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Numéro thématique

Les enjeux de santé mentale chez les aînés gais et lesbiennesThe mental health issues among gay and lesbian elders

  • Julie Beauchamp et
  • Line Chamberland

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  • Julie Beauchamp
    Étudiante au doctorat en sexologie, Université du Québec à Montréal (UQAM) ; ex-boursière du Programme stratégique de formation en recherche transdisciplinaire sur les interventions en santé publique : Promotion, Prévention et Politiques Publiques (4P) des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) et du Réseau de recherche en santé des populations du Québec (RRSPQ)

  • Line Chamberland
    Ph. D., professeure, Département de sexologie, Université du Québec à Montréal (UQAM)
    Titulaire de la Chaire de recherche sur l’homophobie

Couverture de Identités et orientations sexuelles, Volume 40, numéro 3, automne 2015, p. 7-275, Santé mentale au Québec

Corps de l’article

Introduction

Les gais et lesbiennes qui font partie de la génération des aînés ont traversé des périodes historiques caractérisées par des changements majeurs des attitudes envers l’homosexualité. Avant les années 1970, celle-ci était réprouvée de toutes parts, sanctionnée à la fois comme un crime, une maladie et un péché. Au Canada, les comportements homosexuels ayant lieu en privé entre adultes consentants ont été décriminalisés en 1969 (Smith, 2011). En 1973, l’homosexualité comme déviance sexuelle fut retirée du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-II), mais le diagnostic de l’homosexualité égodystonique, applicable aux personnes éprouvant des malaises ou perturbées par leur orientation homosexuelle, ne fut éliminé qu’en 1987 (Drescher, 2010). Cinq ans plus tard, soit en 1992, l’Organisation mondiale de la santé décidait à son tour de retirer l’homosexualité de la Classification internationale des maladies (Drescher, 2010). La laïcisation des institutions a affaibli le poids du religieux dans la définition des normes sexuelles. Au cours des deux dernières décennies, des changements politiques et législatifs ont progressivement mis fin à des années de discrimination légale, en octroyant l’égalité de droit aux personnes homosexuelles et en reconnaissant leurs réalités conjugales et familiales, notamment avec la loi sur l’union civile et les nouvelles règles de filiation adoptées au Québec en 2002 et la loi canadienne donnant accès au mariage aux conjoints de même sexe en 2005 (Corriveau, 2006). De telles transformations à la fois reflètent et contribuent à l’émergence d’un discours positif sur l’homosexualité.

La perspective du parcours de vie invite à examiner les expériences des aînés gais et lesbiennes dans leur globalité, à la fois sous l’angle individuel, comme un ensemble de trajectoires idiosyncrasiques survenues sur les plans développemental, identitaire, familial, conjugal, éducationnel, professionnel et résidentiel, et sous l’angle sociétal (Bessin, 2009 ; Cavalli, 2007). La plupart des gais et lesbiennes aînés ont été marqués dans leur trajectoire de vie par des perceptions et des expériences négatives reliées à leur orientation sexuelle. Dans un contexte hostile, voire menaçant, cacher son homosexualité n’était pas un choix, mais une façon de se protéger des conséquences dramatiques qui pouvaient advenir si celle-ci devenait connue (Knauer, 2009). Aujourd’hui, un enjeu majeur qui concerne cette population est son invisibilité sociale que l’on peut attribuer à une convergence de facteurs (Auger et Krug, 2013 ; Blando, 2001 ; Shankle, Maxwell, Katzman et Landers, 2003). La discrimination et la stigmatisation y ont certes contribué en incitant plusieurs gais et lesbiennes aînés à dissimuler ou taire leur orientation sexuelle, en particulier hors du cadre de leur vie privée (Addis, Davies, Greene, McBride-Stewart et Shepherd, 2009 ; Brotman, Ryan et Cormier, 2003 ; Knauer, 2009). Pour plusieurs, les appréhensions d’un rejet, d’une subtile mise à distance, d’un traitement inéquitable demeurent présentes. D’autre part, l’hétérosexisme et l’âgisme entretiennent l’occultation de leurs réalités. L’idéologie hétérosexiste se traduit au quotidien par la présomption d’hétérosexualité dans les interactions sociales : une personne est considérée comme hétérosexuelle à moins de dévoiler son homosexualité à chaque nouvelle occasion, ce qui va à l’encontre des habitudes de prudence et de discrétion acquises au fil des ans par nombre d’aînés gais et lesbiennes (Chamberland et Petit, 2009). L’âgisme nourrit des préjugés persistants quant à l’asexualité des aînés, surtout parmi les cohortes les plus âgées, et entretient le tabou sur les interrogations concernant les formes d’expression affectives et sexuelles chez les personnes de ce groupe d’âge (Brotman et al., 2003 ; Knauer, 2009 ; Price, 2005).

Une conséquence majeure de l’invisibilité sociale des gais et lesbiennes aînés est la faible prise en compte de leurs trajectoires particulières et de leurs besoins propres dans les services institutionnels et communautaires s’adressant à la cohorte des aînés, de même que dans les activités offertes dans les milieux gais et lesbiens, qui ne sont pas, eux-mêmes, exempts de préjugés âgistes. Cette situation est appelée à se transformer avec les changements démographiques en cours et avec l’arrivée d’une cohorte générationnelle ayant participé aux diverses luttes pour l’égalité, la reconnaissance des droits ou autour du VIH-sida. Il est difficile de chiffrer la part de la population aînée non hétérosexuelle dans la population totale : les estimations varient entre 4 % et 6 % selon l’Institute of Medecine (IOM, 2011) – soit de 2 à 6 millions de personnes gaies, lesbiennes et bisexuelles (GLB) de plus de 65 ans aux États-Unis d’ici 2030 (Fredriksen-Goldsen et Muraco, 2010) – à 10 % selon Auger et Krug (2013). Quoi qu’il en soit, le poids relatif des aînés gais et lesbiennes va s’accroître avec le vieillissement de la population. La composition de la cohorte des personnes de 65 ans et plus sera transformée avec l’avancée en âge d’une génération homosexuelle plus affirmée sur le plan identitaire et plus revendicatrice sur le plan politique.

Les études sur la santé et le bien-être des aînés gais et lesbiennes sont récentes et peu nombreuses. En ce qui concerne le Québec et le Canada, il n’existe pas de données populationnelles ni d’études se basant sur des échantillons vastes et diversifiés. L’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes menée par Statistique Canada vise à recueillir des renseignements sur l’état de santé, l’utilisation des services de santé et les déterminants de santé de la population canadienne. Une mesure de l’orientation sexuelle faisant appel à l’auto-identification y a été ajoutée en 2003, mais elle s’applique seulement aux répondants et répondantes de 18 à 59 ans (Chamberland, Beaulieu-Prévost, Julien, N’Bouké et de Pierrepont, 2012). Cependant, plusieurs recherches menées principalement en Amérique du Nord, en Grande-Bretagne, en Irlande et en Australie se sont intéressées aux inégalités dans l’état de santé et dans l’accès aux services de santé en défaveur des aînés gais et lesbiennes, aux impacts de la stigmatisation et des discriminations vécues tout au long du parcours de vie, mais également au développement de capacités d’adaptation et de résilience susceptibles d’amener cette population à mieux envisager les défis du vieillissement. Le présent article se penche sur les enjeux relatifs à la santé mentale qui ont émergé de la documentation scientifique sur les aînés gais et lesbiennes : l’état de santé mentale, les facteurs qui la fragilisent et ceux qui offrent une protection favorisant le maintien d’une bonne santé mentale, pour se terminer avec quelques recommandations afin de mieux répondre aux besoins des aînés gais et lesbiennes.

La santé mentale des aînés gais et lesbiennes : que sait-on ?

Selon les études disponibles, provenant principalement des États-Unis, la majorité des aînés gais et lesbiennes ont une bonne santé mentale (D’Augelli, Grossman, Hershberger et O’Connell, 2001 ; Fredriksen-Goldsen et al., 2011 ; Jessup et Dibble, 2012 ; Lévy et al., 2012 ; Lyons, Pitts et Grierson, 2013 ; McCann, Sharek, Higgins, Sheerin et Glacken, 2013 ; Orel, 2004 ; Shippy, Cantor et Brennan, 2004). Le tableau 1 présente les caractéristiques des principales études citées dans cet article ainsi que leurs limites respectives. Dans une recherche menée par Grossman, D’Augelli et O’Connell (2001) auprès de 416 personnes GLB âgées de 60 à 91 ans en Amérique du Nord (18 sites de recherche aux États-Unis et 1 au Canada), 84 % des participants considèrent avoir une bonne santé mentale. L’enquête nationale de Fredriksen-Goldsen et al. (2011) auprès de 2 560 personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles et transgenres (LGBT) de 50 à 95 ans vivant aux États-Unis révèle que la perception par les participants de leur état de santé mentale globale est positive et que 74 % d’entre eux sont satisfaits de leur vie.

Par ailleurs, des études portant sur des populations d’âge varié constatent que les personnes GLB sont plus à risque de développer des problèmes de santé mentale que la population hétérosexuelle en général (Addis et al., 2009 ; Fredriksen-Goldsen, Kim, Barkan, Muraco et Hoy-Ellis, 2013 ; Meyer, 2003). King et al. (2008) concluent de leur revue systématique et de leur méta-analyse d’études portant sur la santé mentale des personnes GLB en comparaison des personnes hétérosexuelles (cohortes, cas témoins ou études transversales) que les risques de dépression, de troubles d’anxiété, de dépendance à l’alcool et à d’autres substances sont 1,5 fois plus élevés dans la population GLB comparativement à la population hétérosexuelle (tous âges confondus), alors que le risque de tentative de suicide est deux fois plus élevé. Il n’est donc pas étonnant de constater qu’une part appréciable des aînés GLB disent avoir éprouvé des problèmes de santé mentale au cours de leur vie, principalement des épisodes de dépression et des pensées suicidaires (McCann et al., 2013). De même, parmi les participants à l’enquête de Fredriksen-Goldsen et al. (2011), près du tiers disent avoir eu des symptômes de dépression et d’anxiété et 39 % des idéations suicidaires au cours de leur vie. Dans leur étude, Jenkins Morales, King, Hiler, Coopwood et Wayland (2014) estiment les proportions de personnes LGBT ayant probablement vécu une dépression à 15,3 % parmi la génération des baby-boomers et 12,1 % parmi la génération précédente, qualifiée de silencieuse.

Lorsque des problèmes de santé mentale se manifestent ou persistent avec l’avancée en âge chez les aînés gais et lesbiennes, ils demeurent similaires à ceux observés à l’âge adulte : dépression, anxiété, risque suicidaire, consommation excessive d’alcool et de substances, stress, auxquels s’ajoute le sentiment de solitude (Fredriksen-Goldsen et al., 2011 ; Grossman et al., 2001 ; McCann et al., 2013 ; Orel, 2004 ; Reisner et al., 2011). Dans la recherche de Shippy et al. (2004), 30 % des participants rapportent des sentiments dépressifs alors que 10 % des participants à l’étude de Grossman et al. (2001) disent avoir eu des pensées suicidaires. Enfin, nous disposons d’une étude pancanadienne menée auprès d’un échantillon d’hommes gais et bisexuels âgés de 55 ans et plus. Parmi les 411 hommes gais et bisexuels, près des trois quarts qualifient leur santé mentale d’excellente ou de très bonne alors que 15 % rapportent au moins un problème de santé mentale. Les principales préoccupations rapportées en santé mentale touchent l’anxiété, la solitude et la dépression. Globalement, le portrait de santé mentale qui en ressort est plus positif chez les 65 ans et plus comparativement aux 55-64 ans (Lévy et al., 2012).

Dans l’état actuel, les recherches demeurent trop fragmentaires pour que l’on puisse dresser un portrait précis de l’ampleur des problèmes de santé mentale chez les aînés gais et lesbiennes. Néanmoins, deux constats semblent se dégager : une majorité d’aînés gais et lesbiennes se perçoivent comme ayant une bonne santé mentale, alors qu’une minorité non négligeable, mais variable selon les études, rapportent des problèmes ou des préoccupations relatives à leur santé mentale. Les variations selon les études peuvent être attribuables aux biais d’échantillonnage ainsi qu’aux différentes catégories d’âges considérées.

Tableau 1

Liste des principales études citées

Liste des principales études citées

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Les facteurs affectant négativement la santé mentale

La théorie du stress découlant d’un statut minoritaire (minority stress), élaborée par Meyer (2003, 2007), propose un cadre d’analyse des écarts en santé mentale entre les personnes GLB et les personnes hétérosexuelles en identifiant des facteurs pouvant engendrer un stress chronique chez les personnes dont l’orientation sexuelle ne se conforme pas aux attentes culturelles hétérosexistes : d’une part, les facteurs externes, c.-à-d. ceux relatifs à la victimisation et à l’exposition à diverses formes de préjudices, d’autre part, les facteurs internes, c.-à-d. ceux référant aux dimensions subjectives telles que l’homophobie intériorisée et la gestion continue du dévoilement ou de la dissimulation de l’orientation sexuelle dans les différentes sphères de vie. Le cumul de tels facteurs crée des environnements stressants pour les personnes GLB et affecte leur bien-être, pouvant ainsi mener au développement de problèmes de santé mentale (Chamberland et Petit, 2009 ; Fish, 2010 ; IOM, 2011). Pour sa part, de Vries (2015) propose de distinguer trois formes de stigmatisation : la stigmatisation réelle ou vécue (enacted stigma) qui se traduit par des comportements et des manifestations homophobes tels que le rejet, les préjugés ou la violence ; la stigmatisation ressentie (felt stigma) correspondant aux effets des expériences négatives antérieures vécues ou observées reliées à l’orientation sexuelle et qui se reflètent dans l’adoption de comportements de protection pour prévenir la stigmatisation anticipée ; et la stigmatisation intériorisée (internalized stigma) qui réfère à l’homophobie intériorisée.

Les recherches démontrent que la majorité des aînés gais et lesbiennes ont connu des expériences de stigmatisation et de discrimination en lien avec leur orientation sexuelle pendant leur parcours de vie. Les participants à l’étude de Grossman et al. (2001) rapportent avoir subi diverses formes de violence dans le passé : insultes verbales (63 %), menaces de violence (29 %), voies de fait (16 %) et avec une arme (12 %), discrimination au travail (20 %), menace de dévoilement de leur orientation sexuelle (outing) (29 %). Les résultats sont similaires dans l’étude irlandaise de McCann et al. (2013) qui prend également en compte la violence conjugale et la violence sexuelle rapportées par respectivement 16 % et 7 % de leurs participants. Ces violences peuvent avoir été répétées. Selon l’enquête de Fredriksen-Goldsen et al. (2011), les deux tiers des participants ont été discriminés ou victimisés au moins trois fois au cours de leur vie. Selon l’étude de Jenkins Morales et al. (2014), dans la majorité des cas, les expériences de violence et de discrimination n’ont pas été rapportées aux autorités. Les personnes ayant dévoilé leur orientation sexuelle plus tôt dans leur vie sont davantage enclines à avoir vécu des expériences de discrimination, de stigmatisation et de harcèlement (D’Augelli et Grossman, 2001 ; Jenkins Morales et al., 2014). Il ressort également de l’étude de D’Augelli et Grossman (2001) que la santé mentale des aînés GLB ayant été attaqués physiquement en raison de leur orientation sexuelle est plus fragile. Selon Koh et Ross (2006), le développement de symptômes psychiatriques n’est pas lié à l’orientation sexuelle en soi, mais à la stigmatisation. L’affirmation vis-à-vis des autres peut être vue comme une mesure indirecte du degré de confort par rapport à son orientation sexuelle, mais elle expose également à la stigmatisation. Ces résultats montrant l’ampleur des expériences de victimisation vécues par les aînés gais et lesbiennes dans leur parcours de vie appuient la théorie de Meyer selon laquelle la prévalence de problèmes de santé mentale est attribuable à l’accumulation de stresseurs sociaux liés à l’orientation sexuelle (Meyer, 2003). Outre celle de D’Augelli et Grossman (2001), il manque toutefois d’études qui permettraient d’analyser plus en profondeur les effets persistants au cours de la vieillesse de la stigmatisation vécue dans le passé, de même que les facteurs pouvant en atténuer les répercussions négatives. De plus, selon D’Augelli et Grossman (2001), font aussi défaut les études explorant à quel âge ou à quel stade de la vie la victimisation reliée à l’orientation sexuelle a le plus d’impact négatif.

L’acceptation de son orientation sexuelle ainsi que la gestion de son dévoilement ou de sa dissimulation peuvent également avoir des impacts sur la santé mentale. Dans l’étude de Lévy et al. (2012) chez les hommes gais et bisexuels de 55 ans et plus, l’acceptation de l’orientation sexuelle ainsi que la peur qu’elle soit découverte constituent des préoccupations de santé importantes pour près de 20 % des participants. De même, constatent Chamberland et Petit (2009) dans leur recension des études sur les lesbiennes âgées, ces dernières doivent composer avec les jugements intériorisés qui réprouvent le lesbianisme et les craintes d’être étiquetées, ce qui entraîne des difficultés d’ajustement qui se traduisent par des indices de précarité sur le plan de la santé mentale (faible estime de soi, niveau élevé de détresse psychologique, idées suicidaires) et des comportements à risque, telle la consommation d’alcool ou de drogue. La gestion de la divulgation ou non de son orientation sexuelle est un processus continu qui perdure tout au long de la vie. Les répercussions peuvent être dramatiques lors d’un événement comme la perte d’un conjoint ou d’une conjointe, particulièrement quand la relation n’était pas ouvertement connue (Orel, 2004). À ce sujet, McCann et al. (2013) ont constaté que certains des participants ressentaient que leur deuil n’était pas véritablement reconnu par la famille, les amis et la communauté plus large, et que cette non-reconnaissance se répercutait sur leur santé mentale.

D’autre part, le sentiment de solitude peut affecter la santé mentale des aînés gais et lesbiennes et il semble que le degré d’homophobie intériorisée peut intensifier ce sentiment (Jacobs et Kane, 2012). La faible intensité de la vie sociale et la solitude ressentie font partie des difficultés fréquemment rapportées par les aînés GLB (Grossman et al., 2001). Selon l’étude de Jenkins Morales et al. (2014), la majorité des baby-boomers (58,5 %) et des aînés de la génération silencieuse (65,7 %) disent manquer « parfois » ou « souvent » de compagnie, et respectivement 21,2 % et 9,4 % d’entre eux se sentent « souvent » exclus. La solitude préoccupe plus du quart des répondants de l’enquête canadienne auprès des hommes gais et bisexuels de 55 ans et plus (Lévy et al., 2012). Le sentiment de solitude et les symptômes dépressifs seraient également associés au fait d’avoir vécu des expériences de victimisation antérieurement (Grossman et al., 2001 ; Jenkins Morales et al., 2014). Il faut rappeler que les gais et les lesbiennes vieillissants sont plus nombreux à vivre seuls que les hommes et les femmes hétérosexuels (Addis et al., 2009), qu’un grand nombre n’ont pas eu d’enfants et qu’un réseau de soutien social restreint pourrait augmenter leur risque de vivre de la solitude et de l’isolement social (Shippy et al., 2004). En somme, concluent Fredriksen-Goldsen et Muraco (2010) dans leur recension de la documentation scientifique, la solitude, une faible estime de soi, l’homophobie intériorisée et la victimisation – passée, actuelle ou anticipée – en raison de l’orientation sexuelle sont des prédicteurs d’une santé mentale fragile.

Les facteurs de protection : résilience, réseau social et soutien social

Des études ont suggéré une série de facteurs associés à une bonne santé mentale chez les gais et lesbiennes aînés et offrant un potentiel de protection contre les effets négatifs de la stigmatisation, entre autres : revenus élevés et sécurité financière, occupation d’un emploi à temps plein, bonne santé physique, bon fonctionnement cognitif, estime positive de soi, capacités de résilience, vision positive de son orientation sexuelle (ou faible degré d’homophobie intériorisée), être en couple, avoir des amis proches, présence d’un réseau social, disponibilité du soutien social, implication dans la communauté LGBT, vivre peu de solitude, croire que le public a une opinion positive vis-à-vis des homosexuels et ne pas avoir vécu de discrimination dans la dernière année (Brown, Alley, Sarosy, Quarto et Cook, 2001 ; D’Augelli et al., 2001 ; Grossman et al., 2001 ; Jones et Nystrom, 2002 ; Lyons et al., 2013). On l’aura constaté, cette liste inclut à la fois des facteurs généraux qui ne sont pas propres aux personnes GLB et des facteurs qui leur sont propres (p. ex. homophobie intériorisée) ou dont la concrétisation prend des formes qui leur sont particulières, comme les attitudes de la population à leur égard. Nous aborderons dans les paragraphes suivants les enjeux relatifs aux capacités d’adaptation et de résilience des aînés gais et lesbiennes ainsi qu’au maintien d’un réseau social.

En premier lieu, il faut souligner, et de nombreuses études l’ont démontré, que les aînés gais et lesbiennes ont développé des capacités d’adaptation et de résilience (crisis competence) relativement aux évènements dramatiques qu’ils peuvent avoir vécus, tels que les expériences de discrimination, et pour réduire les tensions liées au processus du coming out. C’est sans doute là une des pistes d’explication du constat de plusieurs études, à savoir qu’une large majorité se disent généralement heureux au cours du vieillissement (Butler, 2004 ; de Vries, 2015 ; Fredriksen-Goldsen et Muraco, 2010 ; Friend, 1991 ; Metlife, 2010 ; Morrow, 2001). Ces capacités acquises au long du parcours de vie peuvent aider les aînés gais et lesbiennes à maintenir une bonne santé mentale et à surmonter les difficultés souvent associées au vieillissement, y compris pour les hommes vivant avec le VIH (Butler, 2004 ; Fredriksen-Goldsen et al., 2011 ; McCann et al., 2013 ; Metlife, 2010 ; Orel, 2004 ; Wallach, 2011). Des entrevues auprès d’hommes québécois de 50 à 71 ans vivant avec le VIH ont mis en évidence sept dimensions de cette résilience : la maturité, l’acceptation de soi, l’autonomie, les épreuves surmontées, l’appréciation de la valeur de la vie, l’attitude positive et le sentiment d’être chanceux (Wallach, 2011). Selon l’étude de King et Orel (2012) auprès de 316 hommes gais de 45 à 85 ans, dont 38 vivant avec le VIH, un niveau plus élevé de résilience est associé à moins de problèmes de santé mentale alors qu’un niveau plus faible est corrélé à davantage de besoins de santé non satisfaits et à un report dans la recherche de services de santé physique ou mentale. Encore une fois, l’analyse montre que la stigmatisation et l’homophobie intériorisée affectent négativement le niveau de résilience.

Par ailleurs, plusieurs recherches ont déjà démontré l’importance de la famille de choix, des amis, du réseau social et du soutien social dans la vie des aînés gais et lesbiennes comme des éléments contribuant à leur santé et à leur bien-être (de Vries et Megathlin, 2009 ; Grossman et al., 2001 ; Lyons et al., 2013 ; Masini et Barrett, 2008 ; Shippy et al., 2004). Fredriksen-Goldsen et al. (2012) avancent que l’étendue du réseau social et la disponibilité du soutien constituent des facteurs potentiels de protection pouvant diminuer les symptômes de dépression. Ces constats n’étonnent pas en soi, mais le maintien d’un réseau familial et social pose des défis uniques pour les aînés gais et lesbiennes compte tenu des possibles ruptures antérieures de liens sociaux et des préjugés persistants à leur égard, notamment dans leur propre cohorte générationnelle. D’autres études font ressortir certaines particularités du soutien social en rapport avec l’orientation sexuelle. Ainsi, selon l’étude de Grossman et al. (2001), la solitude ressentie est à l’inverse de la grandeur du réseau de soutien social et la connaissance de l’orientation sexuelle par les membres de ce réseau accroît la satisfaction quant au soutien reçu. D’autre part, les recherches montrent que la présence d’un conjoint ou d’une conjointe engendre des impacts positifs relativement à la solitude, à l’homophobie intériorisée, à l’étendue du réseau social ainsi qu’à la connaissance de l’orientation sexuelle par les membres de ce réseau, ce qui rejaillit sur le sentiment de bien-être et la santé mentale (Chamberland et Petit, 2009 ; Grossman et al., 2001). La communauté LGBT pourrait aussi jouer un rôle phare auprès de la population gaie et lesbienne vieillissante en lui offrant des services et des programmes adaptés à ses réalités (Fredriksen-Goldsen et Muraco, 2010 ; Shippy et al., 2004). Selon l’évaluation d’un programme d’intervention visant à réduire le risque de transmission du VIH ayant ciblé des hommes gais vieillissants (40 ans et plus) et présentant des symptômes de dépression, d’anxiété et de solitude, il ressort que le développement d’un réseau de soutien social contribue à réduire les symptômes de dépression, d’anxiété sociale et de solitude des participants (Reisner et al., 2011).

Ce portrait, général et non exhaustif, rend compte de la complexité des enjeux de santé mentale chez les aînés gais et lesbiennes. Il est important de souligner que des limites méthodologiques ont été soulevées dans les recherches présentées (voir Tableau 1). Une première limite concerne l’échantillonnage : toutes les études recensées font appel à des échantillons de convenance, donc non représentatifs de l’ensemble de la population des aînés gais et lesbiennes. Les modes de recrutement favorisent l’autosélection des participants et des biais peuvent en découler. Ainsi, le recrutement à travers des organisations LGBT rejoint en premier lieu les personnes présentes ou actives dans ces organisations, donc moins isolées socialement. Quant au recrutement en ligne, il rejoint plus difficilement les personnes aînées, en particulier les plus âgées, n’ayant pas accès ou peu familières avec Internet. En second lieu, le critère de recrutement le plus souvent retenu est celui de l’auto-identification selon l’orientation sexuelle, ce qui peut exclure des personnes ayant des comportements homosexuels, mais ne s’identifiant pas comme telles ou n’endossant pas les termes « gai » ou « lesbienne ». Enfin, l’enquête transversale ne permet pas de saisir les phénomènes dans leur évolution temporelle. Dans l’ensemble, le faible nombre d’études empiriques, en particulier au Québec, permet difficilement d’affiner le portrait offert. Il faut donc insister sur la diversité des expériences, des parcours de vie et des ressources de ces aînés.

Implications et recommandations

Les différentes formes de discrimination et de stigmatisation sur la base de l’orientation sexuelle ainsi que le stress lié au processus de divulgation/dissimulation de l’orientation sexuelle peuvent également avoir des effets sur l’accès aux services sociaux et de santé par les aînés gais et lesbiennes, de même que sur la prise en compte de leurs besoins par le personnel médical et professionnel (Addis et al., 2009 ; Brotman et al., 2003 ; IOM, 2011 ; Jessup et Dibble, 2012 ; Knauer, 2009 ; McCann et al., 2013 ; Orel, 2004). Un constat récurrent dans les recherches sur l’accessibilité et l’adaptation des services offerts dans divers types de milieux est celui de l’hétérosexisme qui sévit dans le système de santé (Fish, 2006). Que ce soit dans les grandes villes (Brotman et al., 2006 ; Brotman et al., 2007 ; Sussman et al., 2013) ou dans les communautés rurales (Knochel, Quam et Croghan, 2011), il semble que la plupart des fournisseurs de services aux aînés ne perçoivent pas de différences entre les clients hétérosexuels et non hétérosexuels, tout en mettant l’accent sur la nécessité de traiter tout le monde sur le même pied d’égalité. Cependant, le fait qu’ils soient peu conscientisés par rapport aux parcours de vie des aînés gais et lesbiennes et qu’ils hésitent à aborder ouvertement les questions d’identité et de sexualité limite leur capacité de répondre adéquatement à leurs besoins en tenant compte de la spécificité de leur réseau familial et social. Les présomptions hétérosexistes ne favorisent guère la divulgation de l’orientation sexuelle ni la mise en place d’un cadre de communication accueillant et soutenant. La combinaison de l’âgisme et de l’hétérosexisme peut compromettre l’accès des aînés gais et lesbiennes à des ressources adaptées à leurs réalités et à leurs parcours de vie non seulement dans le système de santé, mais aussi dans leur communauté de vie, ce qui peut nuire à la prévention, retarder l’établissement d’un diagnostic et d’un traitement, ou encore entraîner le refus de tout recours à un service ou de toute demande d’aide (Jessup et Dibble, 2012). Ces contraintes à l’accessibilité des services peuvent à leur tour entraîner l’aggravation de problèmes de santé physique et mentale chez les aînés GLB (Brotman et al., 2003). D’autre part, les aînés gais et lesbiennes ont exprimé des inquiétudes quant à leur acceptation et leur traitement dans les résidences pour aînés (Brotman et al., 2003 ; Hughes, 2008 ; Orel, 2004 ; Stein, Beckerman et Sherman, 2010), et ces craintes peuvent s’amplifier avec la fragilisation de l’état de santé et la diminution des capacités.

Il ressort de recherches américaines que les programmes de formation sur les expériences de vie et les besoins des aînés gais et lesbiennes offerts dans les organisations publiques de santé ont des impacts positifs sur le développement des compétences culturelles des praticiens, en favorisant une meilleure compréhension des disparités en matière de santé, une connaissance des ressources LGBT et l’adoption de comportements préconisant des environnements respectueux et inclusifs pour les aînés non hétérosexuels (Hardacker, Rubinstein, Hotton et Houlberg, 2014 ; Porter et Krinsky, 2014). Jacobs et Kane (2012) proposent plusieurs recommandations pour améliorer la formation des intervenants auprès des hommes gais et bisexuels aînés. Selon eux, une meilleure connaissance du contexte sociohistorique dans lequel ceux-ci ont vécu et des impacts de l’homophobie intériorisée, en particulier chez les hommes vieillissants, leur permettrait de concevoir des stratégies visant à changer leurs perceptions et leurs attitudes négatives vis-à-vis de leur orientation sexuelle. Les intervenants formés seraient également plus aptes à encourager l’acquisition de compétences et le développement de stratégies d’adaptation permettant de diminuer le sentiment de solitude des aînés gais. Ces recommandations sont en cohérence avec celles de King et Orel (2012) qui mettent l’accent sur une meilleure compréhension par les intervenants et les praticiens des effets de l’homophobie intériorisée sur l’accessibilité et l’utilisation des services, mais également sur l’identification de stratégies de résilience afin d’accroître le recours aux services et d’améliorer l’état de santé.

En dernier lieu, ce portrait général laisse entrevoir que les lacunes sont nombreuses sur le plan de la connaissance et qu’il importe de poursuivre des études portant sur les enjeux de santé mentale chez les aînés gais et lesbiennes afin de mieux comprendre les facteurs de stress et de protection pouvant affecter leur santé mentale au cours du vieillissement.

Parties annexes