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In memoriamBrigitte Dumas

  • Nicole Laurin

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  • Nicole Laurin

    Département de sociologie, Université de Montréal, C.P. 6128, succ. Centre-ville, Montréal (Québec) H3C 3J7
    laurinn@socio.umontreal.ca

Corps de l’article

Notre collègue Brigitte Dumas est décédée le 6 décembre 2009, à l’âge de 57 ans. En 2002, une maladie incurable l’obligeait à prendre sa retraite. Son départ a créé un vide immense ; l’annonce de son décès nous envahit de tristesse.

Les plus anciens parmi nous se rappellent du concours « épique » pour un poste de théorie sociologique pour lequel deux candidats des plus intéressants se trouvaient en concurrence, devant une assemblée départementale incapable de faire un choix. Une lettre de recommandation du professeur Fernand Dumont de l’Université Laval, affirmant que Mme Dumas était de loin la plus brillante étudiante qu’il avait dirigée à la maîtrise, décide du résultat. Son mémoire porte sur la sociologie des classes sociales au Québec. Le dossier de la candidate comporte en outre une appréciation du directeur de la London School of Economics, l’institution très prestigieuse où elle a fait ses études de troisième cycle et obtenu son doctorat. La thèse s’intitule Scientific Practise and Ideology : Philosophy and Sociology in Quebec : 1945-1980.

Dès son arrivée au Département de sociologie, en 1985, Brigitte Dumas assume une très lourde tâche d’enseignement dans ses champs de spécialisation : la théorie sociologique, l’épistémologie, la sociologie de la connaissance et de la culture. S’y ajoute la sociologie critique, inspirée de l’École de Francfort. Sa présence au Département consolide entre autres le domaine de l’épistémologie. Nos regrettés collègues Gilles Houle, Luc Racine et Mohammed Sfia y oeuvrent depuis plusieurs années. Ils sont ravis d’accueillir leur nouvelle collègue. En 1988, elle organise le colloque de l’ACSALF sur le thème « Construction/ Destruction sociale des idées » et dirige la publication des communications qui y sont présentées. En 1990, l’agrégation lui est accordée unanimement. À partir de 1997, elle assume la très lourde charge du « grand cours » d’introduction à la sociologie. Il exige un travail considérable et une parfaite maîtrise de l’enseignement. D’autre part, la jeune professeure dirige déjà plusieurs étudiant(es) à la maîtrise et au doctorat, dans ses champs de spécialisation. Les ateliers de recherche lui sont confiés. Elle doit initier les participants au processus de recherche en sociologie. Elle supervise aussi les « travaux approfondis » et les stages des étudiant (e)s : recherches préalables au mémoire ou à la thèse. Des recueils de textes pour chacun de ses cours sont mis à la disposition des participants. Excellente pédagogue, Brigitte Dumas se passionne pour l’enseignement. Aussi est-elle très appréciée de ceux et celles qui affluent dans ses cours. Tous veulent travailler sous sa direction. En contrepartie, elle est débordée de travail. Les cours de baccalauréat exigent un effort pédagogique important. Elle note d’ailleurs avec un brin d’ironie, dans une lettre au directeur du Département, au sujet de sa charge de travail pour l’année 1996-1997, que « l’enseignement de bas niveau est assuré par les femmes ». D’autre part, elle s’occupe de mettre en chantier des projets de recherche subventionnés, qu’elle réalise seule ou en collaboration avec des collègues. Ces travaux portent sur « la production de la culture : des représentations scientifiques aux représentations symboliques » et sur le rapport entre « la rationalité scientifique et la rationalisation de la culture ». L’objectif est clairement épistémologique, il vise à formuler une problématique renouvelée des représentations collectives. À son avis, celles-ci s’appuient sur le sens commun mais aussi sur les rationalisations scientifiques. Elle s’intéresse vivement à l’écologie comme savoir et à sa vulgarisation par les médias. Sa participation au projet d’une équipe de recherche du Département des sciences religieuses de l’UQAM lui permet de formuler et d’étayer l’hypothèse fascinante selon laquelle le discours écologique québécois est traversé par des convictions éthiques prônant de nouvelles formes de solidarité. Elle collabore aussi à un groupe de recherche de l’Université de Montréal sur des questions touchant l’écologie. Pour sa part, elle produit une bibliographie exhaustive informatisée sur ce sujet. Plusieurs subventions lui sont attribuées, notamment celles du CRSH, pour mener à bonne fin ses travaux de recherche. Leur originalité et leur pertinence sociale sont remarquables, dans le contexte de l’époque. Les résultats de ses recherches sont publiés dans plusieurs revues, au Canada et à l’étranger. Deux numéros de la revue Sociologieet sociétés sont réalisés sous sa direction. Malgré cet énorme travail d’enseignement et de recherche, elle siège au comité des études supérieures du Département. De 1985 à 1990, elle assume la direction des études supérieures.

Au cours de l’année suivante, un congé sabbatique lui permet de se rendre à Paris, où elle participe d’abord à un colloque international sur la culture. Elle est invitée à suivre le séminaire de Michel Serres à la Sorbonne et celui de Denise Jodelet à l’École pratique des hautes études. Elle donne des séminaires et des conférences à Nantes et Aix-en-Provence où elle noue des liens avec plusieurs collègues. Par la suite, elle fait un long séjour à Londres pour y reprendre et élargir ses contacts au London School, comme elle le souligne dans son « Rapport d’année sabbatique ». Elle écrit, en conclusion : « Tout au long de l’année, j’ai travaillé aux avatars de la pensée critique, en tentant de démontrer la solidarité de la sociologie de la connaissance et de l’épistémologie des sciences humaines. » Au cours de son congé, elle encadre ses étudiants à distance. Trois d’entre eux, souligne-t-elle, ont déposé des thèses qui corroborent son hypothèse de la proximité de la rationalité et de la normativité en sciences humaines et ce, dans des domaines divers.

À son retour au Département, elle reprend son enseignement. Un grand nombre d’étudiants à la maîtrise ou au doctorat travaillent sous sa direction. Tous sont fascinés par son érudition, sa maîtrise de la théorie, la pertinence et le caractère novateur de ses recherches. D’autre part, la jeune professeure publie plusieurs textes sur des questions relatives à la théorie sociologique et à l’épistémologie. Elle entreprend la préparation d’un livre qui présenterait la synthèse de son travail. Malheureusement, son état de santé ne lui permet pas de réaliser ce projet. Deux brefs congés de maladie en 2000-2001 et en 2001-2002 annoncent une retraite qu’elle devra prendre en 2002 pour des raisons de santé. Elle a gardé jusqu’à la fin l’espoir de revenir à son travail et de compléter son oeuvre. On ne peut s’empêcher de rêver aux contributions à la sociologie qu’elle aurait pu produire. L’oeuvre réalisée au cours de sa trop brève carrière nous en donne un brillant aperçu.

Bibliographie non exhaustive de Brigitte Dumas

Dumas, B. (1999), « Les savoirs nomades », Sociologie et sociétés, vol. 31, no 1, p. 51-62.

Dumas, B. (1997), « À la mémoire de Fernand Dumont, un pari, un destin (24 juin 1927-1er mai 1997) », Sociologie et sociétés, vol. 29, n° 2, p. 1-2.

Dumas, B. (1995), « À propos de la genèse de la société québécoise » in Actes du Forum « Genèse de la société québécoise », J. Beauchemin, A.-G. Gagnon, G. M. Nielsen, G. Bourque, J.-J. Simard, G. Paquet et F. Dumont. Recherches sociographiques, vol. 36, n° 1, p. 78-117.

Dumas, B(1991), « Yvan Lamonde, L’histoire des idées au Québec, 1760-1960 : bibliographie des études », Recherches sociographiques, vol. 32, n° 1, p. 107-109.

Dumas, B. et Gaulin, B. (1991), « Preliminaries for a Sociology of the Reception of Art », Communication Information, vol. 12, no 1, p. 49-73.

Dumas, B et Gendron, C. (1991), « Culture écologique : étude exploratoire de la participation de médias québécois à la construction de représentations sociales de problèmes écologiques », Sociologie et sociétés, vol. 23, n° 1, p. 63-180.

Dumas, B. et Toupin, L. (1989), « Le statut de la normativité dans la modernité, lecture diagonale de Habermas », Revue de l’Institut de Sociologie, no 3-4, p. 201-219.

Dumas, B. (1987), « Dans les traces d’une métamorphose de la connaissance du vivant », Sociologie et sociétés, vol. 19, n° 2, p. 5-14.

Dumas, B. (1987), « Philosophy and Sociology in Quebec : a Socio-Epistemic Inversion », Canadian Journal of Sociology/Cahiers canadiens de sociologie, vol. 12, no 1-2, p. 111-133.