Corps de l’article

Cet ouvrage rassemble 20 contributeur·rice·s de trois disciplines : la psychologie, l’éducation aux sciences naturelles et la philosophie des sciences. En octroyant une section à chacune d’entre elles, l’ouvrage courait le risque que les perspectives offertes sur le pluralisme représentationnel – « représentation » étant pris au sens large de « compréhension, théorie, etc. d’un phénomène » (p. 3, traduction libre) – soient davantage pluridisciplinaires que multidisciplinaires. Ce risque est cependant évité par une section introductive d’une soixantaine de pages rédigées entièrement par les directeurs. De fréquentes références intertextuelles, d’une section disciplinaire à l’autre, jettent encore plus de ponts aidant à la compréhension qu’exige un sujet aussi complexe.

Dans la première section, la confrontation de définitions claires de thèses monistes et pluralistes de quatre niveaux de profondeur (naïve, éduquée, experte, ultime) dissout la crainte de relativisme épistémique que pourrait ressentir un lectorat peu informé des travaux épistémologiques récents. Accepter la pluralité de conceptions d’un même phénomène ne revient pas à dire qu’aucun critère ne permet d’en différencier la validité – au contraire, le fait de considérer cette pluralité est une condition nécessaire pour évaluer la validité des diverses conceptions selon ces critères.

La section psychologique traite d’abord de deux besoins humains parfois contradictoires, les besoins épistémiques et existentiels, à travers deux oppositions classiques entre science et religion : biologique (transformisme c. créationnisme) et astronomique (géocentrisme c. héliocentrisme). On présente ensuite des raisonnements tentant de satisfaire les deux besoins séparément ou ensemble. Le chapitre suivant opérationnalise ces concepts théoriques par simulation informatique d’une recherche de cohérence entre explications magique et scientifique de la propagation du VIH – une situation fréquente en Afrique. Un autre chapitre plaide pour l’utilisation des expériences de pensée comme moyen efficace et économique d’enseigner des notions physiques (par exemple : force, mouvement et masse). Le chapitre de fermeture démontre que les théories naïves et incorrectes sont davantage entretenues par la perception que par le langage, et que le meilleur moyen d’augmenter l’inhibition nécessaire pour les bloquer pourrait être de développer la capacité de réflexivité cognitive.

La section sur l’éducation des sciences renforce l’idée que le changement conceptuel ne consiste pas seulement en l’effacement d’une théorie naïve par une théorie scientifique. Le terme même de « changement » étant problématique parce qu’il entretient une idée inexacte, on propose le concept de « prévalence conceptuelle » pour insister sur l’inévitable coexistence des théories et sur l’objectif qu’est l’augmentation de la fréquence de mobilisation de la théorie juste. Le chapitre suivant avance que de modifier les idées fausses – elles-mêmes plurielles – exige de considérer les raisons affectives, dont leurs liens avec l’identité, qui contribuent à leur prévalence. Il utilise les exemples des théories sur les causes du trouble du spectre de l’autisme et de l’idée que l’immigration menacerait les valeurs étatsuniennes (un exemple plus consensuel aurait mieux desservi cette unique excursion en sciences humaines). Le chapitre de clôture défend, contre le postulat de la recherche naturelle de la cohérence, la thèse de la préférence pour l’unité : Aristote, Kuhn, Feyerabend et Bachelard sont pertinemment cités pour illustrer le pluralisme de la cognition experte.

La section sur la philosophie des sciences commence par élargir la définition du pluralisme en montrant ses applications métaphysique et épistémologique et en le liant au pragmatisme. On le présente ensuite comme un remède au monolithisme de l’épistémologie dominante (dite ici « fondamentaliste ») du 20e siècle, surtout ancrée dans les sciences physiques. Le cas des sciences cognitives, multidisciplinaires par principe, propose la coexistence pluraliste comme possible solution aux problèmes causés par l’impression d’incompatibilité intrascientifique de diverses théories (symbolique, connexionniste, bayésienne, encorporée, dynamique, écologique, etc.). L’avant-dernier chapitre présente plusieurs analogies (de cartes, d’idéalisations, de stratégies) et causes potentielles (sous-détermination, explorations compétitives temporaires et permanentes) du pluralisme représentationnel. Le chapitre final explique, par la sélection naturelle, le non-effacement des théories naïves par les théories scientifiques et boucle la boucle en revenant à l’éducation aux sciences.

Le livre est riche en concepts et en références et permet à des expert·e·s de leur domaine de présenter les récents progrès de l’épistémologie de manière claire, synthétique et accessible. Placer au départ la section de philosophie des sciences (nous convainquant de la pertinence du pluralisme), continuer avec celle de psychologie (présentant les mécanismes des conflits entre théories naïves et scientifiques) et terminer avec celle d’éducation aux sciences (montrant de quelle manière il est possible de mettre en pratique un pluralisme justifié et expliqué) aurait soutenu de façon plus cohérente l’application du pluralisme. On aurait aussi eu avantage à présenter plus d’exemples issus des sciences humaines et sociales pour contribuer à dépasser l’idée qu’il y aurait une différence de nature entre l’éducation aux sciences naturelles et l’éducation aux sciences humaines. L’ouvrage, dans sa forme actuelle, mérite quand même sa place entre les mains de tou·te·s les éducateur·rice·s – pas seulement ceux de physique, de chimie et de biologie –, dans l’espoir qu’il les poussera à repenser leurs méthodes.