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Il ne viendrait pas spontanément à l’esprit de la personne qui s’intéresse à la vie musicale du Québec au 19e siècle de considérer que les zouaves pontificaux aient pu y jouer un rôle quelconque. Tout au plus penserait-on à leur participation à un défilé au son de la fanfare locale. Il est d’autant plus surprenant de découvrir que le départ de Montréal du premier régiment de zouaves, le 18 février 1868, a été l’occasion d’une importante célébration religieuse où la musique jouait un rôle de premier plan. L’appréciation dithyrambique qu’en ont faite les témoins traduit bien l’importance qu’on lui attribuait à l’époque. Voici, entre autres, celle de l’abbé Louis-Edmond Moreau (1834-1895) (RPCQ 2013a), aumônier du premier détachement des zouaves :

Mais jamais, non jamais fête aussi grandiose, aussi enthousiaste, aussi touchante, ni aussi sublime que celle du 18 Février 1868 n’avait été vue en Canada, et il sera peut-être difficile de jamais la surpasser : musique, poésie, chant, éloquence sacrée se donnèrent rendez-vous pour donner à cette démonstration religieuse un cachet d’immortalité

Moreau 1871, 72[2]

Trois comptes rendus détaillés de cette célébration nous sont parvenus : un article paru le lendemain dans La Minerve, sous la plume du jeune journaliste et étudiant en droit Alphonse Bellemare (1868[3]) ; un article paru anonymement le même jour en anglais dans The Gazette (Gazette 1868[4]) ; et, trois ans plus tard, le livre de l’abbé Moreau que nous avons déjà cité. L’analyse de ces descriptions à la lumière de l’histoire nous permettra de jauger la place que cette célébration occupe tant dans la vie religieuse que dans celle de la musique. Tout en apportant les nuances qui s’imposent aux évaluations hyperboliques comme celle de l’abbé Moreau, nous pourrons alors comprendre en quoi cet événement a été significatif dans l’histoire musicale du Québec au 19e siècle.

L’historien René Hardy a publié, en 1980, un ouvrage incontournable pour tout chercheur qui s’intéresse à l’épopée des zouaves canadiens-français (Hardy 1980[5]). Peu d’auteurs se sont penchés sur la question depuis. Le titre d’un colloque tenu à Rome les 7 et 8 juin 2013, à l’initiative de la Délégation générale du Québec, apparaît bien justifié : L’histoire méconnue des zouaves pontificaux du Québec au secours de Rome. Les actes de ce colloque ont été publiés sous la direction de Jean-Philippe Warren (Warren 2014), volume pour lequel René Hardy (qui ne participait pas au colloque) a rédigé une préface qui n’apporte rien de nouveau. Dans son allocution de bienvenue, la déléguée du Québec à Rome, Amalia Daniela Renosto, employait une image forte pour caractériser la signification du mouvement des zouaves :

[Si] l’épisode peut sembler mineur et qu’aujourd’hui seuls quelques monuments, plaques commémoratives et indices toponymiques rappellent cette page de l’histoire québécoise, il en cristallise pourtant des éléments essentiels : un historien qui ne connaîtrait du Québec que cette aventure, serait en mesure de déduire et de comprendre plusieurs aspects de la société d’alors. Car l’enrôlement des zouaves québécois est un instantané du Québec de l’époque

Renosto 2014, xii

Cet instantané du Québec, la fête du 18 février en tire un gros plan saisissant, comme nous allons le voir. Après nous être penchés sur les origines de ce mouvement, nous examinerons en détail le programme et le déroulement de la fête pour en comprendre toute la portée tant musicale que sociale[6].

Les zouaves

Il n’est pas question ici de refaire l’histoire de la lutte du pape Pie ix pour protéger les États pontificaux contre le Risorgimento italien et du rôle que le mouvement des zouaves y a joué. On peut consulter à ce sujet les ouvrages reconnus, notamment celui de René Hardy déjà cité en ce qui concerne la participation des Canadiens français. Nous nous contenterons ici de relever les éléments qui nous semblent nécessaires pour comprendre l’importance de la fête du 18 février 1868.

Le nom « zouave » est emprunté à l’arabe maghrébin, où il désignait une confédération de tribus kabyles. Ces tribus avaient fourni des fantassins d’infanterie légère aux forces françaises stationnées en Algérie et des unités de ce type s’étaient illustrées dans la campagne d’Italie (1859). Quand, à partir de 1860, des volontaires étrangers se sont joints aux troupes françaises, le vicomte Louis de Becdelièvre leur imposa l’habillement des troupes maghrébines, qu’il considérait comme bien adapté à la chaleur romaine. Le choix du nom s’imposait avec celui du costume.

Répondant à l’appel du pape Pie ix, les bataillons des zouaves pontificaux voulaient défendre les États pontificaux contre le mouvement qui visait l’unification complète de l’Italie sous la coupe des rois de Savoie. Dans un premier temps, ces fantassins provenaient de France, de Belgique et des Pays-Bas, mais leurs effectifs se sont bientôt grossis de miliciens d’autres pays. Parmi ceux-ci ont brillé ceux qui se présentaient comme Canadiens et qui étaient, à de rares exceptions près, de jeunes catholiques canadiens-français originaires des diocèses du Québec, incluant celui d’Ottawa dont la juridiction s’étendait sur l’Outaouais québécois.

Que l’appel de Pie ix ait connu un succès particulièrement retentissant au Canada français, il faut l’attribuer à une intense campagne menée dans l’opinion publique depuis près de 40 ans en faveur de l’ultramontanisme, cette vision du monde catholique qui exaltait les pouvoirs du souverain pontife tant dans l’ordre temporel que spirituel.

Entre 1820 et 1870, cette doctrine emprunta des voies diverses pour pénétrer la conscience du clergé, des étudiants des collèges classiques et des institutions d’enseignement primaire, des lecteurs de journaux, bref des fidèles et de ceux qui avaient la charge de leur éducation religieuse

Hardy 1980, 27

Comme l’a bien démontré Hardy, le zèle des ultramontains n’était pas motivé que par leur dévouement à l’égard du souverain pontife. Depuis les débuts du siècle, le Canada français subissait les contrecoups de la Révolution française et des mouvements révolutionnaires qui s’en inspiraient. D’une part, on avait vu apparaître une bourgeoisie animée par les idées républicaines, libérales et laïques, qui s’est regroupée autour de l’Institut Canadien. D’autre part, les catholiques avaient été horrifiés par le sort que la Révolution avait réservé au clergé et aux communautés religieuses, de même que par la spoliation des biens de l’Église. Dans l’esprit des évêques, la population catholique devait faire front commun pour freiner la marche des idées libérales au Canada. Les affrontements entre les Rouges, comme on les appelait, et le clergé étaient incessants. Dans cette perspective, le Risorgimento italien apparaissait comme rien moins que la montée de la barbarie révolutionnaire :

Oui barbares; quel autre nom donner à ceux qui ont pillé, saccagé les églises de Monte-Rotondo ? qui, à Bagnorea, ont brisé les ciboires, les calices, les patennes, déchiré les corporaux, foulé aux pieds le pain des Anges, indignement souillé les tabernacles en y jetant des ordures, etc., etc.

Moreau 1871, 28-29

Ainsi, la protection des États pontificaux ne faisait qu’un avec la défense de l’ordre social au Canada. Dans leurs mandements, leurs écrits et leurs discours, les autorités ecclésiastiques fusionnaient sans hésiter doctrine ultramontaine et patriotisme canadien. Avec toute l’énergie qui le distinguait, Mgr Ignace Bourget (1799-1885), évêque de Montréal de 1840 à 1876 (Sylvain 1982), s’est fait le défenseur de cette cause.

Les témoins

Comme nous l’avons déjà mentionné, l’événement musicoreligieux du 18 février a été soigneusement rapporté dans les moindres détails par Alph[onse] Bellemare (?-1871), dans La Minerve du 19 février (Bellemare 1868). Cette description a été reprise et enrichie à la fin de la même année par Joseph Édouard Lefebvre De Bellefeuille (1840-1926) (Rpcq 2013b), membre du comité organisateur, dans son ouvrage intitulé Le Canada et les zouaves pontificaux (De Bellefeuille 1868). L’étroite parenté entre cette description et celle de Bellemare en trahit l’inspiration ! Le même jour que paraissait l’article de Bellemare, The Gazette publiait anonymement, en anglais, un compte rendu analogue, à quelques détails près, au récit de Bellemare (The Gazette 1868).

Alors que Bellemare décrit minutieusement le déroulement de la fête, De Bellefeuille élargit son propos à l’historique des préparatifs depuis leurs débuts. Chez l’un comme chez l’autre, la présentation du programme musical comprend non seulement le répertoire interprété, mais également la liste complète des instrumentistes, des solistes et des choristes participants, et même toutes les paroles des deux chants en français (les autres étant en latin).

L’organisation

L’organisation de la fête a été confiée à un comité présidé par Adélard Joseph Boucher (1835-1912) (Poirier 1998), une figure de proue du monde musical montréalais à l’époque. C’est lui qui allait diriger la majeure partie du programme musical, l’abbé Lazare-Arsène Barbarin (1812-1875[7]) prenant la relève au moment de la bénédiction du Très-Saint-Sacrement. En plus de Boucher, le comité était formé de François-Xavier-Anselme Trudel (1838-1890) (Eid 1982), de De Bellefeuille, l’auteur du compte rendu, et d’Alphonse Desjardins (1841-1912[8]) (Linteau 1998), tous trois avocats et journalistes. Ces artisans étaient profondément acquis à la cause ultramontaine et très proches de l’évêque de Montréal. D’après Hardy, leur engagement répondait d’ailleurs à un objectif tacite de Mgr Bourget : « Sans l’afficher publiquement, pour mieux faire ressortir le caractère laïque de son entreprise, il appela des collaborateurs de grande réputation pour faire partie du comité d’organisation… » (Hardy 2014, xvii). La promotion du mouvement des zouaves pontificaux s’inscrivait tout naturellement dans les visées politico-religieuses qu’ils cultivaient tous.

L’événement a eu lieu à l’église Notre-Dame de Montréal, sans doute la seule enceinte qui pouvait accueillir une foule aussi imposante — De Bellefeuille parle d’au moins 15 000 personnes. La décoration du vaisseau, qui avait pris pas moins de trois semaines, était l’oeuvre des Dames de l’Hôpital général de Montréal. Le foisonnement d’ornements faits de matières inflammables à proximité d’une multitude de becs de gaz avait suscité les inquiétudes des compagnies d’assurance qui avaient jugé nécessaire d’inspecter les installations. De Bellefeuille consacre une page complète à la description de la décoration, allant de l’autel, qui avait été surélevé[9], aux banderoles descendant de la voute, aux bannières et festons accrochés à tous les piliers de l’église et, surtout, à l’imposante pyramide installée au croisement des allées, au sommet de laquelle se trouvait le drapeau qui allait être solennellement remis aux zouaves. La cérémonie comportait un important programme musical en deux parties, séparées par une allocution de Mgr Louis-François Laflèche (1818–1898) (Voisine 1990), suivie de la bénédiction et de la remise du drapeau par Mgr Bourget, et, enfin, de la bénédiction du Très-Saint-Sacrement.

Les acteurs et le déroulement

Dès son ouverture à 18 heures, l’église ne tarde pas à se remplir d’un « torrent de peuple qui semblait ne devoir jamais se tarir » (De Bellefeuille 1868). À 19 heures, les aspirants zouaves, au nombre d’environ 135, se forment en procession à l’Institut canadien-français à courte distance de l’église, précédés par le corps de musique des Chasseurs canadiens, qui joue les Refrains d’Italie[10]. Les 23 instrumentistes qui composent les Chasseurs sont dirigés par Guilllaume Hardy (?-1879[11]). À l’arrivée du cortège dans la nef, l’orchestre et l’orgue entonnent la Grande Marche du Sacre tirée de l’opéra Le Prophète (1849) de Giacomo Meyerbeer (1791-1864).

À ce moment, le clergé fait son entrée. Bellemare parle de « plus de 400 Prêtres de toutes les parties de la province » (Bellemare 1868). Plus circonspect, Moreau en compte moitié moins :

Immédiatement après la rentrée de nos jeunes volontaires, déboucha par la porte latérale du côté de l’épitre, et non sans beaucoup de peine, le long défilé du clergé : plus de deux cents prêtres de tous les diocèses de la Province suivis de Mgr. de Montréal et de Mgr. d’Anthédon, depuis évêque des Trois-Rivières, montèrent au sanctuaire

Moreau 1871, 77

Curieusement, Moreau semble oublier la présence des évêques de Québec et Trois-Rivières, présence qui est mentionnée dans l’article de la Gazette. La participation de prêtres « de toutes les parties de la province » s’explique par le fait qu’ils ont voulu accompagner à leur départ les jeunes volontaires issus de leurs paroisses et de leurs collèges. En effet, les 136 membres de ce premier contingent proviennent de 69 localités différentes, allant d’Ottawa à l’ouest, à Kamouraska à l’est. Bellemare écrit que ces prêtres étaient là « […] pour confirmer par leur présence l’approbation de ce mouvement national ».

Moreau souligne la présence des « membres de l’Association St. Jean-Baptiste, et des Présidents et Vice-Présidents des Sociétés religieuses, industrielles, littéraires et autres, qui avaient été invités à assister à la démonstration » (De Bellefeuille 1868, 58). Cependant les autorités civiles, tant municipales, provinciales que nationales, brillent par leur absence, ainsi que les autorités militaires. Il faut sans doute l’attribuer au fait que l’entreprise des zouaves était soupçonnée d’enfreindre une loi votée en 1865, infraction que leur présence aurait en quelque sorte cautionnée :

L’engagement de nombreux Canadiens dans la guerre de Sécession avait incité les législateurs à prendre des dispositions pour éviter d’éventuels conflits diplomatiques. Ils avaient voté, en 1865, une loi […] dont la clause 7 prévoyait une amende et une peine d’emprisonnement pour quiconque incitait des Canadiens à s’engager dans une expédition militaire contre « un État étranger avec lequel sa Majesté est en paix »

Hardy 1980, 100

Sa Majesté étant officiellement en paix avec l’Italie, il fallait éviter que le recrutement des zouaves donne prise à une contestation judiciaire au nom de cette loi. Avant son adoption, plusieurs magistrats et députés avaient manifesté leur appui au mouvement.

Les 28 instrumentistes de l’orchestre forment un ensemble qui, bien que modeste, est bien équilibré : 7 violons i, 5 violons ii, 2 altos, 2 violoncelles, 3 contrebasses, 2 flûtes, hautbois, clarinette, basson, 2 cornets, trombone, ophicléide, et orgue (je reviendrai plus loin sur cet instrument). Le nombre de contrebasses s’explique par le fait que deux des instrumentistes se partagent la direction. L’abbé Barbarin tient une partie de violoncelle dans la première partie du programme, dirigée par A. J. Boucher, alors qu’il devient « conducteur » pendant la bénédiction du Très-Saint-Sacrement qui termine la célébration. Boucher se joint alors aux contrebasses. En plus des quatre solistes, les effectifs vocaux consistent en 79 femmes et 77 hommes. Tant Bellemare, De Bellefeuille que Moreau parlent d’un total de près de 300 musiciens. S’il faut en croire la liste dressée par le second (De Bellefeuille 1868, 60-62), il s’agit plutôt d’un peu plus de 200.

De Bellefeuille insiste sur le fait que la participation de tous ces musiciens se fait bénévolement (De Bellefeuille 1868, 62). À cet égard, Bellemare est plus circonspect : « Tous les membres des Chasseurs Canadiens, les amateurs, chantres et la plupart des membres de l’orchestre ont bien voulu donner gratuitement leurs services pour cette démonstration » (je souligne). Ce témoignage nuancé m’apparaît plus fiable que l’affirmation à l’emporte-pièce de De Bellefeuille. L’exception évoquée par Bellemare s’explique peut-être par la présence de musiciens qui ne sont pas catholiques. La liste des membres de l’orchestre fait état de plusieurs noms à consonance anglo-saxonne, dans tous les pupitres. Faut-il comprendre que, pour s’assurer d’avoir un orchestre formé des meilleurs éléments, on n’a pas hésité à recruter des protestants en leur offrant un cachet, alors que les musiciens catholiques devaient jouer bénévolement ? Ça m’apparaît vraisemblable.

L’orgue « aux sons graves et majestueux » (Bellemare) est tenu par son titulaire, Jean-Baptiste Labelle (1825-1898) (Girard 2007), qui occupa ce poste de 1849 à 1891. L’instrument qui résonne alors dans les voutes de l’église Notre-Dame est l’oeuvre du facteur Samuel-Russell Warren (1809-1882). Alors qu’il avait d’abord été conçu comme un orgue monumental de 89 jeux sur 4 claviers et pédalier, le très modeste instrument à deux claviers de 18 jeux trahissait l’insuffisance des ressources de la paroisse (Raudsepp 2006). Quand, en 1885, elle sera en mesure de se doter d’un orgue qui convienne au vaisseau, c’est aux frères Casavant que le contrat incombera. L’article de Raudsepp trace les grandes lignes de la controverse autour de l’orgue inachevé de Warren.

Le programme

Après l’interprétation de la Grande Marche de Meyerbeer, le programme s’est poursuivi comme suit (chaque élément en sera étudié plus loin).

  1. Veni Creator de Louis Lambillotte (1797-1855) (Young 1910) — Choeur avec accompagnement d’orchestre ;

  2. Ouverture de l’Italiana in Algeri (1813) de Gioachino Rossini (1792-1868) — Orgue et orchestre ;

  3. Le Pape-Roi ou l’Univers catholique de Gustave Smith (1826-1896) (Kallmann 1990) — Choeur avec soli et duo, accompagnement d’orchestre.

À ce moment, la musique laisse place au discours de Mgr Laflèche, après quoi :

  1. Ouverture de Tancrède (1813) de Rossini — Orgue et orchestre ;

  2. Hymne à Pie ix de Rossini — Choeur avec accompagnement d’orchestre[12].

Pendant la bénédiction du drapeau présenté aux Zouaves :

  1. Sanctus et Benedictus, de Rollé (voir plus bas) — Choeur avec accompagnement d’orchestre ;

  2. Marche de Mentana, de Tassali[13] — Bande des Chasseurs canadiens.

En remettant le drapeau au capitaine Joseph Taillefer du diocèse de Montréal, commandant des Zouaves, Mgr Bourget prononce une brève allocution.

Pendant la Bénédiction du Très-Saint-Sacrement :

  1. Tu es Petrus, de Pierre Desvignes (1764-1827) (Centre de musique baroque de Versailles 2018) — Choeur avec accompagnement d’orchestre ;

  2. Ave Maria, d’Oscar Martel (1848-1924) (Girard 2002) — Soli et choeur avec accompagnement d’orchestre (ce morceau fut dirigé par l’auteur) ;

  3. Tantum ergo en ut mineur, de Lambillotte — Choeur avec accompagnement d’orchestre ;

  4. Laudate Dominum du 5e ton (plain-chant) — Choeur et orgue ;

  5. Grande Marche de la Victoire, de Vico[14] — Bande des Chasseurs.

Le répertoire

Dans ce répertoire, Meyerbeer et Rossini n’ont pas besoin de présentation, mais l’hymne au souverain pontife de ce dernier peut surprendre. C’est une adaptation du « Choeur des bardes » de l’opéra La dame du lac de 1819. Le compositeur vieillissant ne se sentait plus la force d’écrire une oeuvre nouvelle, mais voulait quand même rendre hommage à un pape qu’il voyait comme celui qui pouvait apporter la paix à l’Italie. À la demande d’un mécène, ce choeur deviendra le premier mouvement d’une cantate à la gloire de Pie ix, cantate formée d’une mosaïque d’extraits de plusieurs opéras auxquels un librettiste, travaillant en étroite collaboration avec le compositeur, a appliqué des paroles appropriées (Fairtile 2001).

Louis Lambillotte a déjà été bien connu au Québec en raison des nombreux cantiques de sa main que nos chorales paroissiales chantaient. On a même vu apparaître, à la fin du 19e siècle, des sociétés musicales d’amateurs qui se sont appelées « Union Lambillotte[15] ». Aux dires de l’auteur de sa notice biographique dans la Catholic Encyclopedia, ce compositeur prolifique semble avoir été conscient de la qualité inégale de sa production :

His powers of composition were necessarily checked by the limited ability of his performers, his orchestra, like his chorus, being entirely recruited from the ranks of the students; nevertheless his facility and his fluency were such that he provided new music for almost every occasion [...] Late in life Lambillotte regretted having published those written improvisations without taking time to revise them

Young 1910

Il est difficile de savoir si la réputation de Lambillotte a souffert davantage des banalités qu’on trouve dans son oeuvre que de la piètre qualité de l’interprétation de celles parmi ses pièces qui auraient mérité mieux pour être appréciées. Le Veni Creator et le Tantum ergo se retrouvent sans doute dans la Première collection de douze saluts pour les grandes fêtes de l’année, avec orgue et orchestre, en douze livraisons (1841-1844). En effet, parmi les nombreuses collections similaires publiées par Lambillotte, c’est la seule qui fait mention d’un accompagnement d’orchestre (Mathieu de Monter 1871, 281[16]).

Dans le cas du Sanctus et Benedictus, le Rollé qui en serait l’auteur pourrait être le compositeur allemand Johann Heinrich Rolle (1716-1785), contemporain et compatriote de la famille Bach. Aucune oeuvre connue de ce compositeur ne porte ce titre, mais il n’était pas rare, à l’époque, d’adapter des paroles qui conviennent au culte sur une musique préexistante.

La Bibliothèque nationale de France contient une soixantaine de manuscrits et de partitions publiées signées Pierre Desvignes. Malheureusement, le Tu es Petrus n’y apparaît pas. Au sujet d’une messe publiée par le Centre de musique baroque de Versailles, on dit que

les effets fourmillent entre les ornements, les forte-piano, les pianissimo et les fortissimo [sic], les ruptures de rythmes et les modulations continuelles. Le compositeur [est] d’une rare précision pour l’expressivité du phrasé […] L’oeuvre est vraiment étonnante, partagée entre le conservatisme de l’effectif et la modernité de l’écriture

Centre de musique baroque de Versailles, s. d.

Le Tu es Petrus était-il de la même eau ? Tant que cette partition ne sera pas retrouvée, il est impossible d’en juger.

Les oeuvres de Smith et Martel

Les oeuvres d’Oscar Martel et de Gustave Smith suscitent la plus grande curiosité. Oscar Martel, qui vient tout juste d’avoir 20 ans, ira bientôt parfaire sa formation de violoniste en Belgique. Il poursuivra une brillante carrière internationale qui le mènera de Paris à Chicago, où il décrochera un poste prestigieux. Toutes les oeuvres qu’on connaît de lui sont écrites pour son instrument, à l’exception de cet Ave Maria, qui est introuvable et peut-être disparu à jamais.

Au moment où se tiennent ces festivités montréalaises, Smith est installé à la Nouvelle-Orléans. Il cherche à fuir cette ville décimée par le choléra et supplie l’évêque d’Ottawa de l’engager comme organiste. Il quittera donc la Nouvelle-Orléans quelques semaines plus tard pour aller terminer sa vie sur les bords de la rivière des Outaouais (Thompson 2007, 12). Le Pape-Roi ou l’Univers catholique a été publié dans une version pour voix solo et accompagnement de piano[17]. Kallmann mentionne au passage que Smith s’est converti au catholicisme vers 1857, ce qui rend cet hommage au souverain pontife d’autant plus significatif.

Portraits de quelques musiciens de l’orchestre

Parmi les interprètes dont les noms apparaissent tant dans la liste de Bellemare que dans celle de De Bellefeuille, il est intéressant de se pencher sur ceux qui, en plus de Boucher, Barbarin, Martel, Hardy et Labelle, ont laissé une trace dans l’histoire. Aux premiers violons, il faut signaler la présence d’Arthur Lavigne (1845-1925) (Potvin 2002), deuxième chaise. Peu de temps après le départ des zouaves, il est allé s’établir à Québec, où il a ouvert un commerce de musique, appuyé en cela par son ami A. J. Boucher, qui, lui, avait déjà pignon sur rue à Montréal. L’un comme l’autre ne se contentera pas de cette activité commerciale. Ils seront d’importants animateurs de la vie musicale, en tant qu’éditeurs, chefs d’orchestre, instrumentistes et professeurs.

Dans la même section des violons se trouvait Frederic Herbert Torrington (1836-1917) (Morey 1998). Arrivé de Grande-Bretagne depuis une dizaine d’années, ce polyinstrumentiste a mené une remarquable carrière à Montréal d’abord, puis aux États-Unis et, enfin, à Toronto surtout, où son rayonnement prolongé a profondément marqué les institutions musicales.

Parmi les Chasseurs canadiens, on trouve Charles Lavallée (1850-1924) (Potvin 2007b). Moins célèbre que son frère Calixa, il n’en mènera pas moins une carrière soutenue en tant que joueur de cuivres, chef de fanfares et commerçant en musique.

Dans la liste de De Bellefeuille, le nom le plus étonnant est celui de Salomon Mazurette (1847-1910) (Potvin 2007c), qui apparaît parmi les voix d’hommes. Ce Mazurette a surtout été connu comme pianiste virtuose et compositeur de musique pour son instrument. Formé au Canada, puis en France, il terminera sa carrière dans l’enseignement à Détroit et à Windsor. La liste de ses oeuvres publiées compte 275 numéros d’opus. Que son nom apparaisse ici est étonnant parce que, selon son biographe Gilles Potvin, Mazurette était en France à cette époque et ne devait revenir au Canada que deux ans plus tard. Le compositeur fournit peut-être un indice d’explication à cette incongruité dans la préface de son oeuvre Home, Sweet Home, with Variations Introducing Waves in a Storm, opus 17, sa composition la plus célèbre. On peut y lire : « During the month of August, 1870, the author was on one of his return voyages from France to America… » (Mazurette 1874). L’emploi du pluriel laisse clairement entendre que, à l’époque, Mazurette avait déjà franchi l’Atlantique à plus d’une occasion. Ces allers et retours n’ont peut-être pas été documentés et ont ainsi échappé à l’attention du biographe.

Le cas du hautboïste Signor Baricelli est pour le moins attristant. Un entrefilet dans The Montreal Daily Witness du 16 juin 1868 annonce qu’on a repêché le corps de ce musicien, qui s’était jeté dans le fleuve à partir du quai Molson quelques semaines auparavant (Neill 2015). L’auteur déplore la disparition d’un interprète dont le superbe jeu était très apprécié des Montréalais. Il avait également dirigé la fanfare du 60e régiment de carabiniers.

D’autres célébrations

Au 19e siècle, les Canadiens sont friands de célébrations solennelles dont certaines atteignent une envergure remarquable. Leur déroulement suit habituellement une formule éprouvée. Une marche d’ouverture par un corps de musiciens militaires accompagne l’entrée des dignitaires. Elle est suivie d’une alternance d’allocutions de circonstance avec des pièces musicales impliquant solistes, choeur, orchestre et orgue, s’il y a lieu. Si la cérémonie se déroule à l’église, on y ajoute une bénédiction du Très Saint Sacrement. Enfin, une seconde marche souligne le départ des dignitaires.

C’est ainsi que se déroule la célébration du 23 août 1869 qui, tout en marquant le départ du cinquième détachement, est l’occasion de remettre des décorations pontificales à Olivier Berthelet et Édouard Lefebvre de Bellefeuille. La Minerve (Anonyme 1869) consacre de longues colonnes à cet événement, surtout pour en reproduire les allocutions. Les pièces qui composent le programme musical sont énumérées, mais sans reproduire les paroles des chants. Il n’y a pas non plus la liste complète des interprètes, qui sont dirigés par A. J. Boucher, comme c’était le cas pour le compte rendu de la fête du 18 février 1868. Les Carabiniers Mont-Royal fournissent la fanfare de circonstance. Comme la fête se déroule dans la salle académique du Collège Sainte-Marie, et non dans une église, il n’y a pas de salut du Très Saint Sacrement. Présidée par trois évêques accompagnés de 200 prêtres, l’assistance est évaluée à environ 2000 personnes.

Le programme musical fait entendre quelques reprises d’oeuvres entendues l’année précédente : la Marche de Meyerbeer, le Pape Roi de Smith, l’ouverture de l’Italienne à Alger et l’Hymne à Pie IX de Rossini. De ce même compositeur, on interprète le « Cum Sancto Spiritu » de la Petite Messe solennelle, dont on souligne que c’est la première canadienne[18]. Le Caprice héroïque de Hauser[19] est interprété au violon par Arthur Lavigne, accompagné au piano par A. J. Boucher. L’orchestre ajoute un Quadrille opératique d’Alban[20].

Le retour des zouaves a été l’occasion de nombreuses célébrations dans les localités dont les volontaires étaient originaires. À Montréal, c’est une église Notre-Dame bondée qui accueille les premiers fantassins qui rentrent au pays, mais on ne sait pas grand-chose du déroulement de la fête :

La population catholique canadienne, en venant saluer le retour de ses enfants, avec le même enthousiasme et avec plus de joie encore qu’elle avait salué leur départ, prouva qu’elle était contente d’eux. Encore cette fois, les murs de Notre-Dame sont trop resserrés; plusieurs milliers ne peuvent entrer, tant la foule est grande et compacte à l’intérieur

Moreau 1871, 318-319

Alphonse Bellemare compose un poème mis en musique par l’organiste de Notre-Dame, Jean-Baptiste Labelle. Intitulée La Croisade canadienne, cette « cantate » est créée au St. Patrick’s Hall le 22 avril 1870[21] (Lefebvre 2009, 161).

Mises à part ces célébrations organisées à l’occasion du départ ou du retour des zouaves, la ville de Montréal n’a pas manqué de rassemblements importants soulignés par des programmes musicaux d’envergure. Par exemple, au mois d’août 1860, l’inauguration du pont Victoria et du Crystal Palace par le prince de Galles est l’occasion d’un important concert où 250 musiciens participent à la création d’une cantate composée pour la circonstance par Charles Wugk Sabatier (Lefebvre 2009, 146).

Conclusion

Tant sur le plan de son programme musical que sur ceux de l’ampleur des effectifs mis en oeuvre et de la taille de l’auditoire, la célébration du 18 février 1868 se distingue donc nettement d’autres occasions similaires à l’époque. L’enthousiasme des témoins contemporains n’était pas sans fondement. Déjà remarquable par le soin qu’on a mis à sa préparation et par le nombre d’interprètes qui y ont contribué, cette célébration est unique par l’importance de la foule qui y a assisté. À propos d’aucun autre événement musical ou religieux ne fait-on état d’un pareil rassemblement à l’intérieur. Il est unique par le fait que cette foule compte des représentants ecclésiastiques et des fidèles venus de tous les diocèses du Québec — y compris du diocèse d’Ottawa. Sa signification déborde donc les limites de la société montréalaise. Comme on ne manque jamais une occasion de souligner les connotations patriotiques de l’engagement des zouaves, il apparaît évident que l’ombre du nationalisme politique planait sur ce qui s’affichait comme un événement strictement religieux. Le caractère canadien-français de la fête mérite d’être souligné : les catholiques de langue anglaise, irlandais en particulier, n’y jouent aucun rôle significatif.

Mises à part les deux oeuvres des compositeurs canadiens, ce programme aurait très bien pu être présenté dans une grande cathédrale de France. Les oeuvres de Lambillotte, Rossini, Rolle et Desvignes, de même que le plain-chant harmonisé, démontrent clairement que la musique d’inspiration religieuse pratiquée à Montréal au milieu du 19e  siècle n’avait rien à envier à celle pratiquée dans les plus grandes églises de la mère patrie. Par ailleurs, la présence d’une importante fanfare et d’un orchestre complet témoigne de l’abondance et de la qualité de la formation instrumentale, sans oublier l’apport de la communauté de langue anglaise à cette floraison.

Tous ces facteurs ont convergé pour permettre la présentation de la fête du 18 février 1868. S’il est exact de dire que l’événement est essentiellement religieux, il n’est pas moins vrai qu’il trace un gros plan saisissant de la vie musicale religieuse dans la société québécoise dans la deuxième moitié du 19e siècle.