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Il y a maintenant un quart de siècle, l’historien Patrice Groulx publiait le fruit de sa thèse de doctorat sous forme de livre. Pièges de la mémoire. Dollard des Ormeaux, les Amérindiens et nous (1998) marquait l’historiographie francophone d’une analyse rigoureuse de « l’événement du Long-Sault », un fait d’arme qui s’était déposé dans l’inconscient collectif à travers les oeuvres d’écrivains, d’artistes, d’idéologues et d’historiens comme un moment charnière de la « survivance » du peuple canadien-français. Patrice Groulx avait patiemment colligé et analysé les sources, la structuration du mythe du « sacrifice » de Dollard. Parallèlement, l'auteur avait esquissé les effets négatifs à long terme de cette « affaire » sur les relations entre les Canadiens français et les Premières Nations. Le livre s’était mérité le Prix Lionel Groulx de l’Institut d’histoire de l’Amérique française en 1999, un honneur bien mérité.

Plutôt que de rééditer son premier ouvrage avec une nouvelle préface et une mise à jour historiographique, Patrice Groulx revisite audacieusement le sujet. Son but affiché est de « comprendre l’immense faille qui sépare les Québécoises et les Québécois des Autochtones en l’expliquant à partir de la mémoire mythifiée d’une confrontation sanglante entre les colons français et les indigènes » (p. 15). Le titre impose d’emblée l’idée d’un point d’orgue à ses travaux sur la question, mais du même souffle, son sous-titre tourne l’attention du lecteur vers ceux qui apparaissent comme les véritables acteurs des évènements : les Autochtones. En effet, en ordonnant les Wendats et les Anichnabés avant les Français, il hiérarchise en quelque sorte l’agentivité de chacun des groupes. De plus, en privilégiant le toponyme Kinodjiwan plutôt que Long-Sault, Groulx rappelle subtilement que les événements se sont déroulés sur des territoires nommés et parcourus depuis longtemps par les Autochtones. En valorisant ce nom, il promeut l’idée du doublement du nom français par le toponyme d’origine. À ce chapitre, on soulignera le retard du Québec et du Canada dans ce processus de valorisation des appellations autochtones avec d’autres pays, comme la Nouvelle-Zélande et le peuple Maorie (Annabel, 2023).

Évidemment, tous ceux qui ont lu Pièges de la mémoire reconnaîtront les sources, la chronologie de la construction du mythe et les exemples culturels associés à la bataille de 1660. Néanmoins, le livre innove dans les angles d’approche. Pour en finir avec Dollard compte six chapitres, mais les deux premiers permettent aux Premières Nations « de dire leur expérience » (p. 13). L’agentivité des peuples autochtones qui interagissaient sur le « dos de la Grande tortue » est mise de l’avant en plaçant celle des colons français (et celle des colonisateurs) au second plan. Cela brise les récits canoniques de la bataille du Long-Sault et permet une réévaluation des rôles respectifs. Kinodjiwan est d’abord une affaire autochtone et Groulx est convaincant à ce chapitre.

Il explique ensuite comment les lieux de mémoire prennent forme. C’est dans les quatre autres chapitres de l’essai que l’historien (ré)analyse la chronologie et la construction de la mémoire et du sens voulu par les rédacteurs de l’affaire Dollard, au gré des époques. Il soumet une deuxième proposition innovante par rapport à son premier ouvrage. En effet, il remet « en question la binarité de l’équation [habituelle qui oppose colonisateurs et colonisés afin] d’interpréter à sa juste dimension la place occupée par Dollard des Ormeaux dans l’imaginaire » (p. 77) en créant une catégorie intermédiaire entre les deux termes et en y ajoutant celle de « colon ». Sa démonstration s’appuie sur le cadre théorique du philosophe Alain Denault et du politicologue Marc Chevrier. Cela nuance les actions et les silences de tous les protagonistes. Cette partie, très prometteuse, reste toutefois un peu trop campée au troisième chapitre à notre avis. On aurait aimé un approfondissement de cet appareillage critique à travers les autres chapitres, particulièrement sur le plan diachronique de la construction du mythe et des commémorations, mais aussi une analyse plus critique des textes produits plus récemment par des auteurs ou des organismes autochtones ou canadiens.

Cela dit, l’auteur rédige de belles pages sur les résonances des événements de 1660 lors de la Commission vérité et réconciliation du Canada. Son survol chronologique permet aussi de saisir l’ampleur de la contestation de la mémoire de Dollard depuis la fin des années 1950, ce qui nuance le poids des mouvements contestataires actuels.

Le livre de Groulx nous offre donc la chance de lire et de saisir l’évolution de la posture d’un auteur à travers le temps. Certains pourraient y voir une simple forme d’opportunisme lié à l’air du temps. Voyons-y plutôt la manifestation de l’intégrité d’un chercheur qui, dans sa quête de « vérité », enrichit son travail. Il intègre des exemples qu’il n’avait pas vraiment traités dans son premier livre comme la place de Dollard dans l’histoire militaire canadienne ou l’analyse de l’affaire Dollard dans le cadre d’activités pédagogiques à l’école. Comme son premier livre est désormais épuisé, la lecture de celui-ci est recommandée. Les enseignants au secondaire y trouveront à la fois des références aux sources et différents textes d’historiens qui seront autant d’occasions pour les élèves de pratiquer des opérations intellectuelles. Patrice Groulx dit à qui veut l’entendre qu’il en a fini avec Dollard. Nul doute que d’autres chercheurs y reviendront dans un futur proche et c’est là, à mon avis, la belle contribution de Patrice Groulx : faire souvenir – faire réfléchir – faire réagir.