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Dans les premières lignes de cet ouvrage monumental, leur pari est annoncé : présenter au public le lien entre une institution, « un lieu de savoir » (p. 7), et la transformation de la société québécoise au fil des années. Les auteurs s’acquittent d’une mission laborieuse qui nous renvoie également à l’anthropologie et à ses enjeux méthodologiques. D’une part, ils relèvent le défi de l’objectivation de la relation subjective avec l’objet (Bourdieu, 2003), cet objet étant leur alma mater, l’Université de Montréal (UdeM) ; d’autre part, celui d’éviter la téléologie en résistant à la tentation d’exploiter la plasticité du passé pour répondre aux valeurs d’un grand établissement contemporain. Le résultat nous semble plutôt positif, malgré certaines difficultés sur lesquelles nous reviendrons.

Les auteurs font appel à de nombreux types de sources, à des voix contrastées et à divers acteurs pour enrichir leur récit. On y trouve les archives de l’université et ses procès-verbaux, les journaux étudiants, la presse des diverses époques, les informations provenant de ses unités organiques (départements, facultés, écoles), des biographies, des journaux intimes, des mémoires et thèses, et enfin, d’autres ouvrages consacrés au « même » sujet, à savoir la création et la vie de l’UdeM – ses histoires, mémoires et espaces.

Le texte est divisé en sept parties et compte plus de 500 pages. Les première, deuxième et troisième parties traitent des origines de l’UdeM. Ce prologue, qui occupe moins d’un tiers de l’ouvrage, est abordé de manière concise. À partir de la quatrième partie, on entre dans le coeur du récit, qui décrit l’UdeM telle qu’on la reconnaît aujourd’hui dans le paysage montréalais : une université située sur le flanc du mont Royal, visible non seulement pour les Montréalais et leurs visiteurs, mais aussi en dialogue constant sur la scène internationale.

De la troisième à la sixième partie, une régularité se dessine dans l’écriture de l’ouvrage. Chaque sous-section de chaque partie envisage : 1) une histoire institutionnelle, ses conflits de savoir et de pouvoir, ainsi que le développement de la science et de l’enseignement ; 2) une histoire des espaces vécus, conçus et perçus d’une institution, explicitant comment l’UdeM est devenue une force motrice du changement matériel et symbolique de toute une ville ; 3) la vie étudiante, ainsi qu’une histoire des femmes (bienvenue et amplement développée au fil de l’ouvrage) et leur participation politique. Cela révèle une harmonie entre les sous-sections et chaque partie, formant ainsi une unité de sens. La stratégie d’écriture met en avant les va-et-vient temporels en fonction de la thématique abordée. Cette méthode montre aux lecteurs les défis de l’opération historiographique et la capacité de rendre le passé intelligible par une mise en récit efficace. Le livre a habilement évité un grand danger : se limiter à une apologie, c’est-à-dire réduire la vie complexe d’une institution à une voix exclusivement patrimoniale et laudative. Ainsi, il est possible pour les lecteurs de comprendre ses crises institutionnelles, ses revers, et même certains sujets sensibles comme la participation de l’UdeM au projet Manhattan (p. 217).

Un ouvrage de telles dimensions présente également des difficultés. Par exemple, l’importance que l’Université du Québec à Montréal (UQAM) acquiert comme institution bénéficie d’un espace restreint dans le récit du livre (p. 328, 334, 382 et 486). Depuis la fin des années 1960, tandis que l’UdeM s’épanouit en tant qu’université internationale et de recherche, l’UQAM a entrepris un processus complexe pour jouer un rôle significatif dans la société montréalaise, dans le même Quartier latin qu’occupait auparavant l’UdeM. Le processus de démocratisation de l’enseignement supérieur méritait peut-être un traitement plus approfondi, notamment en ce qui concerne la relation entre ces deux grandes universités francophones montréalaises, même si certaines réflexions intéressantes sont abordées (p. 405-410, 481-490). Quoique non mentionné dans le texte, il convient de rappeler le sociologue Michel Freitag (1998), qui, à plusieurs reprises, a invité à réfléchir sur la crise de la mission de l’université.

L’ouvrage met plutôt en avant la rivalité entre les institutions plus traditionnelles, telles l’Université McGill, l’Université de Toronto et l’UdeM. Cependant, rappelons que l’UQAM accueillait 3,4 % des étudiants étrangers, tandis que l’UdeM en accueillait 4,1 % pour la même période, 1998-1999 (p. 427). Des chiffres significatifs pour une institution aussi jeune comparée à l’UdeM. De toute évidence, le processus de formation d’un véritable réseau francophone d’enseignement supérieur et de recherche scientifique, issu notamment de la Révolution tranquille (p. 313-319), demeure un sujet majeur pour l’histoire québécoise.

Bien qu’on ne puisse pas s’attendre à un investissement théorique profond dans un ouvrage de synthèse, une analyse de la formation d’un champ scientifique, évoquée dans divers chapitres et scénarios historiques, aurait gagné à s’appuyer sur les réflexions de Bourdieu (1976) ainsi que sur celles de Lefebvre (2000) pour interpréter de manière plus approfondie la relation entre la ville, l’université et la transformation de leurs espaces.

À la fin d’un tel ouvrage, si important sous diverses dimensions, on se souvient du cri du coeur du professeur Marie-Victorin à propos de la situation épouvantable des cours de sciences humaines, lettres et philosophie dans les années 1930. À cette époque, les humanités étaient qualifiées de « petites sciences » (p. 131) et la recherche accusée d’être « du luxe » (p. 165). De nos jours, face au technicisme et au pragmatisme d’un rythme effréné, il est crucial de préserver ce « luxe » et ces « petites sciences » qui nous permettent de comprendre notre propre histoire.