La diffusion des connaissances en langue française en sciences humaines et sociales. Les défis du nouvel environnement international[Notice]

  • Jean-Philippe Warren et
  • Vincent Larivière

Dans un ouvrage paru en 2013, Does science need a global language?, l’auteur américain Scott L. Montgomery soutenait que, pour progresser, la science exigeait l’usage d’une lingua franca commune aux chercheurs de différentes nations. Le sous-titre de son livre, English and the Future of Research, ne laissait d’ailleurs planer aucun doute sur la langue promise à l’universalité (Montgomery, 2013). La pratique scientifique n’avait cependant pas eu besoin d’attendre la publication d’un tel ouvrage pour arriver à cette réponse programmatique. Depuis cent ans, mais de manière accélérée depuis le déclin de l’URSS, puis de l’avènement d’Internet et la simplification des échanges internationaux, on observe une tendance lourde à la diffusion de la recherche en anglais. Désormais, dans les domaines des sciences naturelles et médicales (SNM), la quasi-totalité des travaux paraissent en anglais et, quoique une grande diversité de langues demeure représentée dans les sciences humaines et sociales (SHS), celles-ci sont aussi emportées par la marée de l’anglicisation. Plusieurs auteurs se demandent si, dans cinquante ans, le français n’aura pas disparu des écrits en SHS au profit de l’anglais, comme ce fut le cas de l’allemand, autrefois dominant en chimie, ou du latin en théologie. De là l’intérêt d’un numéro spécial de Recherches sociographiques pour sonder les changements qui affectent aujourd’hui l’espace de la recherche francophone. Les revues savantes et les articles qu’elles publient ont une importance capitale pour l’étude de ces transformations. En plus d’être encore au coeur de la diffusion des connaissances, les revues sont au centre du système de la reconnaissance scientifique qui, de plus en plus, se base sur les articles évalués par des pairs. Les chercheur.e.s doivent non seulement publier les résultats de leurs travaux dans des revues, mais ces revues doivent être les « bonnes », puisque le fait d’y être publié influence la reconnaissance obtenue auprès des collègues. Les revues constituent donc un lieu incontournable pour qui veut étudier les tendances actuelles qui affectent la production des connaissances. Résumant en quelque sorte l’intention ayant présidé à ce numéro spécial, Andrée Fortin souligne que « les bouleversements auxquels est confrontée l’édition savante vont bien au-delà de la numérisation et de ses conséquences sur l’équilibre budgétaire des revues ». Pour elle, il importe aussi de s’interroger « tant sur les idées que véhiculent ces revues, que sur leur "format", la science et l’institution scientifique dont elles émanent et qu’elles contribuent à construire ». Dit autrement, les revues ne sont pas seulement un véhicule de diffusion des savoirs : elles contribuent elles-mêmes à leur construction et façonnent leurs objets. Tout en ouvrant nos questionnements à ce qui se passe plus largement dans l’espace de la recherche francophone, nous portons dans ce numéro spécial une attention particulière au contexte québécois. Le Québec a cette singularité d’être une nation à majorité francophone dans un continent nord-américain à majorité anglophone. Avec la création de l’ACFAS ou celle du FRQSC, le Québec a cherché depuis longtemps à mettre en place des politiques publiques afin d’encourager et de valoriser à la fois la poursuite d’activités de recherche en français et leur diffusion dans cette langue. On peut se demander dans quelle mesure ces initiatives ont endigué ou retardé l’anglicisation de la recherche, ou même si elles ont eu un impact quelconque. Étant une nation périphérique par rapport aux grands ensembles nationaux que sont, notamment, les États-Unis, le Royaume-Uni ou la France, on peut également se demander comment l’anglicisation affecte aujourd’hui les études produites au Québec. Quel impact le « tout à l’anglais » a-t-il sur les dynamiques des formats, des objets et des réseaux de recherche? Bien que toujours …

Parties annexes