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L’artiste moyen au coeur de ce feuilleton n’a pas de nom, c’est un type. Il est polonais, mais il pourrait tout aussi bien être belge ou canadien. Dans la dernière phrase, au sujet de son identité, l’auteur nous prévient : « Et svp, ne demandez pas de qui il est question […]. Après tout, tout le monde a son artiste moyen préféré. » Au fil de la lecture, nous pouvons cependant nous poser l’angoissante question : « sommes-nous nous-mêmes des auteur·rices ou des lecteur·rices moyen·nes ? » Peut-être est-ce pour cette raison que nous avons privilégié, dans la traduction, le mot moyen à celui de médiocre.

Un artiste moyen. Ni tout à fait mauvais, ni génie non plus, simplement moyen. De taille moyenne, mais pas trop petit ; moyennement beau, mais sympathique. Sa carrière commence toujours de manière similaire : par un travail excellent, une oeuvre exceptionnelle et surprenante, qu’il ne parvient jamais à égaler par la suite. C’est comme si elle était un éclair soudain et inattendu, ou un simple hasard, un acte à moitié conscient. Porté par ce succès, l’artiste moyen se met au travail avec une énergie décuplée et produit d’autres oeuvres, plus ou moins semblables, ou complètement différentes. Et chacune d’elles montre à quel point l’artiste moyen s’efforce d’être bon, et à quel point il est bon pour créer des choses moyennes.

L’artiste moyen s’y connaît en matière d’art. Il sait ce qui se passe autour de lui, ce qui est fascinant, et c’est aussi justement ce qui l’intéresse. Il est toujours à la page, on ne saurait manquer sa présence dans une quelconque exposition « actuelle ». Il a ses techniques et ses thèmes de prédilection, ceux qui sont aussi les plus en vogue à ce moment-là. Il se saisit volontiers des sujets « dont on parle » et ses oeuvres s’avèrent parfaites pour illustrer un essai sur le monde contemporain dans un magazine de sciences humaines. Il exécute d’ailleurs volontiers une oeuvre sur n’importe quel thème imposé. Ce qui, chez l’artiste moyen, dépasse clairement la moyenne, ce sont sa flexibilité et sa capacité à faire des compromis. Il ne cherche pas à être original à tout prix ; au contraire, il se réjouit de pouvoir faire des oeuvres similaires à d’autres, de meilleurs artistes, plus connus. Il est satisfait lorsque son travail fait aussi de l’effet.

Ses oeuvres sont faciles à saisir — c’est là son grand atout —, on voit tout de suite de quoi il s’agit et quelle est l’intention de l’artiste. Après tout, rien n’est plus satisfaisant que de comprendre l’art contemporain. On le sait : les musées sont remplis d’oeuvres de génies incompris.

L’artiste moyen n’est ni orgueilleux ni envieux. Il n’est pas jaloux du succès d’autrui ; il n’a pas de temps pour cela. Il est avant tout préoccupé par sa propre carrière. Il n’est pas arrogant, il n’est pas une star ; il n’est pas amer, car il croit toujours en son futur succès. Il déborde d’optimisme, rayonne d’une énergie positive, et c’est pour cela que tout le monde l’aime. Il n’est pas un génie et sait donc qu’il doit travailler plus fort. Il est aimable avec tout le monde, ne cause pas de problèmes. Il parle beaucoup et volontiers de ses oeuvres, et ce qu’il dit est parfois plus intéressant que les oeuvres elles-mêmes. Il n’a rien à perdre, il ne tergiverse pas et ne calcule pas trop non plus. Il se substitue sans hésiter à un collègue, accepte les projets que des artistes plus talentueux ou plus intelligents trouvent embarrassants. Il installe lui-même ses oeuvres dans les expositions, remplace le commissaire au besoin, trouve une formule accrocheuse pour la presse, se laisse photographier et ne laisse passer aucune occasion de montrer son travail. Il en parle couramment dans une langue étrangère et, après une rencontre, il répond toujours aux courriels, envoie les documents promis. Travailler avec lui est un charme.

Il est patient, c’est là sa grande vertu ; grâce à elle, la popularité se manifeste à un moment ou à un autre. En effet : le monde a autant besoin d’artistes moyens que de bons. L’artiste moyen ne suscite pas la controverse, n’est ni trop radical ni exagérément conservateur. Lorsque le jury d’un prix prestigieux s’engage dans des débats houleux, c’est l’artiste moyen qui, à la surprise générale, l’emportera après le comptage des voix — lui que tous avaient placé en deuxième ou troisième position. Et pour remplir les programmes d’expositions, sans toujours présenter les mêmes vedettes qu’ailleurs, il faut justement le présenter, lui. Et quand le budget est serré, qu’il ne convient pas de faire de plans trop ambitieux, l’artiste moyen surgit comme une bouée de sauvetage. Il fait l’exposition contre remboursement de ses frais de transport et de la note de restaurant. Et le conseil des arts lui accorde une belle bourse et un séjour à l’étranger parce que les bons, eux, n’en ont tout simplement pas besoin — ou n’ont pas eu le temps de remplir le formulaire de dix pages dans les délais.

Il s’en sort aussi plutôt bien dans le marché de l’art. En tant qu’artiste moyen, il se cache sous l’éternelle étiquette de « prometteur ». Il n’est ni cher ni douteusement bon marché, tout simplement de classe moyenne. Et si ses oeuvres vieillissent, elles conservent tout de même une valeur documentaire. Comme on le sait, l’histoire s’écrit mieux sur la base d’oeuvres typiques, les oeuvres exceptionnelles échappant à la catégorisation.

La Pologne est un paradis pour l’artiste moyen. Ce qui propulse le plus sa popularité et sa carrière, c’est la méfiance et le doute envers ceux qui ont réellement réussi, cette saine attitude critique et innée envers les meilleurs. L’artiste moyen soutient le critique intransigeant par esprit de contradiction et, par frustration, le commissaire avec lequel les artistes plus connus n’ont pas voulu travailler. L’artiste moyen est le produit idéal de l’industrie culturelle contemporaine : moyen, mais pas mauvais ; moyen, mais dans l’air du temps et « pertinent ». Moyen, donc bon. Bon, parce que moyen.

Et svp, ne demandez pas de qui il est question dans ce feuilleton. Après tout, tout le monde a son artiste moyen préféré.