Témoignages

Les revues savantes en études littéraires publiées au Québec : l'exemple d'Études françaises[Notice]

  • Élisabeth Nardout-Lafarge

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L’état des lieux présenté ici même par Andrée Fortin rend fidèlement compte de l’histoire, du fonctionnement et des nouveaux enjeux liés à la situation actuelle des revues savantes dans le champ des études littéraires au Québec, et en particulier de celle que je dirige depuis 2014, Études françaises. Invitée en tant que directrice de cette revue à participer à ce dossier, je reviendrai, à partir de cette expérience, sur quelques-unes des questions soulevées dans l’article d’Andrée Fortin : le rôle institutionnel et disciplinaire des revues savantes, le problème de la langue et celui du financement. J’aborderai ces sujets, sachant que les transformations de sa diffusion et les incertitudes financières que vit actuellement Études françaises sont partagées par plusieurs autres revues, en littérature notamment, et qu’elles concernent également l’avenir de la plupart des publications savantes en sciences humaines qui paraissent en français au Québec. Dans le domaine des études sur la littérature québécoise, la construction d’une légitimation réciproque entre les départements de lettres et les revues savantes a été très finement analysée dans un essai de Nicole Fortin, Une littérature inventée, qui étudie le contexte historique, théorique et institutionnel de la fondation des trois revues universitaires qui sont encore actuellement les plus importantes du champ au Québec : Voix et images associée au Département d’études littéraires de l’Uqam, Études littéraires et Études françaises respectivement associées au Département des littératures de l’Université Laval et au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal (Fortin, 1994). Il faut désormais ajouter Tangence, fondée en 1981, associée aux Départements de lettres des Universités du Québec à Trois-Rivières et à Rimouski. L’essai de Nicole Fortin analyse la fonction instituante des revues savantes sur laquelle insiste également Andrée Fortin. Cette fonction se manifeste à tous les niveaux, du plus concret – celui de la carrière universitaire, dominée par l’oukase du publish or perish et dont l’évaluation repose pour une bonne part sur la qualité des revues dans lesquelles les chercheurs publient leurs travaux, sur leur réputation, leur visibilité, leur taux de consultation et de citation – au plus théorique : les revues ont un rôle de premier plan dans ce que Michel Lacroix appelle « la disciplinarisation du savoir », donc les mises en forme, les renouvellements, les réorientations des connaissances et des méthodes de travail. Elles participent ainsi à l’élaboration des définitions toujours en mouvement des disciplines et c’est dans leurs pages que s’amorcent et se discutent leurs transformations. En ce sens, elles servent de laboratoire, de banc d’essai, de mise à l’épreuve des théorisations et, la plupart du temps, les articles précèdent et inspirent les livres. Andrée Fortin souligne également comment « le regard porté sur le monde varie aussi selon le lieu – géographique, social, dominé ou dominant – d’où ce regard est porté, d’où la pertinence des études à caractère théorique publiées par les revues ». C’est dire que les revues publiées au Québec développent une pensée théorique et constituent ainsi un point de vue singulier sur cette discipline. Cet aspect, inscrit très tôt dans le mandat de la revue, concerne particulièrement Études françaises. Comme Littérature ou Poétique en France, French Studies aux États-Unis, Études françaises se spécialise dans l’étude des corpus littéraires écrits en français (c’est ce qui la distingue d’Études littéraires qui accueille des articles portant sur des corpus écrits dans d’autres langues et/ou traduits), sans considération des contextes nationaux, aussi bien au Québec, en France que dans les francophonies – concept que la revue a d’ailleurs contribué à élaborer dans les années 1966-1968 (Gingras 2014). (C’est ce qui la …

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