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II. Révolutions technologiques, imaginaires urbainsII. Technological Revolutions, Urban Imageries

De la monogamie au « polygaming »…Le « papillonnage » numériquement assisté, nouveau paradigme sentimentalo-sexuel

  • Pascal Lardellier

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Couverture de Formes d’intimité et couples amoureux,                Volume 46, numéro 1, Printemps 2014, p. 5-291, Sociologie et sociétés

Corps de l’article

Métamorphoses du couple et de l’amour…

Quand on parle d’amour, le couple n’est jamais très loin. On peut même affirmer qu’ils ont partie liée, ayant souvent associé leurs trajectoires en un destin commun. Cette histoire-ci a constitué la matrice de la gigantesque production littéraire et cinématographique qui a mis le couple et l’amour au centre de son inspiration, avec pour point d’orgue le moment romantique.

Bien sûr, en exergue du propos, on a conscience de la difficulté à définir l’amour dans le cadre d’un numéro de revue qui lui est précisément consacré, l’amour étant un mixte sémantique pouvant englober ses composantes tout à la fois sexuelles, sentimentales, conjugales et sociales. Les Grecs avaient trois mots pour le définir, et ils lui donnaient prudemment plusieurs sens, selon la nature des relations en jeu ; pas nous, qui devons composer avec ce mot-valise forcément insatisfaisant, puisqu’à trop embrasser, finalement, on étreint mal.

L’amour, interrogé dans sa définition, l’est aussi sur ses modes d’expression sociale. Parallèlement, ont récemment affleuré des questionnements relatifs aux orientations et pratiques sexuelles socialement « admissibles », aux problématiques de genres et aux nouvelles formes institutionnelles du couple. Philosophes, psychologues et sociologues tentent de poser des diagnostics sur un sentiment qui fut longtemps une évidence sociale, et qui est devenu un champ de tensions. Car une nouvelle économie sentimentale s’est fait jour somme toute récemment, différente de celle qui prévalait quand le couple était cimenté par le mariage, et, en amont, orienté par des intérêts familiaux et notariaux. La liberté gagnée par les individus, la difficulté à s’engager durablement liée à la très grande facilité à sortir du couple ou l’essor de la psychologisation des relations amoureuses ont ébranlé celles-ci, en les fragilisant durablement [1].

Parallèlement à cette remise en cause de l’amour lui-même et conséquemment, le couple occidental traverse depuis quelques décennies une zone de turbulences qui voit différents facteurs s’attacher à en redessiner les contours, tout en remettant en question son assise institutionnelle, son cadre normatif et son socle axiologique. L’amour, largo sensu, se trouve interrogé dans ses fondements, ses discours, ses représentations et les formes sociales qu’il épouse, cette interrogation prenant autant en compte l’érotisme que le lien d’attachement.

Retour circulaire au couple, alors. En fait, ce couple, cimenté historiquement par le mariage, est lui aussi en révolution. Il se « désinstitue », connaît une « déliaison », évoluant d’un modèle fusionnel, héritage de l’idéologie romantique, à un autre, plus souple, dit « fissionnel [2] » par Serge Chaumier.

Le couple institué reste l’expression sociale la plus conventionnelle de l’amour. Mais on y revient ; depuis quelques décennies, plusieurs facteurs ont contribué à sa « désinstitution » et sa « détraditionnalisation » dans les sociétés occidentales : une tendance à l’individualisation, la banalisation des séparations (cf. la loi n° 75-617 du 11 juillet 1975 simplifiant le divorce en France), la dédramatisation des relations extraconjugales et des séparations, l’augmentation spectaculaire du nombre de célibataires à partir du début des années 1970 [3]. De même, se sont fait entendre la revendication des femmes à l’autonomie et le droit des individus à des sexualités plus assumées. Il s’agit là de mouvements historiques bien repérés et décrits par sociologues et historiens.

Récemment, la rencontre amoureuse est devenue un marché très lucratif, pris en charge par des professionnels, alors qu’ont été consacrées des « parentalités alternatives », dont la monoparentalité [4] et l’homoparentalité, modèles jadis marginaux, qui sont maintenant en phase de banalisation dans nos sociétés. En clair, « les formes d’expression et d’encadrement de la sexualité connaissent aujourd’hui de profondes et rapides mutations. L’institutionnalisation des unions entre personnes de même sexe dans un nombre croissant de pays en est sans doute la part la plus visible. Mais l’avènement d’Internet induit aussi des évolutions, directes et indirectes, dont on mesure encore mal les conséquences [5] ».

… et l’irréversible essor des sites de rencontres

Après ce rapide panorama, venons-en au sujet de cet article, et à l’essor d’Internet, précisément. Parallèlement aux évolutions sociétales qui viennent d’être évoquées et qui s’inscrivent dans une perspective sociohistorique, les sites de rencontres pour célibataires ont contribué à favoriser depuis une quinzaine d’années l’émergence d’un nouveau modèle sentimentalo-sexuel, et l’essor d’un « papillonnage » numériquement assisté.

Ces sites de rencontres sont des dispositifs sociotechniques qui ont sensiblement modifié la donne de la rencontre sentimentalo-sexuelle, qui est entrée dans l’ère du « 2.0 ». Et on peut à bon droit évoquer un nouveau paradigme amoureux, au regard de la multiplication des possibilités de rencontres et d’aventures sentimentalo-sexuelles offerte par les TIC [6], de la généralisation de la « polygamie séquentielle [7] », ainsi que de l’industrialisation de l’adultère désormais assisté par ordinateur, et illustré par le succès des sites dédiés aux rencontres extra-conjugales, Gleeden ou Ashley Madison. Un constat en passant qui est plus qu’une boutade : si une « fiche perso » féminine mise en ligne sur ces sites sur deux prévient : « hommes mariés s’abstenir », c’est bien que cet adultère, grâce aux ressources technologiques7, est en quelque sorte entré dans « l’ère de sa reproductibilité technologique », pour paraphraser Walter Benjamin. Bien sûr, il faut se garder de tout déterminisme technique, et nous espérons ne pas y succomber dans ces pages. Les usages s’inventent au fur et à mesure que les technologies évoluent. En fait, des modèles de sexualité (au sens de pratiques, d’orientations et de représentations sexuelles) portés par des acteurs sociaux se saisissent des espaces d’opportunités proposés par les sites de rencontres pour y réaliser leur sexualité, la faire évoluer. Mais avec Internet, on peut dire qu’une génération a bénéficié d’un « effet d’aubaine », en pouvant compter sur les ressources de ce dispositif, qui autorise techniquement la multiplication des contacts, la gestion rationnelle des relations, et une forme de duplicité dans l’administration de son avatar numérique (une « fiche perso », en l’occurrence). Avant l’arrivée de ces technologies, on pouvait difficilement « marivauder » avec plusieurs personnes en même temps, la première limite étant contextuelle et physique. Maintenant, c’est possible, et même banal [8] ; Internet et les TIC ont industrialisé la « drague », déjà dans ses phases d’approche et de prise de contact.

Mais le fait est que des pratiques sont rendues possibles depuis une trentaine d’années par les dispositifs sociotechniques, qui ont à notre sens massifié le « papillonnage » ; trente ans au moins, si l’on prend en compte les expériences avant-coureuses du Minitel en France. Les services « télématiques roses » (par exemple 3615 Ulla et consorts) et de rencontres sentimentalo-sexuelles (dont le 3615 Cum) ont contribué, dès les années 1980, à familiariser un public d’abord confidentiel puis de plus en plus nombreux avec des usages relationnels médiatés par des technologies de communication, usages déjà sexuels et marchands. Et dès cette décennie, une première génération de minitélistes a pu expérimenter des pratiques de « drague à distance [9] », et s’y adonner massivement.

Mais au milieu des années 1990, le Minitel s’est trouvé surclassé par l’essor d’Internet. C’est en 1995 qu’apparaissent les sites de rencontres pour célibataires. Et si Internet l’a rapidement supplanté, c’est parce que les fonctionnalités techniques, la qualité de l’interface, le ratio coût/qualité de connexion étaient sans commune mesure avec un Minitel cher, fruste techniquement, non ergonomique, autorisant « mille fois moins » que les ordinateurs, dans la coproduction d’une relation. Et pour cause, le Minitel, c’était l’obligation de textes courts, sans photos, d’un paiement à la minute, avec des messages tapés sur un clavier minuscule et lus sur un écran monochrome.

Ces sites de rencontres ont donc permis d’accélérer le processus de libéralisation de la rencontre amoureuse, massifiant très récemment un nouveau marivaudage, instituant la notion rationnelle de « performance », via une gestion méthodique de la profusion et le droit revendiqué au cumul des aventures sexuelles.

C’est précisément de ces questions saillantes dont il sera question dans ces pages. Car l’expérience amoureuse se renouvelle en même temps qu’elle se technologise, les TIC exerçant une influence réelle et indéniable sur l’amour tel qu’il se donne à vivre en 2014, dans ses dimensions tout à la fois érotique et romantique. Par-delà le déterminisme technique de principe peut-être affiché par cette affirmation, il faut percevoir acontrario la volonté d’interroger la manière dont les acteurs sociaux s’emparent des technologies pour développer grâce à elles des stratégies de rencontres sentimentalo-sexuelles, tout en jouant avec les identités, et les stéréotypes de genres, tour à tour renforcés, parodiés ou détournés.

En effet, maints inscrits des sites de rencontres testent et inventent à leur corps défendant de nouvelles manières d’aimer, déliées des exigences de la fidélité, de l’inscription dans la durée, ou d’une répartition genrée des rôles à jouer en amour. Révélatrice de cela et captant l’air du temps, une publicité du site francophone Meetic l’affirmait en 2007, sous le slogan : « les règles ont changé ». Une série de spots télévisuels mettaient en scène une jeune femme raccompagnant un homme à la porte de son appartement au petit matin, et… se trompant de prénom au moment des au revoir ; ou une autre, qui prenait l’initiative d’un premier baiser fougueux à la sortie d’un restaurant. Les règles ont changé, et ce sont les rites et les rythmes traditionnels de la relation amoureuse qui se trouvent ébranlés par les sites de rencontres, des pratiques hier encore émergentes se généralisant, au regard des millions d’adhérents qui s’y adonnent. Cette tendance sociale de fond, qui profite opportunément des ressources d’un dispositif technique permettant de décupler les prises de contact et les mises en relation, capitalise les apports de la révolution sexuelle des années 1970, ayant dissocié sexe et sentiment.

Bien sûr, si dialectiquement, les usages sont structurés par des dispositifs technologiques et marchands, on voit là à l’oeuvre des processus de co-construction de logiques sociales en lien avec la sexualité à partir de positions et de stratégies différentes et inégalitaires du point de vue socioéconomique ou genré. Mais la simplicité d’utilisation de ces sites, une fois l’outil approprié, et les logiques endogamiques qu’on y repère (en amont et dans la segmentation de l’offre, déjà) vont, encore, dans le sens d’une massification des usages, eu égard à la finalité des échanges, énoncée et annoncée par tous les sites.

Les cadres normatifs s’assouplissent et de nouvelles pratiques se font jour, voyant plus largement les principes du libéralisme gagner la sphère intime ; nous y reviendrons plus loin.

Nous avons appelé polygaming ce nouveau paradigme sentimentalo-sexuel, voyant l’essor de relations amoureuses ludiques, plurielles, transitoires, fondées sur un consensus hédoniste. Or, ces nouveaux rapports prennent les sites de rencontres comme accélérateur technologique et « base arrière stratégique ». Et les « dragueurs 2.0 » semblent autant émoustillés par la dimension récréative de la « techno-séduction » et la possibilité de la performance quantitative offerte par ces sites, que par la perspective de la rencontre elle-même, qui se trouve de fait banalisée, face à l’évidence de sa profusion. Cause ou conséquence, plus largement, cette tendance en épouse une autre, puisqu’« une minorité de Français considère désormais […] qu’à côté d’un partenaire privilégié, d’autres relations amoureuses sont possibles. Ces individus acceptent donc l’idée qu’entretenir plusieurs relations sexuelles et/ou affectives est possible et les enrichit [10] ».

Cadre théorique et méthodologique de la recherche

Il est possible d’utiliser de multiples focales disciplinaires pour étudier la rencontre amoureuse sur Internet. Les approches psychologiques et psychanalytiques, sociohistoriques, socioéconomiques, anthropologiques, sociologiques (« macro » ou interactionniste) s’avèrent pertinentes pour analyser ce phénomène émergent dans toute sa richesse et sa diversité.

Nous avons opté ici pour une lecture à focale macrosociologique de ce que les États-Uniens appellent le online dating. En outre, cet article proposera cette notion de polygaming. Il s’agira d’en saisir les grands principes, et de mettre au jour le système de (contre-) valeurs sur lequel ces pratiques sentimentalo-sexuelles émergentes, ludiques et technologiquement assistées se fondent.

S’inscrivant plus largement dans une enquête au long cours menée sur le terrain des sites de rencontres [11], on trouvera ici les résultats de l’examen d’un corpus de témoignages d’origine numérique et littéraire produit par des « techno-drageurs » adeptes du polygaming. En effet, les ouvrages, récits biographiques, blogues, « sites perso » et pages Facebook qui racontent les « performances » des « dragueurs 2.0 » foisonnent. Eu égard aux biais déclaratifs que peut rencontrer l’enquêteur sur des sujets aussi intimes que la sexualité, il est clair que cette matière documentaire est précieuse et qu’elle a été abondamment exploitée à ce titre, car elle exprime spontanément des tendances, tout en dessinant les contours d’évolutions sociales de fond. Il y a moins de deux décennies, les sites de rencontres pour célibataires n’existaient pas. Et en 2014, ils interconnectent des dizaines de millions de « solos », exerçant une influence de fait sur les modalités de rencontres, les pratiques sexuelles et plus largement le lien amoureux.

Si la finalité de l’étude est de décrire l’évolution de tendances intéressant le couple et l’amour, l’ambition est aussi de mettre au jour leur background idéologique. Car il y a les pratiques sociales, il y a les valeurs (ou contre-valeurs) sur lesquelles s’appuient ces pratiques, et plus largement l’arrière-plan idéologique, « l’air du temps » qui accompagne les évolutions. On se souvient, à ce titre, qu’« Émile Durkheim nous invitait à ne pas réduire la sexualité à ses manifestations physiques, mais à prendre en compte l’analyse des « sentiments », « idées » et « institutions » qui confèrent, disait-il, aux relations sexuelles « leur forme spécifiquement humaine » [12].

La rencontre amoureuse en ligne, une révolution « technico-relationnelle »

Le Net contribue à techniciser des pratiques qui existaient antérieurement, et aussi à les industrialiser en quelque sorte. Car dans la plupart des sociétés et à toutes les époques, des contextes ou des personnes ont eu à charge d’accommoder les âmes seules, comme les « marieuses » et notaires d’antan. De même, les bals et les rallyes inculquaient, chacun à son niveau de la société, certains codes comportementaux en initiant à la danse, prétexte à des rapprochements pas seulement corporels entre jeunes de même rang. Dans ces logiques d’appariements, il s’est longtemps agi de pragmatiquement perpétuer des intérêts notariaux et familiaux, « en arrangeant les choses au mieux ». L’amour est en quelque sorte l’invité-surprise du couple contemporain. Et il est déstabilisant pour les acteurs engagés qu’il doive être partagé, et couplé de surcroît à un désir mutuel et continu.

Au regard de l’essor du nombre de célibataires et de l’avènement de la société individualiste de masse, Internet a très vite constitué un « eldorado relationnel » ; étant entendu que certains contextes de rencontres traditionnels se sont étiolés et ont été récemment supplantés par des intermédiaires techniques ou commerciaux d’un nouveau genre, tels que le speed dating.

Les sites de rencontres, destinés très prioritairement aux célibataires, se fondent sur un principe simple : on s’inscrit sur le site de son choix, les hommes payant un abonnement mensuel et les femmes plus rarement, afin d’équilibrer la répartition des sexes. On choisit alors un « pseudo », on remplit une « fiche perso » rassemblant des données d’état civil agrémentée de photos, on liste passions et goûts revendiqués, le tout étant chapeauté d’un court texte personnel censé exprimer qui l’on est et ce que l’on veut. Après quoi, dûment référencé et existant numériquement, on pourra « entrer dans la danse ».

Une fois inscrit, on a droit à plusieurs services : la consultation des milliers de fiches de membres, parmi lesquelles on choisit, selon des critères personnels prédéfinis (âge, région, profession, formulation des attentes…), les personnes présentant potentiellement un intérêt. Deux solutions alors : leur écrire des messages sous forme de lettres numériques qu’ils recevront dans leur « BAL » (boîte aux lettres électronique) et auxquelles ils choisiront de répondre (ou pas) ; il s’agit là de l’option asynchrone. En « mode synchrone », par contre, on entrera en contact direct sur la plateforme de chat, en essayant de nouer un échange suivi avec une personne « présente », au milieu des mille sollicitations invitant à échanger « en live ». En « session chat », la webcam tient une certaine place et joue un rôle certain, les Internautes pouvant ainsi échanger tout en « se voyant », jugeant de visu si l’interlocuteur/trice correspond à leur quête, sur des critères physiques, vestimentaires, ou même liés à l’environnement domestique entrant dans le champ de la caméra et qui dévoile un intérieur.

Potentiellement, tout le monde peut s’adresser à tout le monde. Et rien n’interdit d’écrire simultanément à des dizaines, voire à des centaines de personnes, grâce au « copier-coller » et aux « messages types », dupliqués et envoyés en série. La chose se pratique très couramment, et beaucoup d’abonnées s’en plaignent, mettant en garde dès leur « fiche perso » contre cette propension à « l’industrialisation du premier contact ». On pourrait penser que les règles sociales traditionnelles sont abolies en ce « non-lieu » et que l’absence des corps permet toutes les libertés, lève toutes les inhibitions. Néanmoins, des lois implicites sont à l’oeuvre sur le Net, les logiques d’entrée en contact et de rapprochement étant organisées sociologiquement, dès que la quête est un tant soit peu investie (recherche donc sentimentalo-conjugale, et pas seulement sexuelle).

Une endogamie technologiquement assistée

Scruter les logiques d’appariement sur les sites de rencontres revient à constater combien ceux-ci concourent à reproduire les stratifications sociales. En effet, devenir l’amant de quelqu’un « en ligne » est organisé par le principe endogamique des affinités socioculturelles. Internet ne favorisera pas, selon nous, l’avènement d’un multiculturalisme numériquement assisté [13]. Car malgré l’absence des corps, en dépit du fait que l’anonymat est de mise et que les états civils sont momentanément suspendus, tout est organisé par le marché et par les acteurs eux-mêmes pour que chacun rencontre « des personnes lui ressemblant ». L’endogamie reste bien une loi sociale terriblement puissante, même — et surtout — en ligne. Et on retrouve sur la Toile des logiques décrites par Alain Girard dès la fin des années 1950.

Une fois la décision prise par les célibataires de s’inscrire sur un site de rencontres, il y a le choix du site (il y a pléthore, avec leur positionnement respectif), puis le pseudo à trouver et la « fiche perso » à remplir, fiche « anthropométrique » avec sa longue liste de questions conventionnelles. Et on en revient là au constat selon lequel Internet reproduit et accentue même les stratifications sociales. Rappelons un constat d’évidence : dans les réseaux numériques, circulent essentiellement des écrits, du texte. Or, ceux-ci, par leur style, leur orthographe, leur maniement des degrés et de références culturelles partagées (ou pas), disent immanquablement qui l’on est et « d’où l’on parle ». Le « Net sentimental [14] » est un dispositif discriminant, puisqu’il oblige à écrire, à trouver les mots, à orthographier, à manier les degrés, l’implicite et l’explicite, etc. L’épreuve de l’écrit fait que même en l’absence des corps et des états civils, on perçoit à qui l’on a affaire, par une intuition du « sense of one’s place ».

Rencontrer « quelqu’un à aimer sur Internet » (dès que la quête est investie sentimentalement), comme souvent dans la vraie vie, amène à se rapprocher d’individus sociologiquement proches de soi, du point de vue ethnique, religieux, social et professionnel. Et l’évolution du marché des sites de rencontres va dans ce sens-là, voyant leur segmentation se faire précisément sur des bases religieuses, socioculturelles et professionnelles. Une étude réalisée entre 2005 et 2008 nous apprend ainsi que les relations se nouant sur Internet se font dans le même pays pour 91 % et dans la même ville pour 22 % [15]. Ces rencontres ont en outre en commun le cursus d’études suivies, la tranche d’âge ainsi que les références culturelles.

Plus largement, le « Net sentimental » a contribué à massifier la rencontre sentimentalo-sexuelle, en faisant évoluer en peu de temps les pratiques et les mentalités vers plus de pragmatisme, et un contrat amoureux implicite fondé sur un « engagement désengagé ». Internet, depuis une quinzaine d’années, a contribué à accélérer le processus de désinstitution du couple traditionnel, fondé sur des principes de fidélité de stabilité de reconnaissance sociale, jusqu’à faire émerger un nouveau paradigme. Il nous semble que c’est aussi, et précisément de cela dont Jean-Claude Kaufmann prend acte dans Sex@mour.

Car évoquant les sites de rencontres, on est sur des tendances engageant des millions de personnes [16]. Et lorsque des millions de personnes échangent des messages, chattent et webchattent, se rencontrent chaque jour, vivent des aventures, se mettent en couple (ou pas), cela interroge l’amour dans la définition qu’on en donne, autant que dans les pratiques qu’il recouvre et le système de valeurs sur lequel il se fonde.

Or, on y revient, le « papillonnage numérique » s’est généralisé avec l’essor des sites de rencontres. Pour se mettre en couple, le « Net sentimental », cela marche indéniablement. Les centaines de milliers de couples qui se sont formés grâce à ce dispositif en témoignent. Mais plus largement, avant la mise en couple, beaucoup « testent » énormément, cumulent les aventures d’un soir, collectionnent amants et maîtresses, souvent en simultané ; retour au polygaming

De la monogamie au polygaming

… qui est selon nous cette pratique émergente, aisément repérable sur les sites de rencontres (et plus largement les réseaux sociaux) et qui consiste pour les célibataires (mais pas seulement) à avoir des aventures sentimentalo-sexuelles multiples concomitamment, pratique rendue possible grâce à l’aide stratégique des TIC : inscription possible sur plusieurs sites, mise en ligne de plusieurs « fiches perso », gestion pragmatique et même « industrielle » de la prise de contacts (via l’envoi de lettres copiées-collées) et des rendez-vous, grâce à des aides logicielles [17]… Le préfixe poly renvoie à cette profusion assumée, gaming signifiant que tout ceci est considéré comme un jeu, tout à la fois avec les situations, les technologies et une certaine idée de la performance amoureuse. Et opportunément, le mot polygaming s’oppose dans l’esprit à la monogamie historiquement instituée, qu’il remet en question dans les faits ; car on est là, dans les faits, non pas devant une polygamie réelle, mais face à une polysentimentalité assumée. Bien sûr, adultères, « doubles vies » et « papillonnage » n’ont pas attendu Internet pour exister. Mais depuis l’émergence des TIC, on est en quelque sorte passé « de l’artisanat à l’industrie ».

Ont émergé un « papillonnage » assisté par ordinateur, un donjuanisme numérique généralisé, impliquant des millions de personnes, qui chaque jour, se rencontrent, couchent ensemble et se revoient (ou pas), tout en ayant d’autres aventures en parallèle [18].

En fait, Internet a contribué à l’émergence d’un « papillonnage » d’un nouveau genre. Bien sûr, le libertinage existe depuis bien avant l’émergence d’Internet. Mais il s’agissait d’un échangisme communautaire et ritualisé, s’appuyant sur un ensemble de réseaux (clubs et restaurants à partouzes, soirées « privées » …), et sur des cercles d’amateurs et d’initiés. Internet, a contrario, a ouvert la voie à un libertinage individualisé, un « papillonnage » d’opportunisme, pratiqué par un nombre important de personnes seules, eu égard aux centaines de milliers d’internautes s’y adonnant, parfois à leur corps défendant. Car « on cherche l’amour », confusément, et on (ac) cumule les expériences et les aventures, souvent en parallèle. Et ceci peut de fait s’apparenter à un libertinage implicite [19].

Une révolution sexuelle d’un autre genre s’est ouverte grâce aux sites de rencontres, massifiant les expériences, contribuant à faire des aventures sexuelles une pratique commune, « un loisir » comme une sortie au restaurant ou au cinéma, dirait J.-C. Kauffmann (2010).

Il semble que nombre des inscrits des sites de rencontre contribuent, par leurs pratiques quotidiennes, à inventer un nouvel « art d’aimer », délié des exigences de la fidélité des corps, de l’inscription dans la durée et des contingences domestiques. Le couple institué ne sert pas vraiment de repoussoir, mais ce qu’il représente (reconnaissance sociale, fidélité, routine…) peut aller jusqu’à constituer un contre-modèle. Car le polygaming permet de se voir « juste pour le plaisir », épisodiquement, de partager des moments d’amitié sensuelle puis de se retirer sans crier gare, de multiplier les aventures sans avoir de comptes à rendre, puis de revenir quand le désir y pousse… Telles sont aussi les modalités des relations qui se nouent sur le « Net sentimental ». Et ce serait une erreur de penser que les hommes choisissent la musique et mènent la danse, en quelque sorte. Dans sa chronique biographique Jamais le premier soir, Un an de rencontres sur Internet, Arno Clair raconte combien les femmes se sont affranchies des normes les ayant historiquement assignées à la réserve et à l’attente, pour très explicitement « passer à l’attaque », et exiger maintenant leur « part du gâteau » (dixit). L’auteur-acteur de ces lignes raconte, pour l’avoir expérimenté, le quotidien de tant de célibataires, qui quotidiennement, feuillettent le grand catalogue virtuel, chattent frénétiquement, se rencontrent le jour ou le soir même et couchent ensemble en règle générale rapidement, sans rien se promettre ni engager l’avenir. Du plaisir, tout de suite, sans se projeter dans une histoire. Un nouvel épicurisme sexuel s’invente « en ligne », fondé sur la généralisation du libertinage et la démocratisation du « papillonnage ».

Ils sont nombreux à décrire ces quelques heures passées ensemble, « chez elle ou chez lui », moments furtifs et denses, alors que seuls des mails épisodiques ou des SMS coquins (des « sextos ») maintiendront le contact, si l’on veut pérenniser un peu le one shot [20]. Car si l’on devient copains, entre couette et plateau-repas au lit, on pourra faire évoluer la relation et devenir sex friends. Et l’on partagera alors ce qu’une blogueuse rencontrée par Jean-Claude Kaufmann appelle le PCRA (pour Plan Cul Régulier Affectif), adultération du sexe et de l’amour. Des « câlins » désengagés, un amour à temps partiel, utilitaire, surtout. Bien sûr, ceci nécessite une part de pragmatisme, et surtout une neutralisation des affects, pour que « ça ne fasse pas mal ». Si l’amour vient, ce sera ensuite, plus tard ; au début, juste « coucher », discuter un peu, partager accessoirement un verre ou un dîner, sans rien se promettre. Émerge là une adultération de l’amour qu’on pourrait appeler « amitié sensuelle », bien des histoires commençant par ce sas désengagé, permettant de tester l’autre et la relation, l’air de rien… Cependant, la précarité gagne les relations humaines ; la précarité, mais aussi un pragmatisme froid, voire du cynisme, dans la gestion des sentiments, des aventures et des histoires.

Car parmi ces millions de célibataires, ils sont nombreux à rester en contact « amical/sensuel » avec quelques-uns qui semblent sortir du lot, des sex friends. Il semblerait qu’une tendance se dessine là. Dans ce registre, Ça n’engage à rien est d’ailleurs le titre québécois d’un film sorti en 2011 (plus explicitement titré Sexfriends en France), avec Natalie Portman et Ashton Kutcher. Il raconte l’histoire de deux amis, Adam et Emma, qui ayant des « relations sexuelles amicales » mettent en place des règles strictes afin de pas s’engager sentimentalement. Du sexe bien partagé, mais surtout, que les sentiments ne s’en mêlent — et ne s’emmêlent — pas.

Cependant, après avoir expérimenté ad libitum et même ad nauseam la première possibilité des sites de rencontres, le sexe, ils sont nombreux à suivre un même mouvement pendulaire afin de tout mettre en oeuvre pour atteindre la seconde promesse de ces sites, qui est leur vrai « fonds de commerce » : trouver le « vrai » amour, celui des sentiments. Car ce qu’offre le couple, sa plus-value pourrait-on dire, c’est la stabilité affective, un partage émotionnel continu, et l’éventuel projet d’enfant (s). Il est révélateur de constater que la plupart des témoignages édités des adeptes assidus des sites de rencontres que nous avons lus se terminent tous, après des mois ou des années de papillonnage sexuel intensif et désengagé, par une mise en couple apaisante.

Car le « Net sentimental » a introduit dans les rapports amoureux précarité et insécurité. Cet entremetteur technologique a en effet ouvert une ère d’interchangeabilité des possibles amoureux. C’est bien ce que ces romans ou témoignages consacrés aux relations sur le Net racontent en substance, on y revient. Un (e) de perdu (e), et non plus dix, mais cent et même plus de retrouvé (e) s, virtuellement, grâce à ce que permettent les réseaux numériques, en termes de duplication, mais aussi de duplicité. Le polygaming ne connaît quantitativement aucune limite autre que l’épuisement des corps (qui peut guetter certains) et la gestion des possibles au quotidien. Combien sont-ils, aussi, à s’enorgueillir — parfois à blogues ouverts — de compter des dizaines d’aventures, menées en parallèle, et des centaines de relations one shot, en cumulé ?

Un internaute ayant pratiqué assidûment cette « sentimentalo-sexualité » témoigne : « je crois qu’il me semblait que le nombre de conquêtes répondait peut-être à ma question : suis-je encore capable, à 48 ans, de séduire une femme ?… Beaucoup de ces femmes que j’avais entraînées dans mon lit seraient sans doute allées dans n’importe quel lit… Pour peu qu’on y mette les formes, qu’on fasse preuve d’un minimum de savoir-vivre et d’une dose syndicale d’humour, il n’est pas très compliqué de les séduire… J’ai moi-même été en situation de détresse certains soirs. J’avais alors besoin de sortir du virtuel de façon urgente et de me retrouver dans les bras d’une femme. On peut se trouver sollicité pour chatter par dix personnes différentes et se sentir horriblement seul [21] ». Cette expérience, partagée par des centaines de milliers de célibataires, induit une impression paradoxale, tout en forgeant un nouvel imaginaire : la gratification de plaire, de rencontrer, de cumuler les expériences, d’enchaîner les aventures, sans lendemain ni « prise de tête » ; bref, de pouvoir industrialiser la drague, grâce aux infinies ressources offertes par Internet ; mais aussi la sensation d’une grande insécurité, dès lors que l’on souhaite « sédentariser son coeur » et domicilier un corps nomade. Car « si l’abondance des possibles présente un côté rassurant, elle peut également engager dans une quête indéfinie, interminable, et plonger l’internaute dans une « inquiétude » au sens classique du terme, c’est-à-dire une quête non seulement sans repos mais même perpétuellement incertaine de son objet [22] ».

Les polygamers inventent un couple transitoire, pluriel et flexible

Plus largement, c’est un autre modèle de couple qui s’invente là. Dans une tribune visionnaire parue dans la chronique Rebonds du quotidien français Libération le jour de la Saint-Valentin 2001, Serge Chaumier appelait de ses voeux l’instauration de « nouveaux codes amoureux [23] ». Et le sociologue du couple de conclure que le modèle traditionnel devrait s’inspirer des « exotismes sexuels » (androgynie, bisexualité, interchangeabilité des partenaires, perméabilité des relations, échangisme chic) pour se renouveler. Le même Libération consacrait le 20 septembre 2011 (dix ans plus tard, donc) l’un de ses portraits à Guilain Omont, un adepte déclaré du « polyamour ». Et ce jeune homme de confesser que la liberté des corps, consentie et partagée par les conjoints (sans l’esprit de l’adultère, qui se fonde sur le mensonge et la dissimulation) représente pour sa compagne et pour lui un stade avancé du couple. Il n’empêche que « lorsqu’il sait qu’elle passe la nuit avec un autre homme, il a une boule au ventre ». Scorie dans cette réaction des normes que le couple conventionnel nous a fait intégrer ? Omont et sa compagne incarnent en tout cas une métamorphose des relations amoureuses, caractérisée par la revendication de chacun à l’autonomie, la fluidité des relations contemporaines, la hantise vis-à-vis de tout type d’engagement, et la quête du plaisir et de nouvelles expériences ; sans cynisme ni désamour, surtout, et là est peut-être la grande nouveauté [24]. Bien sûr, l’expérience relatée par Guilan Omont, ce n’est pas le tout-venant conjugal. Mais le (contre-) modèle de couple qu’il représente gagne une visibilité et trouve un écho rarement moraliste dans les médias libéraux. Et c’est là que l’on perçoit l’évolution de la monogamie vers le polygaming ; l’amour et le sexe se trouvent consacrés comme activités ludiques et loisirs banalisés, on conjugue ces expériences au pluriel en les vivant en simultané. Dans l’autobiographique roman Fake, le héros de Guilio Minghini avouait ne pas dépasser les douze relations en même temps, grâce à Internet. « Sinon, la confusion et la tension émotive seraient devenues ingérables ». Arno Clair évoque lui une dénommée Clara, « qui avait démarré 28 histoires en moins de deux mois [25] ». Tenant un blogue où elle détaillait ses aventures sentimentalo-sexuelles, tableaux comparatifs à l’appui, elle n’hésitait pas à en indiquer l’adresse à ses multiples amants. Avant cela, dès 2005, le français Lewis Wingrowe racontait dans Des souris et unhomme « un an de rencontres sexy sur Meetic ». Et lui aussi de décrire avec force détails la gestion de la profusion sexuelle soudain rendue possible grâce aux sites de rencontres. Autant de chroniques qui sont des témoignages précieux en ce qu’ils expriment spontanément de l’air du temps, et l’évolution des rapports amoureux.

Face au cynisme amoureux assisté par ordinateur, quelle parité ?

La démocratisation des sites proposant des « rencontres easy sans prise de tête » et la banalisation du « papillonnage » ne pouvaient que faciliter l’émergence de ces polygamers, adeptes d’une polysentimentalité ostensiblement ludique, d’un multi-dating pragmatique et hédoniste. Ces dragueurs d’un nouveau genre semblent tout autant émoustillés par la dimension récréative de cette « techno-séduction » que par la perspective de la rencontre elle-même. Et puis il y a la gestion sidérante de la profusion, et le droit revendiqué par tous au cumul des aventures. On arrive donc à ce constat de l’émergence d’amours plurielles, décomplexées, dédramatisées, et du « sexe-loisir ». L’essor du polygaming signe l’émergence de relations oscillant entre épicurisme, éclectisme, mais aussi consommation et zapping. À ce jeu, les femmes peuvent détourner les codes masculins et s’arroger des droits qui leur furent longtemps interdits. Mais à quel prix ? Là est bien la question.

Comme Meetic l’affirmait dans sa série de spots télévisés, « les règles ont changé ». Et ces publicités mettaient l’accent sur le caractère éphémère et ostensiblement sexué des relations nouées online grâce au site ; mais surtout sur le fait que les femmes peuvent désormais assumer le droit à la prise d’initiative et au plaisir, sans honte aucune. Si le site prenait là au pied de la lettre ceux qui colportent que cette plateforme est un immense « baisodrome » (dexeunt), il prendrait aussi le contre-pied du modèle de drague traditionnel, voyant encore l’homme au coeur des avances et des initiatives.

Bien sûr, ce nouveau modèle, plus paritaire en apparence, permet à tous de gagner la possibilité d’expériences et de rencontres vécues comme autant de découvertes, déliées des convenances et des engagements. Mais les nouveaux rapports induits par le « Net sentimental » ne sont pas aussi légers et égalitaires qu’ils le paraissent. Le grand « lupanar virtuel » décrié par tant de femmes le fréquentant pourtant assidûment possède un coût d’entrée moral et mental. Les rapports y sont empreints (d’aveux d’internautes) d’égoïsme (en substance : « mon plaisir d’abord ») et même de cynisme (et encore dans l’idée : « je te prends, je te jette », « on couche, on ne se rappelle jamais »). On ne s’engage pas, on se protège en parlant peu, et on ment souvent sur sa situation sentimentale ou conjugale. Car ces relations « désaffectivées », fondées pour beaucoup sur le plaisir physique des partenaires, contribuent à modifier l’image que les unes ont des autres. Les hommes enchaînent et cumulent les relations, s’assument en bad boys et en « connards » (cf. J.-C. Kaufmann), et ils tirent gloriole de leurs « tableaux de chasse », comptabilisés et parfois édités sur des blogues. En face d’eux, les femmes doivent assumer un statut nouveau de « croqueuses d’hommes », pouvant alors passer pour des « salopes ». Et si elles n’assument pas (ou pas longtemps), elles sortent du jeu désabusées, leurs idéaux de couples froissés. Car une disparité existe bel et bien entre les hommes et les femmes qui « baisent » et l’assument. Une fausse égalité et une vraie injustice se font jour, amplifiées par le fait que les femmes attendant une relation sérieuse se trouvent ringardisées. Un fort sentiment d’insécurité affective (et pas seulement) teinte ces rapports rapides, utilitaires, semblant s’épuiser dans la jouissance partagée (ou pas). Un vrai cynisme caractérise ces relations « libérées », en fait profondément inégalitaires : les hommes surjouent le rôle de « tombeurs », les femmes jouant le jeu les confirment dans ce statut. En somme, « plus les femmes affirment leur droit à l’égalité, plus les hommes en rajoutent, ressuscitant tout ce qu’ils croyaient être devenu inavouable. D’où la surenchère dans le sens d’une sexualité toujours plus « libérée », en fait libérée du sentiment et même de toute humanité, instrumentalisant l’autre, transformé en objet de plaisir personnel [26] ».

Le propos n’est pas d’être moraliste ou trop pessimiste. Mais on saisit dans ces évolutions à l’oeuvre dans les stratégies et les discours les accompagnant le rôle subreptice du libéralisme comme doctrine économique, dont les principes gagnent les relations amoureuses. Car nous sommes bien entrés dans une ère de consommation sentimentale et sexuelle de masse.

Le libéralisme à la conquête de l’amour

Derrière le « marketing amoureux » à l’oeuvre « en ligne », on peut percevoir une précarisation accrue des rapports sociaux, et le triomphe d’un certain cynisme. Mais aussi, de manière plus optimiste, une nouvelle indépendance pour des « partenaires amoureux » déliés d’engagements trop rapides.

Le concept prenant acte de cette marchandisation de la rencontre amoureuse online et qui en joue très finement est le site AdopteUnMec.com. Avec sa part assumée de second degré et de néo-féminisme ludique et décomplexé, il permet aux femmes de se promener avec un caddie dans les rayons d’un supermarché virtuel qui propose des « hommes-objets à câliner », des « produits régionaux », des « promos du jour » en tête de gondole. Les hommes ont peu de droits dans cet univers, où ils doivent obéir au doigt et à l’oeil. La métaphore commerciale est ainsi filée sur tout le site, l’utilisatrice toute-puissante pouvant « faire son marché », aiguillée par une shopping list qu’elle a préalablement établie grâce à une palette de critères. Là, les choses sont claires, pas de romantisme à la petite semaine et de « couple pour la vie » comme promesses. Et une bonne dose d’humour permettant au concept d’être accepté, concept qui fait fureur auprès d’une clientèle jeune, maîtrisant parfaitement les codes relationnels des réseaux sociaux.

… ou les jeux de l’amour et du marché

Nous sommes plusieurs à avoir pointé, ces dernières années, la soumission des relations numérisées au libéralisme, considéré comme doctrine économique, ensemble de valeurs et idéologie [27]. En fait, sur les sites de rencontres, on peut considérer que les rapports sociaux se marchandisent, qu’ils fonctionnent sous l’égide d’un utilitarisme forcené. C’est une manière de voir les choses, qui ne conteste pas le succès de ces sites, par ailleurs, pour « produire des couples » (solides et heureux). Mais affirmer que le libéralisme gagne les relations, c’est plus qu’une métaphore. Prendre certaines expressions au pied de la lettre est révélateur : les internautes eux-mêmes évoquent spontanément, à propos des sites de rencontres, « la grande foire des coeurs », un « supermarché », « une consommation sexuelle effrénée », une « vitrine pour les célibataires », ou plus crûment encore, la « recherche de chair fraîche » en ligne. Ces expressions renvoient au commerce et au marché, qui entreraient de plain-pied dans la sphère de la rencontre amoureuse. Ces clichés, colportés par les adeptes de ces sites eux-mêmes, tendraient à prouver que personne n’est dupe.

Sur le Net, les relations sont libérées, eu égard au caractère désinhibant octroyé par le dispositif aux relations nouées là, mais elles sont avant tout libéralisées. Car tous les grands principes de l’économie de marché s’y retrouvent : l’abondance de l’offre, la rationalisation de la quête, le ciblage sélectif, le fait de pouvoir choisir parmi une offre pléthorique, la standardisation des « produits [28] ». On y remplit en effet des « fiches-produits » aux rubriques desquelles se conformer strictement, ce qui induit une « chosification » généralisée.

À travers toutes ces transactions de fantasmes et d’images s’échangeant sur la Toile entre des inconnus, le libéralisme gagne les relations : il faut être efficace et attractif pour « tirer son épingle du jeu », on doit être performant en permanence, via les photos qu’on diffuse et les mots qu’on envoie. Et les relations amoureuses doivent se plier à un impitoyable impératif de rendement. Les « fiches perso » mises en ligne doivent être « vendeuses » et « impactantes », adjectifs issus du marketing et du coaching, et qui contaminent l’espace de la relation intime. « Les jeux de l’amour et du marché », pourrait-on dire, car ces relations amoureuses technicisées exigent une efficacité et une rentabilité, chaque internaute étant son propre « cyber-agent matrimonial ». On a l’impression que les sentiments peuvent se réduire en « avantages client », en « capital émotionnel », en entretiens réussis. Le speed dating emblématise cette tendance, le premier contact amoureux y prenant la forme d’un entretien d’embauche, d’un recrutement en bonne et due forme [29]. Les relations deviennent précaires et interchangeables. Dans la même veine libérale, est apparu récemment le « coaching amoureux », proposé par des love coachs qui managent les célibataires en peine comme s’ils étaient des cadres déclassés à recaser d’urgence. Valoriser son capital, exprimer ses qualités, tirer parti de son potentiel, telles sont les missions de ces « entraîneurs relationnels » d’un nouveau genre. Tous ces préceptes appartiennent à la vulgate managériale, et s’inscrivent bien dans l’idéologie libérale gagnant les institutions et les relations.

Online, le plaisir est bien sûr de séduire, d’emprunter des raccourcis technologiquement possibles sur une carte du Tendre d’un nouveau genre. Et puis se rencontrer, et pouvoir consommer la relation. Car s’il y a du romantisme dans les réseaux numériques, la grande majorité des « adultes consentants » fréquentant le « Net sentimental » sont avant tout demandeurs de relations rapidement consommées. D’aveux d’adhérentes, les membres sont en général très pressants, avides de numéros de téléphone ou d’« adresses WLM ou Skype perso », puis de rencontres IRL au plus tôt, « pour conclure ». Les ouvrages, romans ou essais cités en amont et écrits par des hommes fréquentant les sites de rencontres confirment cette « industrialisation de la drague ».

Mais il n’y a pas que des gagnants, à ces petits jeux de l’amour et du marché. Dans Extension du domaine de la lutte, Michel Houellbecq avait dès 1994 pressenti l’entrée de la sexualité dans l’ère de la compétition libérale, avec des winners et surtout des loosers. Les personnages de Houellbecq sont des anti-héros apathiques, pathétiques et frustrés, mus par d’inextinguibles pulsions les tenaillant cruellement, et d’autant plus que les hommes beaux sûrs d’eux les narguent et « raflent la mise à tous les coups ». Et puisqu’il faut bien laisser quelque chose aux perdants, ils ont les images, les fantasmes et la masturbation comme consolations. Depuis la parution de cet ouvrage, au milieu des années 1990, Internet a pris son essor, et fait transiter des millions d’images pornographiques de toute nature, permettant à l’onanisme d’être assisté par ordinateur.

Pour rester dans un registre libéral, un triple principe d’économie régit les rapports amoureux sur le Net et assure leur succès : économie de temps, économie d’argent et économie émotionnelle. De temps, car une fois inscrit, et en quelques minutes, on a accès à un « bassin de célibataires » immense, composé de milliers de personnes nous intéressant virtuellement, et pouvant potentiellement être intéressées par le nouveau profil. Économie d’argent, de même, car entrer en contact avec toutes ces personnes aurait été beaucoup plus onéreux (sorties, invitations…) dans la « vraie vie », sans le recours du Net. Or, le principe des lettres de prise de contact en « copier-coller » permet d’envoyer des dizaines (ou centaines) de ces missives automatiquement générées. Enfin, une « économie émotionnelle » est offerte par ces sites, car la « perte de face » et son coût sont là opportunément évincés par l’absence de l’autre, et d’abord de son regard. L’écran fait opportunément écran. Se faire éconduire ou évincer numériquement n’a quasiment aucun coût émotionnel. Bien sûr, il y a là une violence qui n’a rien de virtuel, et qui peut provoquer ce que la psychanalyse appelle une « blessure narcissique », quand la relation numérique a été investie affectivement. Pour le reste, d’aveux d’Internautes, « on passe à la suivante et puis voilà ». Cela induit, dans l’esprit, une marchandisation, les personnes étant « essayées » comme des produits qu’on teste, et qu’on peut « faire changer », si le fonctionnement s’avère défectueux. C’est le système qui induit cette logique de consommation. Choisir au mieux, évincer au plus vite, générer du trafic autour de sa fiche, cumuler les contacts… Et leur sélection se fonde autant sur le feeling (le saint Graal des rencontres online) que sur la rationalisation de la quête.

La logique à l’oeuvre sur les sites de rencontres est bien celle d’une consommation sentimentale et sexuelle de masse, grâce aux ressources offertes par la technologie, alliées aux techniques du marketing. Les jeux de l’amour sont souvent de hasard, donc étymologiquement de danger. Et aimer, c’est prendre le risque de souffrir, d’être submergé, « subjugué » (mis sous le joug), c’est risquer de perdre le sommeil et l’appétit, la notion du temps et le sens des réalités. A contrario, les discours ambiants parlent de « se protéger », érigeant la méfiance et le principe de précaution en boussoles sociales. Or, quel implacable « hygiaphone relationnel » que cet écran qui, faisant écran, constitue un formidable signe des temps…

En conclusion : à corps joie, à coeur perdu…

Le modèle du couple traditionnel est profondément interrogé et travaillé par les TIC, les prémisses de maintes relations s’écrivant désormais « en ligne (s) ». Bien sûr, le « Net sentimental » produit beaucoup de couples. Mais il en « défait » aussi un nombre conséquent, à mesure que ses adeptes en couple reviennent au Net pour s’adonner aux adultères numériques, au polygaming et au sexfriending. Ces sites ont donné naissance à une sexualité « en haut débit », foncièrement récréative. En parallèle, la sentimentalité produite par ces réseaux numériques est ludique et désengagée, mais cynique aussi, et violente à bien des égards. Nous sommes plusieurs à arriver à cette conclusion, après enquêtes. Une nouvelle ère du soupçon a été ouverte par Internet, royaume des « petits mensonges entre amis ». N’oublions pas les « belles histoires du Net », très nombreuses. Mais leurs acteurs confient tous qu’avant d’atteindre leur idéal de couple, ils ont essuyé des déceptions, failli jeter l’éponge, justement à cause du cynisme ambiant, et de cette impression désagréable d’être un produit dans un supermarché, tout en feuilletant soi-même un immense catalogue aux pages pleines de personnes pouvant être choisies, consommées, interchangées. Bref, d’être référencé comme une marchandise dans la « grande foire des coeurs et des corps ».

S’inventent sur Internet des relations liquides, mouvantes, déliées des cadres institutionnels qui les contenaient auparavant. Ces « relations 2.0 » coïncident avec les thèses de Zygmunt Bauman sur notre société [30], caractérisée par des liens mouvants et flexibles, sans cesse renégociés et réinventés. On se souvient que selon lui, le monde liquide de la modernité est celui de la liberté, de la flexibilité, mais aussi de l’insécurité. Les couples s’y décomposent et recomposent en étant « semi-attachés ». Les relations durables ont été « liquidées » au profit de liaisons flexibles, de connexions temporaires et de réseaux qui ne cessent de se modifier, aussi bien sur les plans sexuel et affectif que sur le plan « du voisinage, de la ville et finalement de la société tout entière » [31]. Et les liens sont désormais plus faibles, car l’individualisme prévaut « en ligne ». Les liens numériques sont denses différemment, moins inscrits dans la durée et davantage centrés sur les individus.

On revient là aux principes énoncés dans l’appel à communications de ce numéro, quitte à prendre le contre-pied de l’affirmation de la légitimation de l’amour érotique en tant que fondement de la relation durable. En effet, le partage de la complicité sensuelle ne garantit en aucun cas la poursuite de la relation, eu égard à la neutralisation des affects nécessaire aux polygamers. Pour le reste, on constate bien en ligne un mouvement de détraditionnalisation de la relation durable, la croissante individualisation et concentration des agents sur eux-mêmes, ainsi que l’intensification de l’autorité individuelle sur le projet de vie et son évaluation. Mais dans ce cas, parle-t-on déjà d’amour, ou juste de sexe ? En fait, les relations sacrifiant au polygaming sont moins que de l’amour, et plus que du sexe. Car si l’amour est une relation plus ou moins stable entre au moins deux personnes caractérisée par « un haut degré d’intensité émotive et d’engagement subjectif des acteurs, impliquant une thématisation de la sexualité », eh bien tous les critères ne sont pas remplis, loin de là. Ces relations peuvent s’inscrire dans la durée mais elles sont peu stables — pouvant s’arrêter à tout moment de manière inconditionnelle et par un simple SMS —, l’intensité émotive est souvent tue ou minorée, voire raillée, eu égard à la neutralisation des sentiments (« on ne se promet rien », « on ne se prend pas la tête », « carpe diem » sont les credos de ces rapports sentimentalo-sexuels) ; par contre, les dimensions sensuelle et sexuelle sont survalorisées, pouvant être évaluées en termes de performance.

Pour autant, il n’y a pas que de la frustration ou du dégoût dans la consommation sentimentale et sexuelle industrialisée par le Net. Et ils sont nombreux à prendre beaucoup de plaisir et à cumuler les aventures grâce à Internet, à expérimenter sexuellement, à vivre des parenthèses réjouissantes pour les sens et l’ego, en rompant avec la monotonie, en « rattrapant le temps perdu » (ce thème revient souvent dans les témoignages que nous avons pu recueillir). Car « en ligne », on séduit et on est séduit, on ne rend de comptes à presque personne, la légèreté, le plaisir immédiat et l’imprévu sont les moteurs du système.

Le fait est que nous aimons désormais en CDD (« contrat à durée déterminée ») pour maintes raisons mises au jour par les sociologues de la famille. Mais le « couple CDI » (« contrat à durée indéterminée », garant de la sécurité) a collapsé en partie à cause de l’irruption des TIC, qui jouent le rôle de grandes tentatrices. Elles peuvent à tout moment apporter des sollicitations troublantes. Jamais on n’a autant revu ses « ex » et ses amours de jeunesse qu’à une époque où on peut les retrouver en trois clics et quelques secondes.

Plus largement, Internet a introduit dans les couples le droit à l’impatience, et notamment dans ceux qui se sont formés grâce à lui. Un petit défaut découvert chez l’autre ? Un « bug », une dispute ? Une période un peu morne ? La tentation est grande, et le réflexe presque institué de se reconnecter, de revenir au bal masqué numérique afin de réactiver des prétendants virtuels qui sauront être plus conciliants et moins pénibles que le partenaire réel.

Finalement, tous ceux qui (re) cherchent l’amour de nos jours sont les « bricoleurs » de rapports de genres qui se réinventent. Et de plus en plus, ils tenteront d’aimer à coeur perdu, et à corps joie. Car le modèle qui s’impose devrait être selon nous celui-ci, sur le constat de nos enquêtes : à coeur perdu, car ils semblent désillusionnés face à la violence des relations, face à tant d’échecs amoureux, devant la fragilité des liens et la difficulté à construire un couple et a fortiori une famille, dans cette société d’individualisme connecté. Mais à corps joie, car l’époque autorise à jouir sans entraves, d’être libertin, de « papillonner », de « s’éclater sexuellement » … Le problème, à terme, est d’arriver au point d’équilibre satisfaisant pour tous. Le coeur, le corps, les aventures sexuelles, les histoires d’amour, autant de pôles se construisant dialectiquement. Entre les deux, encore et toujours, l’amour, ce fourre-tout sémantique si souvent à côté de son objet, comme le désir freudien.

Osons revenir à la sagesse des Anciens, quand les lignes bougent. De L’Art d’aimer d’Ovide, manuel de « drague » décomplexé, au Banquet de Platon, origine des relations fusionnelles, l’amour semble hésiter, choisissant tantôt l’un et tantôt l’autre, même si les époques autorisent plus ou moins. Et la tension la plus forte, c’est finalement celle qui caractérise les aspirations amoureuses de millions de célibataires, tenaillés entre des démarches libertines ou matrimoniales, amenant à penser que l’on peut choisir son ou sa partenaire en fonction de critères quasi marchands, et une aspiration poussant à une mise en couple à terme, ce couple institué constituant encore une norme active qui fait pression sur les célibataires.

Le « Net sentimental » est un dispositif qui permet d’opter pour le modèle sentimentalo-sexuel de l’interchangeabilité et du « papillonnage », un temps seulement. Car même cyniques ou désillusionnés, bien des internautes célibataires gardent l’intuition qu’une personne unique est tapie juste derrière l’écran, et qu’ils seront enfin mis en contact, comme les androgynes de Platon. En 2014, ceux qui cherchent l’amour essayent de piéger Vénus ou Cupidon grâce à la technologie. C’est aux amoureux du Net, ensuite, de s’inventer un devenir, d’apprendre à se conjuguer, d’accommoder des personnalités jusqu’à devenir un couple. Le plus difficile commence alors, quand l’amour est là. Car Internet, qui lie, est prompt à délier. Et l’histoire des rapports amoureux, jamais terminée, toujours réinventée, continue de s’écrire.

Parties annexes