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Dossier : Le suicide

Risque suicidaire et préférences musicales : y a-t-il un lien ?Suicidality and musical preferences: a possible link?

  • Gladys Mikolajczak et
  • Martin Desseilles

…plus d’informations

  • Gladys Mikolajczak
    M.D., Département de psychiatrie, Université de Liège, Belgique
    Département de psychiatrie, Université de Montréal, Canada
    gladys.mikolajczak@gmail.com

  • Martin Desseilles
    M.D., MSC., Ph.D., Professeur à l’Université de Namur (Belgique)
    Directeur du Département de psychologie de la Faculté de médecine de l’Université de Namur
    Clinique psychiatrique des Frères Alexiens, Château de Ruyff, Henri-Chapelle (Belgique)
    Martin.Desseilles@fundp.ac.be

Couverture de Le suicide, Volume 37, numéro 2, automne 2012, p. 7-273, Santé mentale au Québec

Corps de l’article

La bonne musique ne se trompe pas, et va droit au fond de l’âme chercher le chagrin qui nous dévore

Stendhal (extrait des lettres sur Haydn, de Mozart et de Métastase)

Introduction

La musique occupe une fonction importante dans la vie des adolescents (quête d’identité, ambivalence dépendance-indépendance, résistance à l’autorité, relations avec les pairs, régulation des émotions) (Baker et Bor, 2008). Écouter de la musique serait le loisir préféré de beaucoup d’entre eux (Fitzgerald et Joseph, 1995 ; North et Hargreaves, 1999) et, bien qu’ils soient souvent accusés de montrer le mauvais exemple, les chanteurs représentent pour eux des modèles importants. L’influence de la musique sur l’humeur et le comportement des adolescents est un sujet depuis longtemps débattu. Ce sont d’importantes questions cliniques et de recherche de savoir si la musique contribue à la mise en action des thèmes véhiculés par les paroles ou si les préférences musicales sont le reflet de tendances comportementales déjà existantes chez le sujet. Il n’est pas rare d’entendre des parents ou des professeurs accuser l’industrie de la musique de manipuler les jeunes. Vu l’accessibilité de plus en plus grande à la diversité des genres musicaux depuis l’avènement des lecteurs MP3 (Scannell, 2001), il serait important d’informer la population, et particulièrement les éducateurs, de l’impact potentiel que l’écoute musicale peut avoir sur l’adolescent (McFerran et al., 2007).

Selon les données les plus récentes du Centers for Disease Control et Prevention (2005), le suicide se range au 3ème rang des causes de décès après les accidents de la route et les homicides dans la tranche d’âge des 10-24 ans (sans exclure que ces deux dernières causes puissent être confondues avec un suicide). Presque un million de personnes se suicident chaque année (World Health Organization, 2003). La dernière moyenne du taux annuel mondial de suicide par 100 000 habitants était de 12,0 pour les filles et 14,2 pour les garçons dans la tranche des 15-24 ans (Pelkonen et Marttunen 2003). Dans la plupart des pays, le taux de suicide pour les garçons dépasse celui des filles (Pelkonen et Marttunen, 2003), pour lesquelles le taux de tentatives est plus élevé (Moscicki et al., 1988).

Le risque suicidaire chez l’adolescent dépend principalement de facteurs qui l’affectent dans différents domaines de sa vie : un trouble mental comme la dépression, des traits de personnalité tels que l’agressivité et l’impulsivité, l’abus de drogues, mais aussi l’absence de confidents ou une mauvaise intégration dans des réseaux sociaux comme celui de la famille (Lacourse, 1999). Il faut également mentionner que les tentatives ou passages à l’acte des adolescents peuvent être influencés par les suicides d’autres adolescents à l’intérieur d’un « suicide cluster » (Martin, 1992 ; Martin et al., 1993), ou peuvent être influencés par les médias (Goldney, 1989).

Le suicide est toujours un drame et lorsqu’il survient dans un contexte où la population a l’impression que l’environnement aurait pu avoir une influence, les hypothèses causales sont souvent formulées sans qu’elles aient pu être testées. Ainsi, les parents d’adolescents, autant que les médias, ont souvent tendance à faire un lien entre des sous-cultures musicales et les comportements suicidaires. Des chanteurs de heavy metal (musique noire, véhiculant des thèmes autour du racisme, du masochisme, de la drogue, de la violence et de l’abus (Baker et Bor, 2008)) ont été incriminés par des parents — car leur musique était jouée quand leur adolescent s’est donné la mort (e.g. suicide d’un jeune en 1984 en écoutant la chanson « Suicide Solution » d’Ozzie Osbourne) — ou par les médias (e.g. en 1999, la musique de Marilyn Manson a été mise en cause dans les suites de la fusillade de Columbine et du suicide des deux assassins).

Mais ce n’est pas seulement la musique métal qui a été la cible des médias. Après le suicide de deux adolescentes en 2007, les médias ont lié cet événement à l’émo music (emotional music, type musical exprimant un débordement émotionnel, dans un contexte de ruptures relationnelles ou d’autres situations tragiques (Baker et Bor, 2008)) et à l’influence de cette musique sur la santé mentale des jeunes filles. Les musiques rap, country et underground ont aussi été blâmées pour les comportements antisociaux qu’elles engendrent. Rappelons l’histoire de Kurt Cobain, le chanteur du groupe Nirvana, qui chantait « I hate myself et I want to die » (musique de style rock alternatif). Son suicide en 1994 a ébranlé toute une génération. Trente-trois jeunes, dont cinq Québécois, se sont suicidés après la mort de leur idole (Lacourse, 2009). De la même manière qu’on ne peut affirmer un lien direct de cause à effet, on ne peut nier une troublante coïncidence (Lacourse, 2009).

Cependant, malgré l’immense quantité d’argent et de temps investis par les adolescents dans la musique (Mark, 1986 ; Mendelson, 1989), il est surprenant de constater le peu de travaux rigoureux qui se sont penchés sur les liens possibles entre la préférence musicale et le suicide dans cette population. Les quelques études qui ont été faites en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (King, 1988) suggèrent que les jeunes perturbés psychologiquement ou consommant des drogues préfèrent la musique heavy metal (Martin et al., 1993). Comme nous le verrons, il existerait une relation entre les genres variés de musique et la vulnérabilité au suicide, les comportements antisociaux, et l’abus de drogues. Cependant, plusieurs études rejettent l’idée que l’écoute musicale cause le suicide, mais ont tendance à considérer la préférence musicale comme un indicateur de la vulnérabilité émotionnelle (Martin et al., 1993 ; Stack et al., 1994 ; Ballard et Coates, 1995 ; Lester et Whipple, 1996 ; Stack, 1998 ; Lacourse et al., 2001 ; Rustad et al., 2003 ; Baker et Bor, 2008). Un nombre limité d’études ont trouvé des corrélations entre la préférence musicale et la santé mentale. Plus de recherches sont nécessaires pour déterminer si les préférences musicales des jeunes souffrant de troubles mentaux diffèrent substantiellement de la population adolescente générale (Baker et Bor, 2008).

Nous avons cherché les publications jusqu’en mars 2012 dans les bases de données PubMed et OvidMedline (EBM reviews, OvidMedline, Embase, PsycInfo) en utilisant les termes « suicide », « comportement suicidaire », « tentative de suicide » et « musique » ou « préférences musicales ». Des articles additionnels ont été trouvés manuellement à partir d’articles de référence. Ensuite, nous avons sélectionné les articles qui étaient le plus pertinents pour cette revue, c’est-à-dire ceux examinant spécifiquement les liens entre les préférences musicales et le processus suicidaire.

Dans cette revue, nous nous attacherons à répondre à deux questions sur les liens existant entre la musique et le suicide, le but étant d’offrir au lecteur une vue d’ensemble sur le sujet. La première question sera de savoir si certaines musiques peuvent favoriser les idéations et/ou passages à l’acte suicidaires, et la deuxième examinera si la musique peut constituer un outil pour diminuer le risque suicidaire.

Y a-t-il un type de musique qui incite au suicide ?

Il peut paraître illusoire de vouloir séparer l’influence de la musique sur les pensées et les comportements suicidaires des caractéristiques propres à l’individu qui vont l’inciter à écouter tel ou tel type de musique. Ces deux aspects sont complémentaires et intriqués, et nous souhaitons attirer l’attention sur le fait que les liens complexes entre ces deux facteurs font toujours débat.

État des lieux

La première étude date de 1992 et porte sur la musique country. Celle-ci est souvent invoquée comme influençant le comportement suicidaire. Des chercheurs ont trouvé que les villes dans lesquelles les radios diffusaient plus de musique country que la moyenne avaient un taux plus élevé de suicide parmi la population blanche (le taux de suicide des afro-américains n’était pas affecté) (Stack et Gundlach, 1992). Notons que ces résultats n’ont pu être répliqués par Snipes et Maguire (1995) (article auquel Stack et Gundlach (1992) ont répondu en critiquant la méthodologie utilisée). Une hypothèse du lien entre la musique country et le suicide résiderait dans l’influence des thèmes autour du suicide véhiculés par cette musique, lesquels sont fréquents dans la population suicidaire (e.g. mésentente conjugale, abus d’alcool). L’effet était indépendant du divorce, de la pauvreté et de l’accès aux armes. L’auteur pense qu’une sous-culture de musique country serait un élément renforçant le lien entre ce type de musique et le suicide (Stack et Gundlach, 1992).

Une autre étude préliminaire a investigué chez des adolescents les liens entre la préférence musicale et leur vulnérabilité au suicide (Martin et al., 1993). Un biais de genre marqué pour la préférence a été dégagé (i.e. 74 % des filles préférant la musique pop comparé à 70,7 % des garçons préférant le rock/metal). Des associations significatives ont été relevées entre une préférence pour la musique rock/metal et les pensées suicidaires, les actes auto dommageables, la dépression, la délinquance et la prise de drogues. Un biais de genre a également été dégagé à cet égard, ces associations étant pertinentes chez les filles.

Outre les préférences musicales, les auteurs ont examiné le fonctionnement familial (e.g. statut parental) des adolescents. Les groupes à risque de suicide montraient un dysfonctionnement familial. Ce dernier point pourrait donc constituer un facteur confondant important à examiner dans les études futures.

Il apparaît également que les adolescents qui rapportent se sentir plus tristes après avoir écouté leur musique préférée sembleraient appartenir au groupe le plus perturbé psychologiquement. Même si davantage d’études rigoureuses avec des instruments de mesure validés scientifiquement sont nécessaires, des préférences pour la musique rock/metal — particulièrement chez les filles — et se sentir moins bien après avoir écouté la musique peuvent être chez les adolescents des indicateurs de vulnérabilité aux idéations et passages à l’acte suicidaires. L’auteur postule que ce sont précisément ces adolescents qui sont plus vulnérables à mettre en action les thèmes véhiculés par la musique.

En 1994, Stack et Gundlach (1994) ont utilisé le taux national de souscription au magazine heavy metal Metal Edge pour voir s’il y avait une corrélation entre le taux de suicide et la préférence pour cette sous-culture musicale. Ils ont trouvé une corrélation positive dans la tranche d’âge des 15-24 ans, mais pas chez les 25-34 ans. Les auteurs émettent l’hypothèse que la musique heavy metal nourrit les tendances suicidaires, mais le design de corrélation de cette recherche ne permet pas d’affirmer un lien de causalité (Campbell et Stanley, 1966).

En 1995, après avoir comparé les scores du State-Trait Anger Expression Inventory (Spielberger, 1988.), du Beck Depression Inventory (B.D.I) (Beck et al., 1974), de la Self-Esteem Scale (Rosenberg, 1965), du State Trait Anxiety Inventory (Spielberger, 1988) et de l’Adult Suicide Ideation Questionnaire (Reynolds, 1991), l’étude de Ballard et Coates (1995) n’a pas trouvé d’effets significatifs des chansons rap ou heavy metal sur les idéations suicidaires, l’anxiété ou l’estime de soi. Notons que les chansons rap non violentes ont entraîné des plus hauts scores au B.D.I que les chansons rap violentes. Et que les chansons rap ont entraîné significativement plus de réponses de colère que les chansons heavy metal.

Un an plus tard, l’étude de Lester et Whipple (1996) a relevé que la préférence pour le rock alternatif et le heavy-metal était associée à des antécédents d’idéations suicidaires chez des étudiants d’université.

Dans la lignée de l’étude de Ballard et Coates (1995), l’étude canadienne de Lacourse et al. (2001) ne démontre pas de lien de cause à effet entre la préférence musicale et la personnalité suicidaire, ceci étant valable autant pour les filles que pour les garçons. Ces mouvements musicaux se nourriraient du désespoir et de la rage des jeunes, mais ne les engendreraient pas. L’auteur mentionne cependant qu’il puisse exister un lien indirect. Les jeunes de 15 à 18 ans préférant le heavy metal ou l’underground manifestent des caractéristiques associées au développement de tendances suicidaires et plusieurs d’entre eux consomment de la drogue, ont tendance à s’isoler et ont une piètre estime d’eux-mêmes.

Deux années après, l’étude américaine de Rustad et al. (2003) a montré que, lors d’une tâche de narration projective, les étudiants universitaires qui écoutaient (ou visionnaient des vidéos avec) de la musique rock au contenu suicidaire écrivaient plus de scénarios à thèmes de suicide que ceux qui écoutaient de la musique ne parlant pas de suicide (Rustad et al., 2003). Cependant, l’augmentation des thèmes reliés au suicide pourrait être limitée à des cognitions sans augmentation de passage à l’acte. En effet, les résultats des questionnaires de la Positive et Negative Affect Schedule (PANAS) (Watson et al., 1988), du Suicide Opinion Questionnaire (Domino et al., 1982) et de la Beck Hopelessness Scale (Beck et al., 1974) suggèrent que la musique n’augmente pas le risque de suicide chez les étudiants mais amorce des cognitions implicites liées au suicide (Rustadl et al., 2003).

Nous allons voir maintenant que différents mécanismes — incluant l’effet Velten et la procédure musicale d’induction de l’humeur, l’identification et l’apprentissage par imitation, l’influence des médias et les caractéristiques individuelles — pourraient partiellement expliquer ces résultats. Toutefois de nombreux facteurs doivent être considérés dans l’analyse des tendances suicidaires et aucune variable prise isolément ne peut être la seule explication.

Mécanismes potentiellement impliqués

L’effet Velten et la procédure musicale d’induction de l’humeur

Un effet cognitif pourrait expliquer, du moins partiellement, l’impact des contenus négatifs de différents types musicaux sur l’humeur de l’auditeur. Afin d’induire un changement substantiel et de longue durée de l’humeur dans un but expérimental, les chercheurs utilisent différentes techniques (de l’Etoile, 2002) (pour une revue des procédures et leur efficacité, voir Gerrards-Hesse et al., 1994). Il y a cinq groupes de procédures d’induction de l’humeur, selon les stimuli utilisés et si le but de l’induction est annoncé au sujet ou pas (Gerrards-Hesse et al., 1994). L’effet Velten et la procédure musicale d’induction de l’humeur (ainsi que la procédure utilisant les films/histoires) font partie du même groupe (i.e. génération mentale guidée d’états émotionnels où le matériel est présenté au sujet avec l’instruction de ressentir l’humeur suggérée). L’effet Velten, aussi appelé la « Velten Mood Induction Procedure » (VMIP) (Velten, 1968) (pour une revue voir (Clark, 1983 ; Kenealy, 1986), est la technique la plus utilisée mais aussi la plus controversée (e.g. efficacité relative, capacités de lecture requises, biais de genre) (de l’Etoile, 2002). Dans cette procédure, les participants lisent une série de phrases qui progressent d’un état émotionnel léger à plus intense. L’investigateur encourage les sujets à ressentir l’humeur décrite dans les propositions. Cet effet démontre que la valence émotionnelle du contenu de la pensée est un déterminant important de l’affect/humeur et qu’une humeur négative (ou positive) peut être induite expérimentalement (Kenealy, 1986 ; Larsen et Sinnett, 1991 ; Gerrards-Hesse et al., 1994 ; Desseilles et al., 2012). Beaucoup des faiblesses de la VMIP peuvent être contournées en utilisant la procédure musicale d’induction de l’humeur (Sutherlet et al., 1982). Les sujets écoutent une pièce classique ou moderne suggérant une certaine émotion et reçoivent l’instruction de ressentir l’humeur générée par la musique, peu importe le moyen qu’ils mettent en oeuvre. Beaucoup de chercheurs ont mis en application cette technique afin d’induire des humeurs positives et négatives (Sutherlet et al., 1982 ; Clark, 1983 ; Clark et Teasdale, 1985 ; Gerrards-Hesse et al., 1994). Les hommes et les femmes répondent également à la technique (Clark et Teasdale, 1985) et cette procédure ne requiert pas de capacités de lecture. Un autre avantage est que le participant est libre d’interpréter la musique à sa manière, ceci entraînant dès lors un changement plus authentique de l’humeur.

Ainsi, dans le cadre des liens entre l’écoute musicale et le processus suicidaire, nous pouvons émettre l’hypothèse que l’induction d’affects négatifs soit liée au style de musique et/ou aux paroles (e.g. les thèmes nihilistes seraient associés à plus d’idéations, tentatives et/ou passages à l’acte suicidaires (Peterson et al., 2008). L’humeur dépressive qui en résulte pourrait à son tour conduire à des cognitions à contenu suicidaire par un cercle vicieux tel que celui décrit par Teasdale (hypothèse de l’activation différenciée) (Teasdale et Dent, 1987 ; Desseilles, 2010).

L’identification et l’apprentissage par imitation

Ce sont deux effets capitaux à prendre en considération pour mieux comprendre l’impact potentiel d’un message véhiculé par la musique, mais également d’un mode de vie véhiculé par un groupe musical.

L’identification s’apparente à l’apprentissage par imitation. Plus un jeune admirateur s’identifie à un groupe, plus il est enclin à intégrer son discours. Selon Lacourse et al. (2001), la vénération pourrait être un meilleur élément de prédiction du comportement suicidaire que le style de musique. Pour la psychanalyse, l’identification se produirait « quand la projection de la relation modèle-sujet est vécue par ce dernier comme gratifiante et sécurisante. Avant d’introjecter une attitude ou un comportement, le sujet testerait, par représentation mentale, le plaisir qu’entraînerait cette modification et l’impression que lui procurerait le nouvel attribut. Si la réponse est gratifiante et sécurisante, le sujet en état de besoin passerait à l’acte et s’identifierait, c’est-à-dire sur le plan manifeste du mécanisme, introjecterait, imiterait. » (Leyens 1968)

L’apprentissage par imitation (Baldwin, 1897 ; Thorndike, 1898 ; Betura, 1971) est mis en lumière dans « les souffrances du jeune Werther » (Goethe, 1774). Le héros romantique en peine d’amour se suicide et sa mort donne suite à une série de suicides similaires chez de jeunes européens romantiques de l’époque. En 1974, Philips invente le terme de « Werther effect » (Phillips, 1974) pour désigner les « suicide modeling effects » des présentations fictives ou non fictives du suicide. Dans son étude maîtresse, il trouve une augmentation de 12 % du taux de suicide aux États-Unis dans les suites du suicide de Marilyn Monroe. Il est important de noter que malgré la recherche considérable faite sur le « Werther effect », les études sur le « suicide modeling » n’ont jamais mis en évidence comment l’exposition à un suicide factuel ou des représentations fictives du suicide pouvaient causer des comportements suicidaires (Rustad et al., 2003).

L’imitation est un concept cognitif complexe qui est souvent invoqué dans les théories d’apprentissage social. Il fait référence au concept de priming dans lequel l’input initial augmente l’accès au stock des représentations internes et leur activation. D’un point de vue psychosociologique chez l’être humain, l’apprentissage par imitation a principalement été examiné dans l’utilisation des jeux vidéo et les comportements violents qui en découlent (pour une revue, voir Browne et Hamilton-Giachritsis, 2005). Certaines recherches se sont également penchées sur l’impact des films, des musiques et des jeux vidéo violents sur le comportement des individus (Bushman, 1998 ; Eterson et Bushman, 2001). Ainsi, par exemple, un individu exposé de façon répétée à la violence des médias pendant l’enfance et l’adolescence a un plus grand risque de développer des comportements agressifs (Huesmann, 2007). Cette littérature va bien au-delà des objectifs de notre revue.

Dans le contexte de la musique, on peut se demander si une musique violente favorise l’agressivité. L’étude d’Arnett (1991) démontre que lorsque les jeunes sont exposés à des chansons traitant de violence, ils se sentent plus hostiles et ont plus de pensées agressives que ceux qui écoutent de la musique similaire mais non violente.

L’influence des médias

Les médias peuvent être les vecteurs de plusieurs mécanismes dont les trois que nous venons de voir. Ainsi, une approche multifactorielle est nécessaire pour comprendre le lien complexe entre les médias violents et les comportements agressifs (Browne et Hamilton-Giachritsis, 2005). Différentes théories ont été avancées. Dans un ordre chronologique, selon les théories d’apprentissage social, l’enfant apprend à agresser suite à des actes semblables dont il a été témoin dans son entourage ou dans les médias (Betura, 1973 ; Betura, 1977). L’exposition à la violence des médias exciterait l’individu et engendrerait un processus d’imitation qui renforcerait son agressivité. Ensuite, le modèle cognitif de néo-association suggère que les médias violents puissent amorcer des idées agressives, des sentiments et des actions qui sont déjà présentes (Berkowitz, 1984). Le modèle qui a suivi est le modèle général de l’agression, basé sur la théorie cognitivo-comportementale (Beck et Freeman 1990), qui explique les interactions entre l’individu (e.g. tempérament, attitude morale et empathie) et l’environnement (e.g. exposition à la violence). Ce modèle propose que la réponse d’un sujet (comportement) à un jeu violent dépend de sa perception du jeu (cognitions), de ses émotions (affect) et de son état d’éveil (physiologie). Cela rejoint les conclusions des études de Lagerspetz et Viemeroe (1982) et de Huesmann et al. (1984) qui mettent en évidence un effet causal bidirectionnel dans lequel visionner des médias violents engendre de l’agressivité, et l’agressivité engendre une tendance à visionner de la violence (Huesmann et al., 1984). Mais quelle importance chaque facteur causal a-t-il au niveau de son influence sur les comportements agressifs ? Une étude a réalisé une analyse fonctionnelle discriminante chez 122 hommes âgés de 15 à 22 ans qui avaient commis des actes criminels, et a montré que les facteurs individuels et sociaux (quelques exemples par ordre d’importance : pensées de dispute, présence du beau-père dans les familles séparées, tempérament colérique) exerçaient une importance plus forte sur la genèse des comportements antisociaux que les facteurs émanant directement des médias violents (Browne et Pennell, 1998 ; Browne et Pennell, 1998 ; Browne et Pennell, 2000). Enfin, selon l’hypothèse de désensibilisation, l’exposition répétée à des médias violents produirait une désensibilisation physiologique par rapport à la violence réelle de la vie. Cette désensibilisation impliquerait des changements dans la réponse émotionnelle avec une diminution progressive des réponses négatives aux stimuli violents (i.e. diminution de l’arousal anxieux et augmentation de l’arousal agréable lorsqu’elles visionnent ou pensent à la violence). Ce phénomène viendrait d’une perte progressive des capacités des stimuli violents à provoquer des émotions fortes (Eterson et Bushman, 2002 ; Carnagey et al., 2007). Se pourrait-il qu’il se produise également une désensibilisation chez les individus écoutant fréquemment de la musique au contenu violent ou à thème suicidaire, qui relativiserait la représentation du passage à l’acte chez ces sujets ?

Les caractéristiques individuelles

Différents chercheurs ont proposé des classifications pour les préférences musicales (Rentfrow et Gosling, 2003 ; Delsing Bogt et al., 2008) (e.g., les dimensions réfléchie et complexe, intense et rebelle, optimiste et conventionnelle, énergétique et rythmique de Rentfrow et Gosling (2003). Les classes de préférences musicales (lourde comme le heavy metal, légère comme la pop, ou l’éclectisme) démontrent chacune un profil unique de personnalité et de préoccupations existentielles (Swartz et Fouts, 2003).

La préférence pour la musique heavy metal a été corrélée à l’assertivité et l’agressivité, au manque d’empathie, aux changements d’humeur, au pessimisme, à une sensibilité à fleur de peau, à l’impulsivité (Wells et Hakanen, 1991) ainsi qu’aux idéations suicidaires (Lester et Whipple, 1996).

Une autre manière de voir les choses est de se demander si les musiques à thèmes suicidaires n’engendrent pas des comportements similaires, uniquement chez des individus prédisposés (i.e. présentant des traits de personnalité associés aux risques suicidaires) (Peterson et al., 2008). Des scores plus élevés de « neuroticisme » ont été associés à plus d’idéations suicidaires (Kerby, 2003), plus de tentatives de suicide (Roy, 2002) et de passages à l’acte (Duberstein et al., 1994) chez les individus après l’écoute de musiques suggestives. Tandis que des scores faibles pour le trait « ouverture à l’expérience » (Duberstein, 1995) et « estime de soi » (Baumeister, 1990) étaient associés à des passages à l’acte (Duberstein, 1995).

Selon une large étude de cohorte longitudinale sur 1258 adolescents à des âges différents (11, 13, 15 et 19 ans), les actes auto dommageables et les tentatives de suicide étaient associés aux adolescents qui s’identifiaient à la sous-culture gothique (i.e. large gamme de musiques allant de la musique médiévale, d’opéra ou classique, aux styles aggrotech, heavy metal, metal industriel, punk rock, techno et trance) (Young et al., 2006). Les résultats de cette étude rejoignent ceux de l’étude de Rutledge et al. (2008) qui démontre que la sous-culture gothique attire les adolescents déprimés, qui se sentent persécutés ou ont été victimes d’abus. Ces jeunes s’entourent de personnes, de musique, de sites internet qui entretiennent leurs sentiments de colère ou de déprime. Il apparaît dans cette population une plus grande prévalence de dépression, d’actes auto dommageables, de suicides et de violence que dans les autres populations. Ces deux études soulèvent un point intéressant qui est celui de l’influence de la culture musicale et du groupe sur les comportements, plus que celle du type de musique en tant que tel. L’apprentissage par imitation prendrait ici tout son sens.

Concernant le message véhiculé dans la musique, les adolescents admettaient que la musique rock/métal transmettait des messages au sujet de la violence, du suicide, de la mort et peu de messages d’amour. Mais seulement un tiers des individus rapportait adhérer souvent aux messages, contre un septième n’être jamais d’accord. Ces pourcentages étaient similaires au groupe préférant la musique pop (Martin et al., 1993). La congruence entre le message véhiculé par la musique et l’adhérence de l’auditeur est-elle une condition indispensable à l’élaboration du processus suicidaire ? Ou le principal facteur causal est-il le matériau musical (i.e. propriétés acoustiques telles que la tonalité, le rythme, les fréquences, le timbre) en tant que tel ?

La musique peut-elle être un outil pour diminuer le risque suicidaire ?

Lorsqu’on se demande si la musique peut être utilisée pour diminuer le risque suicidaire dans la population générale, il est utile de voir si les musiciens professionnels (compositeurs et interprètes) sont moins à risque de suicide. Par rapport à la population générale, la prévalence du suicide parmi les musiciens serait plus élevée (Stack, 1996) ou inchangée (Schneider, 2002) (notons que cet auteur ne tient compte que des compositeurs). Par ailleurs, si l’on compare aux autres catégories d’artistes, la prévalence du passage à l’acte chez les musiciens serait plus faible (Preti et al., 2001 ; Schneider, 2002). Ces données épidémiologiques variées (dépendant aussi de la population contrôle considérée) ne permettent pas de conclure que la musique représente ou non un facteur protecteur, même si l’hypothèse d’un tel effet, par rapport à d’autres catégories d’artistes, a été suggérée par Preti et al. (2001).

Comment dès lors expliquer le paradoxe apparent entre l’augmentation du risque suicidaire chez les adolescents suite à l’écoute de certaines musiques et l’éventuel facteur protecteur de la musique chez les musiciens professionnels ?

Premièrement, lorsqu’on tient compte de la population des musiciens en général, il faut différencier le suicide des « créateurs » et les liens prouvés entre la créativité et le suicide (Slaby, 1992 ; Preti et al., 2001), de celui des auditeurs non musiciens. Deuxièmement, certains facteurs liés au mode de vie de l’artiste (e.g. stress, horaires) peuvent le rendre plus à risque de suicide (Stack, 1996). Troisièmement, il faut noter la différence de traitement de l’information musicale entre les musiciens et non musiciens (Biget, 2010), et les possibles conséquences de cette différence sur la régulation émotionnelle (Koelsch, 2010 ; Mikolajczak et Desseilles, 2011). Ce sont autant d’éléments qui nous amènent à comprendre que la musique puisse avoir des effets indépendants sur l’humeur et le processus suicidaire des non-musiciens de ceux observés chez les musiciens professionnels.

En ce qui concerne un potentiel effet protecteur de la musique dans le processus suicidaire, la majorité des études sur l’utilisation thérapeutique de la musique n’a pas étudié directement le suicide mais plutôt l’humeur et la dépression. L’écoute musicale permettrait une amélioration à court terme de l’humeur, plus grande que celle obtenue via le seul usage du traitement standard de la dépression. La musique aurait donc des effets psychophysiologiques positifs chez les patients déprimés (Lin et al., 2011). L’activité électroencéphalographique (Field et al., 1998), la sérotonine (Evers et Suhr, 2000) et le facteur neurotrophique dérivé du cerveau (BDNF) dans l’hippocampe (Chikahisa et al., 2006 ; Angelucci et al., 2007), pourraient être impliqués dans les mécanismes biologiques sous-tendant l’effet thérapeutique de l’écoute musicale dans la dépression.

Quelques études ont étudié le rôle de la musique comme « catharsis » (i.e. grec, katharsis, purification) (Lacourse et al., 2001). D’un côté, écouter du heavy metal aurait un impact positif en diminuant les pensées suicidaires (Weinstein, 1991) et les émotions négatives (Arnett, 1995) grâce à un effet libératoire indirect des tensions psychiques et l’écoute cathartique serait inversement corrélée au risque suicidaire pour les filles (Lacourse et al., 2001). D’un autre côté, l’écoute cathartique de cette musique est considérée par certains comme une stratégie d’évitement face aux difficultés, potentiellement inefficace à long terme (Lacourse et al., 2001).

Synthèse

Dans cette revue, nous avons tenté de répondre à deux questions sur les liens entre la musique et le suicide. La première était de savoir si certaines musiques peuvent favoriser le processus suicidaire (idéations et passage à l’acte) et la deuxième examinait si la musique peut constituer un outil pour diminuer le risque suicidaire.

Premièrement, les résultats des études ayant examiné les liens entre le processus suicidaire et la préférence musicale sont conflictuels. Des études préliminaires sur la musique country (Stack et Gundlach, 1992) et la musique rock/metal (Martin et al., 1993) ont montré une association claire avec le processus suicidaire, surtout pour les filles préférant le heavy metal (Martin et al., 1993). La sous-culture heavy metal serait corrélée à un taux plus élevé de suicide dans la tranche des 15-24 ans (Stack et al., 1994). Une autre étude n’a pas montré de résultats significatifs (Ballard et Coates, 1995), tandis que la préférence pour le rock alternatif et le heavy-metal serait associée à des antécédents d’idéations suicidaires selon Lester et Whipple (1996). L’étude de Lacourse et al. (2001) n’a pas démontré de lien de cause à effet entre la préférence musicale et la personnalité suicidaire, mais souligne qu’il puisse exister un lien indirect. Une musique au contenu suicidaire augmenterait les cognitions autour du suicide (Rustad et al., 2003) sans forcément augmenter le passage à l’acte. Plusieurs études rejettent l’idée que l’écoute musicale cause le suicide, mais ont tendance à considérer la préférence musicale comme un indicateur de la vulnérabilité émotionnelle (Martin et al., 1993 ; Stack et al., 1994 ; Ballard et Coates, 1995 ; Lester et Whipple, 1996 ; Stack, 1998 ; Lacourse et al., 2001 ; Rustad et al., 2003 ; Baker et Bor, 2008).

Plusieurs mécanismes seraient potentiellement impliqués dans le lien entre les préférences musicales et le processus suicidaire. Premièrement, l’effet Velten et la procédure musicale d’induction de l’humeur démontrent que la valence émotionnelle du contenu de la pensée est un déterminant important de l’affect/humeur et qu’il est possible d’induire une certaine qualité d’humeur. L’humeur négative entraînerait alors le cercle vicieux décrit par Teasdale. L’identification et l’apprentissage par imitation constituent le deuxième mécanisme invoqué. L’identification pourrait constituer, avec la vénération, un meilleur facteur prédictif du risque suicidaire que le style de musique. L’apprentissage par imitation est un processus cognitif complexe qui montre notamment qu’une musique à contenu violent engendre plus d’hostilité et de comportements agressifs chez l’auditeur qu’une musique non violente. Troisièmement, l’influence des médias est indéniable dans la genèse des comportements violents. Les théories d’apprentissage social, le modèle cognitif de néo-association, le modèle général de l’agression et l’hypothèse de désensibilisation sont des mécanismes pertinents impliqués dans les interactions entre l’individu et l’environnement. Quatrièmement, les caractéristiques individuelles pourraient moduler le lien entre les préférences musicales et le processus suicidaire. Ainsi, une approche multifactorielle est nécessaire pour comprendre les liens complexes et bidirectionnels qui unissent les préférences musicales au risque suicidaire et aucune tentative d’explication ne peut être envisagée de façon isolée.

Deuxièmement, les données épidémiologiques sur la prévalence du suicide chez les musiciens sont variées, selon que l’on considère la population générale comme comparateur, ou les autres professions artistiques. Par rapport à la population générale, la prévalence du suicide parmi les musiciens serait plus élevée ou inchangée, tandis que si l’on compare aux autres artistes, la prévalence serait plus faible. Cela ne nous autorise pas à conclure que la musique représente un facteur protecteur, même si l’hypothèse d’un tel effet, par rapport à d’autres catégories d’artistes, a été suggérée par certains. Différentes hypothèses nous amènent à comprendre que la musique puisse avoir des effets indépendants sur l’humeur et le processus suicidaire des non-musiciens de ceux observés chez les musiciens professionnels.

La majorité des études sur l’utilisation thérapeutique de la musique n’a pas étudié directement le processus suicidaire mais plutôt l’humeur et la dépression. L’écoute musicale permettrait une amélioration à court terme de l’humeur, plus grande que celle obtenue via le seul usage du traitement standard de la dépression. La musique aurait des effets psychophysiologiques positifs chez les patients déprimés

Plusieurs études soulignent l’effet bénéfique du rôle cathartique de la musique, même si certains considèrent celui-ci comme une stratégie d’évitement face aux difficultés, potentiellement inefficace à long terme.

Conclusion

Dans cette revue, nous avons vu que certains types de musique étaient associés à une augmentation des processus suicidaires. Différents mécanismes peuvent expliquer partiellement cette association, à savoir l’effet Velten et la procédure d’induction musicale de l’humeur, l’identification et l’apprentissage par imitation, l’influence des médias et les caractéristiques individuelles de l’auditeur.

Par ailleurs, la musique pourrait être potentiellement utilisée pour diminuer de manière indirecte le processus suicidaire via une diminution des symptômes dépressifs.

Cependant, les études existantes ne mettent pas en exergue une causalité directionnelle (l’humeur et le processus suicidaire influencent l’écoute ou l’écoute influence l’humeur et le processus suicidaire). Les différents résultats et les effets cognitifs décrits suggèrent que les deux causes coexistent et pourraient potentiellement se renforcer mutuellement, dans une sorte de cercle vicieux tel que celui décrit dans le cadre des ruminations dépressives (De Raedt et Koster, 2010).

Il est probable que les préférences musicales, les circonstances de vie personnelles et les sentiments changent au cours du temps. Des mesures prospectives répétées devraient aider à démontrer si la préférence musicale, particulièrement celle pour le rock/metal, a une valeur prédictive sur le risque suicidaire. Idéalement, ces études devraient prendre en compte les sous-cultures musicales spécifiques ainsi que la différence de genre.

Parties annexes