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In memoriam Louis Guérette (1942-2003)

  • Jean-Luc Dubreucq

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  • Jean-Luc Dubreucq
    Psychiatre
    CHUM (centre hospitalier Notre-Dame)

Corps de l’article

Le Dr Louis Guérette n’est plus. Il est mort en juillet dernier à l’âge de 61 ans, peu de temps après avoir reçu le prestigieux Prix d’excellence Heinz E. Lehmann de l’Association des Médecins Psychiatres du Québec en raison de sa contribution à l’avancement et au rayonnement de la psychiatrie.

Clinicien brillant et doté d’une grande force de travail, il a exercé la psychiatrie pendant près de 30 ans à l’hôpital Notre-Dame. À l’heure de la surspécialisation, il a défendu avec beaucoup d’ardeur et de conviction une approche globale de la psychiatrie générale et un engagement indéfectible auprès des patients à travers un modèle de continuité des soins exigeant beaucoup de disponibilité de la part du psychiatre et de son équipe.

Libre penseur, il n’hésitait jamais à prendre une position bien affichée sur les sujets les plus controversés. Sa curiosité insatiable lui permettait d’entretenir une culture générale importante et en faisait un véritable érudit de la psychiatrie souvent sollicité pour des conférences.

Sa vivacité d’esprit, son humour et la puissance de ses capacités de synthèse en faisaient un remarquable enseignant. Il a marqué des générations d’étudiants en médecine et en psychologie. Il a bien sûr formé de très nombreux résidents en psychiatrie. Depuis le début de sa carrière, les résidents se bousculaient pour être en stage avec lui. De plus, il animait des séminaires pertinents, variés et plein d’originalité. Depuis près de 15 ans, il était devenu le patron incontournable pour la préparation aux examens de spécialisation en psychiatrie grâce à un séminaire hebdomadaire complété par une célèbre publication : Le Compte à rebours. Ces dernières années, ce journal était diffusé auprès de l’ensemble des psychiatres du Québec en raison de son incomparable valeur comme outil de formation continue.

Curieusement, l’Université ne lui a jamais accordé une reconnaissance à la mesure de ses talents d’enseignant hors du commun. Sa plus grande récompense, il l’a reçu régulièrement de la part des résidents qui lui ont décerné de nombreux prix témoignant de leur reconnaissance et de leur admiration. Deux prix portent maintenant son nom : le Prix reconnaissance Louis-Guérette remis chaque année par les résidents du département de psychiatrie de l’Université de Montréal au professeur le plus méritant, et le Prix d’Écriture Louis-Gérette qui récompensera à partir de 2004 le meilleur texte psychiatrique écrit par un résident de l’Université de Montréal.

Enfin, comme le Docteur Guérette n’aimait guère les éloges, elles ont selon Voltaire un parfum dont on embaume les morts, voici sur un tout autre ton, un petit texte rédigé à l’occasion de son décès et lu lors de l’assemblée autour de sa mémoire.

La mort de Louis me touche douloureusement, comme chacun d’entre-nous, car j’aimais sa présence généreuse.

Tu es parti trop vite…

Poncif éculé, me dirais-tu. La mort est naturelle et c’est la même perte, celle du temps présent, quelque soit l’âge. Puis, tu me renverrais au poète, ce petit livre peu connu de Rilke dont nous avions parlé un jour, à bicyclette, sur un chemin des Laurentides :

… ce qui fait la mort étrange et difficile,
c’est qu’elle n’est pas la fin qui nous est due,
mais l’autre, celle qui nous prend
avant que notre propre mort soit mûre en nous.
Ô mon Dieu (Louis, c’est dans le poème !), donne à chacun sa propre mort,
donne à chacun la mort née de sa propre vie
où il connut l’amour et la misère.
Car nous ne sommes que l’écorce, que la feuille,
mais le fruit qui est au centre de tout
c’est la grande mort que chacun porte en soi.

Seul le poète peut dire ainsi l’ineffable sans rien dévoiler du mystère.

Louis était pudique, il a toujours défendu jalousement son intimité au point que beaucoup pensaient que son travail et ses nombreuses activités d’enseignement occupaient tout l’espace de sa vie. Il n’en était rien, Il avait un esprit curieux et s’intéressait à une multitude de choses.

La tentation est grande de vouloir décrire Louis de manière exhaustive, comme pour le retenir plus longtemps avec nous… pourtant ce qui est connu de tous n’a plus besoin d’être dit et ce qui est resté caché n’a pas forcément besoin d’être dévoilé… l’essentiel je crois est ailleurs. La mort est une mise à nu, un dépouillement total. Que reste-t-il de Louis ?

Son travail bien sûr, une façon de faire la psychiatrie, de concevoir l’enseignement. Une oeuvre en quelque sorte. Mais chacun sait que l’artisan véritable s’efface une fois achevé son travail.

Je crois que c’est en nous mêmes qu’il faut chercher ce qu’il laisse vraiment de vivant et de personnel, dans des détails peut-être dérisoires mais tellement évocateurs et significatifs.

Par exemple une collègue confiait qu’elle garderait en elle le souvenir vivace où les soirs d’Halloween elle amenait ses enfants chez Louis et qu’avec bonhomie, il comptait avec eux les bonbons récoltés. Quant à moi, j’ai envie de vous partager 3 révélations que je dois à Louis. Elles resteront tout au long de ma vie associées à lui.

La première est une initiation à l’art de la dégustation de l’eau de vie d’Écosse. Toute une palette de saveurs inconnues à portée d’un verre. Imaginez, pour un français qui ignorait jusqu’alors la différence entre un bourbon et un scotch, ce fût toute une découverte.

La deuxième a trait à la musique country, Louis m’a aidé à combler mon ignorance crasse de ce genre musical. Chaque fois que j’écouterai Patsy Cline ou Dolly Parton je penserai à toi.

Enfin, la dernière est la réponse à une question naïvement posée : « Comment rester en forme ? » Réponse : « Fais du vélo stationnaire en lisant un article scientifique ! » Chaque fois que je fais du vélo je maugrée ou je te bénis selon l’effort en cours mais c’est le meilleur anti-stress que je connaisse. Certes, je l’avoue je ne lis pas en même temps… mais c’est aussi bon.

Tu vois Louis, tu vas continuer de nous accompagner dans nos vies quotidiennes.

Quant à ton oeuvre, je lui fais confiance elle va poursuivre sa route.

Au fait, si Dieu existe (oui, je sais ce serait étonnant), j’imagine qu’en le saluant, après les formalités d’usage, tu ne résisteras pas au plaisir de lui citer Woody Allen : L’Éternité c’est long… surtout vers la fin.

Adieu, Louis.