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Becker est l’une des personnalités marquantes de la sociologie américaine, notamment pour son influence au sein de l’école de Chicago. Il est connu pour ses apports fondateurs et novateurs à la recherche en sciences sociales. Dans Faire preuve, il examine la nature de la preuve tout en remettant en cause les préjugés et en proposant une vision éclairante de la construction des données et de l’interprétation des résultats de recherche par les chercheur⋅se⋅s.

Tout au long des dix chapitres répartis en deux parties, l’auteur présente avec rigueur et clarté le processus de construction des données collectées sur le terrain et leur transformation en preuves pour soutenir des théories ou des idées. En bref, c’est la transformation de « la matière brute avec laquelle les chercheurs produisent de la science » (p. 15), qui forme le soubassement d’un triptyque constitué de trois notions-clés imbriquées : données, preuves et idées.

L’approche originale adoptée par Becker s’attache plus particulièrement à identifier les diverses sources d’erreurs qui peuvent se présenter à travers les différentes étapes du processus de recherche, plutôt que de se limiter à de simples prescriptions pratiques destinées aux chercheur⋅se⋅s. Cet écrit se distingue aussi par le recours à une variété de recherches provenant de différents domaines (sciences naturelles, sciences sociales et sciences humaines), fournissant des exemples concrets et éclairants. Becker arbore également une posture réflexive et critique sur ses propres pratiques.

Dans la première partie du livre, englobant les chapitres un à quatre, l’auteur traite de la scientificité des recherches en sciences sociales, tout en explorant les significations des trois notions-clés nommées ci-dessus. Dans les chapitres un et deux, l’auteur évoque des obstacles et des erreurs à éviter dans la conduite de recherches en sciences sociales. Dans le chapitre trois, il propose aux chercheur⋅se⋅s de repenser aux erreurs commises lors d’une enquête, de les assumer et d’en faire des sources génératrices de nouveaux savoirs.

En se basant sur les travaux de Desrosières portant sur l’évolution des modèles d’enquêtes en sciences sociales et naturelles, ainsi que sur les perspectives divergentes de naturalistes du 18e siècle concernant la classification des phénomènes étudiés, Becker révèle sa position dans le débat, toujours vif, opposant les méthodes quantitatives et qualitatives, quant à la primauté de l’une sur l’autre ou encore leur fiabilité. En outre, il soutient que cette dichotomie est désormais obsolète. Pour Becker, la valeur scientifique d’une recherche qu’elle soit qualitative ou quantitative réside dans la réflexion critique et itérative sur la démarche de collecte et d’analyse des données. Son « objectif est […] de montrer que les tâches des deux méthodes se chevauchent, s’interpénètrent et décuplent les chances de trouver des résultats intéressants » (p. 74), ayant valeur de preuves.

Dans le chapitre quatre, Becker part des procédures scientifiques en physique et en géologie pour proposer une certaine transposabilité de leurs démarches en sciences sociales, dans le but « de rendre explicites les étapes du raisonnement et les données avancées comme preuve, puis de vérifier l’exactitude de chaque étape de la démarche » (p. 87).

Dans sa deuxième partie (les chapitres cinq à dix), l’ouvrage adopte une approche plus pragmatique. Becker y explore une diversité de situations d’enquête et examine les différentes méthodes de collecte et d’analyse des données. L’objectif est de souligner les erreurs fréquemment rencontrées dans ce processus par les chercheur⋅se⋅s, enquêteur⋅se⋅s et institutions.

Le chapitre cinq met en lumière les biais pouvant découler de l’intervention de différent⋅e⋅s acteur⋅rice⋅s dans le processus de collecte des données. Dans le chapitre six, l’auteur aborde les recensements réalisés par les gouvernements et remet en question l’exactitude des données collectées. Dans le chapitre sept, il interroge la fiabilité des données administratives et souligne que « si l’on ne connaît pas toutes les causes de variation des chiffres […] on ne peut attribuer les variations de taux aux quelques variables dont on est sûr, sans risquer d’erreurs » (p. 146). Le huitième chapitre traite des difficultés de la recherche avec des tiers, souvent non impliqué⋅e⋅s dans l’analyse des données et rémunéré⋅e⋅s en fonction de la quantité de travail effectué. Cette situation peut conduire à des résultats inexacts ou biaisés, ce qui explique le fossé entre les exigences de preuve des chercheur⋅se⋅s et les intérêts des « petites mains, des mercenaires » (p. 184) qui recueillent les données.

Dans le chapitre neuf, Becker avance d’autres stratégies pour collecter ses propres données, comme l’ont déjà fait plusieurs chercheur⋅se⋅s. Toutes sortes de connaissances professionnelles, amicales et même des connexions familiales peuvent être mises à contribution. Il s’agit pareillement de recruter des « alliés de l’investigateur » (p. 205), comme les doctorant⋅e⋅s, qui veulent acquérir des compétences utiles pour leur future carrière et qui sont motivé⋅e⋅s par l’occasion de participer à une véritable recherche qui leur vaudra réputation et reconnaissance professionnelle. Bien que tout au long de sa carrière, Becker ait plaidé en faveur des méthodes qualitatives, il aborde dans le chapitre dix les limites de ces méthodes lorsqu’elles sont mal comprises ou mal utilisées par les chercheur⋅se⋅s.

Malgré le fait que Becker tente d’afficher une position relativement neutre concernant le conflit opposant les méthodes qualitatives et quantitatives, son parti pris en faveur des méthodes qualitatives demeure toutefois très évident et peut constituer un biais. Cependant, ce livre témoigne de la réflexion profonde que Becker a entreprise : presque un testament sur les fondements philosophiques et épistémologiques des conditions pratiques d’une recherche empirique. En abordant successivement les méthodes de collecte de données, leur transformation en preuves, la nature même de la preuve, ainsi que le rôle des idées dans l’interprétation des preuves, tout en soulignant les pièges à éviter pour maintenir une fiabilité et une scientificité de l’enquête, il invite les chercheur⋅se⋅s à une relecture éclairée de leurs approches et à une vigilance constante tout au long du processus d’enquête et de la collecte des données recueillies, afin de pouvoir vraiment faire preuve d’un phénomène social observé et interprété. Tout compte fait, Becker considère que « tout ce qu’on voit peut être source de questions […]. Au fur et à mesure de cette observation, de cette écoute, de ces échanges, des idées naissent, et la question se pose de savoir si ces idées représentent bien ce qui a été observé » (p. 255).