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Le livre de Gérard Mauger présente un parcours sociologique qui vise à expliciter, classer et synthétiser des réflexions à propos des outils conceptuels de Bourdieu. Pourquoi choisir ce sociologue, plus de vingt ans après sa mort ? L’auteur répond qu’il faut tenir compte de la portée de l’oeuvre de Bourdieu, l’un des sociologues les plus cités dans le monde, car ses concepts font école et représentent une référence incontournable, tant pour ses adeptes que pour ses détracteurs.

L’ouvrage présente des éléments biographiques sur Bourdieu, puis décrit sa démarche, que l’auteur qualifie de « lecture de disciple » sans complaisance, assurant qu’il entend porter un regard critique sur l’oeuvre de Bourdieu. Les chapitres abordent tour à tour des concepts tirés du « tryptique canonique – habitus, champ, capital – [qui] ne peut être défini qu’à l’intérieur du système théorique qu’ils forment » (p. 29). Ainsi, le premier chapitre traite de l’habitus, du sens pratique et de la conscience réflexive. Le deuxième chapitre aborde la domination, la violence symbolique et les résistances, pour enchainer dans le troisième chapitre sur la théorie des champs. De manière logique, le quatrième chapitre touche à la multiplication des espèces de capital, pour présenter, en cinquième chapitre, un historique du concept de classes sociales, de Marx à Bourdieu. Le sixième chapitre aborde le tournant de Bourdieu vers l’engagement sociologique et la réflexivité, qui apparaissent surtout dans ses derniers ouvrages. En conclusion, Mauger livre un plaidoyer qui propose de reconnaitre l’oeuvre de Bourdieu comme un paradigme pour la science sociale.

Ainsi, cet ouvrage intéressera certes les « disciples » de Bourdieu, pour reprendre l’expression de Mauger, mais également les néophytes qui veulent découvrir cette oeuvre majeure. Il s’agit d’un ouvrage fouillé qui fait un tour d’horizon exhaustif de la production intellectuelle de Bourdieu. Qui plus est, il propose un ingénieux système d’abréviations (qui se trouve dans une liste à la fin de l’ouvrage) pour désigner les ouvrages dont il traite. Ce faisant, la lecture s’en trouve allégée en évitant de référer constamment à Bourdieu avec une année. Ce système s’avère nécessaire, puisque l’ouvrage réfère à l’ensemble de la production de Bourdieu et touche un large éventail de travaux sociologiques qui en proposent l’exégèse. L’idée de proposer un itinéraire de chercheur prend tout son sens, car Mauger effectue réellement une rétrospective de l’oeuvre en tenant compte de l’évolution des concepts dans le temps, par exemple en comparant les premières définitions de l’habitus à celles plus abouties dans ses dernières publications.

Comme toute production scientifique, ce livre comporte certaines lacunes. En effet, à trop vouloir situer les concepts de Bourdieu dans leur sillon théorique, Mauger effectue des détours parfois sinueux pour présenter la pensée d’autres auteurs, comme dans le deuxième chapitre où il expose l’influence de Marx et Engels pour en arriver à discuter de la résistance et de la violence symbolique. L’oeuvre de Bourdieu est suffisamment dense ; y ajouter d’autres penseurs devient intellectuellement bourratif ! Aussi, on constate sans peine la propension de Mauger à faire étalage de sa productivité impressionnante.

Alors, pourquoi lire cet ouvrage si on s’intéresse à l’éducation ? Pour trois raisons distinctes. D’abord, il s’agit d’un ouvrage intéressant pour quiconque souhaiterait enseigner les concepts de Bourdieu, car il en fournit les définitions, les évolutions et même les usages dans d’autres enquêtes sociologiques.

Ensuite, le livre montre bien que l’école constitue un terrain de recherche privilégié par Bourdieu pour élaborer certains de ses concepts clés, comme la violence symbolique : « Les enquêtes sur le système scolaire sont à l’origine de la première version du concept de violence symbolique (celle qu’exerce l’institution), mais, dans la mesure où la violence symbolique du système scolaire s’exprime en définitive dans des interactions […] entre enseignants et enseignés » (p. 109). Les travaux de Bourdieu permettent également la mise en évidence que « la corrélation entre la réussite scolaire, identifiée à l’intelligence, et le capital culturel hérité est un constat rationnel utilisable contre les effets délétères de “l’idéologie du don” » (p. 270).

Le livre aborde aussi la décision de Bourdieu de s’engager dans le débat politique à la fin de sa carrière. Cette implication citoyenne des chercheurs peut servir d’exemple pour les universitaires de tous les domaines, y compris de l’éducation, car l’action politique et l’activité scientifique tendent souvent à s’opposer. Or, Bourdieu a démontré leur possible et fructueuse conciliation. La récente mobilisation des universitaires en éducation en réaction à un projet de loi controversé semble s’inscrire dans le droit fil de cette posture. En utilisant les concepts de Bourdieu, on pourrait y voir une modification du rapport de force entre les universitaires et l’État, élargissant du même coup les types d’interventions possibles et acceptées au sein du champ universitaire.