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Comptes rendus

Marie-Paule Robitaille, Voyage au coeur des collections des Premiers Peuples, Québec, Septentrion et Musée de la civilisation, 2014, 275 p.

  • Denys Delâge

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Couverture de Le Nord québécois, Volume 58, numéro 2, mai–août 2017, p. 251-534, Recherches sociographiques

Corps de l’article

Ce splendide livre témoigne, pour les Premiers Peuples, de la richesse des collections des prêtres du Séminaire (cédées au Musée de l’Amérique francophone) et de celles du Musée de la civilisation reposant sur la collection Coverdale, que la direction de ce musée a continué d’enrichir par de multiples acquisitions. Désormais quelque 8 000 objets : outils, textiles et vêtements, récipients, livres et cartes géographiques sur écorce, artefacts d’archéologie, oeuvres d’art, etc., qui sont autant d’attestations de cultures, de réseaux d’échange, de spiritualité, d’identité.

Au Québec, la collecte étatique structurée (« collectionnement » n’est ni dans le Larousse ni dans le Robert) par l’État date de 1922 avec la création du Musée du Québec. S’y trouvent alors une division des archives, une collection de sciences naturelles, de numismatique, de beaux-arts et de quelques objets amérindiens et inuit d’origine géographique inconnue. En 1934, le musée acquiert la riche collection des descendants de John Neilson; la dotation contient un lot d’objets amérindiens en provenance du Québec (Innus), de l’Ohio, des Prairies, qui y prennent place à titre collatéral. Ce n’est qu’en 1959 que le directeur du Musée, Gérard Morisset, acquiert un legs du Wendat Pierre-Albert Picard avec l’intention de créer une collection distincte des Premiers Peuples du Québec. Cela correspond à la transition d’une identité ethnique canadienne-française nord-américaine à celle de Québécois désignant l’ensemble des habitants d’un territoire. À cet égard, les Autochtones font désormais partie du « nous ». Le ministère de la Culture du Québec élabore ensuite une politique systématique de collection avec pour critères : représentativité, enregistrement, description, contextualisation. Le géographe Michel Brochu achète en 1964-1965 des objets eeyous (cris) et inuit dans chacune des communautés du Nouveau-Québec. De même, en 1965, Camil Guy et Michel Gaumond auprès des Atikamekw et des Kanien’Keha /:a (Mohawk) du Québec et de l’Ontario. S’ajoute ensuite l’acquisition de la collection de la compagnie Canada Steamship Line (Coverdale principalement) : plus de 600 objets de 50 nations du continent, dont une fraction concerne le Québec. L’approche change alors radicalement. D’un intérêt marginal pour des « curiosités sauvages », l’acquisition vise désormais la représentation d’une composante nationale du Québec pour la mémoire et l’histoire, pour l’art contemporain, pour les combats actuels, pour la communauté de destin avec les Autochtones de la planète, pour une approche participative, comme c’est d’ailleurs la caractéristique de l’exposition permanente actuelle sur les Premiers Peuples du Québec.

La documentation des collections exige la mise en rapport avec celles d’autres pays, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Allemagne, principalement. Les Hurons n’ont-ils pas fait parvenir un collier de porcelaine (wampum) à la cathédrale de Chartres, les rois n’ont-ils pas collectionné pour témoigner de la grandeur de leur empire, les missionnaires rédigé dictionnaires et livres de prières, voyageurs et militaires cartographié, dessiné les scènes évocatrices des premiers habitants et rapporté des souvenirs évocateurs, telle cette tunique innue en peau de caribou peinte de nombreuses doubles courbes d’avant 1750 (p. 100-101)?

Les collections des premiers peuples ne sont pas qu’un assemblage de curiosités, elles témoignent d’un rapport impérial visant la dissolution des cultures dont les artéfacts, souvent obtenus sans consentement, seront désormais interprétés et mis en valeur dans les paramètres de la société dominante, loin du regard et de la parole des premiers intéressés. La Déclaration de l’Organisation des Nations unies sur les droits des peuples autochtones (2007-2012), tout comme le Rapport sur les musées et les Premières Nations (1992-2012) de l’Assemblée des Premières Nations et de l’Association des musées canadiens promeuvent une démarche de décolonisation par, entre autres, l’identification des biens culturels sensibles : restes humains, acquisitions illicites (objets de potlatch confisqués ou extorqués, etc.), biens sacrés. C’est ainsi qu’au Musée de la civilisation l’exposition « L’oeil amérindien. Regard sur l’animal » témoigne d’une rencontre avec la vision autochtone du monde et de sa temporalité mythologique faite de passages et de métamorphoses entre humains et animaux, explorant le regard de l’animal plutôt que des humains. Quatre cérémonies rituelles précédant l’ouverture de l’exposition évoquaient la puissance des objets évoqués et les recontextualisaient dans leur culture d’origine.

La présence autochtone n’étant évidemment pas réductible aux Amérindiens et aux Inuit, les collections du Musée de la civilisation concernent les Métis du Canada et des États-Unis, les peuples d’Océanie avec la collection de Pierre Maranda, d’Amazonie avec celle du Dr Aldo Lo Curto.

Des collections d’une richesse insoupçonnée, un livre exceptionnel.