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Mosaïques

Processus suivi par des pairs aidants lors de leur expérience auprès d’adolescents suicidaires : une étude exploratoireThe process followed by helping peers during their experience with suicidal teenagers: An exploratory studyProceso seguido por los compañeros que ayudan en el momento de una experiencia con adolescentes suicidas: estudio exploratorio.Processo acompanhado por assistentes em sua experiência junto a adolescentes suicidas: um estudo exploratório

  • Marie-Claude Proulx et
  • Francine Gratton

Corps de l’article

Depuis plusieurs années, le Québec est préoccupé par les conduites suicidaires [1] de ses jeunes [2] dont le dénouement peut être fatal (Tousignant et al., 1990). Entre 1976-1978 et 1999-2001, chez les 15 à 19 ans, le taux de suicide chez les garçons a augmenté de 180 % en passant de 15,8 [3] à 28,5 alors qu’il a plus que doublé chez les filles allant de 3,4 à 7,2, ce qui fait une augmentation de 211 % (St-Laurent et Bouchard, 2004). Dans cette tranche d’âge, le suicide devient ainsi la première cause de décès. On est bien justifié de s’en inquiéter mais comme le soulignent St-Laurent et al. (2004), cette première place s’explique aussi par les faibles taux de décès reliés à d’autres causes. Quant aux tentatives de suicide chez les 15-19 ans, Langlois et Morrison (2002) rappellent que le taux canadien de tentatives de suicide, dont la gravité a entraîné une hospitalisation, est de 87,3 chez les garçons et représente plus que le double chez les filles en s’élevant à 220,8 (toujours par 100 000 adolescentes de ce groupe d’âge). S’intéressant aux idées suicidaires et aux tentatives de suicide au Québec, Breton et al. (2002) effectuent une enquête et concluent que 6,8 % des jeunes de 13 ans et 9,8 % de ceux âgés de 16 ans ont eu des idées suicidaires sérieuses alors qu’ils ont attenté à leurs jours dans des proportions de 3,7 % à 13 ans et 3,2 % à 16 ans. De plus, on rapporte que la majorité de ces adolescents (70 % chez les 13 ans et 60 % chez leurs aînés) affirment avoir fait part de leurs idées ou tentative de suicide à quelqu’un tout en précisant que 59 % des jeunes de 13 ans ont fait cette confidence à un ami comparativement à 52 % des jeunes de 16 ans.

Depuis plusieurs années, ces statistiques dérangeantes suscitent la création de programmes de prévention du suicide à l’adolescence, dont celui de pairs aidants. Il importe de s’intéresser à ce type de programme qui, au Québec, est questionné depuis la publication de cette 6e recommandation d’un avis de l’Institut national de santé publique sur la prévention du suicide chez les jeunes (Julien et Laverdure, 2004, 132) :

La prudence est de mise dans la mise en oeuvre de ces programmes et une attention particulière devrait être accordée aux procédures de recrutement, d’encadrement et de soutien des aidants, de même qu’au contenu de la formation qui leur serait offerte.

Le contexte théorique

Avant de présenter l’étude, voyons quelques écrits pertinents concernant les pairs aidants, le début de l’adolescence et le suicide.

Les pairs aidants

L’expression « pairs aidants » fait surtout référence à des étudiants [4] dont le niveau académique est celui du secondaire. Ils sont formés et supervisés pour apporter aide et soutien à des camarades appartenant aux mêmes milieu et groupe d’âge (Julien et Laverdure, 2004 ; Vincent, 2000 ; Gould et Kramer, 2001). Lors de leur formation, ils acquièrent connaissances et habiletés relatives à des problèmes de nature psychosociale ou relationnelle. On cherche ainsi à renforcer le soutien que peuvent se donner les jeunes entre eux tout en reconnaissant les habiletés et le rôle actif des adolescents dans la résolution de divers problèmes (Turner, 1999).

Depuis 30 ans, ce type de programme est largement implanté aux États-Unis alors qu’au Québec, les premières expériences remontent au début des années 1980 (Vincent, 2000). Ces programmes sont basés sur divers postulats. À l’adolescence, des études démontrent la tendance des jeunes à confier leurs inquiétudes à leurs pairs plutôt qu’à un adulte (Gould et al., 2003 ; Roy et al., 2003 ; Kroger, 2000 ; Furman, et al. 1997 ; Gauthier et al., 1997 ; Buhrmester, 1996 ; Hazell et King, 1996). Face à des difficultés, ils peuvent même préférer le soutien de leurs camarades (Kalafat, 2003). Mais devant des conduites suicidaires, les jeunes assumant un rôle de soutien ne savent trop que faire pour aider leurs pairs suicidaires (Pommereau, 2001). Pour pallier ce manque d’habiletés, on a mis sur pied divers programmes de formation de pairs aidants dont le contenu et la durée varient. En général, sous la supervision d’un adulte (infirmière, psychologue, enseignant…), les jeunes apprennent à identifier des signes précurseurs de suicide, à déterminer l’urgence suicidaire, à détecter spécifiquement des signes de dépression, à contribuer à la gestion de situations problématiques et, surtout, à référer aux personnes-ressources dès que la situation l’exige (Aseltine et al., 2004 ; Stuart et al., 2003 ; Gould et Kramer, 2001).

Jusqu’à présent, les études réalisées pour évaluer diverses dimensions des programmes de pairs aidants sont peu nombreuses. Elles ont porté surtout sur les pairs aidants eux-mêmes alors que les effets de ces programmes sur les aidés ont été très peu évalués. Préoccupés surtout par les bénéfices retirés par les jeunes suite à la formation reçue, on a peu exploré les effets négatifs de cette formation. À notre connaissance, aucune étude rigoureuse sur le plan méthodologique ne traite de l’expérience intime des pairs aidants lorsqu’ils interviennent auprès d’adolescents suicidaires.

Au Québec, Tourigny et al. (1989) effectuent une des premières études concernant les programmes de pairs aidants. On compare deux modèles dans deux écoles différentes dont l’un se rapproche d’une pratique professionnelle (entrevues face à face) alors que l’autre met l’accent sur le développement des habiletés relationnelles d’écoute, modèle que les auteurs préconiseront à la fin de l’étude. Suite à leur participation à l’un ou l’autre de ces programmes, on évalue l’impact de cette formation sur 21 jeunes du secondaire. Les principaux résultats indiquent que, suite à cette participation, les jeunes semblent acquérir une plus grande confiance en eux ainsi qu’une meilleure connaissance d’eux-mêmes. Compte tenu de notre préoccupation de recherche, il est intéressant de noter que, sur les 49 rencontres d’aide effectuées au cours de l’année précédent la collecte des données, 6 % étaient reliées à des conduites suicidaires. En 1995, Leroux effectue une étude qualitative auprès de 12 pairs aidants (six garçons et six filles) dans le but, lui aussi, d’évaluer l’impact d’un programme de pairs aidants dans une école secondaire de la Nouvelle-Écosse. L’analyse des données obtenues à l’aide de questionnaires, d’entrevues et de notes rédigées dans un journal de bord indique que ces jeunes pairs aidants vivent une « expérience à la fois stimulante et anxiogène ». En 2003, Stuart et al. effectuent une recherche quantitative auprès de 65 jeunes dont la moyenne d’âge est de 15,6 ans. À l’aide de questionnaires, on veut évaluer l’impact, sur les pairs aidants, d’une formation dans huit écoles de Vancouver. Parmi les résultats, on constate qu’une formation sur l’évaluation du risque suicidaire permet d’améliorer leurs connaissances et habiletés à poser des questions pertinentes sur les idées suicidaires, et favorise une meilleure attitude face aux interventions reliées au suicide. Par contre, une lacune importante persiste puisque ces jeunes ont tendance à ne pas identifier correctement des signes d’idéations suicidaires et de dépression. Aux États-Unis, Aseltine et DeMartino (2004) mènent une étude quantitative auprès de 2100 adolescents fréquentant cinq écoles secondaires. À l’aide de questionnaires, on veut évaluer un programme de prévention du suicide dans lequel on vise à développer l’habileté des jeunes à identifier des signes précurseurs de suicide et de dépression non seulement chez les autres mais aussi chez eux. Les principaux résultats indiquent une augmentation de leurs connaissances concernant des signes de dépression et de suicide ainsi que des attitudes plus positives face à la dépression et au suicide. On constate, par contre, leur difficulté à identifier des comportements de recherche d’aide ainsi que des indices d’idéations suicidaires.

Le début de l’adolescence ou la mi-adolescence

Comme l’expérience de pairs aidants auprès d’adolescents suicidaires est fréquemment vécue au moment de la mi-adolescence, soulignons quelques caractéristiques de cette étape de vie qui peuvent exercer une influence.

Sur les plans physique et cognitif, suite aux changements pubertaires rapides du début de l’adolescence, arrive la période de mi-adolescence qui, selon Kroger (2000), se situe entre 15 et 17 ans. Cet auteur rappelle qu’à ce moment de vie, les jeunes consacrent leur énergie à s’intégrer à un groupe de pairs et les expériences qu’ils y vivront peuvent être très significatives alors qu’ils sont en pleine construction de leur identité. À la mi-adolescence, les camarades sont souvent au premier plan de leur réseau de soutien social et c’est vers eux qu’ils se tournent lorsqu’ils vivent des difficultés (Stillion et al., 1989). Ce moment de vie est aussi caractérisé par une ouverture à accepter de l’aide, et ce, davantage chez les filles. D’ailleurs, on note qu’elles sont souvent perçues, par des jeunes des deux sexes, comme étant des aidantes plus efficaces que les garçons (Brody et Hall, 2000 ; Northman, 1985).

À cette étape de vie, Berndt et Perry (1990) rappellent aussi que la loyauté et la fidélité constituent des composantes essentielles de l’amitié. Gauthier et Bernier (1997) soulignent aussi l’altruisme comme valeur primordiale chez les adolescents québécois. Ces trois valeurs favorisent l’implication des pairs aidants auprès des jeunes en difficulté mais peuvent aussi avoir des effets pervers. Ces préoccupations incitent à approfondir la signification, pour des adolescents, de l’expérience qu’ils vivent en tant que pairs aidants lorsqu’ils sont en contacts étroits avec des jeunes suicidaires.

Le suicide et le phénomène de contagion, d’imitation

Un autre élément pouvant influencer l’expérience d’un jeune qui assume un rôle de pair aidant auprès de camarades suicidaires est le phénomène de contagion, d’imitation lorsqu’il y a suicide ou tentative de suicide. Bien qu’il n’y ait pas unanimité, des études tendent à penser que cet effet est plus marqué lorsqu’il s’agit d’un milieu regroupant des adolescents (Phillips et Carstensen, 1988 ; Gould et al, 1990 ; Gould et al., 1990 ; Gould et al, 1994 ; Velting et Gould, 1997 ; Poijula et al., 2001).

Toutefois, comme les pairs aidants peuvent être confrontés de très près à des camarades qui ont une conduite suicidaire, il importe de se préoccuper de la signification que prend pour eux ce genre d’expérience. On sait que le suicide et les tentatives de suicide font partie du contexte social dans lequel vivent les jeunes Québécois, et on s’interroge sur ce qu’ils expérimentent lorsqu’ils sont liés de plus près à des camarades aux prises avec ce genre de problème. C’est pourquoi le but de cette étude est de comprendre et d’interpréter le processus suivi par des pairs aidants lors de leur expérience auprès d’adolescents suicidaires.

La méthode

Type d’étude, la théorisation ancrée et l’échantillonnage théorique

Caractérisée par sa souplesse, l’approche qualitative permet d’obtenir la perspective des acteurs sociaux concernant une réalité particulière. C’est pourquoi elle convenait très bien à notre étude. Étant donné la rareté des études portant sur ce type d’expérience, la théorisation ancrée (Glaser et Strauss, 1967) s’avérait très pertinente. Elle permet de générer de nouvelles connaissances tout en conceptualisant un processus relatif à un phénomène social peu étudié (Laperrière, 1997). Cette approche invite à construire une conceptualisation par comparaison constante entre les données, et ce, dans un mouvement itératif. L’analyse et la collecte des données se font alors dans un va-et-vient constant. La conceptualisation prend forme en exerçant la sensibilité théorique qui permet au chercheur de tirer un sens des données, de nommer les phénomènes en cause, d’en dégager les implications, les liens, de les ordonner dans un schéma explicatif, bref de les analyser, de les théoriser (Paillé, 1994, 160).

Ce type d’approche implique la construction d’un échantillonnage théorique. Ce processus réfère à la simultanéité de la collecte et de l’analyse des données. Au fur et à mesure que des concepts et leurs relations sont identifiées par le chercheur, il détermine la nécessité de reccueillir plus de données afin d’étoffer la théorie émergente (Chenitz et Swanson, 1986). Idéalement, l’échantillon est constamment remanié en fonction de l’analyse et peut difficilement être déterminé à l’avance (Laperrière, 1997). Mais la réalité d’un échéancier serré obligeait les auteures de la présente étude à mettre des limites à la quantité de données qui devaient être recueillies en quatre mois. Malgré tout, nous souhaitions que leur richesse permette non pas d’atteindre la « saturation » (Pires, 1997), mais d’avoir un cumul d’informations qui, par leur redondance et leur richesse, permettaient de proposer une conceptualisation favorisant une bonne compréhension du phénomène des pairs aidants (Savoie-Zajc, 1996).

Outils de collecte de données : entrevues, notes de terrain et bref questionnaire

Outre un questionnaire de données sociodémographiques et des notes de terrain, les entrevues ont été le principal outil de collecte des données. Permettant d’établir un contact direct et individualisé avec les personnes interviewées (Daunais, 1995), elles favorisent une meilleure compréhension de leur expérience (Poupart, 1997). Voulant obtenir des données relatives au phénomène à l’étude tout en favorisant la flexibilité, un canevas d’entrevue contenant quelques consignes relatives au phénomène étudié (Paillé, 1994 ; May, 1989) a été utilisé. Mais il n’était qu’un guide car les entretiens ont été menées en respectant ces énoncés de Blanchet (1985) : permettre au participant d’aborder les thèmes suggérés à sa façon, l’écouter attentivement et ne suggérer aucune réponse en formulant nos questions. Tous les entretiens, de durée minimale de 60 minutes, ont été menés individuellement par la principale investigatrice de cette étude dans un lieu choisi par les jeunes qui étaient invités à parler des événements avant, pendant et après la demande d’aide de l’élève suicidaire. Les propos étaient enregistrés et ont été transcrits intégralement.

Déroulement de l’étude : milieu, critères d’inclusion, recrutement des participants

L’étude s’est déroulée dans une école secondaire francophone montréalaise dont le premier programme de pairs aidants remonte à 1996. Annuellement, une quinzaine d’étudiants des secondaire 4 et 5 participent à ce projet. Ils sont invités à faire partie des pairs aidants suite aux résultats d’un sociogramme [5]. Au cours de l’année, on tente de développer chez eux des habiletés d’intervention tout en les aidant à parfaire les qualités interpersonnelles qui favorisent l’entraide. Ils reçoivent ainsi de la formation sur différentes composantes de la relation d’aide comme les habiletés de communication et acquièrent des connaissances sur les comportements à risque. De plus, les pairs aidants assistent à des rencontres bimensuelles afin de discuter d’éléments entourant chaque camarade avec qui ils sont entrés en contact. Un intervenant scolaire, le responsable du module communautaire, et un enseignant assurent une présence quotidienne à l’école et sont chargés de la formation et du suivi des pairs aidants. Pour participer à cette étude, un jeune devait avoir fait partie des pairs aidants de cette école entre 1996 et 2002 et, dans ce rôle, avoir été en relation étroite avec au moins un élève suicidaire c’est-à-dire un jeune ayant pensé au suicide ou tenté de le faire. Lors des entrevues, ceux qui avaient collaboré au programme de pairs aidants entre 1996 et 2002 étaient âgés de 18 à 23 ans.

Après avoir obtenu l’approbation du projet par un comité d’éthique de l’Université de Montréal et l’acceptation du directeur du module communautaire de l’école, nous transmettions les informations relatives à cette étude à d’anciens pairs aidants qui oeuvraient encore dans cette école comme animateurs d’activités communautaires. S’ils répondaient aux critères, ils étaient invités à manifester leur intérêt à participer et à informer d’autres anciens pairs aidants de l’existence de cette étude. Ils leur remettaient les coordonnées de l’investigatrice principale et un document d’information.

Les participants

Six anciens pairs aidants qui avaient joué ce rôle pendant deux ans ont accepté de participer à l’étude. Ils avaient vécu une expérience avec un élève suicidaire entre un an et trois ans auparavant. Cependant, au cours d’une rencontre, nous avons constaté que l’un de ces jeunes ne répondait pas aux critères d’inclusion de façon satisfaisante et ses propos n’ont été utilisés qu’à titre comparatif. Le tableau 1 fournit les principales informations relatives à ces cinq jeunes et aux élèves aidés dont les noms sont évidemment fictifs.

Tableau 1

Description des participants (sur feuille à part à la fin)

Description des participants (sur feuille à part à la fin)

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Jonathan (19 ans), le seul garçon de cette étude, est intervenu auprès du frère d’une amie, Olivier. De son côté, Julie (19 ans) a aidé deux élèves de son niveau au cours des mêmes périodes. Le premier, Philippe, faisait partie de ses amis alors que le second, Éric, était un compagnon de classe. La même année, Alexandra (19 ans) est intervenue auprès du même Éric qui lui avait révélé éprouver des sentiments amoureux envers elle tout en lui exprimant ses idées suicidaires. En ce qui concerne Maryse (19 ans), elle confie que son copain avait manifesté des comportements suicidaires alors qu’elle n’était pas encore pair aidant mais, en secondaire 5, elle est intervenue auprès d’une élève de secondaire 3, Mélanie qui avait exprimé des idées suicidaires. Cette même Mélanie (18 ans) est devenue à son tour pair aidant et, à ce titre, a participé à notre étude sans nous dire au départ qu’ayant déjà eu des idées suicidaires, elle avait été rencontrée par un pair aidant (Maryse). Mais pendant l’entretien, elle a mentionné à plus d’une reprise avoir eu des périodes difficiles. En tant que pair aidant, Mélanie a rencontré Caroline et toutes deux ont discuté d’homosexualité et d’automutilation avant d’aborder le sujet du suicide.

Processus d’analyse des données

Chaque entrevue a été analysée selon une triple codification : ouverte, axiale et sélective (Strauss et Corbin, 1998). Cette dernière codification consiste en l’intégration finale de la théorie en fonction d’une catégorie centrale. La théorie se résume alors en quelques phrases et cerne l’essentiel du phénomène (Laperrière, 1997). En ce qui a trait aux critères de validité et d’évidence de ce genre d’études, nous en avons traité dans un autre article (Gratton, 2001, 211-212).

Les résultats

L’analyse des données recueillies a permis de proposer une conceptualisation du processus suivi par les pairs aidants lors de leur intervention auprès d’adolescents suicidaires. Pour ces jeunes, cette expérience s’est traduite par une « mission héroïque à la fois stimulante, confrontante et enrichissante ». L’analyse a incité à rendre compte de la globalité de cette expérience en distinguant trois étapes illustrées dans la figure 1 (page suivante). Bien que nous les présentions bien distinctement, en accord avec un des pères de la sociologie, Max Weber (1965), nous savons très bien que la réalité est beaucoup plus floue, surtout lorsqu’il s’agit de conduites humaines.

Première étape : une mission stimulante

La première étape comprend l’accès au statut de pair aidant et la mission. Elle débute avant que s’établisse une relation avec un élève suicidaire. À cette étape, le jeune acquiert le statut de pair aidant et amorce ce qu’il perçoit comme sa mission c’est-à-dire sauver un élève en difficulté. Le pair aidant assume alors son rôle éventuel de héros sauveur et se sent « tout feu tout flamme ».

Cet accès au statut de pair aidant requiert des conditions. Elles impliquent d’abord la présence et la reconnaissance de certaines qualités d’aidants. Les pairs aidants expliquent qu’ils sont conscients d’avoir été choisis en partie à cause de leur tendance naturelle à aider les autres. En ce sens, Jonathan confie « […] c’est sûr, si je vois une personne qui braille à terre dans le corridor, j’vas aller voir qu’est-ce qui se passe ». Quant à Maryse, elle fait part de sa grande disponibilité : « […] la plupart du temps là, j’approchais le monde… “Tsé, ça vas-tu ?” ». Comme le pair aidant doit accepter d’être identifié comme personne faisant partie de ce groupe, il importe qu’il ait une perception positive du rôle de pair aidant. Ainsi, Mélanie perçoit ce rôle comme « quelque chose de vraiment valorisant » alors que pour Alexandra, il n’y avait pas de difficulté liée à un tel rôle : « […] je voyais pas nécessairement de points négatifs ». Le pair aidant doit avoir la conviction qu’il a reçu une formation adéquate comme l’exprime Maryse en disant que, suite à sa formation, il lui était « plus facile d’aller vers quelqu’un. Je savais comment l’aborder ou je savais comment gérer ». Alexandra en souligne aussi les bénéfices en disant qu’elle pouvait ainsi mieux « dépister les signes » tout en lui donnant « un peu de confiance ».

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Divers prétextes permettent généralement d’amorcer une relation d’aide avec un élève. Ainsi, Mélanie reçoit une confidence de Caroline qui lui parle de son homosexualité alors que Julie agira en tant que pair aidant auprès de Philippe qui vit une peine d’amour. La relation étant amorcée, le pair aidant réalise tout à coup que l’élève auprès de qui il intervient est suicidaire. Lorsque Jonathan constate qu’Olivier entretient des pensées suicidaires, il s’est « senti en devoir… de l’aider […] » tout en avouant : « j’ai toujours considéré que j’étais Superman, pis y a rien qui m’arrêtait. […], que je pouvais aider tout le monde, pis que je pouvais prendre le sort de tout le monde sur mes épaules ». De son côté, Alexandra avoue avoir été « contente de mettre à exécution » ce qu’elle avait appris en se disant : « je vas faire de mon mieux. Tsé, je voyais ça super positif, là. Pis j’étais très à l’aise avec ça ». Il importe de noter une situation dans laquelle dès le premier contact, une élève, Mélanie (qui deviendra pair aidant) a admis à Maryse qu’elle pensait au suicide. La réaction de Maryse en tant que pair aidant fut plutôt positive : « Ah ! Bon, ben ça recommence […] C’est cool ! Y a un peu d’action. ».

Ainsi, malgré les appréhensions exprimées par les pairs aidants face à des conduites suicidaires, l’expression Tout feu tout flamme traduit bien l’état d’enthousiasme et de dévouement qui caractérise les pairs aidants à cette première étape du processus.

Deuxième étape : la mission confrontante

La seconde étape regroupe les principaux éléments entourant la mission dont certains en influenceront le déroulement. C’est ce qui se passe pendant la mission. S’ensuivent plusieurs interventions regroupées sous l’appellation du combat. Ces interventions interagissent continuellement avec des facteurs nuisibles et facilitateurs que nous appelons les obstacles et les appuis. Au cours de cette étape, l’enthousiasme « tout feu tout flamme » du début se tempère et laisse place à une certaine ambivalence par rapport au combat que représente l’aide réelle. Cette étape est marquée par une certaine désillusion.

Les éléments entourant la mission permettent de mettre en relief le contexte dans lequel s’effectue l’aide. L’expérience préalable constitue un des éléments de ce contexte. Sauf pour Maryse qui avait déjà aidé un copain suicidaire deux ans plus tôt, tous les pairs aidants en sont à une première expérience auprès d’une personne suicidaire. Quant à la durée de l’aide qui sera apportée par le pair aidant, elle variera entre un mois et demi et 8 mois. Les ressources disponibles pour soutenir les pairs aidants incluent un intervenant scolaire, le responsable du module communautaire et un enseignant spécifique.

Au cours de cette mission ayant pour but d’aider un adolescent suicidaire, divers éléments deviendront des obstacles ou des appuis pour les pairs aidants. Un de ces éléments est la perception des ressources par le pair aidant. Ainsi, ce témoignage de Jonathan illustre bien la perception des intervenants comme une bonne source de soutien : « Les intervenants ont toujours été là pour nous autres ». Intervient aussi dans cette mission le comportement de l’aidé. Julie compare deux élèves suicidaires, Éric et Philippe, à qui elle doit apporter de l’aide au cours de la même période. Parlant d’Éric, elle précise que sa situation était moins inquiétante : « Le stress était un petit peu moins violent… […]. Pis t’sais, tu le sens dans la voix que ça file pas, mais pas pantoute, c’est sûr que c’était stressant. Sauf qu’y fonctionnait moins par coups de tête que Philippe ». Les caractéristiques personnelles du pair aidant ainsi que les émotions qu’il vit influenceront aussi cette expérience. Julie précise ce qui rendait son expérience de pair aidant difficile : « si j’ai trouvé ça si éprouvant, c’était qu’y en avait deux en même temps… […] en quelque part, c’est sûr que tu te sens responsable. Même s’y te disent qu’y faut pas que tu te sentes responsable, pis c’est pas de ta faute […] ». Par contre, Julie dira aussi que, sauf un moment anxiogène pendant lequel elle avait reçu l’appel téléphonique d’un élève qui lui disait avoir devant lui une quantité suffisante de médicaments pour pouvoir se suicider, elle a cette perception de son expérience : « J’me suis sentie assez en contrôle, vu, justement… que j’étais pas toute seule pis je savais qu’y avait d’autre monde pour entourer ». Mélanie, un autre pair aidant dira que d’avoir vécu une situation semblable (sans préciser davantage) l’aidait à mieux intervenir auprès de l’élève Caroline. En même temps, elle redoutait ce genre de situation : « y avait beaucoup de similitudes entre moi pis elle, c’est ça qui me faisait le plus peur… ça me faisait rejaillir des sentiments que j’avais comme depuis longtemps, pis que… j’essayais d’enfouir. ».

L’aide que le pair aidant veut apporter à l’élève suicidaire se transforme en un combat qu’il mène pour le « sauver ». Ce combat se traduit en deux types d’actions qui visent à accomplir la mission : celles qui visent spécifiquement la crise suicidaire et celles, plus générales, qui favorisent le mieux-être de l’aidé. Ainsi, Jonathan offre beaucoup de disponibilité à Olivier, et ce, simplement pour jaser. Au cours de ces échanges, il constate que même en lui accordant quotidiennement deux ou trois heures, la situation se détériore : « j’y proposais des alternatives de routes à suivre, toutes sortes de voies pis y a rien qui marchait… un moment donné, c’était rendu, pour moi, quasiment […] une obsession ! Que j’allais me ploguer sur Internet à tous les cinq minutes pour voir si y était là, pis si y voulait jaser ». Julie s’investit aussi beaucoup avec Philippe. Elle l’appelle tous les soirs pour « essayer de le suivre » car elle craint de « le perdre ». Elle perçoit cette situation comme un fardeau « lourd à porter » d’autant plus qu’elle ne se donne « comme pas le choix » de l’aider ou non. Par contre, les propos de Maryse concernant son rôle auprès de Mélanie démontrent que d’autres pairs aidants vivent cette relation d’aide de façon moins éprouvante lorsqu’elle dit : « c’était vraiment juste de m’asseoir avec elle pis de comprendre qu’y fallait que je la fasse ventiler ».

À cette étape du processus, on constate que le pair aidant traverse une phase marquée par une certaine désillusion. Il prend conscience de l’ampleur de la mission à accomplir tout en continuant, pendant un certain temps, à venir en aide à l’adolescent en difficulté et ce, à son propre détriment. Confronté à ses limites, il finit par accepter de référer l’adolescent à quelqu’un d’autre.

Troisième étape : la mission enrichissante

La dernière étape s’amorce après que soit terminée l’aide fournie par le pair aidant à l’élève. Il fait le point sur les victoires et les défaites de cette mission. Il la perçoit alors comme une expérience exigeante, bien sûr, mais aussi très enrichissante. C’est un moment de sagesse.

Julie exprime son soulagement à partir du moment où un intervenant scolaire assure le suivi d’Éric, et ce, « même si c’était encore inquiétant » car les idées suicidaires d’Éric persistaient. Suite à ses interventions auprès d’Éric et de Philippe, elle ressent une baisse d’énergie : « ça m’a comme tellement drainé d’énergie que pendant presque un an après, j’ai comme eu de la misère à aider les gens ». D’autres pairs aidants expriment ce genre de ressenti. Jonathan, après avoir consacré beaucoup de temps à Olivier, a constaté qu’il fallait le référer à un intervenant de l’école. Il ne vit aucunement cette expérience comme un échec mais la considère comme « une étape de plus qui va me faire grandir. Je l’ai pris comme un enseignement ». Lui qui se voyait comme Superman, perçoit maintenant ses capacités de façon plus réaliste et conclut : « Côté faire des miracles, je peux pas ».

Pour représenter le dévouement et l’enthousiasme du pair aidant au début de la relation d’aide, l’expression tout feu tout flamme a été choisie. À ce moment, l’expérience de venir en aide à un adolescent suicidaire est perçue par le pair aidant comme une expérience « stimulante ». Après s’être engagé auprès d’un adolescent suicidaire, le pair aidant traverse des difficultés, ce qui lui fait vivre une certaine désillusion. Son énergie et son désir d’aider sont mis à l’épreuve et cette période est « confrontante ». Il reconnaît alors la limite de l’aide qu’il peut apporter, réfère le jeune et fait le bilan de ses victoires et de ses défaites. Ce moment pendant lequel le pair aidant apprécie le côté « enrichissant » de sa mission correspond à l’étape de la sagesse.

Discussion

Malgré la rareté des études ayant traité de l’expérience des pairs aidants, surtout en ce qui a trait au suicide, des écrits permettent de faire des liens avec l’étude actuelle.

Dans son travail relativement aux pairs aidants, Carielli (1997) soulève l’importance de la reconnaissance qui accompagne le rôle de pair aidant. Cet aspect lié au rôle est loin d’être négligeable : les pairs aidants sont connus et reconnus personnellement comme de bons aidants par la majorité des élèves puisqu’ils sont élus par eux. De plus, en les consultant, on reconnaît par le fait même leurs compétences quant à l’aide qu’ils peuvent apporter. On comprend ainsi que les pairs aidants de notre étude aient souligné la valorisation associée à ce rôle. De plus, vers la mi-adolescence, l’énergie des jeunes est dirigée vers le groupe de pairs au sein duquel ils ont à négocier leur place tout en s’efforçant de construire leur identité (Kroger, 2000). Ces caractéristiques peuvent en partie expliquer leur grand intérêt à aider des camarades d’école. Leurs qualités d’aidants les aident aussi à se tailler une place de choix dans un groupe.

Contrairement à ce que des études comme celles de Gould et al. (1989, 1990, 1994) incitent à penser, l’analyse de nos données amène à suggérer que ce ne sont pas les pensées suicidaires des élèves en difficulté qui affectent le plus fortement les pairs aidants mais les conséquences liées à ces idées. Ainsi, Jonathan disait qu’au début de sa relation avec Olivier, il craignait d’être envahi par les idées suicidaires de celui-ci mais ça ne s’est pas produit. Dans le même sens, Alexandra souligne ne pas avoir été affectée par les pensées suicidaires de l’élève aidé mais plutôt par l’absence d’amélioration de la situation de cet élève. Quant à Julie, elle commente aussi l’effet des idées suicidaires de son camarade : « je déprimais pas à cause de ses idées à lui, mais plutôt parce que j’avais peur qu’y meure ».

Nous avons souligné l’étude de Leroux (1995) qui résume l’expérience des pairs aidants dans une école secondaire. Bien que l’objet de l’étude n’ait pas été des situations d’interventions auprès d’élèves suicidaires, ses résultats ressemblent aux nôtres en soulignant l’aspect stimulant et anxiogène de venir en aide à un adolescent en difficulté. En effet, tout comme ceux de l’étude de Leroux, nos pairs aidants se montrent enthousiastes et se perçoivent capables d’aider l’élève en difficulté tout en ressentant du stress et des émotions difficiles. Bien qu’on le dise différemment, on souligne aussi le désir des pairs aidants de « sauver » leur camarade. Ils se soucient de l’impact de leur intervention tout en craignant que l’élève s’inflige des blessures. Leroux (1995) conclut que l’expérience de pair aidant est stressante mais, tout comme nous, il insiste aussi sur les retombées positives de la participation des jeunes au programme des pairs aidants.

Au cours de l’analyse, le soutien est devenu un élément crucial. Le soutien fourni par les personnes-ressources du milieu scolaire détermine en grande partie les conséquences de la relation d’aide pour le pair aidant et probablement aussi pour l’élève suicidaire. Ainsi, même si Alexandra trouve trop exigeant pour elle le rôle de pair aidant à assumer auprès d’Éric, elle retarde le moment de demander de l’aide à un intervenant scolaire car elle le perçoit non disponible. Ce genre de situation est déplorable car, non seulement Alexandra s’épuise, mais le moment de consultation des services psychiatriques est retardé pour cet élève. D’autres études concernant les pairs aidants avaient souligné ces dangers inhérents à l’implantation de programmes de pairs aidants lorsqu’il y a absence de préparation et de soutien adéquats (Cowie, 1999). Non seulement les personnes-ressources conseillent, écoutent et fournissent des connaissances au pair aidant mais elles prennent le relais lorsque celui-ci identifie des comportements suicidaires chez un élève. L’analyse de nos résultats a permis de constater que certains pairs aidants ont attendu longtemps avant de référer leur camarade en difficulté aux personnes-ressources, ce qui a pu occasionner des difficultés. On note aussi que dans certaines situations, ils expriment de la culpabilité, de la lâcheté et de l’incompétence lorsqu’ils réfèrent des camarades aux personnes ressources. Il est primordial de rappeler très souvent aux pairs aidants les limites de leur rôle et de les inviter à rencontrer une personne-ressource à la moindre inquiétude concernant un élève. Nous pensons que dès qu’un pair aidant intervient auprès d’un élève suicidaire, il devrait être rencontré fréquemment et régulièrement par une personne ressource, ce qui faciliterait le suivi. Il importe donc de créer autour de ces jeunes un filet de sécurité en rappelant l’importance pour les adultes qui les accompagnent de prévoir des mécanismes d’encadrement de groupe et individuel ainsi que des mécanismes d’accès rapide, pour le jeune aidant, à un adulte accompagnateur, et ce, surtout dans le contexte d’une confidence touchant des pensées suicidaires. L’espace disponible ne nous permet pas d’aborder l’importante notion de secret relativement au suicide mais nous pourrions en discuter longuement (Gratton et Lazure, 2002).

Même si des auteurs expriment de la réticence face à ces programmes de pairs aidants, d’autres considèrent, tout comme nous, qu’ils sont prometteurs en ce sens que, de part et d’autre, des jeunes peuvent en bénéficier. Par contre, une excellente formation et un encadrement sans faille sont essentiels pour que ces jeunes pairs aidants réfèrent leur camarade dès qu’ils perçoivent un danger. Plusieurs études rigoureuses sont nécessaires pour adopter une position plus éclairée. Comme d’autres chercheurs, notre étude visait la perspective des pairs aidants. Il serait enrichissant d’acquérir des connaissances sur la perception des élèves en difficulté qui ont eu recours à ce genre d’aide et comment cela a pu prévenir leur suicide. En outre, il faut essayer de continuer d’approfondir ce qui se passe lorsque le pair aidant intervient auprès d’un adolescent en difficulté car on a observé qu’il s’agit d’une expérience potentiellement anxiogène. Dans cette perspective, il est souhaitable de poursuivre ce type d’étude.

Conclusion

Notre étude n’a aucune prétention sauf celle d’avoir été faite avec la plus grande rigueur possible. Nous sommes très conscientes de ses limites et souhaitons la poursuivre pour atteindre un plus haut niveau de saturation, ce qui permettrait sûrement de préciser d’autres facettes de ce phénomène. De plus, l’étude étant rétrospective, nous pourrions sûrement enrichir nos connaissances en rencontrant les pairs aidants à diverses étapes du processus d’aide d’élèves suicidaires. Malgré des limites, les données obtenues ont permis de proposer un processus qui, après l’avoir présenté, avait du sens pour des personnes impliquées dans le domaine du suicide, et ce, qu’ils soient intervenants, chercheurs… Nous osons faire cette affirmation à cause des discussions et commentaires obtenues lors de présentations de ces résultats dans des colloques scientifiques (Proulx et Gratton, 2004, 2004 B) et à des experts en suicidologie (Proulx et al., 2004 A). En effet, se dessinait très souvent un consensus lorsque nous comparions l’ensemble de l’expérience des pairs aidants à l’image héroïque et exigeante du célèbre « Superman » ou de la « Wonderwoman » (les filles pairs aidants étant souvent plus nombreuses). Chaque pair aidant, à sa manière, caressait le rêve de « sauver » son camarade de la mort.

Nous voulons aussi rappeler que ce programme des pairs aidants repose avant tout sur le principe que les adolescents semblent souvent préférer se confier à un camarade plutôt qu’à un adulte. Mais on insiste trop peu sur le fait que ce programme repose aussi sur la capacité des adolescents à venir en aide à leurs pairs. Dès qu’il s’agit d’adolescence, on fait spontanément souvent référence aux aspects négatifs de cette étape de vie et on néglige les forces, les richesses des jeunes. En effet, comment ne pas admirer l’altruisme, l’empathie et le dévouement dont les pairs aidants font preuve ! Une perception positive de cet âge de la vie permet de renforcer les habiletés des adolescents, de reconnaître leurs ressources et la place précieuse qu’ils occupent au sein de la société. C’est aussi une façon de créer de beaux liens avec des adultes et de favoriser leur intégration plutôt que d’en faire un groupe à part qu’on perçoit comme difficile. Bien sûr, il faut de la prudence quant à l’implantation de programmes de pairs aidants dans les écoles ainsi qu’un suivi régulier et attentif des jeunes qui reçoivent ce genre de formation et qui assument ce rôle. À l’aide d’histoires de vie d’adolescents suicidés (âgés entre 13 et 17 ans), nous menons actuellement une étude [6] afin de comprendre comment ils en viennent à mettre fin à leurs jours. Nous savons très bien que les raisons qui font qu’un jeune met fin à ses jours sont extrêmement complexes et variées. Mais, en se rendant dans plusieurs polyvalentes pour rencontrer des enseignants ou des élèves qui avaient bien connu certains des adolescents de notre étude, notre questionnement a souvent été « Si quelqu’un avait pu « voir venir » ce jeune en ayant une relation privilégiée avec lui, peut-être aurait-il pu être aidé ? ». Des membres de l’entourage ont pu sentir le mal-être de certains de ces adolescents mais, à notre connaissance, aucun pair aidant n’avait reçu ces confidences. D’ailleurs, il est intéressant de noter que suite au suicide d’une adolescente, un de ses amis intimes a demandé de faire partie d’un groupe de pairs aidants de son école. Il importe donc de poursuivre la recherche relative aux pairs aidants à un moment où la société québécoise discute de ses inquiétudes face à ce type de programme et, surtout, de ses conséquences sur les jeunes qui assument ce rôle. Ce qui est certain est la nécessité qu’ils reçoivent non seulement une formation adéquate mais un encadrement et un soutien solide par des adultes compétents et disponibles.

Parties annexes