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Ennuyé par les remous de notre temps, Gérard Bouchard[1] part d’une prémisse qui lui est coutumière (Bouchard et Roy, 2007; Bouchard, 2019, 2003b)[2], à savoir que le Québec est en mal de culture, en perte de mémoire, en panne de rêve et en manque de sens, probablement parce qu’il demeure un « pays incertain », pour le dire comme Ferron dans ses contes (Ferron, 1962)[3]. En élaboration depuis le milieu des années 1990, son projet, conséquent par rapport au postulat posé, est de fournir aux Québécois de nouvelles assises pour se représenter collectivement et ainsi acquérir une assurance existentielle (Bouchard, 2001, 1999). Sans surprise, puisqu’il s’agit d’un historien intéressé par les imaginaires collectifs, le moyen privilégié par le collègue pour atteindre le but souhaité est de revamper le grand récit national dans le sens d’une « histoire intégrante » apte à nantir ses destinataires de nouveaux référents symboliques, manière de rouvrir le cercle de la nation et d’affermir la cohésion sociale en cette enceinte privilégiée d’appartenance et de solidarité. S’aventurant sur un terrain inédit pour lui, comme il l’avoue au lecteur en réclamant son indulgence (p. 17), Bouchard pousse cependant son instigation plus loin, du côté de la dissémination par l’école du récit envisagé et de ses éléments. À ses yeux, la narration reformulée devrait en effet trouver sa voie jusque dans la salle de classe, lieu par excellence d’apprentissage des valeurs, idéaux et mythes fondateurs d’une société; ainsi, la transmission d’un héritage aux nouvelles générations sera assurée et une suite à la nation aménagée. À l’encontre d’attentes légitimes, l’auteur coupe cependant court à la production du récit projeté et reste en retrait de sa traduction scolaire par le biais d’une pédagogie et d’une didactique appropriées. Suivant son habitude, il établit le programme pour les autres à partir du poste que plusieurs lui octroient dans le champ réflexif québécois et qu’il ne dédaigne pas d’occuper, non sans dispositions et réalisations pour y prétendre : celui de maître à penser.

Une na(rra)tion désenchantée

L’ouvrage, dont la facture littéraire et narrative n’atteint pas la hauteur ordinairement touchée par l’auteur, pour ne rien dire des longueurs, de certaines répétitions (quelle utilité au chapitre 10?), d’une conclusion qui échappe au genre et d’une pratique agaçante du renvoi (infra;supra; « comme je l’ai dit au chapitre précédent »; « comme il en sera question dans la prochaine section »), constitue un collage plus ou moins réussi de deux livres agglomérés en un seul. Le premier prend la forme d’un plaidoyer théorico-émotif pour l’histoire nationale comme ciment sociétal. Le deuxième consiste en une étude empirico-systématique d’un corpus de 103 manuels d’histoire publiés de 1804 à 2018 et que Bouchard analyse aux fins d’identifier les mythes fondateurs et valeurs édificatrices formulés (ou non) par leurs auteurs et se rapportant à la Nouvelle-France, période considérée comme originelle, donc associée au commencement.

Il y a peu à dire sur ce dernier travail, qui en cent pages confirme les conclusions, présomptions ou déductions d’autres chercheurs[4]. Elles se résument à ceci : jusque dans les années 1960, les manuels d’histoire avaient pour but de fournir un répertoire de valeurs, si ce n’est de missions, voire de petits sacerdoces laïcs, pour reproduire la nation dans son historicité réputée, ramenée à une épopée moralisante portée par de valeureux et de dévotieux protagonistes; la pauvreté pédagogique des ouvrages n’avait d’égal que leur exubérance lyrique; enfin, narration rimait souvent avec affabulation. La Révolution tranquille amène un changement de paradigme que Bouchard ratifie et déplore tout à la fois : les manuels brillent sur le plan didactique, certes, mais bannissent toute émotion, refroidissent le récit et déshumanisent le passé, émoussant vraisemblablement les consciences[5]; à l’exception du pluralisme, mot fétiche de notre époque, les auteurs, rompus à l’approche méthodique et au modèle scientifique, s’interdisent de rehausser toute valeur à relents politiques qui puisse insuffler un quelconque sens de la nation au lectorat; enfin, adeptes de la pensée historique et du renouveau pédagogique, ces mêmes auteurs résistent au dessein de bâtir, grâce à la matière interprétée du passé, un mythe fondateur qui ancre et rassemble les Québécois dans une idée forte et consensuelle de leurs origines, sorte de problématique éloquente de leur destinée dans le temps. Il s’ensuit une situation désolante où, faute de savoir ce qui définit et distingue fondamentalement leur expérience historique, les Québécois – les jeunes en particulier – forment une nation orpheline de tradition et d’horizon, englués dans un présentisme aussi effréné qu’insensé, sans passé ni avenir à louanger, non plus que de héros auxquels s’identifier, articulant leur imaginaire au scepticisme ou au cynisme d’un âge désemparé. Le diagnostic du professeur est sans appel : « Nous souffrons moins d’une histoire en trop, lance-t-il à la p. 94, que d’un déficit d’histoire[6]. »

C’est pour sortir les siens des limbes dans lesquels ils végéteraient et les aider à trouver leur voie que Bouchard, durant 200 pages, argumente avec énergie en faveur d’un récit d’histoire qui, d’une part, sacrerait a posteriori le parcours d’une nation par un acte baptismal glorieux enraciné dans une mythologie fondatrice et, d’autre part, fournirait à cette nation les clefs d’un avenir radieux par l’identification de valeurs émancipatrices constitutives de cet acte fondateur ou en découlant. Dans cette opération de « remastérisation » du passé, sorte d’exercice salutaire pour la nation, l’historien en amont et l’enseignant en aval sont, pour le collègue, liés par la majesté d’une même fonction suprême, celle de se faire passeur d’héritage en vue de perpétuer les fondements symboliques d’une société (si tant est que ces fondements soient porteurs d’humanisme ou réinvestis en ce sens par l’interprétant ou l’éducateur) et ainsi contribuer à la création d’une cohésion sociale favorable au bonheur national.

Que penser de cette thèse?

L’histoire à la rescousse de la nation

Réglons d’abord la question de l’instrumentalisation possible du passé résultant de l’intervention historienne proposée par Bouchard. Conscient du glissement, celui-ci assume franchement le risque de sa posture. Il la fonde même en raison, justifiant du coup sa démarche. Son argumentaire s’articule en trois points : 1) l’historien, dont la charge est d’émouvoir et d’éduquer autant que d’informer et d’instruire, a la prérogative d’interroger le passé à partir du présent et de choisir l’éclairage qu’il veut pour aborder l’ayant-été; 2) l’identification et l’historisation des valeurs fondamentales d’une société, manoeuvres pourtant éminemment politiques, ne sont pas incompatibles avec la pratique scientifique des fidèles de Clio; 3) enfin, il n’est pas déplacé de recourir aux ancêtres pour secourir les contemporains, voire pour leur rappeler la direction à suivre, surtout si les héritiers manquent de ferveur collective, sont avares d’engagements citoyens ou mollissent au chapitre de leur sensibilité nationale, ce qui serait le fait des Québécois d’aujourd’hui, selon l'auteur.

Ajoutons une ligne à ce cahier méthodologique particulier : une histoire plus engagée culturellement et socialement, qui vise le soutien empathique de la nation (mandat de défense) en même temps que l’étude empirique de sa formation dans le temps (objet de connaissance), est non seulement justifiée et justifiable, mais appropriée et souhaitable, comme l’est du reste son enseignement. Il ne faut pas craindre de plaider fort pour l’histoire nationale, assurément contestée dit Bouchard, mais en réalité bouée de sauvetage pour les sociétés, y compris le Québec, en danger de s’égarer dans la mondialisation et l’abstraction ou de s’écraser dans l’individuation et l’atomisation.

Bien que téméraire, la perspective défendue par le collègue n’est pas à écarter prétentieusement; la malmener à partir d’une position de puriste serait aussi bête que facile. Je me suis moi-même avancé sur une voie connexe. Sans être aussi assuré que Bouchard contre les périls pesant sur le savant flirtant avec le politique, j’ai soutenu l’idée voulant que l’historien accueille positivement certaines responsabilités sociales en tant qu’interprétant et intègre à son équation narrative, mais dans le respect scrupuleux de la matière du passé, un certain nombre de variables sensibles et controversées, par exemple celle de l’avenir et celle de l’espoir (Létourneau, 2012). J’ai dit aussi que l’historien, tel un batelier ralliant les rives du Passé, du Présent et de l’Avenir, trois fleuves au cours voisins, même contigus, devait s’assumer comme passeur et qu’il était de son office de faire passer le passé en même temps qu’il le racontait et l’interprétait (Létourneau, 2000a). Dans pareil point de vue, il faut voir une ouverture revendiquée pour une certaine intentionnalité historienne envers la suite du monde, ce qui me rapproche de Bouchard. À l’encontre de ce qu’il paraît, lui et moi ne sommes d’ailleurs pas aux antipodes[7] – parlons d’une solitude à deux pour dépeindre notre accointance –, non plus qu’avec Fernand Dumont, qui dans ses travaux défendait aussi le principe d’une responsabilité politique pour l’intellectuel et celui d’une fonction sociale pour l’histoire (Dumont, 1995, 1969).

Ce qui gêne, chez Bouchard, c’est l’insistance qu’il met à justifier une démarche appuyée d’excavation et de récupération du passé dans un cas, celui du Québec, où la simple description et assomption de ce qui fut lui aurait permis de parvenir à son objectif, soit l’identification de marqueurs (terme préférable à celui de valeurs) qui, découlant de l’expérience historique québécoise et l’ayant à la longue caractérisée et particularisée, au point de se faire littéralement structurants d’un parcours collectif, sont capables, si tant est que l’on croie en leur capacité bénéfique pour les héritiers et en leur potentialité dynamique pour la nation, de permettre aux Québécois de passer à l’avenir. Dit simplement : dans le cas du Québec, il n’est ni utile ni nécessaire de forcer le passé pour créer les conditions historiales permettant l’avènement d’un futur[8]. Suivre le déroulement de l’ayant-été et en apprécier les spécificités est suffisant pour générer des raisons communes au présent, ce qui est le moyen choisi par l’auteur pour parvenir au but désiré : restaurer la nation comme lieu de rassemblement, de réciprocité et de réconciliation.

Quelles sont les valeurs, aspirations et sensibilités que Bouchard distingue dans le passé québécois et qu’il suggère de porter au rang d’idéaux du vivre-ensemble en les répercutant aux générations suivantes par le biais de l’enseignement de l’histoire? Elles sont nombreuses et variées. Parmi celles-ci figurent l’égalité, la démocratie, la laïcité, la liberté, la langue française, les droits de la personne et les rapports hommes-femmes, auxquelles s’ajoutent l’énergie, la fierté, la justice, l’engagement, l’équité, la coopération, le partage et le pacifisme, voire la solidarité communautaire, l’altruisme, l’entraide, la civilité, l’ouverture au monde, l’environnement et le respect des aînés. On se demande ce qui, dans le passé du Québec, n’est pas, pour lui, recyclable au présent en vue de fortifier une identité nationale réputée affaiblie et qui pourrait être ragaillardie par le rappel de l’action estimable des ancêtres. On se demande aussi quels attributs accolés par Bouchard au parcours québécois se révèlent spécifiques à l’historicité québécoise, toutes les valeurs identifiées par lui pour ranimer la ferveur nationale relevant d’universaux avérés et révérés, ce que plusieurs critiques lui ont reproché, en vain[9]. À lire le professeur, on a l’impression, malgré ses dénis répétés et son usage astucieux du concept d’« historisation » (voir encadré page suivante), d’être en présence d’un interprétant qui, dans l’ayant-été québécois, cherche ce qu’il chérit, extirpe ce qu’il convoite et valorise ce qu’il prise aux fins d’offrir à la nation qu’il aime les moyens symboliques de sa consolidation et de sa perpétuation. Chez lui, le passé est comme une mine à forer pour y sélectionner les pépites capables de doter les contemporains de leurs propriétés enrichissantes ou bienfaisantes. Quant à l’historien, il est le houilleur affairé à la tâche de dénicher ces trésors et de les remonter à la surface du temps pour les offrir à la communauté des siens. « Faire en sorte que le passé serve le présent dans ce [que ce passé] a de plus déterminant, à savoir la conception d’une vision du monde et la poursuite d’idéaux sur lesquels on voudrait modeler la société et programmer son avenir (p. 83) », telle est, pour Gérard Bouchard, la charge de l’historien, en tout cas de l’historien oeuvrant sur le Québec et pour lui.

On s’interroge : n’est-ce pas le contraire qu’il faudrait faire, soit amener l’historien à simplement prendre acte de ce qui, dans le passé d’une société, s’impose à l’évocation et à l’interprétation par sa seule présence, importance et insistance, et qui pour cette raison peut être désigné comme la résultante d’une expérience historique, voire atteindre le statut de constante ou d’« attracteur » (tendance de fond vers laquelle la société converge) si elle se fait moteur de l’évolution des choses, et être exploitée en conséquence dans le récit savant et le récit scolaire[10]? Le cas échéant, quelles seraient les constantes[11] qui, marquantes dans l’expérience collective québécoise jusqu’ici, pourraient être rappelées au présent en vue de favoriser le rassemblement des Québécois, y compris les jeunes bien sûr, autour de postulats forts et entraînants d’existence collective?

La question est difficile et la réponse inévitablement contentieuse. Dans des textes précédents (Létourneau, 2024, 2023, 2010b), j’ai suggéré certains éléments qui, parmi la matière constituant l’expérience historique québécoise depuis presque un demi-millénaire, me semblaient ressortir comme caractéristiques essentielles du parcours collectif. Ces éléments – non pas des postulats du monde québécois, sorte de donné préalable à ce qui est advenu, mais des résultats de l’expérience québécoise du monde, donc un précipité de ce qui est survenu objectivement et subjectivement[12] – étaient les suivants : le dédain des radicalismes, le « repoussement » de la violence, la primauté du politique et la recherche d’arrangements complexes entre les parties. Ces constantes, favorables à la formation d’une culture politique et de matrices idéologiques définissant pesamment le parcours collectif depuis un bon moment, à savoir le réformisme tranquille, le progressisme conservateur et le pragmatisme libéral, ne découlent pas, je le redis, de l’expérience québécoise réinvestie de sens et interprétée dans cette suffisance, mais se dégagent de l’expérience observée et consignée avec distance.

Je n’ai pas, dans ce texte déjà long, l’espace pour expliciter mon point de vue. Chose certaine, il constitue une alternative au modèle bouchardien, alternative évidemment aussi critiquable que la sienne[13]. En fait, Bouchard et moi nous entendons sur la nature d’une opération à effectuer, celle de trouver matière à présent dans le passé en articulant la factualité colligée sous la forme d’un récit structuré[14], mais nous distinguons sur les tenants et aboutissants de nos cogitations et investigations. Lui réfléchit sur le passé en partant du présent pour mobiliser chaudement certains éléments de l’ayant-été en vue d’aménager l’avenir; je pars du passé en l’endossant dans ce qu’il fut pour arriver froidement au présent et garder l’avenir ouvert. La raison ultime de notre dissemblance, qui n’implique pas la supériorité morale d’une position sur l’autre, mais offre une alternative à la question de savoir ce que l’on peut faire avec ce qui nous a faits, est la suivante : Bouchard conçoit le passé comme un testament à honorer dont il est le fiduciaire obligé; je l’envisage comme un héritage qui m’est donné et dont je suis le bénéficiaire dégagé. Lui cherche à soutenir une culture qu’il juge en difficulté et une nation dont le parcours le désappointe par ses égarements perpétuels; je refuse de porter le Québec comme on porte un enfant[15]. Pour moi, cette société, malgré les défis qui la pressent, n’est pas en crise, en misère ou en malaise, y compris dans son moment actuel. Elle connaît plutôt, au chapitre de sa référence collective (Dumont, 1996), une révolution silencieuse dérivant du processus pacifique et assuré de décolonisation de ses habitants, en particulier les Québécois d’héritage canadien-français (Létourneau, 2021, 2013), processus que certains chroniqueurs, par exemple Cornellier (2022), ne veulent ni admettre ni enregistrer, préférant répondre par la bouche de leur canon à ceux qu’ils considèrent comme blasphémateurs du récit accrédité et contempteurs de l’avenir espéré. On a déjà vu riposte analytique plus judicieuse…

Le mythe au secours de l’histoire

Il est une deuxième critique que l’on peut adresser à Gérard Bouchard. Elle tient à sa volonté d’enforcir la nation québécoise autour d’une idée puissante, incarnée par un événement ou un personnage historique, qui se verrait historisé en fonction de l’idée à représenter, par exemple la quête de liberté, et qui pourrait agir comme tremplin d’élévation pour un Québec prétendument embourbé dans le présentisme et ankylosé dans le stoïcisme.

Présumant que les nations, y compris la nation québécoise, doivent encore rêver, comme si elles avaient cessé de le faire, ce qui n’est nullement démontré dans l’ouvrage, Bouchard mène depuis longtemps une réflexion assez labyrinthique sur les mythes, définis généreusement et déclinés diversement[16], comme liant social, vecteur de cohésion nationale et ferment d’avenir. L’historien a certainement raison d’avancer que bien des nations, sinon toutes, s’arc-boutent sur une idée génératrice de destinée et incantatrice de possibilité, idée historisée sous la forme d’un « mythe », par exemple celui de l’arrivée des pèlerins du Mayflower aux États-Unis (récit de la refondation salutaire), celui de Guillaume Tell en Suisse (récit de la résistance libératrice) ou celui de la Magna Carta en Angleterre (récit de la limitation du pouvoir des souverains)[17]. De telles idées donnent du sens à l’expérience nationale et en résument l’essence, bien que de manière souvent excessive ou idéalisée, voire franchement inventée (Kruze et Zelizer, 2023; Sablonier, 2008; Breay et Harrison, 2015). Or, s’il est vrai d’affirmer que les historiens et les philosophes, depuis Voltaire (1756), ont copieusement contribué à bâtir l’esprit des nations en insufflant une substance aux entités façonnées, la tendance du dernier siècle, débutant avec Lucien Febvre en France, a été d’en finir avec l’« histoire serve » – au bénéfice de la nation en particulier (Febvre, 1920). Certes, Bouchard n’entend pas reconduire l’historien dans le rôle de laquais du Prince. Le dilemme de sa démarche demeure néanmoins palpable : comment abouter histoire nationale et esprit scientifique? La réponse qu’il propose est simple : faire l’histoire nationale d’après les règles de la méthode historienne, mais en pratiquant l’objectivation, version chaude et humanisée, c’est-à-dire soucieuse d’éthique morale, de l’objectivité (p. 225-226)[18]. Il fallait y penser! Le problème est que la société prend l’eau et se fait vaseuse alors que la nation réclame l’étanchéité pour demeurer radieuse; que la condition humaine est légère alors que les héros nationaux doivent être fiers; que l’évolution du monde est sans direction précise alors que celle de la nation doit paraître résolue et continue; et que l’histoire nationale exige de l’historien qu’il fasse preuve d’inclination envers sa nation alors que sa tâche, centrée sur la recherche de vérités effectives plutôt que sur l’élaboration de vérités affectives, le pousse continuellement à la distanciation, sinon à la « défection », nationale[19]. Quant à la morale du passé, si tant est que pareille chose existe, elle est souvent loin de celle qu’en suggèrent les historiens.

On se le demande : jusqu’à quel point nettoyer la nation de ses scories – hésitations, équivoques, tâtonnements, ambiguïtés, infinitudes, imprécisions, contradictions, discontinuités, discordances, dissonances, défaillances, trous, interstices et autres incongruités ou « saletés » – pour l’affiner et la lustrer comme un bijou à admirer? Est-ce le rôle de l’historien, fusionnant avec son objet d’étude (p. 216), dans ce cas-ci la nation québécoise, de faire rêver les siens en les amenant à s’identifier à des personnages élevés au rang de modèles à reproduire par suite des actions réputées mémorables ou honorables qu’ils auraient commises[20]? Est-ce le travail des enseignants de conforter la nation et de réconforter les élèves en les invitant à placer leurs attentes identitaires sous son couvert et sa protection[21]? Plus fondamentalement, le Québec connaît-il une situation idéologique et politique à ce point alarmante ou déplorable qu’il exige une intervention majeure, de la part de ses interprétants, sur le plan symbolique, métaphorique et emblématique, pour en rétablir la cohésion interne? Et encore : jusqu’où pousser l’identification, l’intégration et la conciliation nationales dans le cas du Québec? Faut-il, pour accéder au septième ciel (celui de la « communauté affective »?), atteindre un point où la patrie se confond littéralement avec la fratrie[22]?

L’épisode que Bouchard aimerait promouvoir au rang d’événement fondateur de l’historicité québécoise, quitte à le magnifier pour combler les lacunes du passé en ce sens, est celui du mouvement patriote dans les années 1830. Pour l’historien, il est temps d’en finir avec la Conquête comme épisode déterminant de la destinée collective, voire avec la Nouvelle-France comme période sanctuaire d’un parcours historique, sorte d’âge d’or à vénérer, car précédant le Grand basculement, équivalent québécois du Grand dérangement acadien. Aux yeux du collègue, la défaite de 1759, française surtout, articule en effet une vision du Soi comme Survivant seulement, condition incarnée dans la figure du Québécois vaincu, abattu et miséreux, représentation pour le moins dépressive et vraisemblablement fanée de nos jours, notamment chez les jeunes[23]. Quant au Régime français, il est associable à un moment d’imposition et d’exploitation, non d’inauguration et d’éclosion; il tarde d’en finir avec son idéalisation, déclinante de toute façon dans la conscience populaire. A contrario, toujours selon Bouchard, le mouvement patriote cristallise l’idée d’une nation résistante, désireuse de se refonder par et dans un projet positif, constructif, créatif et affirmatif, celui de sortir du cadre colonial (français ou britannique, nulle importance ici), pour s’émanciper comme collectivité autonome, voire comme république. Au dire du professeur, la rébellion patriote, irréductible au seul aléa des insurrections violentes et perdantes, recèle et exprime plusieurs valeurs capitales propres à la société québécoise, valeurs portées par une ribambelle d’hommes et de femmes ayant accompli de nombreux actes héroïques pour les concrétiser (pensons à Chevalier de Lorimier, pendu pour avoir cru et s’être tenu), valeurs qui, si elles étaient correctement réennoblies et enseignées[24], pourraient insuffler aux Québécois d’aujourd’hui, et notamment aux jeunes, des aspirations, rêves et idéaux galvanisants et gratifiants. Pour Bouchard, la lutte d’émancipation nationale contre le colonialisme – politique, économique et idéologique, intérieur ou extérieur, dans ses versions molles ou dures, dont la rébellion patriote constitue la manifestation panégyrique, est ce qui définit principalement l’historicité québécoise, donne du sens au parcours de cette nation[25] et pourrait rallier tous les habitants du Québec autour d’une grande Idée inspirante et transcendante capable d’atteindre leur coeur et leur raison. Faire passer les Québécois d’héritiers à fondateurs, tel serait, pour Gérard Bouchard, qui véhicule l’idée depuis un quart de siècle (Létourneau, 2000b), l’effet de l’historisation du mouvement et du soulèvement patriote, épisode rempli d’idéaux à célébrer et de valeurs à transporter, comme mythe cardinal de la nation québécoise.

À nouveau, comment accueillir cette thèse – que le collègue voudrait voir intégrée aux programmes d’histoire, consignée dans les manuels scolaires et enseignée en classe, car conjugable selon lui au passé (critère de validité), au présent (critère d’utilité) et au futur (critère de transmissibilité)?

Sa proposition n’est pas sans intérêt en autant que trois conditions, discutables à mon avis, voire contestables, soient respectées :

  • que l’on accepte de soumettre l’interprétation juste du passé, immanquablement sobre et pâle[26], à son interprétation faste, inévitablement colorée et criarde, en abjurant l’inextricable et peut-être insoutenable complexité de ce qui fut, en particulier dans le cas du Québec, dont l’itinéraire, jusqu’ici, a été fondamentalement marqué par l’ambiguïté de destin découlant du choix répété de ses habitants, celui du centre (Létourneau, 2006a), plutôt que résultant de leur aliénation nationale ou d’un quelconque penchant pour les extrémités risquées, en particulier l’excentricité idéaliste[27];

  • que l’on accepte d’assigner à l’historien la tâche d’éclaircir le passé, soit lui imposer une solution narrative et magistrale (principe de l’interprétation maximaliste ou magnifique) plutôt que de l’éclairer, c’est-à-dire lui offrir une traduction interrogative et circonspecte (principe de l’interprétation minimaliste ou pudique);

  • que l’on oblige les héritiers à se faire redevables envers les prédécesseurs, donc débiteurs à l’endroit des anciens et de leurs choix (se situer dans la perspective des ancêtres), au lieu d’être plénipotentiaires de leur destinée, c’est-à-dire débatteurs de ce qui fut et responsables devant leurs propres décisions (s’assumer dans ce qu’ils ont envie d’être).

On comprendra qu’il ne s’agit pas de principes qui m’animent ou me gouvernent. Mon credo est différent. Il se décline en trois points :

  • la juste interprétation des choses, avec ses hésitations et ses doutes, donc avec ses frustrations et ses embarras, si ce n’est avec ses ambiguïtés et ses conclusions ouvertes, est un objectif qu’il me semble primordial de poursuivre jusque dans l’acte pédagogique, lequel doit viser, comme le disait Montaigne, à la confection de têtes bien faites plutôt qu’au façonnement de têtes bien pleines;

  • la démythification du passé et son exploration critique me paraissent plus importantes que son illumination et sa considération affective – l’émotion ne mine-t-elle pas les faits qui à leur tour ruinent les bonnes histoires, celles qu’« aime le peuple », affirmait candidement Cornellier (2023), mais qui en vérité l’engourdissent ou l’exaltent comme le font souvent les religions laïques ou sacrées?

  • enfin, tout en respectant le patrimoine accumulé par mes prédécesseurs, qui continue à m’enrichir, je me sens affranchi de leurs actes et de leur oeuvre. Dit autrement : je me souviens d’où je m’en vais. C’est d’ailleurs cette conception de l’héritage : la transmission comme don et concession, non comme prescription et injonction, que j’ai reçue de mon père, qui aurait adhéré à l’idée voulant que suite et reproduction divergent, la reproduction étant la duplication du même alors que la suite relève de la continuité et de la distance par rapport à ce qui fut.

Au total, je demeure donc réservé face aux argumentations et recommandations de Gérard Bouchard. Son parti pris pour l’histoire nationale, manifestation de son attachement légitime à la nation, évidemment québécoise dans son cas, excède en effet mon ouverture envers l’usage acceptable des attributs de Clio à des fins politiques. Si je reste acquis au projet d’une science sociale, je demeure circonspect par rapport à la conjugaison concertée des deux termes. L’idée d’une histoire liée à l’idéal national m’embarrasse aussi, de même que m’ennuie l’image de l’historien protégeant sa nation ou la promouvant. Enfin, je reste méfiant par rapport à la conception de l’enseignant comme éveilleur ou disséminateur de sentiment national.

Le collègue répondra qu’il ne se reconnaît pas dans ces inclinations. Il affirmera que son entreprise est animée par la pensée scientifique, non par le dessein idéologique; que son programme est empreint d’humanisme, non pétri de nationalisme; et que, comme chercheur averti, il privilégie la méthode plutôt que la mémoire. En fait, on pourrait multiplier les citations où, mû par son désir de faire rêver les siens par la mythification émotive et raisonnée de leur parcours historique saisi comme une odyssée de tenaces et de discrets, Bouchard, tout en maniant adroitement la rhétorique des lettres érudites, franchit sciemment l’espace habituel du savant pour s’engager résolument sur le terrain de la politique identitaire.

Mais qu’importe l’intention du professeur. On saura où il loge et de quoi ressort son projet lorsque, cessant de se faire programmateur, il se lancera dans l’élaboration du récit qu’il appelle en le transposant sous la forme d’une synthèse d’histoire et sous celle, complémentaire, d’un manuel d’histoire dédié aux élèves et aux étudiants[28]. En leurs temps, Garneau, Groulx et Hamelin, trois autres monuments de l’histoire québécoise, l’avaient fait, eux.