte sur les aspirations et les attentes spécifiques qui se condensent chez les jeunes historiens laïques de l’après-Seconde Guerre.

Notre recherche repose, pour l’essentiel, sur une analyse qualitative de la correspondance entre Guy Frégault et Marcel Trudel, conservée dans le Fonds Guy Frégault au Centre de recherche en civilisation canadienne-française de l’Université d’Ottawa. Ces lettres, au nombre de 25, furent, pour la plupart, échangées entre novembre 1948 et septembre 1953, avec une régularité plus grande pour les années 1950 et 1951. Elle s’appuie également sur certains documents recueillis dans les fonds d’archives des historiens Lionel Groulx (BANQ), Marcel Trudel (Archives de l’Université d’Ottawa) et Jean Delanglez (Loyola University Chicago Archives), ainsi que sur quelques publications ciblées des deux historiens.

Chronologie d’une amitié

Mais d’abord, comment est née l’amitié entre Trudel et Frégault? Leur première rencontre semble remonter à 1948, année où Trudel, tout récemment embauché à titre de chargé de cours d’histoire du Canada et de méthodologie historique à Laval, fut invité à siéger au conseil de direction du nouvel Institut d’histoire de l’Amérique française (IHAF). Frégault occupait alors la vice-présidence de l’institut sous le magistère de son président-fondateur, le chanoine Lionel Groulx, qui est à l’origine de ce premier rendez-vous. Déterminé à prendre prétexte de cette récente fondation institutionnelle pour engager un rapprochement plus sérieux entre les historiens de Montréal et ceux de Québec, le prêtre-historien, encore à couteaux tirés avec l’abbé Arthur Maheux de l’Université Laval, avait trouvé en Trudel un compromis salutaire [4]. Ce choix avait également reçu l’approbation de Frégault qui, proche disciple de Groulx, entretenait une opinion plutôt favorable de la nouvelle recrue lavalloise. Déjà, en 1947, recensant le contenu de son Vézine, un roman autobiographique à saveur régionaliste, il avait salué son « étude fort étendue et bien documentée » sur l’influence de Voltaire au Canada [5] (Frégault, 1947, p. 77). Dans sa volumineuse correspondance avec son maître en histoire, le jésuite Jean Delanglez, auprès de qui il avait poursuivi ses études doctorales au Loyola Institute de Chicago, Frégault prédisait un avenir prometteur au jeune Trudel, en qui il voyait « un brave garçon qui paraissait travailler consciencieusement [6] ».

S’ensuivra une amitié qui se consolidera au fil des années, sous l’égide de Groulx et de l’IHAF. La familiarité que le jeune Trudel avait, de son côté, développée avec l’historiographie groulxiste durant ses études collégiales à Trois-Rivières est un facteur qui pourrait expliquer son inclination d’alors vers les historiens plus nationalistes de Montréal (Rudin, 1998, p. 82-83). Il faut dire aussi qu’à la fin des années 1940, la discipline historique au Canada français n’est pas encore totalement en position de rupture par rapport à l’historiographie du chanoine Groulx qui, durant l’entre-deux-guerres, s’était mis à la page des nouvelles approches méthodologiques en histoire (Wallot, 1978). Dans ses mémoires, Trudel écrit, à propos de ce dernier : « Sans être partisan de Groulx, j’admirais cet homme qui, à l’âge où les autres prennent leur retraite, avait accepté que l’histoire qu’il avait mise toute sa vie au service du nationalisme prît un virage scientifique » (Trudel, 1987, p. 185-186). Dans les premières correspondances entre Trudel et Frégault, on lit sans mal cette sympathie que les deux hommes nourrissent à l’égard du prêtre-historien : « Nous avons tous bien raison de nous rattacher au chanoine Groulx, qui est resté tellement jeune [7] ».

Rapidement, le premier fait savoir au second qu’il « souhaite ardemment » le voir faire son entrée à Laval. Pour sa part, Frégault propose à son collègue de venir donner quelques cours à Montréal, jusqu’à lui proposer formellement, en novembre 1950, d’y devenir professeur régulier, offre que Trudel méditera avant de la décliner pour des raisons logistiques et financières [8]. Leur amitié se manifeste aussi par une série de petits gestes : tous deux se tiennent au fait de l’évolution de leurs projets de recherche respectifs; s’échangent des renseignements concernant l’état de certains fonds d’archives, ainsi que quelques anecdotes de la vie universitaire; s’amusent à discréditer des représentants de la vieille garde historienne qui ne partagent pas leurs exigences de rigueur méthodologique; s’offrent mutuellement l’hospitalité lors de leurs déplacements à Montréal ou à Québec; s’expédient leurs travaux une fois ceux-ci publiés; et esquissent des projets d’écriture conjoints, dont celui d’une histoire de la province de Québec co-rédigée avec Lucien Brault, qui ne verra finalement jamais le jour.

À cette proximité bien sentie, s’ajoute la découverte d’un attachement commun à la région de la Batiscan, en Mauricie, lieu de naissance de Trudel et de Liliane Rinfret, épouse de Guy Frégault. Dans une lettre de février 1950, Trudel soulignera d’ailleurs combien cet ancrage régional partagé venait confirmer la profondeur de leur amitié : « Je suis ravi d’apprendre que vous avez des attaches, aussi solides que les liens du mariage, avec la région de la Batiscan : c’est la plus belle seigneurie de la terre! Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi nous étions si bons amis sans être camarades de collège; il faut que ce soit l’air, les aromes et les enchantements du pays qui nous ont ainsi rapprochés [9] ». C’est d’ailleurs en gage de cette amitié que, peu de temps après, le professeur montréalais fera de Trudel le parrain de confirmation de son fils unique.

La correspondance de Trudel multiplie les témoignages d’éloges à l’endroit des travaux de son collègue, dont il ne cesse de saluer la rigueur et l’autorité. Dans une lettre de 1949, il lui écrit : « Jusqu’ici, vous avez fait beaucoup pour imposer au Canada français l’histoire érudite, et cette histoire érudite finira par triompher ». La volumineuse étude de Frégault sur François Bigot (1948) laisse chez lui « le sentiment qu’il s’agit d’un ouvrage définitif qui mettra fin aux interprétations fantaisistes ». Trudel s’inquiète d’ailleurs de ce que la parution du Bigot et sa bande et l’Affaire du Canada de Pierre-Georges Roy, largement publicisée par l’Université Laval, ne porte ombrage au Bigot de Frégault et à sa réception auprès du public de Québec, si bien que l’historien lavallois s’engage à lui faire une « propagande » heureuse dans les « hauts lieux » de la vieille capitale. Cette mission devient alors une revendication supplémentaire du droit à la nouvelle génération d’historiens de faire sa place au soleil. Cinglant, il écrit :

Par "haut lieu", je ne sais pas moi-même exactement ce qu’il faut entendre, parce que bien des gens qui occupent le haut lieu ne méritent même pas un procès; s’il faut entendre la génération qui va disparaître, il ne vaut guère la peine de s’en occuper, elle n’en a plus pour longtemps; d’ailleurs, les jeunes l’embêtent et l’empêchent de dormir sur ses lauriers que la routine ou l’entregent lui ont décernés [10].

L’amitié entre les deux hommes se trouve ainsi nouée et renforcée par leur opposition à l’historiographie pratiquée par les anciens. De sorte que leur correspondance tient aussi d’une fonction identifiable à la revendication de formes nouvelles à donner à la recherche historique. Cette dimension « stratégique » de leur amitié, sans pour autant s’y réduire, fait aussi son intérêt, d’autant que le « combat » pour la liberté d’interprétation en histoire s’opposait encore, à la fin des années 1940, à une historiographie qui consentait toujours à un plan providentiel.

Le ton plutôt formel et respectueux que les deux hommes adoptent dans leurs premiers échanges, renforcé par le recours au vouvoiement, tient vraisemblablement à une relation de respect mutuel et fondée sur une certaine déférence de Trudel à l’égard de son collègue. Cette distance dans l’amitié repose moins sur une différence d’âge – Trudel est né en 1917 et Frégault, en 1918 – que sur le capital de reconnaissance scientifique et sociale dont jouit Frégault à la fin des années 1940. Professeur d’histoire à l’Université de Montréal depuis 1943, il avait, après tout, inauguré les premiers séminaires de méthodologie historique et fait paraître trois ouvrages majeurs [11] qui avaient très tôt établi sa réputation de jeune maître en histoire. Pour sa part, Trudel, après quelques années passées à enseigner les lettres classiques au Collège Bourget de Rigaud suivies d’un séjour d’étude à l’Université Harvard, cumulait encore peu d’années d’expérience en enseignement universitaire. À la différence de son collègue, il n’avait pas non plus bénéficié des appuis et des enseignements d’un maître historien aussi réputé que Groulx ou encore Delanglez [12]. Ceci explique en partie pourquoi Trudel, peu de temps après son arrivée à Québec, pressentit très vite la nécessité de raffermir la « collaboration en histoire entre Montréal et Québec, Québec ne faisant, selon lui, que suivre l’impulsion donnée par Montréal [13] ».

Avant d’aller plus loin, il faut aussi souligner que la rencontre entre les deux hommes s’effectue sur fond d’un contexte de centralisation fédérale et de montée d’un sentiment nationaliste pancanadien. Parmi les débats entourant cette dynamique de centralisation étatique, il y a la politique de subventions fédérales aux universités, qui privilégiait alors surtout les chercheurs de l’Université McGill (Gingras, Godin et Trépanier, 1999, p. 70). Cette situation allait susciter la colère de plusieurs universitaires québécois, dont Trudel, qui s’en indignera à plus d’une reprise dans sa correspondance avec Frégault. À son collègue, il se plaindra notamment de ses difficultés à obtenir une subvention auprès du Conseil national des recherches pour un projet portant sur l’histoire de la paroisse de Québec et plaidera pour une autonomisation accrue du financement des historiens québécois : « Les fonds du Conseil national des recherches sont des fonds Rockefeller dont l’administration est confiée à ces Anglais de Toronto. Il faudra un jour organiser une campagne pour obtenir notre autonomie en histoire et administrer, nous-mêmes, une partie de ces fonds comme cela se pratique au Conseil de Recherches des Humanités [14] ».

Les liens d’affinité entre nos deux historiens se nourrissent donc du contexte de tension avec les milieux universitaires canadiens-anglais. Fait non négligeable, cette situation plaçait aussi Trudel en porte-à-faux avec l’élite cléricale de Laval, en particulier l’abbé Maheux, alors directeur du nouvel Institut d’histoire et de géographie et apôtre du mouvement bonententiste avec le Canada anglais. Trudel, dont la mythologie personnelle n’a pas fait grand commerce de ses affinités de jeunesse avec le nationalisme [15], reprochera pourtant à son directeur de s’être porté à la défense de la politique d’unilinguisme de la Canadian Historical Review, une revue d’histoire canadienne alors affiliée à l’Université de Toronto (Rudin, 1998, p. 105-106). Le jeune professeur lavallois et Frégault s’accorderont, en 1951, pour porter un coup direct à cette prise de position, qui contrevenait, selon eux, au principe de la dualité nationale fondatrice du Canada [16]. Les deux historiens ébaucheront cette stratégie au lendemain de la controverse Maheux/Groulx, qui avait pour objet la rédaction d’un « manuel unique » d’histoire devant servir à promouvoir la bonne entente entre les deux « races » dans les maisons d’enseignement du pays. Encore ici, Trudel et Frégault se coaliseront aux côtés du chanoine Groulx et de l’IHAF pour s’opposer à cette idée en invoquant la divergence fondamentale d’appréciation historique et culturelle entre la réalité des nations canadienne-française et canadienne-anglaise. Cette divergence autorisait, selon eux, une philosophie et une interprétation différente qu’aucun enseignement uniforme, se référât-il à une réalité transcendante canadienne, ne pouvait concilier sans porter atteinte à cette dualité fondamentale (voir notamment Groulx, 1943, p. 6). D’où la perspective nationaliste (dans le sens canadien-français du terme) que Trudel put avoir en partage avec ses collègues montréalais durant la première décennie passée à Laval [17]. Signe de cette orientation marquée, il présentera l’histoire scientifique comme une ambition tout à fait compatible avec l’éducation patriotique lors d’une conférence prononcée à l’occasion du troisième congrès de la langue française en 1952. Écrire l’histoire pour elle-même, « ce serait oublier, dit-il, que l’histoire doit d’abord exister en fonction du pays [il se référait, ici, au Canada français], puisqu’elle représente précisément ce que ce pays a de plus personnel et de plus intime » (Trudel, 1953, p. 229). C’est donc aussi en creux de cette tension entre l’autonomie du Canada français et la centralisation fédérale, tension héritée du climat d’appréhension encore régnant de la Seconde Guerre, que se joue cette solidarité d’origine entre nos deux historiens. Marginalisé par sa propre instance académique, qui n’entendait pas se mettre aussi facilement à dos l’élément fédéral ni céder devant l’attitude laïciste de certains des membres de son personnel, Trudel avait tout intérêt à consolider ses collaborations avec Frégault. Leur amitié est ainsi indissociable de cette expérience de la solitude, à laquelle s’ajoutait aussi l’isolement des études en histoire canadienne à Laval : « Ici, je suis pas mal isolé, lui confiait Trudel; même si mes collègues réguliers sont tous charmants, ils sont tous à cent lieues de l’histoire du Canada, de sorte que je n’ai pas l’avantage de faire partie d’une équipe de professeurs consacrés uniquement à l’histoire du Canada [18] ».

Il est plusieurs autres collaborations, cette fois-ci de nature scientifique, qui rendent compte de cette proximité entre nos deux historiens. On pense entre autres ici à la parution, en 1952, de l’ouvrage L’Histoire du Canada par les textes, un manuel inspiré par le genre des readings américains, qu’ils co-écriront avec Michel Brunet (nous y reviendrons). Les deux hommes prendront aussi conjointement la direction, pendant quelques années, de la prestigieuse collection « Fleur de Lys » chez Fides, qui fera paraître plusieurs ouvrages importants d’histoire canadienne. De même, ils s’associeront dans le projet d’écriture d’une histoire de la Nouvelle-France en dix tomes [19], une intention restée toutefois sans lendemain en raison de la réorientation de carrière de Frégault dans la fonction publique. Sur invitation de l’historien lavallois, Frégault enseignera aussi l’histoire du Canada à Laval à titre de professeur invité durant l’année scolaire 1963-1964. Cette collaboration s’en trouvait facilité d’autant que Frégault, alors résident de la ville de Québec, occupait le poste de sous-ministre du nouveau ministère des Affaires culturelles de la province. C’est d’ailleurs à ce titre qu’il nommera, à son tour, Trudel à la présidence du Conseil des arts du Québec à compter de 1965, poste qu’il occupera pendant quelques mois.

Cela dit, une fois le premier devenu « grand commis » de l’État québécois et le second nommé professeur d’histoire à Ottawa au milieu des années 1960, leur amitié, sans pour autant se rompre, put difficilement s’approfondir à travers ces trajectoires divergentes. La correspondance entre les deux historiens se fait d’ailleurs de moins en moins régulière à l’approche de la Révolution tranquille. Selon Rudin, ce silence s’expliquerait en partie par la distanciation progressive de Trudel envers les interprétations et les prises de position des historiens de l’École de Montréal, dont l’optique nationaliste commençait alors à se raffermir. De fait, à mesure qu’il fera paraître ses travaux sur le régime anglais puis sur la Nouvelle-France, l’historien lavallois montrera une inclination de plus en plus marquée à l’endroit de la perspective « autocritique » et antinationaliste des citélibristes et des sociologues de la Faculté des sciences sociales (Rudin, 1998, p. 157-166). Il semble toutefois que ce détachement de l’optique nationaliste en histoire n’eut toutefois pas totalement raison de ses affinités intellectuelles avec Frégault [20], si bien que, comme pour donner une légitimité particulière à cette amitié durable, Trudel hésitera toujours à associer son collègue au corps doctrinal de l’École de Montréal. Dans ses mémoires, il écrit à ce propos :

Frégault ne faisait pas vraiment partie du système Séguin. Individualiste, il n’était pas homme à se laisser imposer une théorie d’histoire par le voisin; il a rédigé ses maîtres volumes avant la mise au point définitive du système; il était capable d’exister par lui-même, alors qu’on imagine mal Brunet sans Séguin.

Trudel, 1987, p. 188

Tous deux formés à la matrice des humanités gréco-latines, leur proximité était aussi fonction, il nous semble, d’une commune adhésion à la conception de l’homme engendré par le système d’éducation classique, à savoir celle de l’« homme total » qui, moins versé dans la pensée systémique, tend plutôt à se distinguer par l’acquisition d’une vaste culture générale qui s’adresse à toutes les facultés humaines (Gagnon, 1963). Encore dans ses mémoires, Trudel a ces mots évocateurs à propos de sa relation privilégiée avec son collègue :

Guy Frégault avait d’abord reçu, comme moi, une formation en Lettres et, tout en donnant dans l’action nationaliste, il avait joué au critique littéraire. Il possédait une grande culture, un esprit méthodique, de l’équilibre dans le jugement, de la nuance, une politesse d’aristocrate. Il paraissait froid, parce qu’il était timide; il avait l’intimité distante. Je m’entendis rapidement avec lui, parce que je respecte les gens cultivés, j’aime la discussion calme, faite de nuances, et aussi parce que, aimant à rire, je faisais rire aux éclats cet homme hypertendu : j’ai été un des rares à y parvenir. Nous parlions beaucoup d’histoire, mais ce n’était pas en entrechoquant des idées. Nous nous amusions plutôt à considérer ensemble, d’un même côté de la barricade, les diverses faces d’une même question. Et nous parlions tout autant de littérature et d’art.

Trudel, 1987, p. 186-187

Toutefois, ces citations nous rappellent une autre variable à ne pas négliger dans l’appréciation des rapports entre les deux historiens, à savoir que l’amitié se construit aussi sur la perte de l’ami. La mort prématurée de Frégault, survenue en 1977 alors qu’il n’a pas 60 ans, stimule sans doute le souvenir de cette proximité sous la plume du mémorialiste. Sans nier sa réalité ni sa valeur, rappelons toutefois que, comme l’a très bien souligné Cyril Coubard, après Jacques Derrida, « l’amitié est toujours rétrospective, consciente d’elle-même seulement lorsqu’elle n’est plus possible » (Coubard, 2012, p. 156). Il n’en demeure pas moins que le récit de cette amitié, dont nous avons déjà esquissé certains contours, balise un carrefour dans le champ intellectuel québécois d’après-guerre qui appelle, par-delà sa dimension affective et contextuelle, une analyse plus fine et détaillée. Considérons, à ce point-ci, le phénomène proprement générationnel au sein duquel elle se déploie.

Un « effet de génération »

Souvent évoquée et employée, la notion de génération n’a pourtant pas inspiré de travaux étoffés en études québécoises. Pour peu que les chercheurs s’y réfèrent de nos jours, elle reste une catégorie d’usage plutôt spontané et approximatif [21]. On attribuera volontiers cette situation à sa grande labilité conceptuelle, laquelle n’a d’ailleurs pas manqué de susciter maints débats autour de sa définition (Attias-Donfut, 1988). Polysémique, plurielle et souvent limitée à une catégorie socio-démographique ou à un événement dateur, la notion de génération n’est pourtant pas exempte de potentialité heuristique pour comprendre les facteurs de transformations intellectuelles d’une époque donnée [22]. Pour cela, il faut l’envisager dans son sens plus large, c’est-à-dire non pas comme une catégorie biologique mais comme une création sociale que l’on peut associer à un groupe d’individus marqués par une expérience historique commune et partageant un certain nombre de référents. Indépendamment des catégories d’âge, l’identification d’une génération connote aussi le temps social et culturel, ce qui peut donner lieu, selon le mot de François Mentré, « à une façon nouvelle de sentir et de comprendre la vie, qui est opposée à la façon antérieure, ou du moins différente d’elle » (Mentré, 1920, p. 304). Sans prétendre à une explication globale, cette entrée par la génération reste tout de même un facteur causal important, à côté d’autres facteurs déterminants, pour comprendre la relation d’amitié entre Trudel et Frégault. Nul mieux que Frégault lui-même n’a d’ailleurs exprimé cette conviction au moment où il sera chargé de parrainer la candidature de Trudel à l’Académie canadienne-française. À l’occasion de son intronisation, en 1953, il livrera un discours d’une rédaction maîtrisée et clairvoyante, dans lequel il témoignera d’une conscience aiguë d’appartenir à une génération distincte. Considérons certains des éléments relatés dans cette allocution qui s’avère fort éclairante pour notre propos.

D’emblée, cette conscience générationnelle revendiquée par Frégault s’élabore dans une référence aux régionalismes littéraires et idéologiques. Pour le directeur de l’Institut d’histoire de l’Université de Montréal, l’accueil dans les rangs de l’Académie d’un jeune écrivain affilié à l’Université Laval, une institution reconnue pour ses affinités plutôt affichées du côté de la Société Royale du Canada [23], devait marquer la fin d’une époque, celle du dogme régionaliste promu par les exotiques des années 1920 et, par extension, celle des « chapelles stériles » opposant les deux métropoles : « Il nous est fort indifférent qu’un écrivain soit né ici, là ou ailleurs. Nous obéissons en cela à une loi qui se vérifie dans toute l’histoire de nos lettres : chez nous, les pays littéraires n’existent pas ». À une introspection par la « géographie de l’esprit », il s’agissait désormais de substituer une introspection par la génération :

Autant il est vain, à mon sens, de chercher dans notre pays des "patries intimes" dont l’influence se traduirait dans des livres, autant il s’impose d’analyser les oeuvres à la lumière des époques ou plutôt des générations qui les ont faites. L’histoire réussit assez bien à l’expliquer : au moment où elle envahit la scène, chaque génération trace une nouvelle ligne de départ.

Frégault citait alors en exemple la génération des intellectuels de 1850 qui, en oeuvrant pour l’affirmation d’une littérature nationale, avait eu l’impression de faire oeuvre moderne, sérieuse et durable. Tout aussi évocatrice, la génération du journal La Relève, une revue littéraire avant-gardiste des années 1930, avait évolué dans des circonstances qui l’avaient située sur une scène bien distincte, en rupture avec les préoccupations de ses prédécesseurs. « Les faits sont là. Chacune de nos générations d’écrivains éprouve le sentiment très vif d’un recommencement [24] ».

Ce préambule permet surtout à Frégault d’introduire les données générationnelles d’une réalité nouvelle vécue dans le présent. Celle-ci engage une même « empreinte du temps [25] » avec Trudel, d’où surgit l’axe d’une réflexion commune. La suite du discours est, à cet égard, très révélatrice :

La génération à laquelle vous appartenez, à laquelle nous appartenons, mon cher Trudel, a grandi à un rythme saccadé, dans un monde secoué de convulsions violentes et dans une société qui, tout en se refusant à changer, ne pouvait pas manquer d’être prise dans un immense remous que nous connaissons sous le nom de « l’accélération de l’histoire ». Notre génération est née d’une guerre, celle de 1914, et cette guerre avait eu pour conséquence capitale de mettre fin, brutalement, à ce qui survivait de ce 19e siècle « énorme et délicat » qui constituait une espèce de moyen âge faisant le pont entre le 18e siècle et le monde d’aujourd’hui. Nous étions encore enfants lorsque s’abattit sur notre temps la grande misère que nous appelons encore « la Crise » – et nous savons ce que nous voulons dire quand il nous arrive de l’évoquer. Comme nous appartenions à un peuple dont la civilisation hélas! parasitaire le prédisposait à souffrir plus qu’un autre, dans ses cadres matériels et dans ses éléments spirituels, d’un appauvrissement aussi imprévu que prolongé, nous avons appris plus vite que d’autres l’urgence des besoins élémentaires, la pression des désirs jamais comblés, l’acuité des longues inquiétudes […] le goût amer de la révolte et la violence dans nos dégoûts, nos aspirations, nos réflexions et notre langage. Puis une autre guerre est venue, qui, de toute évidence, n’est pas finie. Nous ne pouvons pas écrire et parler tout à fait comme les autres. Nous ne pouvons pas nous empêcher d’être rigoureux : nous avons vécu et nous vivons encore au temps de la rigueur. Dans les années intenses qui ont immédiatement précédé 1940 […] nous avons à notre tour ressenti et, avouons-le, quelque peu cultivé l’impression de tirer une ligne et de marquer un nouveau départ [26].

On reconnaît tout de suite, dans ces lignes, des éléments qui structurent la matrice générationnelle commune à nos deux historiens. Celle-ci correspond, pourrait-on dire, à l’expérience de la génération des « réformateurs frustrés » que l’auteur François Ricard associait aux velléités réformistes des jeunes parents des boomers nés au cours des années vingt et trente et qui, frappés d’impuissance devant la gaine encore resserrée du duplessisme et du cléricalisme, s’étaient reconnus dans l’esprit de changement et les appels à la liberté du Refus global (1948) et des premières analyses de Cité libre (Ricard, 1994, p. 96-97). À l’orée des années 1940, cette génération a derrière elle une décennie marquée d’abord du sceau de la crise économique, qu’elle envisage sous l’angle d’une décadence morale et spirituelle et qu’elle vit sous le mode de l’« inquiétude » (Lamarre, 1993, p. 208-211). Ce sentiment, que traduit bien la parution d’un ouvrage de François Hertel au titre opportunément évocateur (Leur inquiétude, 1936), en écho au Notre inquiétude de Daniel-Rops paru dix ans plus tôt, engage un recentrement des priorités sur les finalités de la personne humaine et donne lieu à l’expression de tout un faisceau de réflexions, nourries par certaines idéologies européennes, en particulier celles de philosophes français néo-thomistes et des encycliques papales, sur la nécessaire adaptation aux changements sans pour autant renier les ancrages profonds de la nation et la religion. Selon Gérard Pelletier, c’est précisément cette « inquiétude intellectuelle » qui a conduit sa génération sur des sentiers neufs, avec le souci « de remettre en question, de pousser plus loin, de repenser, de refaire », dans le dessein d’opérer une « révolution dans la culture » (Pelletier, 1951, p. 4). Ici, comme ailleurs, la jeune intelligentsia est gagnée à la rhétorique « non-conformiste », passant au crible les excès du capitalisme, du libéralisme et du matérialisme américain (LoubetDelBayle, 1969). De même cherche-t-elle à faire contrepoids aux idéologies totalitaires concurrentes alors en ascension en Europe. L’intérêt que manifeste l’École sociale populaire pour le corporatisme et la lutte contre le communisme; l’Action nationale pour l’« éveil » d’un sentiment national proprement canadien-français; et les jeunes collaborateurs de L’Ordre nouveau pour la philosophie personnaliste naissante, traduisent cette même quête d’un monde plus fraternel, plus communautaire. Voilà autant de prescriptions qui, suscitant la créativité et l’effervescence des idées, accentuent l’impression d’une rupture par rapport aux valeurs reçues par la génération précédente.

C’est donc d’abord au sein de ce « paradigme de l’inquiétude » (Olscamp, 2000), commun à une part non négligeable de la jeunesse canadienne-française instruite des années 1930, que Frégault et Trudel se reconnaissent une affinité dans la manière de sentir et de comprendre la vie. Il suffit, pour s’en convaincre, de jeter un bref coup d’oeil à leurs parcours de jeunesse respectifs, d’où émanent des préoccupations assez similaires. Dans le cas de Frégault, notons ses quelques contributions de jeunesse au journal La Relève, qui sont tout à fait accordées aux réflexions de facture humaniste et idéalistes inspirées par les principes du personnalisme chrétien. À un ordre dénaturé par la crise économique et figé dans ses certitudes idéologiques, Frégault y oppose clairement l’exigence d’une « révolution spirituelle » qui, conjuguant désir d’idéal et de réalité, prendrait en compte l’épanouissement de la personne humaine dans toutes ses potentialités (Lamarre, 1993, p. 205-232; Bélanger, 1981). Quant à Trudel, bien qu’il pousse moins loin que son collègue l’enrôlement dans les revues d’idées, certains engagements de jeunesse l’inscrivent dans la même foulée idéologique. Formé au collège séraphique puis au Séminaire de Trois-Rivières, une région parmi les plus touchées par la crise au Québec (Verrette, 1993, p. 29-31), il prend lui aussi très tôt conscience de la situation d’une humanité déréalisée par le matérialisme et le désordre spirituel, eux-mêmes engendrés par une situation économique difficile. Évoluant plutôt à la marge des mouvements de jeunesse à vocation sociale et nationaliste, plus concentrés à Montréal [27], Trudel s’abreuve surtout au courant du régionalisme mauricien, dont l’idéal mobilisateur tente alors de répondre à la précarité sociale et économique ambiante en alliant fierté régionale, ruralité et exaltation de la « petite patrie » [28]. On prendra également exemple sur son implication dans l’Académie Saint-Thomas d’Aquin du Séminaire où, en écho aux mandements de l’encyclique Quadragesimo Anno, il prend fait et cause pour une restauration sociale chrétienne et pour une implication plus active de la jeunesse dans la rénovation du monde social [29].

Leurs itinéraires de jeunesse présentent aussi un autre point de ressemblance au chapitre des références intellectuelles et littéraires qui, de Péguy à Mauriac, en passant par Huysmans, Gide, Maritain, Giraudoux, Bourget et Bloy, se rapportent surtout au renouveau catholique européen [30]. Le contact avec ces auteurs avait initié les deux historiens à une pensée catholique plus progressiste et moderne, au coeur de laquelle se trouvait la conviction que l’authenticité de la croyance ne pouvait plus provenir de l’obéissance aux dogmes ossifiés et routinisants de l’Église. À l’ébranlement des certitudes et des vérités passées, il s’agissait d’opposer une foi vivante et vécue dans l’incertitude, tournée vers l’exigence d’une rénovation spirituelle intérieure et débouchant sur une problématique élargie de l’homme en société. De cet « existentialisme chrétien » (Warren, 1998) allait naître un nouveau langage de la foi, nourri par une insatiable soif de liberté intellectuelle et le rejet des conscriptions morales du discours de l’orthodoxie cléricale canadienne-française [31]. Comme nous le verrons, le discours historiographique critique de Frégault et Trudel, dressé contre les méthodes de l’historiographie traditionaliste, s’articule sur cet état d’esprit qui anime nombre de jeunes intellectuels en rupture. Il trouve son point d’ancrage dans cette même quête de liberté et son attitude corollaire d’opposition à la génération des aînés. Dans l’évolution de l’itinéraire intellectuel des deux hommes, on sent toutefois que cet entendement de la liberté connaîtra deux incurvations différentes : si Frégault proposera d’étendre cette liberté à l’échelle de l’« homme collectif », dans une référence puissamment articulée à la nation canadienne-française puis québécoise, Trudel restera, quant à lui, plutôt attaché à la défense des libertés individuelles, en particulier celles des libertés religieuses, qu’il défendra notamment dans les rangs de la section québécoise du Mouvement laïque de langue française au cours des années 1960 [32].

Revenons au passage pré-cité du discours de Frégault. Celui-ci atteste au moins une autre tendance de la pensée du Québec de l’entre-deux-guerres sur laquelle s’appuie cette confluence générationnelle. La première fait état d’une certaine expérience de la « rupture » par rapport au milieu d’origine et son univers idéologique. Cette « impression de tirer une ligne et de marquer un nouveau départ » s’inscrit, encore ici, dans le prolongement de l’esprit de La Relève, qui visait, à rebours d’une tradition nationaliste bien établie, à replacer l’être canadien-français dans un horizon universel d’humanité, et a fortiori dans une « humanité laborieuse », c’est-à-dire dans une situation de travail (Bélanger, 1977, p. 17). Ce sentiment est renforcé par l’extraordinaire rapidité des transformations que subissent alors les structures sociales du Canada français : urbanisation croissante; remplacement de l’agriculture par une économie fondée sur l’industrie manufacturière; multiplication des grèves; développement de la culture de masse; hausse significative du PNB de la province; innovation technologique; investissement accru de capitaux américains; hausse spectaculaire, quoique temporaire, du taux de natalité (baby-boom); développement des moyens de communication modernes, etc. De son côté, le récit de vie reconstitué par Trudel, tantôt dans ses conférences autobiographiques, tantôt dans ses mémoires, est émaillé de références à l’idée d’une rupture profonde vécue au temps de sa jeunesse : « Aucune génération ne me paraît avoir subi autant de chocs que la mienne depuis celle qui est venue s’installer dans le Saint-Laurent au dix-septième siècle. Nous pouvons, en tout cas, nous vanter d’une expérience exaltante, celle d’avoir vécu deux mondes : le Québec d’aujourd’hui, qui date d’après 1960, et le Québec d’avant, qui date de l’Ancien régime » (Trudel, 1990, p. 22).

Cette prise de conscience face aux mutations structurelles, aussi nombreuses que bouleversantes, et de leurs effets sur la situation sociale et économique des Canadiens français s’exacerbe pendant et après la Seconde Guerre. Prolongeant l’expérience tragique et rupturante que fut la crise, le second conflit mondial apparaît comme un autre facteur de différenciation/communion générationnelle dans le discours que Frégault prononce à l’académie :

Elle [la guerre] a d’abord fait tourner les machines jusqu’alors inertes, les feux se sont rallumés dans les usines, et des flots d’argent ont roulé dans notre société. Stimulé par ces conditions nouvelles – que nous n’avions pas créées – notre organisme social est entré dans une évolution accélérée.

La rapidité du développement techno-social nourrit l’impression, tantôt d’une « accélération de l’histoire », tantôt d’une « évolution accélérée »; autant d’indices qui illustrent une seconde tendance, corollaire de la première, et qui concernent de nouvelles modalités d’appréhension du temps. Portée par l’urgence des changements et la quête d’options neuves, cette expérience sensible de la temporalité traduit l’inversion du rapport que la société québécoise entretient alors avec son passé, son présent et son avenir. À un passé défini en termes de conservation et de survivance, s’oppose désormais la figure de plus en plus prééminente du devenir, dépositaire de tous les possibles et potentialités. Exit le déterminisme ancestral et l’histoire magistra vitae vouée à la définition et à la propagation des leçons du passé; aux utopies abstraites des temps anciens doivent succéder les appels concrets du devenir de la société. Jean Lamarre reste sans doute l’historien qui a le mieux cerné ce « renversement de la flèche du temps » chez l’intelligentsia d’après-guerre, renversement qui,

en durcissant le discours des défenseurs de la « coque mythique », a amené toute une génération à ressentir le présent comme un passé et à rejeter du même coup tous les attributs qui concouraient jusqu’alors à constituer la conscience de soi des Canadiens français.

Lamarre, 1995, p. 290

La principale leçon tirée de ce basculement aura été la faillite des valeurs et des idéologies traditionnelles. Aux yeux de la nouvelle intelligentsia, formée à la lecture positive de la réalité, ces idéologies ne pouvaient offrir une compréhension du monde qui soit en phase avec la réalité des nouveaux problèmes d’une société désormais urbaine et de plus en plus industrialisée. Fernand Dumont, en observateur lucide de sa propre époque, dira de ses contemporains qu’ils vécurent à ce moment « la tentation du vide idéologique », et cela afin d’avoir une meilleure prise sur la vie concrète des hommes dans l’espace et le temps. « Écartant les spéculations traditionnelles », ils partirent « à la recherche d’une conscience objective » où la recherche positive apparaîtra comme « une sorte de point zéro entre le passé et l’avenir » (Dumont, 1971, p. 41-42, souligné dans le texte). Cette profonde insatisfaction face au présent et le besoin conséquent d’offrir une nouvelle lecture cohérente du réel, des historiens comme Frégault et Trudel la ressentiront comme autant de devoirs et de responsabilités envers le renouvellement du récit historique traditionnel du Canada français et la rénovation de son schème de valeurs.

La guerre a toutefois un autre effet marquant dans l’expérience vécue par cette génération : celle de la détourner du Vieux continent pour plutôt l’amener à investir les milieux scientifiques des États-Unis. Face à une Europe exsangue, l’Amérique, on le sait, s’impose alors comme la voie royale d’accès au haut savoir. Au cours des dix années d’ascension du nazisme, les États-Unis deviennent peu à peu la terre d’exil par excellence des arts, des lettres et des sciences européens, accueillant des figures majeures comme Theodor Adorno, Hannah Arendt, André Breton, Max Horkheimer, Paul Lazarsfeld, Claude Lévi-Strauss et Jacques Maritain, pour ne nommer que ceux-là. Stimulée par une économie en croissance et soutenue par les appuis financiers de ses grands philanthropes (Andrew Carnegie et John D. Rockefeller étant les plus connus), la vie intellectuelle et scientifique vit alors un transfert historique sans précédent d’hégémonie artistique, culturelle et scientifique de l’Europe vers les États-Unis (Cusset, 2003, p. 29; Fleck, 2011). Autant pour Frégault que pour Trudel, leur séjour universitaire aux États-Unis – à l’Université de Chicago pour le premier, de 1940 à 1942, et à l’Université Harvard pour le second, de 1945 à 1947 – constituera peut-être l’expression la plus clairement générationnelle de leur insertion dans le champ intellectuel d’après-guerre. Dans l’hommage qu’il livre à Trudel à l’Académie, Frégault s’étend longuement sur cette formation initiatique qu’ils ont tous deux acquise dans les grandes universités américaines et du sentiment proprement libérateur qui en a résulté :

La guerre eut un autre effet. Elle restreignit nos relations avec l’Europe continentale. Cela se passait, il convient de le noter, au moment où le centre de gravité du monde contemporain se déplaçait en direction de notre continent. Nous nous sommes trouvés contraints d’ouvrir les yeux sur les richesses intellectuelles qui s’étalaient à nos propres portes; plusieurs d’entre nous ont vu ce que notre colonialisme moral nous avait jusque-là dissimulé : qu’une seule nation ne possède pas le monopole de la vie de l’esprit et qu’il n’est plus indispensable que nos nourritures soient préalablement assimilées par un organisme métropolitain. Nous avons déposé nos oeillères au musée et nous avons fait, émerveillés, un tour d’horizon. Il suffit d’ouvrir vos livres, mon cher Trudel, pour constater jusqu’à quel point vous êtes de la génération d’écrivain dont je viens d’esquisser l’itinéraire [33].

Cette prise de conscience face au « colonialisme moral » et à la pauvreté intellectuelle de la culture canadienne-française, propos qui ne sont d’ailleurs pas sans rappeler le plaidoyer de Robert Charbonneau en faveur d’une littérature originale et autonome dans La France et nous (1947), est un autre constat que semblent avoir en partage nos deux historiens. Les cours de littérature canadienne donnés par Frégault à Montréal entre 1944 et 1951 avaient renforcé cette conviction chez lui et surtout, sa volonté d’oeuvrer pour l’épanouissement d’une culture nationale originale. Quant à Trudel, lui aussi formé en littérature et spécialiste de Balzac [34], il arrive à un diagnostic similaire après une longue fréquentation de la production littéraire du 19e siècle canadien pour sa recherche portant sur l’influence de Voltaire sur les lettres canadiennes. Dans les pages de la revue L’Enseignement secondaire au Canada, il écrit, en 1943 : « On parle, on écrit comme si le français n’était pas une langue pratique! Comme s’il ne venait pas du latin et du grec, les deux langues commerciales de l’antiquité! […] Ce n’est pas la langue française qui souffre disette, mais nous. La pauvreté et l’obscurité sont en nous » (Trudel, 1943, p. 199, souligné dans le texte). Dans ce chassé-croisé entre l’enracinement et le déracinement culturel, s’exprime la tension classique entre le singulier et l’universel, que l’après-guerre réactive de plus belle à la faveur d’un climat de décloisonnement intellectuel (Lamondeet al., 2015, p. 76-78).

L’expérience du milieu universitaire américain sera ainsi vécue par nos deux historiens comme une ouverture à de nouvelles médiations culturelles et intellectuelles. Elle sera surtout l’occasion pour ces derniers et pour plusieurs collègues en sciences sociales d’entrer en contact avec une tradition universitaire différente qui les initie à de nouvelles méthodes et de nouvelles interprétations scientifiques. Des auteurs et des professeurs fréquentés, ils héritent, comme nous le verrons dans la prochaine section, d’un modèle méthodologique qui tend à délaisser une explication religieuse et métaphysique du monde au profit d’une lecture plus rationnelle fondée sur le souci de l’expérience, de l’objectivité et de la primauté du document d’archives. Cette fascination pour l’Amérique se nourrit des nécessités du moment autant que d’une volonté de voir advenir, au Canada français, une histoire érudite fondée sur la recherche dans les documents et l’argumentation.

Sous le signe de l’histoire critique

La disposition générationnelle de nos deux auteurs étant établie, il reste à évoquer une autre dimension axiale de leur relation d’amitié. Celui-ci se rapporte, pourrait-on dire, à leur ethos professionnel, qui est fonction de leur insertion institutionnelle et des nouvelles règles et pratiques qui organisent le métier d’historien au Canada français. Cet ethos s’établit avec l’émergence de ce que l’on pourrait appeler l’« histoire critique », courant qui constitue le fond de scène de la mutation historiographique de l’immédiat après-guerre [35]. Autrement dit, il faut donc aussi voir dans cette amitié intellectuelle à la fois la condition et le produit d’un travail disciplinaire.

Frégault est l’un des premiers témoins de cette mutation historiographique à laquelle il a, en retour, fortement contribué. La posture théorique qu’elle confère au jeune praticien apparaît ainsi comme l’expression d’un nouveau clivage recouvrant la césure générationnelle précédemment mise en évidence. « [L]es querelles d’historiens sont des querelles de générations », confiait-il en 1963 dans une entrevue. Dans son ouvrage consacré à l’oeuvre du chanoine Groulx, il écrivait encore :

Du point de vue du métier, le dialogue n’est pas possible entre ceux qui ont eu cinquante ans en 1930 et ceux qui ont trente ans en 1950. Quarante ans d’âge les séparent, à quoi s’ajoute, décisive, la ligne de partage de la dernière guerre. L’un dit : passé; les autres : histoire, et ces deux mots, synonymes pour les hommes de 1910, ne coïncident plus dans l’esprit de ceux de 1950. Ces derniers ne songeraient jamais à se représenter l’histoire comme un « monstre au froid visage ». Ils la pratiquent comme une discipline, scientifique dans ses méthodes, conçue pour étudier d’un certain angle des problèmes humains, en liaison avec d’autres sciences sociales.

Frégault, 1978, p. 108

Frégault et Trudel auront en partage cette caractérisation du passé de la discipline historique sur le mode d’une discontinuité entre deux régimes de la pratique de l’histoire – « amateur » ou « ancien » d’un côté et « professionnel » ou « moderne » de l’autre [36]. Celle-ci est surtout la résultante de leur propre situation professionnelle qui, au tournant des années 1950, en fait les premiers historiens universitaires du Québec. Tous deux oeuvrent alors quasi simultanément à la mise sur pied des premiers instituts d’histoire dans les universités de la province et s’attachent aussi, dans leur institution respective, à jeter les bases d’une Association de professeurs [37].

L’autre donnée nouvelle de cette situation se manifeste dans le mouvement de spécialisation de la science historique et son orientation vers l’objectivation du passé. Son accentuation fait alors écho à de profonds changements, dont celui de la mutation d’une historiographie providentielle vers une historiographie de facture plus rationnelle et laïque. Cela voulait dire, entre autres choses, que les nouveaux hommes de sciences abandonnent plusieurs des paradigmes fondamentaux hérités de l’historiographie traditionnelle, à commencer par les postulats spiritualiste et volontariste qui avaient notamment caractérisé l’oeuvre de Lionel Groulx et de plusieurs de ses contemporains. À l’enflure de l’imaginaire et de la pensée symbolique qui avait caractérisé l’ancien régime historiographique, il s’agissait d’opposer une appréciation plus réaliste des faits sociaux et de l’histoire. Ce passage d’une perspective ecclésiale à une perspective séculière allait orienter l’écriture de l’histoire dans le sens d’une « démystification » (Blain, 1974, p. 109). De par sa nature, cette entreprise rationnelle autorise un renversement de perspective dans le champ de la connaissance, qui s’amorce par une méthode encline à la réflexion critique et au rejet des interprétations jugées « irrationnelles », tombant sous l’imperium du mythique. Il faut pour cela, paradoxalement, embrasser un autre idéal, une autre abstraction, celui de la « pure recherche », que l’on souhaite déchargée de toute prescription morale ou idéologique (Warren, 1998, p. 104). Il est, à cet égard, assez significatif qu’à l’image de son collègue montréalais, Trudel décide très tôt d’engager ses recherches dans les domaines de l’histoire politique et religieuse du régime anglais ainsi que du régime français en s’appuyant sur le projet d’une connaissance fondée empiriquement et méthodiquement, contre les représentations idéologiques courantes, histoire dont les décors et les personnages s’apprécient à l’aune d’une perspective plus humaine et réaliste. De ce point de vue, comme le souligne Serge Gagnon, le Champlain de Trudel, paru en 1956, se compare assez aisément au Frontenac de Frégault, paru la même année; les deux participent d’une même entreprise de réfutation méthodique des « héros » canadiens-français (Gagnon, 1966, p. 12).

Il revient d’abord à Frégault, suivi de Trudel et de plusieurs autres moins connus – tels Thomas Charland, Lucien Campeau et William J. Eccles pour le Canada anglais [38] – d’avoir esquissé les contours et défini le contenu de cette « nouvelle » histoire critique. Dans son « petit discours de la méthode » qu’il rédige en 1943, Frégault expose les conditions d’une science historique adaptée aux exigences contemporaines de la profession. En prenant à revers l’héritage scolastique des collèges classiques, il y va d’une amorce logée à l’enseigne du doute cartésien :

Ce n’est nullement pour produire un effet littéraire que nous évoquons tout de suite la figure de Descartes. Le doute méthodique, le système de la table rase, est la condition d’un travail historique à la fois intelligent et fécond. Ne tenir pour certain que ce qui est prouvé, n’accepter que ce qui s’appuie sur les documents ou sur les monuments authentiques et, pour le reste, appeler les hypothèses par leur nom, telle est la règle fondamentale à laquelle les ouvriers de l’histoire ne doivent jamais se permettre de déroger.

Frégault, 1943, p. 6

Cette nouvelle acception du travail historique décrite par le professeur montréalais renvoie aux exigences de l’« euristique » [sic] et de la « critique », ou « science des sources ». Voisine de l’archivistique, l’euristique désigne ici le moyen par lequel l’historien cherche, découvre, sélectionne et hiérarchise les documents qu’il utilise dans son travail de recherche. La critique désigne, quant à elle, l’attitude de doute permanent que l’historien doit prendre devant la source. Alors que la critique interne lui commande d’évaluer la cohérence et le sens du texte dans le document, la critique externe vise à en établir le caractère matériel et la provenance. Quant au véritable historien, Frégault le reconnaît à sa capacité non seulement d’appliquer ces techniques d’érudition fondamentales, mais surtout, de les dépasser :

La méthode lui donne accès à une matière. Cette matière, il doit l’informer, c’est-à-dire la repenser, la créer de nouveau dans son esprit, méditer son oeuvre de sorte qu’elle ouvre de nouvelles avenues qui déboucheront sur une vérité historique plus précise, plus compréhensive et vivante de la vie d’une intelligence qui n’a pas abdiqué.

Frégault, 1943, p. 9

Cette conception du savoir historique et de la méthode, Frégault la puise dans la formation qu’il a reçue durant son séjour d’études au Loyola Institute de Chicago. Elle s’est aussi moulée dans les enseignements du Guide to Historical Method, un traité de méthodologie historique développé conjointement par les pères jésuites Gilbert J. Garraghan et Jean Delanglez. L’histoire de ce traité, dont le contenu s’indexe explicitement au projet d’une discipline historique professionnalisée – et à l’ambition exprimée par les jésuites américains de mieux accorder leurs positions catholiques aux courants scientifiques modernes (Rocher, 2001, p. 70) –, reste étonnamment peu connue des chercheurs aujourd’hui. Sa signification n’en est pourtant pas moins importante puisque Frégault, sous la recommandation de son maître Delanglez, l’adoptera comme manuel de référence dans ses premiers séminaires de méthodologie historique offerts à la Faculté des lettres de l’Université de Montréal [39]. L’ouvrage s’inscrit dans la lignée des grands traités de méthode historique allemande publiés dans la seconde moitié du 19e siècle, en particulier le Lehrbuch der geschichtlichen Methode d’Alfred Feder ainsi que le Lehrbuch der historischen Methode d’Ernst Bernheim, qui furent ses deux principales sources d’inspiration. Aux yeux de Frégault, la science véritable prenait encore sa source dans les conceptions issues de la pensée scientifique allemande du 19e siècle. À la suite de Lord Acton, il estimait que le puissant renouveau des structures de la méthode historique survenu durant cette période avait « constitué, dans le développement de la pensée occidentale, une étape plus grosse de conséquences que la Renaissance italienne du 15e siècle » (Frégault, 1954, p. 55).

On peut supposer que le recours à un traité comme le Guide, qui assumait sa filiation catholique en inscrivant sa démarche dans la poursuite des enseignements de Léon XIII sur l’éthique scientifique en histoire [40], permet alors à ses usagers de mettre en oeuvre un projet de connaissance dédouané de toute référence au courant méthodiste français, qui demeure encore mal vu par l’épiscopat canadien-français [41]. L’ouvrage suit néanmoins un plan relativement similaire aux travaux de ce genre et défend une conception de la méthode historique comme « un système de procédures appropriées pour atteindre la vérité [historique] ». Il situe la tâche de l’historien sur le plan des procédés de l’heuristique et de la critique des sources (Garraghan et Delanglez, 1946, p. 10). Sous ce profil, la discipline historique tient à prendre ses distances d’une histoire réduite aux dimensions politico-militaires de l’État ou encore d’une histoire-littérature. De même, elle place les notions équivalentes d’objectivité et d’impartialité au coeur de la démarche critique tout en reconnaissant que l’historien, dans sa pratique, ne peut souscrire à une totale neutralité puisqu’il demeure, in fine, tributaire de principes et de philosophies de vie. Cette orientation nouvelle de la méthode historique va également de pair avec l’émergence de nouvelles formes de travail scientifique, à commencer par la valorisation de la figure américaine du scholar, opposée à celle, plus traditionnelle, du « clerc érudit », de même que la pratique du séminaire comme nouveau laboratoire où s’élabore la recherche et se déploie le talent du maître (Lamarre, 1993, p. 281).

Dans ses cours d’histoire à Laval, Trudel fera la promotion d’une approche méthodologique analogue à celle de son collègue montréalais. Il faut dire qu’à défaut d’avoir bénéficié des enseignements d’un maître particulier durant son séjour aux États-Unis, Trudel avait lui aussi surtout fréquenté des auteurs issus de la mouvance scientiste et positiviste européenne de la fin du 19e siècle, tels que Johann Gustav Droysen, Karl Lamprecht, Henri Berr et Louis Halpen. Il avait aussi beaucoup lu les historiens de la New History américaine tels que Fred Morrow Fling, James Harvey Robinson, Charles A. Beard et James Shotwell, eux-mêmes influencés par la philosophie pragmatiste et privilégiant une histoire davantage tournée vers les forces géographiques, structurelles et économiques [42]. Sans surprise, Trudel va lui aussi adopter le bréviaire des pères Garraghan et Delanglez comme manuel de méthodologie dans ses propres cours [43]. Dans les pages du Devoir, en 1950, c’est explicitement à l’enseigne montréalaise qu’il situe la méthode enseignée à Laval :

Notre méthode [à Laval]? Elle est pratiquement la même que celle de Montréal : nous avons des cours avec des travaux pratiques, une grande partie de notre enseignement reprise sur des séminaires, c’est-à-dire autour d’une table ainsi qu’en un laboratoire, nous disséquons une question historique avec nos étudiants, nous soupesons et décomposons les documents historiques dans une recherche méthodique de la vérité. L’esprit qui nous anime n’est pas un esprit de démolisseur : avant d’aborder l’étude des documents, nous apprécions d’abord les travaux des prédécesseurs et s’ils sont de bonne étoffe, nous leur rendons l’hommage qu’ils méritent; nous ne sommes pas, Messieurs, des Pénélopes qui défont leur tapisserie à mesure qu’elle est tissée, mais nous avons toujours à l’esprit ce grand principe que la mission de l’Université est de contrôler l’histoire. Nous voulons sauver les travaux qui ont été bien faits (c’est de la besogne de moins à faire), mais en même temps appliquer à l’histoire du Canada une méthode critique légitime et éprouvée.

Trudel, 1950, p. 5

Dans leur volonté novatrice, Trudel et Frégault s’engagent dans un même chantier : celui de la science, mais peut-être surtout celui du pouvoir d’en définir les nouvelles règles. Si « tout projet scientifique est inséparable d’un projet de pouvoir », écrivait André Burguière (1979, p. 1350), il semble que ce soit particulièrement vrai chez ces derniers, pour qui la science historique doit désormais souscrire à une vocation « professionnelle » et trouver dans l’université et ses séminaires, à l’abri des autorités traditionnelles, ses lieux d’élaboration privilégiés. Sur ce point, Trudel exprime à nouveau sa dette intellectuelle envers Frégault dans l’avant-propos de son Louis XVI, le Congrès américain et le Canada :

L’histoire, au Canada français, est toujours confortablement assise dans la chaire de rhétorique et regarde de bien haut l’historien-chercheur qui veut être scientifique. La première s’appuie sur de belles phrases, ce dernier s’appuie sur des sources et c’est lui, malgré tout, qui pourra atteindre plus sûrement la vérité historique. En adoptant la méthode scientifique, nous ne faisons que marcher dans la voie qu’a si brillamment tracée l’érudit historien Guy Frégault.

Trudel, 1949, p. X

Lorsque l’ACFAS décide, en 1953, de remettre à Frégault la médaille Léo-Pariseau, Trudel lui rend, à son tour, un vibrant hommage à l’occasion de la cérémonie de remise officielle. Le texte lu par le professeur lavallois fait de nouveau apparaître la matrice théorique qu’ils ont en commun. Frégault y est décrit sous les traits archétypiques de l’« homme de science » canadien-français, en louant tout particulièrement la séparation que ce dernier avait inaugurée entre l’histoire comme « genre littéraire », frère de la rhétorique et tout droit sorti de la période classique, et l’« histoire-science ». Les procédés de l’historien digne de cette nouvelle mouture s’arriment à ceux que privilégient alors les sciences exactes :

processus méthodique dans la recherche, inventaire minutieux des ressources que peut fournir telle période donnée, du matériel une utilisation qui doit rester conforme à l’objet en autant que le permet la faiblesse de l’esprit humain, traitement de la matière avec cet esprit curieux et technique que l’on retrouve dans les travaux de laboratoire.

Trudel, 1954, p. 53

Cette orientation est encore fortement marquée dans un ouvrage qu’ils préparent conjointement en 1952 avec l’historien Michel Brunet, L’histoire du Canada par les textes, évoqué plus tôt. Ce manuel, qui connaîtra une réédition en 1963, est préparé à l’intention des maîtres de l’enseignement primaire et secondaire ainsi qu’à leurs élèves et vise à offrir un outil pour rendre les leçons d’histoire « plus vivantes », de même que pour diffuser une nouvelle conception de l’histoire qui, purgée des visées patriotiques et morales du traditionnel manuel scolaire, puisse être guidée par une méthodologie plus rigoureuse (Brunet, Frégault et Trudel, 1952, p. 9).

Il importe, en dernière instance, de souligner combien l’idéal de la discipline historique auquel nos deux historiens communient est assorti d’attentes nouvelles et s’inscrit dans l’horizon d’une finalité culturelle plus grande, où l’appel à une histoire plus « objective » s’impose comme un levier privilégié d’épanouissement collectif. Dans le discours qu’il livre à l’occasion de l’entrée de Trudel à l’Académie canadienne-française, Frégault insiste pour dire qu’« aux anciens historiens, souvent satisfaits de faire de l’éloquence et de la littérature, il importe maintenant d’opposer une réaction de caractère résolument intellectuel ». Il s’agit là, rajoute-t-il, du « seul moyen qui reste à l’ouvrier de l’histoire, quel qu’il soit, d’être égal à sa tâche et de travailler efficacement pour la culture [44] ». Ce travail sur la culture pointe alors dans le sens d’une réévaluation des traditions du Canada français, de façon à permettre un tri entre les « traditions vivantes » et les « traditions mourantes », c’est-à-dire entre « celles qui prolongent ou que peuvent prolonger des actes de création » et celles qui « n’ont que du poids » (Frégault cité dans Lamarre, 1993, p. 278). Cette dynamique de réévaluation et d’arbitrage des traditions a partie liée, nous le soulignions, avec la prise de conscience chez la jeune intelligentsia des années 1950 d’un écart persistant entre la représentation idéalisée du passé chez l’élite et les sollicitations nouvelles d’un présent en pleine transformation. Elle est aussi taillée à la mesure des ambitions intellectuelles de l’histoire critique qui, à l’image du credo scientiste de la fin du 19e siècle, repose sur une certaine idée de l’homme comme un être rationnel, imperméable aux idéologies sécrétées par le monde et persuadé, sur la foi d’un irrévocable progrès, de pouvoir soumettre à une connaissance scientifique toutes les manifestations de l’être humain (Mucchielli, 1995). À ce propos, dans la lignée des convictions exprimées par son collègue montréalais, Trudel écrit dans les pages du Soleil en 1950 : « La tradition en souffre un peu car la tradition cherche toujours à se présenter d’une manière si poétique, mais si la tradition est erronée, il faut corriger et substituer [nous soulignons], si nécessaire, une tradition vraie à une tradition fausse ». Sur ce point, il ajoute : « Le rôle des historiens n’est pas seulement de raconter mais aussi de contrôler : la masse du peuple ne tiendra peut-être jamais compte des corrections apportées par les érudits parce que ces corrections ne sont pas toujours agréables, mais il faut quand même que le travail soit fait » (Trudel, 1950, p. 2). C’est dire combien les objectifs scientifiques en vue desquels Trudel et Frégault conjuguent leurs efforts ne sont alors pas étrangers à des objectifs proprement culturels et nationaux; l’exigence de vérité scientifique appelle un procès de la culture et des traditions héritées qui puisse déboucher sur une prise de conscience des obstacles réels qui entravent le plein développement de la société canadienne-française.

Nous avons tenté, dans cet article, d’expliciter les ressorts et les significations impliqués dans l’amitié intellectuelle qui a uni les historiens Marcel Trudel et Guy Frégault. Cette démarche avait pour point de départ une mise à l’épreuve des schémas d’explication – antagonistes et réducteurs à certains égards – proposés par la querelle des écoles historiques entre Montréal et Québec et le souci de rendre compte autrement de la complexité d’une époque et de l’ensemble de son contexte. Nous nous sommes penchés, à cette fin, sur les deux niveaux d’analyse que ces liens d’amitié laissent entrevoir, à savoir ceux de la génération et ceux de la matrice disciplinaire. S’agissant du premier niveau, nous avons pu établir que l’effet de génération articulait des dimensions fondamentales du rapprochement entre les deux historiens. Parmi celles-ci, on retrouve un champ d’expérience partagé impliquant la crise et la guerre ainsi que l’inscription dans un climat intellectuel particulier où s’énonce une rupture « moderne » avec les « anciens ». Bien qu’il ne puisse fournir une explication englobante du champ intellectuel, le prisme générationnel offre tout de même un point de vue pertinent sur le passé et, pour cela, gagnerait assurément à être davantage pris en considération dans les études d’histoire intellectuelle au Québec, d’autant qu’il a largement fait ses preuves dans la littérature étrangère. Cette tâche impliquerait nécessairement un effort théorique et méthodologique additionnel qui ne saurait réduire le concept de génération à son utilisation d’ordinaire trop furtive et relâchée. Ainsi, de la génération du « renouveau religieux » du milieu du 19e siècle, en passant par la génération de la « crise », jusqu’à la génération « post-conciliaire », dans laquelle certains retracent les sources intellectuelles de la nouvelle sensibilité historique (Meunier, 2003), il y aurait place pour l’esquisse d’une « stratigraphie » générationnelle de manière à rendre autrement plus intelligible certaines sensibilités, attitudes, comportements et itinéraires restés encore peu étudiés à ce jour dans l’histoire du Québec (Winock, 1989).

S’agissant du second niveau, nous avons tenu à souligner combien le contexte de mutation de la discipline historique au Canada français avait pesé sur l’impulsion initiale de cette amitié intellectuelle. En effet, Trudel et Frégault se retrouvent, de façon quasi simultanée, aux commandes de nouveaux instituts d’histoire en milieu universitaire et tâchent de faire évoluer l’histoire au rang de discipline scientifique. Leurs collaborations découlent et participent à la fois d’une nouvelle configuration historiographique qui s’affirme après la Seconde Guerre, c’est-à-dire celle de l’histoire critique, dont les bases théoriques se nourrissent en grande partie de la réception américaine de l’école historique allemande. Elle propose d’organiser la pratique de l’histoire à partir de nouvelles règles et normes se rapportant aux procédés de critique externe et de critique d’authenticité des documents. Ce souci de scientificité qu’ils ont en partage n’est toutefois pas qu’affaire de méthode; il trouve aussi sa légitimité dans l’horizon d’une finalité culturelle et symbolique plus grande qui aboutit à un arbitrage des traditions héritées et à la critique des abstractions idéologiques. D’où la forte congruence à noter ici entre les matrices générationnelle et historiographique précédemment discutées. Pour autant, cette critique sans appel, fondée en raison et en méthode, ne se décharge pas de toute utopie formelle. On peut se demander si le réservoir d’espérance contenu dans la prétention scientifique de l’après-guerre ne nourrissait pas souterrainement une autre abstraction, dont les significations absolues, quoique différentes, n’étaient pas totalement étrangères au providentialisme des historiens-clercs.

Parties annexes