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I. Diversité, représentations sociales et culturellesI. Diversity, Social and Cultural Representations

Ressorts et ressources d’une sociologie de l’expérience urbaine [1]

  • Laurent Devisme

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  • Laurent Devisme
    LAUA (Laboratoire langage action urbaine altérités), École nationale supérieure d’architecture de Nantes, 6, quai François Mitterrand, BP 16202 44262 Nantes cedex 2, France
    laurent.devisme@orange.fr

Couverture de Villes contemporaines et recompositions sociopolitiques,                Volume 45, numéro 2, automne 2013, p. 5-338, Sociologie et sociétés

Corps de l’article

La ville ne se présente pas d’abord comme un objet conceptuel, construit par la recherche. Elle est avant tout un objet intuitif dont l’exploration a pu prendre bien des chemins parmi lesquels celui des sciences sociales. Déjà le passage de telle ville à la ville relève-t-il d’un coup de force [2], mais ce saut est encore plus manifeste à propos de l’urbain qui désigne pour sa part un champ plus englobant que la ville et qui renvoie plus explicitement à la théorie spatiale. On a pu ainsi voir se développer une sociologie de la ville et de l’urbain — distincte d’une sociologie « dans » la ville — tendue vers un projet de connaissance des cadres et contextes d’action et dont les mots-clés sont notamment la proximité, la densité et l’altérité, posés entre autres par l’École de Chicago. Ce projet s’appuie centralement sur une spécificité de l’expérience urbaine intervenant dans des moments d’urbanisation rapide certes (Chapoulie, 2001). Le phénomène urbain s’étant généralisé (Paquot, 2000) et ayant généré bien des propositions théoriques pour qualifier « l’après-ville » à la fin du xxe siècle, il semble devenu plus difficile d’exprimer ce que le devenir urbain du monde a pu produire précisément en termes d’expériences. Ce mouvement est loin d’être achevé, on peut même le considérer comme une ligne de fuite. Je voudrais dès lors remettre en question à nouveaux frais ce qu’aborder l’expérience urbaine contemporaine peut vouloir dire. Est-elle finalement inqualifiable pour la raison que les villes contemporaines seraient d’abord sans qualités et dispersées [3] ? Les sciences de l’urbain n’auraient-elles plus vocation à qualifier l’expérience urbaine ? Se seraient-elles retirées tantôt dans les cuisines de l’action organisée (sociologie de l’action publique), tantôt dans les questions posées par l’opérationnalisation d’un nouveau paradigme (le développement durable) ou encore dans d’autres sous-thématiques de disciplines académiques, en délaissant un questionnement qui se situe tout contre d’autres domaines de représentations des réalités ?

C’est à ces questions que ce texte cherche ici à répondre, d’abord en se ressaisissant de ce qu’ont pu être ces villes expressives, qualifiées et qualifiantes. Il y avait certes des auteurs pour les « faire parler » et il faut revenir à leurs grilles de lecture et leur héritage, d’autant que je fais l’hypothèse d’une véritable éclipse d’un champ de recherches à partir des années 1980 ; mais il y avait surtout des équipements rendant possible la spécificité de l’expérience de la ville, comme en attestent les dispositifs des assises et des belvédères. Ces deux ressources une fois mises en avant (des programmes théoriques et des scripts de dispositifs urbains), il est possible de revenir vers les conséquences de la métropolisation contemporaine dont Bruce Bégout affirme qu’elle met au coeur de l’expérience urbaine « le rapport à l’Illimité, la difficulté de connaître l’autre, le trouble de la rencontre et de la relation, la tendance à pallier le défaut de protection par la production de structures défensives visant à l’établissement de l’assurance, etc. » (Bégout, 2013 : 7-8). Je proposerai enfin un regard sociologique expérimental [4] prenant à nouveau au sérieux les relations entre forme et expérience urbaines et osant les pourparlers avec l’urbanisme.

Et pourtant la ville a été expressive !

Même sans aborder les différents vecteurs artistiques par lesquels la ville a pu être exprimée (arts visuels, littérature, cinéma notamment), force est de constater que plusieurs programmes de recherche scientifiques ont également posé une question spécifique à ce « cadre » qu’est la ville. Quelles en sont les caractéristiques ?

D’abord, il semble que ce sont souvent des programmes à cheval entre philosophie et sociologie, impliquant un relatif no man’s land disciplinaire pour « localiser » les analyses du « régime » ou du « niveau » de l’expérience urbaine [5]. L’expérience a en effet été documentée par la phénoménologie notamment et plusieurs chercheurs urbains qui ont pu s’intéresser à cette dimension sont caractérisés par une formation et une culture philosophiques [6]. Quatre auteurs français en témoignent bien : Henri Lefebvre, Michel De Certeau, Isaac Joseph et Pierre Sansot. Avant eux, il faut bien sûr indiquer l’héritage de Georg Simmel dont l’importance pour lui d’un couplage entre sociologie et philosophie est bien rappelé par Gregor Fitzi et Denis Thouard (Fitzi, Thouard, 2012 : 6). De quel ordre est l’expérience chez ces auteurs de la deuxième partie du xxe siècle ?

Si Lefebvre a régulièrement articulé une approche philosophique marxiste et démystificatrice avec des observations sociohistoriques, la nature de cette articulation est loin d’être explicite. Elle est certes clairement à l’oeuvre dans un article approchant le déploiement d’un nouveau phénomène qu’est l’ennui (Lefebvre, 1960) puis elle se retrouve dans le projet de critique de la vie quotidienne dont différentes dimensions ont été abordées sur près de 40 ans. Si le quotidien est l’espace — temps du déploiement de la valeur d’usage opposée à la valeur d’échange —, il est aussi découpage, agencement et programmation, appelant a contrario à un intérêt pour des pratiques différentielles [7]. Mais l’expérience est la plupart du temps restituée chez lui dans une perspective de libération des usages, la visée se faisant explicitement politique.

Le projet de De Certeau est davantage porté vers la mise en lumière des ruses et tactiques du niveau de la culture ordinaire, considérée comme une science pratique du singulier, caractérisée par l’oralité, l’opérativité et l’ordinaire. Il peut ainsi traquer la « prolifération disséminée de créations anonymes et périssables » qui font vivre et ne se capitalisent pas : « Ce travail a donc pour objectif d’expliciter les combinatoires d’opérations qui composent aussi (ce n’est pas exclusif) une « culture », et d’exhumer les modèles d’action caractéristiques des usagers dont on cache, sous le nom pudique de consommateurs, le statut de dominés (ce qui ne veut pas dire passifs ou dociles). Le quotidien s’invente avec mille manières de braconner » (De Certeau, 1980 : 36). De Certeau est souvent considéré aujourd’hui comme un inspirateur des travaux ultérieurs sur la marche et plus généralement le sensible. C’est le cas de Sansot, troisième auteur que l’on peut convoquer ici, qui se situe pour sa part dans un projet de « remythisation » (c’est son propre terme) de l’espace urbain, non dans une visée nostalgique (même si elle perce dans un ou deux de ses ouvrages), mais dans un projet cognitif cherchant à retrouver des différences significatives, expressives, entre espaces plus ou moins apparentés. Qu’est-ce qui distingue le bistrot du café ou encore de la brasserie ? interroge-t-il par exemple. Pour répondre à ce genre de question, l’auteur suggère d’en passer d’abord par l’imaginaire, posant la question « que peut-on rêver de tel ou tel espace [8] ? » Le projet est bien celui de « sauver le sensible » ou encore de « (…) sensibiliser le concept tout en découvrant par ailleurs les significations enfouies dans le sensible » (Sansot, 1986 : 31). Ce questionnement est directement lié à une critique de la pauvreté langagière urbanistique et à une injonction à retrouver l’épaisseur du langage du sens commun « avant que l’homme ne se sépare de son oeuvre » et en prenant pour référence un temps dans lequel existait pleinement ce qu’il nomme la dénivellation des lieux (Sansot, 1984) [9]. Sa méthode relève plutôt de la nécessité de coupler remythisation et démystification. C’est une telle perspective qui le met aussi dans une position suggestive l’amenant à faire l’éloge d’un urbanisme de la lenteur : « je désirerais que l’on conserve ou que l’on restaure des espaces d’indétermination où les individus auraient la liberté de demeurer dans un état de vacance ou de poursuivre leur marche » (Sansot, 2000 : 158).

Mais probablement l’héritage de Joseph est-il ici le plus utile afin de tenter de mieux comprendre les rapports entre l’expérience et ses cadres. Sa contribution au premier numéro des Carnets du paysage est à cet égard révélatrice d’une observation nécessairement attentive aux évolutions concrètes des espaces, à leur aménagement et aux gestes, scènes et usages qui s’y déploient. Les paysages urbains considérés comme des choses publiques (visée principale de son article) sont alors passibles d’une analyse d’ordre ethnographique de la ville qui lie ses dimensions politique et esthétique. On peut ajouter que le sociologue engage à dépasser les analyses du paysage comme relevant d’une appréciation distancée et visuelle de certains espaces, au profit d’approches « embarquées » bien résumées par Jean-Paul Thibaud : « le mouvement tend à se substituer au point fixe, le social à l’individuel, le pluri sensoriel au visuel, l’immersion à la distanciation » (Thibaud, 2004 : 152) qui ajoute l’enjeu d’une articulation entre le paysage en pratique et le sentiment de la situation (Thibaud, 2004 : 154). Que l’on remplace le mot « paysage » par « urbain » ne change rien ici. On voit que la possibilité de qualifier la ville est liée à la particularité de certains de ses équipements, nous allons y revenir.

Malgré d’importantes différences entre ces auteurs, retenons une tonalité philosophique et plus précisément l’enjeu de la perspective d’écrire sur la vie ordinaire (De Certeau) ou quotidienne (Lefebvre) et de chercher à ne pas écraser l’épaisseur du sens commun, au contraire de ce que font toutes les démarches de modélisation (comme le formule Sansot). Retenons également la notion décisive de cadrage qui invite à ne pas opposer analyses paysagères et analyses interactionnistes et qui promet un lien entre connaissance des formes concrètes et connaissance des comportements.

Un autre trait saillant de cette connaissance urbaine est sa caractérisation par ce que l’on peut nommer des « cas limites ». L’expérience urbaine a en effet été « gratifiée » d’une référence majeure, quasi initiatique, qui est celle de la modernité de la grande ville européenne du xixe siècle. Elle a été remarquablement décrite, par Simmel puis Walter Benjamin. Cette figure a développé un imaginaire vigoureux, un rapport parfois mythifié aux grandes villes qu’ont pu être Berlin, Paris ou Chicago au début du xxe siècle, mais aussi une difficulté à saisir plus récemment et en d’autres contextes l’expressivité d’espaces moins denses et divers. Sûrement cette référence éblouit-elle autant qu’elle éclaire, écrasant donc la saisie d’autres urbanités toujours vues comme déficientes.

Enfin, la connaissance de l’expérience urbaine, en sociologie, a été marquée par un moment sémiologique-structuraliste, aujourd’hui devenu difficilement audible. À la différence d’écritures subjectives comme celle mentionnée de Sansot — et que l’on retrouverait également chez Alain Médam ou encore Régine Robin —, plusieurs chercheurs dans les années 1970, dans le prolongement des travaux de Roland Barthes, se sont faits théoriciens de la ville-langage, contrant des usages strictement fonctionnels de la ville. Langage et systèmes de signes sont incontournables et il est possible de les investiguer en tant que tels pour comprendre des spécificités. S’il y a une tension critique dans ces travaux (Soucy, 1971 ; Laurentin, 1974), elle se repère clairement dans l’enjeu de rappeler une « dé-sémantisation » de la ville par l’idéologie fonctionnaliste qui règne notamment parmi les urbanistes. Aussi ces auteurs maintiennent-ils une approche phénoménale et indicielle des centres anciens [10], dans un contexte d’inquiétude quant à la ville qui est en train de passer : « En ce sens, nous suivrons volontiers Roland Barthes, lorsqu’il nous décrit le centre comme espace de subversion, d’altérité, de rencontre, où l’achat tend à supplanter l’Eros, mais où celui-ci resurgit sans cesse, dans la mesure où la dialectique du désir déborde toujours les analytiques du besoin. Et encore lorsqu’il le décrit comme vide, suspension de toutes les règles sociales, lieu du possible et donc, objet de discours et lieu de pratique privilégié pour déchiffrer la société urbaine. » (Soucy, 1971 : 18). Par son analyse de quatre romans (Pérec Les choses, Le Clézio La guerre, Rochefort Printemps au parking, et Butor La modification), Soucy souligne des régularités : le centre n’est plus lieu de rencontres, c’est un lieu de consommation des signes d’où est absent le sens. Il pointe aussi l’existence dans chaque roman de tentatives de nouvelles transgressions, d’appropriations différentielles du centre. Laurentin, à la suite de Soucy, cherchait à développer une analyse structurale de l’urbanisme en s’intéressant aux langages développés sur les centres anciens et plus précisément les images et mythes qu’ils véhiculent dans un objectif de préservation de la centralité traditionnelle. Mais les investigations relatives à la logique du sens ont fortement évolué depuis cette époque, principalement affectées par la philosophie pragmatique qui nous dit qu’il n’y a rien derrière les apparences et qu’il faut développer les analyses de ce que l’on peut nommer la sphère du visible.

Cette analyse succincte participe certes d’une histoire des idées. Mais l’objectif est bien de s’en servir ensuite. Retenons que les investigations relatives à la connaissance de l’expérience urbaine doivent d’autant plus être actualisées qu’elles ont été saisies par des contextes théoriques aujourd’hui moins audibles (pour de bonnes et de mauvaises raisons dont l’explicitation sortirait de notre projet) et qu’elle rencontre des réalités urbaines sensiblement différentes. Sûrement la perspective qui est celle de Bruno Latour et Émilie Hermant était-elle des plus explicites à cet égard : la question initiale de Paris, ville invisible [11] est en effet l’expérience du décalage entre le panorama de céramique bleutée que l’on trouve sur la terrasse de la Samaritaine, grand magasin au coeur de Paris (édifié par les fondateurs du magasin, les Cognac-Jay, au milieu du xixe siècle) et la vue contemporaine. La mise à jour du panorama est-elle possible ? Oui, certes, concernant la visibilité « paysagère », mais la question est aussi celle de rendre la ville visible à ses propres habitants, on peut alors parler d’une visibilité citadine, dont Latour cherche depuis plus de 25 ans à renouveler l’appareillage sociologique [12]. La question de l’expérience urbaine est certes bien de l’ordre du sensible mais elle déclenche aussi une réflexion sur l’ensemble dont on fait partie, disons une société urbaine située, d’où l’expression de Latour renvoyant à une expérience de « préparation du collectif » (cf. infra). C’est ce qui autorise à parler d’une expérience politique, adressant de fait un questionnement aux instances urbanistiques de production de la ville concrète, instances qui sont précisément concernées par l’articulation du sensible et du sens.

Prises et panoramas des espaces publics urbains

« Médiateur entre le système politique, les secteurs privés du monde vécu auxquels il donne un espace d’expression et les systèmes d’action fonctionnellement spécifiés, l’espace public est le ressort de la démocratie et l’opérateur d’un accord entre citoyens ou simples membres d’une société » (Joseph, 1988 : 15).

Ce rappel de Joseph est aussi une incitation, comme il le dit plus loin, « à moins tabler sur les motivations avant l’action que sur les « catalyseurs de perception », les prises et les procédures disponibles dans l’action » (Joseph, 1998 : 158). C’est une invitation à une connaissance de l’expérience urbaine à partir de ses dispositifs, au sein de l’ensemble formé par les espaces publics urbains. Deux d’entre eux me semblent plus particulièrement éloquents : le banc, considéré comme une prothèse de l’assise et le belvédère à la fonction panoramique déjà décrite [13].

Ce que les assises révèlent

C’est d’abord à l’échelle du piéton que peut s’éprouver la qualité de l’urbanité. Bien des objets dans l’espace public permettent ou restreignent l’accomplissement de ses séquences d’action. La place du banc public est spécifique à cet égard et son histoire urbaine révèle l’évolution des conceptions de l’espace ouvert. Si le déplacement peut être considéré comme un procédé d’ancrage du piéton dans l’environnement, il dépend toujours d’un couplage entre des prises et des compétences. Le banc fait bien partie de ces prises. Aujourd’hui, les représentations sécuritaires tendent à transformer radicalement l’assise spatiale en ville. On peut ainsi nourrir une inquiétude quant au devenir de la sphère et des espaces publics. Mentionnons, dans la manifestation de cette inquiétude, les expressions dénonciatrices que l’on peut trouver dans le film de Gilles Paté et Stéphane Argillet intitulé Le repos du fakir et d’autres réalisées par l’association Ne pas plier [14]. La sécurisation croissante des espaces ouverts au public fait craindre, simultanément, le développement d’une ville hostile au repos et à la flânerie.

On peut suggérer une lecture en trois temps de l’évolution du mobilier urbain « limitatif » ou « contraignant » : tout d’abord un principe de rajout qui consiste, sur un type de mobilier, à venir a posteriori ajouter un élément qui permet de contrer l’usage ou les personnes identifiés comme « indésirables » — c’est également vrai de l’irruption d’une signalétique désignant les usages autorisés ou tolérés — heures de fréquentation, signification de la destination des équipements… ; ensuite une remontée dans la filière qui consiste en une intégration, dans la conception même, d’éléments propres à différer ou empêcher notamment ceux qui sont susceptibles d’y passer trop de temps. Enfin, solution radicale, c’est la suppression des assises existantes dans les lieux problématiques qui peut être observée, au profit de réalisations à péage — ce qui s’observe de manière quasiment généralisée dans les halls de gare en France avec différents salons « grands voyageurs » offrant des services aux abonnés et délaissant la partie strictement circulatoire de la gare. On fait le constat aujourd’hui d’une difficulté à penser l’immobilité dont témoigne bien la suppression des accroches et des prises si elles ne sont pas immédiatement finalisées : on pense des bornes, des espaces affaires ou clubs mais, en dehors de ces bulles, c’est plutôt un espace public lisse qui est valorisé, en référence à une ville douce et apaisée (vocable fort usité) où l’on se fraie sans se cogner, mouvement lent éventuellement mais permanent, sans point d’arrêt.

L’histoire du banc nous rappelle qu’il est né avec les projets d’embellissement et d’aération, qu’il est d’autant plus nécessaire que le trafic est dense. Il accompagne ainsi des parcs, des kiosques et se généralise à bien des espaces publics avant leur confinement, leur mutilation, mais aussi leur nouveau déploiement que désignent bien les emparements par le design. Mais il fait encore partie des réflexes de la panoplie de l’architecte-urbaniste, partie prenante d’une vision du lieu public (le « banc public »). L’observation attentive peut en repérer de plusieurs types, qui diffèrent selon le lieu où il se situe (un lieu de passage ou une place), la manière dont il est implanté et ce qu’il regarde (un paysage, un bâtiment, la ville au loin…), ou encore son association à d’autres objets du mobilier urbain (d’autres bancs, un lampadaire, une poubelle…). En somme, le banc est un ingrédient de base de recettes d’aménagement de l’espace public, à partir duquel se déclinent toutes sortes de « formules » minimales la plupart du temps, mettant en jeu l’objet de façon autonome dans l’espace public. En se donnant même pour seule contrainte de s’asseoir systématiquement sur tout banc repéré, on prend conscience que le point de vue du « pauseur » (qu’il soit ou non « lorgneur [15] ») est assez rarement intégré lorsque l’on dispose un banc quelque part : vues aveugles, sur les espaces-poubelle, face aux immeubles (le banc est alors prolongement de l’espace privé plutôt qu’accroche publique) donnent à penser que bien des bancs ont été posés pour que cela ne gène pas ou encore pour cadrer un ensemble immobilier… Une autre question surgit, celle de la sous-occupation des bancs : parfois mal placés, parfois non associés (à des activités ou encore des commerces ambulants, si rares en France). En outre, ce qui se raréfie et se sécurise dans le centre-ville a tendance à se répandre dans les espaces publics périphériques, de manière quelque peu standardisée. Sûrement l’idée de développer telle ou telle ville-parc agrémentant les secteurs résidentiels n’est-elle pas étrangère à cette évolution [16]. Se déploient également, dans le cadre des projets urbains, des conceptions scénographiques de l’espace public le ramenant à une fonction de décor. On peut a contrario rappeler que l’espace, c’est d’abord du plein !

De tels constats mettent sur la voie de propositions réalistes [17], entre provocation et révélation. On peut en effet chercher, a contrario de ces tendances, à exprimer une assise implicite, à « jouer pour ne pas rouiller », à « conforter pour accommoder », démultiplier des usages, légender certains points de vue, réorienter des lieux sans motif apparent. On retrouve alors l’enjeu posé par Latour et Hermant : que seraient des panoramas contemporains ? Peuvent-ils se saisir de la perception en mouvement qui caractérise nos manières d’être dans l’espace public ? Si la perspective dénonçant l’évolution d’une conception limitative du mobilier urbain est nécessaire, elle n’est pas suffisante. En écho aux occurrences historiques mentionnées, on s’aperçoit en effet que l’apparition des bancs dépend d’une conception de certains espaces publics comme espaces de promenade, de distraction-reconcentration, de déambulation, liés à la densité du trafic alentour. C’est probablement ce qui est rendu problématique aujourd’hui. Avec cette moindre densité, on rejoint l’hypothèse de Bordreuil relative à la description de plusieurs scènes de rue, selon laquelle on assisterait de manière croissante à « un effondrement local du cadre participatif » qui définit la structure de l’espace public (Bordreuil, 2002). Il y voit aussi bien une défaillance des contrôles formels (les préposés à l’ordre public font défection) que personnels et informels (avec, pour reprendre ses termes goffmanniens, l’outrage résonnant du « comme si on n’était pas là »). Même si ses descriptions prennent leur origine dans des scènes new-yorkaises, nos observations confirment leur validité ailleurs, à propos de l’évolution de la tonalité des espaces publics. Le rapport entre présents et témoins potentiels s’est altéré. L’évolution relative aux équipements des « petits riens urbains [18] » renvoie bien à une telle altération.

Ce que les panoramas promettent

On peut associer les bancs et les panoramas. Latour nous rappelait qu’ils sont ce qui prépare à la composition du collectif, donnent à voir au public ce qu’il est, ce qu’il a été, ce qu’il peut être, notamment via des processus de figuration. Si le « ce qu’il est » renvoie par exemple aux portraits de ville des expositions [19], le « ce qu’il a été » renvoie assurément aux dispositifs que sont les mémoriaux, qui conjuguent l’espace et le temps pour actualiser la puissance d’un événement ou retracer les égarements (souvent) ou prouesses (plus rarement) d’une époque [20] et le « ce qu’il peut être » renvoie notamment aux travaux prospectifs citoyens qui expriment les trajectoires possibles d’un ensemble humain et se donnent à voir également parfois par des expositions [21]. L’actualisation du panorama du xixe siècle renvoie à une fonction plus élaborée que l’assise, qui est celle de la préparation à la composition du collectif. Dans toutes les villes, mais à des degrés divers, depuis ces lieux publiquement accessibles que sont des terrasses publiques en hauteur, peut se découvrir un paysage auquel une cons-cience urbaine peut facilement s’arrimer [22]. On peut alors voir différents emblèmes de l’agglomération, accéder visuellement aux grands équipements de gestion des flux (une centrale thermique, une usine d’incinération de déchets, un pont qui boucle le périphérique [23]), prendre conscience de l’ampleur du vert dans le paysage, quand bien même l’image de ville-béton reste souvent mobilisée. Ces lieux particuliers permettent une réflexion urbaine où la fonction première revient assurément à la question de la lisibilité (Devisme, 2013). Mais d’autres prolongements sont envisageables si on les relie notamment à l’enjeu de l’expérience. C’est ce que décrit patiemment Stéphane Tonnelat quant au dispositif d’une plateforme à La Nouvelle-Orléans (Tonnelat, 2012) : la plateforme d’observation du bayou après le passage de l’ouragan Katrina en 2005 a fait partie d’un ensemble d’actants du quartier Lower 9th Ward permettant d’argumenter sa viabilité par rapport à des visions catégoriques qui cherchaient à le transformer en espace vert, submersible et donc impossible à habiter. Ce sont bien les dimensions sensibles du problème public qu’il met en avant, en reliant dispositifs et conscience urbaine. On voit dès lors l’actualité urbanistique du belvédère pédagogique. Lorsque certains critiquent un effet de mise à distance de la ville (participant de sa patrimonialisation) déclenché par les belvédères et panoramas qui tablent en effet principalement sur le sens visuel, d’autres insistent sur le potentiel de rencontre et l’enjeu de tenir, dans les aménagements des quartiers, à un rôle structurant de l’espace public.

Les bancs comme les panoramas expriment bien la dimension sensible des questions publiques. S’il faut bien sûr différencier des contextes urbains, nous avons plutôt cherché à montrer ce que des micro-équipements peuvent faire pour exprimer la ville auprès de ses usagers. Reprenant au sérieux l’expérience panoramique, il se trouve qu’elle interpelle quant à la transposition que l’on peut faire d’expériences qui appartiennent à l’histoire et dont la butte-témoin la plus forte réside sûrement dans l’édification de la tour au centre d’Édimbourg par l’urbaniste écossais P. Geddes. « L’Outlook Tower » avait une visée édificatrice et a pu représenter un cas intéressant d’association des savoirs de l’espace à un dispositif construit (Chabard, 2001) [24]. Que peut signifier l’actualisation de cette préoccupation ?

L’expérience urbaine dans le contexte de métropolisation contemporaine

L’un des phénomènes les plus importants ayant transformé la structure des villes au xxe siècle est probablement leur desserrement. La plupart des auteurs géographes et sociologues qui ont travaillé sur l’évolution de la forme de l’urbanisation s’accordent sur ce point, rendu possible d’abord par la destruction des fortifications lorsqu’elles existaient et par des mutations liées aux formes de la mobilité collective et individuelle. Sans revenir ici sur les différentes raisons du phénomène de décentrement de la ville, désormais bien connues (Devisme, 2005) mais ayant des traductions différentes suivant les configurations urbaines, concentrons-nous sur ses conséquences, précisément en termes expérientiels. L’enjeu d’une telle focalisation provient notamment du fait que les aménageurs et urbanistes ont eu tendance à développer des visions unilatérales, souvent stigmatisantes de ce phénomène.

Le déphasage du répertoire urbanistique

Alors même que la discipline urbanistique était née de la pensée de l’articulation des logiques circulatoires et résidentielles, elles se sont nettement déconnectées, produisant des situations « amorphiques » dans des régions qui sont de plus en plus des bassins de trafic. Autrement dit, la morphogenèse, qui a longtemps été une grille de lecture des espaces urbains, est devenue illisible. Les ensembles urbains sont devenus de plus en plus difficiles à border et à organiser perceptivement autour de motifs centraux. Il est alors commun de recourir à des métaphores de l’éparpillement pour désigner une illisibilité des territoires urbains. Au ras du sol, il n’y aurait que juxtaposition, chaos, laideur (des « entrées de villes ») et inconscience d’un milieu de vie. Si les aires résidentielles et les flux communicationnels se sont nettement distendus au xxe siècle, l’expérience de leur relation n’a pas disparu pour autant, mais se fait massivement via des unités véhiculaires individuelles. Pour ce qui est de l’occupation des régions urbaines, l’espace « se remplit à la manière d’une ligne de métro, dans laquelle on s’installe à plus grande distance possible des « pré-occupants », en divisant par deux, et inexorablement, les espaces vacants » (Bordreuil, 2000). Quelles sont les conséquences d’une telle évolution structurelle sur les urbanités ? Peut-on parler d’une expérience périurbaine spécifique ? Quel serait l’équivalent de cet « urbanism as a way of life » défini par Louis Wirth dans le cadre du programme de l’École de Chicago (Wirth, 1938) ? Un « « suburbanism » as a way of life » ? Sans reprendre les nombreux travaux et débats relatifs à la périurbanité — on peut parler d’un vrai développement des « études périurbaines » (Cailly, Vanier, 2010), disons qu’il y a un accord pour qu’une meilleure connaissance de « l’entre-ville » (selon l’expression de l’urbaniste Thomas Sieverts) soit mise à jour, en particulier relativement aux urbanités et citadinités qui s’y déploient.

La question pourrait être posée ainsi : comment rendre la ville décentrée visible à elle-même ? C’est bien la visibilité citadine qui est en jeu, d’autant que les producteurs d’images (iconiques et verbales) anti-urbaines sont bien présents ; en témoignent de nombreux produits immobiliers périurbains, des positionnements de collectivités locales… J. Salmon-Calvin l’a bien mis en avant dans le contexte suisse par des archétypes du discours anti-urbain dans le pays. Ainsi du « village » dont la représentation mythifiée est celle de la communauté rurale et solidaire qui a tendance à être dissoute par la grande ville. La synthèse de l’anti-urbain associe une communauté (le village), une économie (le sol nourricier), une dimension (le proche), une esthétique (le paysage harmonieux du village suisse), un milieu (la nature), un temps (le passé) et un principe d’organisation (l’équilibre). Autre exemple, la recherche par de nombreux urbanistes d’un répertoire formel qui puisse répondre aux questions d’identité urbaine. Si le binôme gare-boulevard du xixe siècle n’est plus de mise, le couple hôtel de ville (ou de région) — place publique — ne semble pas non plus très performatif et bien des centres-villes secondaires sont désertés au profit de polarités marchandes (l’archétype se situant probablement dans les villes nouvelles françaises qui étaient vues dans les années 1970 comme le laboratoire de réconciliation du civil et du politique). C’est en tout cas précisément en réaction à l’amorphisme croissant et ses effets supposés que plusieurs pouvoirs urbains ont cherché de nouveau à « manifester la ville », par un réinvestissement des villes centres qui n’est certes pas du même ordre en Europe et en Amérique du Nord [25], mais qui semble général, à la croisée d’une promotion nouvelle des qualités de l’urbanité, d’une époque de marketing urbain accentué et d’une sensibilité, diffuse mais réelle, à l’horizon d’une crise écologique dont l’étalement périurbain serait aussi bien un symptôme qu’un facteur constituant. L’imaginaire bâtisseur est en tout cas ici mis en question (Ostrowetsky, 1983). Ne peut-on lui trouver de nouvelles prises ?

L’enjeu de ressources narratives contre la critique radicale

C’est en tout cas ce que suggère l’imagibilité contemporaine du périurbain qui se résume de moins en moins au pavillon isolé au milieu de sa parcelle. Si la lisibilité de l’espace renvoie généralement à nos capacités à nous y orienter, son imagibilité témoigne quant à elle des images et valeurs qu’il suscite. Ces deux qualités, travaillées par bien des professionnels, sont d’abord éprouvées par tout usager des espaces urbains qui peut aujourd’hui faire l’expérience de la discontinuité certes, d’une lisibilité problématique certes, bien que les images abondent. Elles sont, comme toujours, un mélange de discours d’existence, d’imagerie et d’ignorance (Chalas, 2000). On peut les traquer à travers les vecteurs du cinéma, de la photographie, de la publicité, mais aussi de la carte mentale. Tous ces supports sont bavards même s’ils ne disent pas les mêmes choses.

S’il faut pointer le côté réducteur de certains — notamment dans les « magazines culturels » — il faut aussi être en mesure de qualifier l’expressivité d’autres. « (…) le modèle périurbain n’est plus tant centré sur un objet (le pavillon), mais renvoie à un monde et à un environnement peuplé de toute une quantité d’objets auquel il contribue à donner une consistance et une cohérence (…) » (Bossé, Devisme, Dumont, 2007 : 142). Attentifs à la dimension narrative de certaines fictions, nous pouvons chercher à voir en quoi les espaces périurbains permettent le déploiement de certaines intrigues, comment ils imprègnent des caractères, des qualités d’interaction… L’espace de la condition périurbaine acquiert désormais un statut à part entière, constitue un univers mythique propre et il faut pouvoir se donner les moyens d’analyser des images interprétatives des différents états d’urbanisation à la fois en mettant au jour l’image persistante de la ville concentrée et en considérant les urbanisations dispersées « comme des parties de la ville territoriale polycentrique d’aujourd’hui » (Barattucci, 2006 : 48) qui ne sont pas dénuées d’images interprétatives. Le cas des séries télévisées est certainement des plus instructifs à cet égard et le succès populaire de Desperate Housewives comme de Weeds (toutes deux diffusées à partir de 2004-2005 en Amérique du Nord) témoigne d’une entrée significative des banlieues chic américaines dans des récits d’une vie quotidienne déboussolée. Dans le premier cas, les principales protagonistes vivent à Wisteria Lane, banlieue de Fairview (ville fictive) et incarnant un archétype de banlieue blanche de classe moyenne — supérieure. Dans le deuxième cas, l’intrigue se noue principalement à Agrestic, banlieue californienne dans laquelle se déploie une grande violence des échanges, écornant sérieusement la vision pacifiée et sécurisée des gated communities (Bossé, Devisme, 2011). Il s’agit bien d’un matériau permettant de relativiser la banalité, la sérialité et l’homogénéité des paysages périurbains [26].

Cela passe toutefois par certaines conditions. D’abord celle de reconnecter des plans que le monde académique a eu tendance à séparer. L’un renvoie aux représentations, à l’imaginaire, au domaine symbolique. L’autre renvoie à l’expérience même de cette visibilité citadine et met en avant des épreuves sensibles, ce que vivre l’urbain réclame comme dispositions, compétences, appétits… La spécialisation de différents sous-champs disciplinaires dans la recherche urbaine a eu pour effet, depuis les années 1980 tout particulièrement, d’atténuer un questionnement spécifiquement urbain, général, et à augmenter l’écart entre des approches littéraires et des approches scientifiques. Cette situation correspond sûrement plus à une perte qu’à un gain. Il existe en effet des territoires du savoir particulièrement suggestifs par rapport à ma question principale. Outre les ressources filmiques mentionnées, tout un pan de littérature urbaine descriptive, en France notamment, témoigne d’une forte « expressivité » de l’urbain. Cinq exemples peuvent en attester. François Bon, entre expériences d’ateliers d’écriture collectifs et livres en propre, se fait souvent documentariste de la vie urbaine contemporaine, qu’il s’agisse de l’expérience du déplacement, ou de celle du stationnement, ou encore plus récemment d’un portrait d’une trajectoire d’urbanisation à partir d’une autobiographie des objets (Bon, 2000 ; 2012). François Maspero, en compagnie d’Anaïs Frantz, a exprimé la région parisienne dans les années 1990 dans une chronique des stations de RER de la ligne B, s’imposant la description des urbanités déployées sous leurs regards respectifs (Maspero, 1990). Annie Ernaux, au sein de son oeuvre littéraire, a plusieurs fois capté la condition d’une habitante d’une ville nouvelle (Cergy-Pontoise) à partir d’un journal du dehors ou journal extime [27] dont on peine à voir des équivalents chez les chercheurs urbains (Ernaux, 2000). Jean Rolin se fait souvent arpenteur des espaces périphériques, à l’homogénéité apparente, descripteur sur commande ou en auto-commande, associant réalité et fiction mais toujours dans la perspective de restituer une épaisseur des expériences sub- et périurbaines (Rolin, 1995 ; 2002). Plus récemment, dans son roman Les lisières, Olivier Adam exprime à son tour un vécu lié à une trajectoire périurbaine démontrant là aussi une certaine expressivité des espaces périurbains lorsque le narrateur fait retour dans sa ville natale de banlieue parisienne (Adam, 2012).

Cette veine est probablement plus riche et nuancée que la critique radicale de certaines figures de l’urbanisation contemporaine. L’exposition Dreamlands (2010), montée au centre Georges Pompidou à Paris [28], montrait ainsi essentiellement les marques d’une contamination des villes par les parcs à thème, sous la pression d’une condition touristique généralisée intégrant la concurrence urbaine. La culture des loisirs serait désormais le principal levier du développement urbain lui conférant un caractère factice [29]. Cette critique renvoie aussi au conditionnement (qui pouvait être celui des passages parisiens décrits par Benjamin, lieux des illusions par excellence) et met en avant la force de simulacres, ces dispositifs qui ne permettent pas de penser les formes dans lesquelles on se trouve. Elle est du même ordre chez Michael Sorkin faisant l’hypothèse du développement de villes « agéographiques » dont la qualification est sans appel : « l’étalement sans forme des nouvelles banlieues infinies non reliées à une ville » (ma traduction) (Sorkin, 1992 : 11) [30]. La thématique de l’aliénation est reprise avec cette idée des masques entre expériences du monde vécu et conscience [31]. Aussi bien les recherches d’ordre ethnographique que la philosophie pragmatique tendent à nous éloigner de la position de surplomb dont témoignent ces analyses.

La sociologie urbaine comme expérimentation

« Ou bien on travaille à écraser ce résiduel, ou bien on le considère comme l’irréductible, comme le précieux contenu des formes abstraites et des différences concrètes » (Lefebvre, 1968 : 36).

Outre les enjeux d’actualisation développés plus haut, lorsque le géographe Ola Söderström suggère de reprendre une théorie sensible de la modernité, il précise deux conditions d’actualisation : se rendre plus attentif à la diversité des urbanités d’une part et développer des méthodes contemporaines et systématiques d’autre part ; le géographe pointant à cet égard l’intérêt de l’anthropologie de la mondialisation et de l’ethnométhodologie des espaces urbains pour une analyse de la condition humaine à l’heure de la ville mondiale (Söderström, 2010). Trois arguments expriment en outre l’enjeu contemporain de la relation entre les formes et les expériences urbaines : le rappel que les formes construites matérialisent des normes sociales ; le fait que la mondialisation urbaine est caractérisée par l’intensification de la mobilité des formes construites ; enfin, l’idée que ces formes mobiles mettent en oeuvre des « pédagogies de la modernité », des « programmes de transformation des pratiques [32] ». C’est dans cette direction que je voudrais, pour terminer, suggérer un double enjeu de méthode et de dialogue.

Du regard en ville au regard sociologique

Il peut sembler paradoxal d’inciter à revenir au « plancher des vaches » à la suite de l’analyse des enjeux des panoramas et belvédères et dans le cadre d’un texte véhiculant des enjeux théoriques. Et pourtant ! L’enjeu de la connaissance de l’expérience urbaine est aussi celui de la pratique de certains moments de recherche qu’il faut restituer. Ils sont notamment liés à ce qu’Élisabeth Pasquier a pu nommer « la battue », en écho direct aux pratiques de chasse, consistant, sur un temps ramassé et de manière collective, à interroger cette fois (et non plus à abattre !) la ville saillante (Pasquier, 2011). La consigne, simple en apparence, peut être résumée par l’injonction « Allons voir ! [33] ». La méthode d’enquête consiste, sur un temps ramassé, à relever, à partir de l’espace public, tous les signes de transformation du territoire, des plus manifestes aux plus discrets. Elle peut être associée à différentes problématiques, par exemple pour montrer ce qu’un projet urbain préfiguré peut générer du côté d’appropriations éphémères ou encore pour documenter comment différents espaces tendent à se cloisonner au fil du temps (sous l’effet de l’action de multiples gestionnaires par exemple). Dans tous les cas, c’est une méthode qui permet, en s’obligeant à saisir sur le vif des signes de changement, de remettre en question la position des chercheurs : mise à l’épreuve par exemple entre ceux surtout agis par le regard (on le constate à travers leur usage de la photographie par exemple) et ceux qui font monter du sens par la double action de l’observation et de l’interaction. Dans les deux cas de figure, le rôle de la photographie est déterminant, tantôt comme capteur « pense-bête », tantôt comme matériau de réalisation de montages photographiques, dioramas sociologiques, dont un modèle est précisément le Paris, ville invisible déjà cité mais qui, plus modestement par la mise en oeuvre de diptyques, triptyques, visent à exprimer des réalités contrastées. Le travail photographique est alors bien un affûtage d’hypothèses et participe entièrement de l’analyse ; il s’agit bien d’une sociologie avec les images, qui complète une sociologie sur les images en mouvement comme celle évoquée plus haut à propos des séries télévisées [34].

Images 1 et 2

Les prothèses des assises dans des aménagements récents d’espaces publics sur l’île de Nantes

Les prothèses des assises dans des aménagements récents d’espaces publics sur l’île de NantesLes prothèses des assises dans des aménagements récents d’espaces publics sur l’île de NantesPhotographies : Céline Cassouret, 2012-2013

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Image 3

Vue sur la ville centre depuis le toit-terrasse de l’Ensa Nantes

Vue sur la ville centre depuis le toit-terrasse de l’Ensa NantesPhotographie : Céline Cassouret 2012

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Aux immersions rapides des battues peuvent succéder des productions écrites presque sur le vif, allant de la description à la levée de nouvelles hypothèses, chaque texte renvoyant à des séquences au croisement du hasard des interactions, des manières de voir et des problématiques portées par le ou les observateurs. C’est bien la confiance dans la saisie depuis l’espace public (inspirée de Georges Pérec notamment) qui permet le déclenchement d’une écriture qui table sur le vocabulaire non fixé (Rémy, 1998) et qui a toujours en tête de pouvoir rejoindre le sens commun. Cette coupe spatiotemporelle ramassée [35], qui relève à plusieurs égards du cruising diurne [36], n’est pas étrangère aux propositions faites par Charles Soukup pour remobiliser le regard du flâneur dans les pratiques ethnographiques afin de comprendre des caractéristiques des cultures contemporaines (Soukup, 2012). Ces méthodes n’ont rien d’exclusif, elles peuvent coexister par exemple avec un suivi au long cours (des activités de projet sur un territoire, de l’engagement des acteurs sur telle ou telle scène…). Elles permettent notamment de mener des pourparlers avec les orientations urbanistiques et aménagistes.

Des expérimentations critiques

On pourrait reprocher le caractère micro et épi-phénoménal des connaissances obtenues par le regard microsociologique ici évoqué. Notre perspective est plutôt de montrer qu’il ne faut plus opposer micro à macro, que derrière les phénomènes se logent tout simplement… d’autres phénomènes. « Le vocabulaire que l’on utilise pour décrire les phénomènes est celui qui découpe les phénomènes en ce que l’on appelle ensuite des objets. L’objet n’est en aucune façon une notion ou une réalité qui aurait une quelconque forme d’antériorité ou de priorité sur le vocabulaire » (Putnam, 1992 : 57). L’attention portée à l’expressivité vise à repérer des émergences, des saillances, un monde social en train de se faire. On peut lui adjoindre l’enjeu de la restitution à ceux qui sont les usagers de l’urbain dans la mesure, comme le dit récemment Latour, où l’on sait « combien il est difficile d’apprendre à bien parler à quelqu’un de quelque chose qui lui importe vraiment » (Latour, 2012 : 58).

Quel genre d’utilité une science sociale expérimentale comme celle proposée ici peut-elle soutenir ? Outre des connaissances ethnographiques, j’aimerais insister sur les pourparlers urbanistiques, entendus comme une activité dialogique, que les sciences sociales peuvent mener avec différentes « puissances » du monde, en l’occurrence celles qui construisent et formatent des espaces urbains [37]. Si les sciences sociales se donnent un rôle d’interpellation, elles peuvent, sur le registre examiné, alerter sur des tendances certes (le marketing, le storytelling, la sécurisation-privatisation), mais aussi mettre en avant des constituants de la ville saillante que l’urbanisme peut négliger ou « écraser ». Elles peuvent ainsi pointer l’enjeu de l’informalité de la vie urbaine, qui comporte bien plus de ressources que de problèmes, pointer l’intérêt des tiers-espaces — qu’a pu analyser et promouvoir le paysagiste Gilles Clément par exemple —, chercher à convertir des frontières en lisières et promouvoir des pratiques de résistance par exemple. Il revient aussi aux sciences sociales d’expliciter le rôle de l’ambiguïté qui renvoie à l’imagination de lieux où les gens ne savent pas bien où ils sont et en tablant sur l’improvisation qui est clairement un art d’usager. On peut par extension mettre en avant les enjeux d’espaces publics indéterminés en tablant sur les vertus de ce que Sansot avait appelé de ses voeux sous les oripeaux d’un urbanisme du retardement (Sansot, 2000).

Ce regard, qui relève de la pratique d’une sociologie des contextes, peut être associé de près aux promesses de la sociologie de Richard Sennett. Dans son intérêt récent pour les métiers — « des activités qui donnent forme » — il pointe notamment l’enjeu de la conscience matérielle : « les gens investissent dans les choses qu’ils peuvent changer » (Sennett, 2010 : 166). À partir des qualités des artisans (où l’on retrouve l’intuition, la résistance et l’ambiguïté), il poursuit un questionnement d’ordre philosophique en se demandant s’il y a des techniques permettant aux gens de ne pas renoncer ou encore comment faire un usage imaginatif des outils (ou des dispositifs). Les trois aptitudes de l’artisan, résume Sennett, sont : la faculté de localiser (où se passe quelque chose d’important), la capacité de remettre en question les lieux et la capacité d’ouvrir un problème. Ces aptitudes rejoignent clairement une problématique de l’expérience : il s’agit bien d’une « écologie sensible du monde quotidien » (Thibaud) qui doit approcher le concret de l’expérience urbaine [38] alors que celle-ci est sujette à une mise en ambiance : « le milieu urbain semble traversé par un double mouvement de programmation du festif et d’intégration du sécuritaire, par un large spectre allant d’une « écologie de la peur » (Davis) à une « écologie de l’enchantement » (Boyer) » (Thibaud, 2010 : 209).

Avec quelles armes le retour à la ville sensible, saillante, celle qui offre des prises, qui se manifeste, peut-il s’opérer (Söderström, 2010) ? L’analyse de l’expérience urbaine, qui émarge aujourd’hui soit à des travaux d’ordre historique (retour sur « le choc des métropoles » de la fin du xixe siècle), soit à des investigations d’ordre phénoménologique et relevant clairement de l’essai (Bégout, 2003 ; 2004), doit aussi retrouver une vigueur dans les sciences de l’espace des sociétés. La problématique initiale invitait à une actualisation des programmes sociologiques relatifs à l’expérience urbaine, tant il semble important d’être en capacité de réexaminer des textes au croisement de la sociologie et de la philosophie, et ce, au prisme des questions posées aujourd’hui par une métropolisation à la fois intense et hétérogène. La motivation était double : d’une part l’enjeu de l’incarnation tant l’espace est bien d’abord ce qui rend visible la société [39] ; d’autre part l’enjeu de la manifestation des sociétés à elles-mêmes, les villes ayant traditionnellement été de tels dispositifs qui, s’ils tendent à s’éclipser, ne sont peut-être pas pour autant hors de portée, à condition de parvenir d’abord à correctement décrire l’expressivité de l’urbain contemporain. La question de la visibilité apparaît comme centrale, supposant une attention forte aux opérateurs de factualité. À l’instar de ce que propose Francis Chateauraynaud, on peut insister sur l’importance de la tangibilité (Chateauraynaud, 2011, chapitre 6) et des épreuves par lesquelles on peut rendre telle ou telle cause tangible. C’est bien ce qui motivait dans ce texte l’enjeu de ne pas négliger la production intentionnelle de dispositifs spatiaux visant à rendre visible et d’analyser leurs effets.

Le chemin indiqué par Sennett relatif aux inquiétudes quant au devenir de la sphère publique est proche, de même que celui de Lyn Lofland (1998) qui a pu mettre en avant aussi bien le rôle croissant combiné des nouvelles technologies, du tourisme et de la timidité dans le déclin du public que l’impact (l’assaut, dit-elle) du contrôle par le design. Si l’évolution de la tonalité des espaces publics témoigne de tendances du développement urbain et suburbain qui ne semblent pas aller « dans le sens d’un plus grand côtoiement de populations diverses » (Tonnelat, Jolé, Kornblum, 2007), alors c’est bien l’expérience du pluralisme qui est en jeu dans l’aménagement contemporain.

Parties annexes