Comment mobiliser la communauté grâce au forum communautaire ?Une méthode participative à la portée de l’intervenant social

  • Sylvie Tétreault,
  • Pauline Beaupré,
  • Pascale Marier Deschênes,
  • Thomas Rajotte,
  • Hubert Gascon,
  • Normand Boucher et
  • Monique Carrière

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  • Sylvie Tétreault
    Ph.D., Doctorat en service social, Professeure titulaire en ergothérapie, Faculté de médecine, Département de réadaptation, Université Laval

  • Pauline Beaupré
    Ph.D., Doctorat en psychologie, Professeure titulaire en éducation, UQAR, Campus de Lévis, Département des sciences de l’éducation

  • Pascale Marier Deschênes
    Baccalauréat en service social, Coordonnatrice de recherche, Centre interdisciplinaire de recherche en réadaptation et en intégration sociale (CIRRIS)

  • Thomas Rajotte
    Candidat au Doctorat en éducation, UQAR, Campus de Lévis, Département des sciences de l’éducation

  • Hubert Gascon
    Ph.D., Doctorat en psychologie, professeur titulaire en éducation, UQAR, Campus de Lévis, Département des sciences de l’éducation

  • Normand Boucher
    Ph.D., Postdoctorat en sociologie, Chercheur régulier, Centre interdisciplinaire de recherche en réadaptation et en intégration sociale (CIRRIS)

  • Monique Carrière
    Ph.D., Doctorat en sciences de l’administration, Professeure retraitée Université Laval, Faculté de médecine, Département de réadaptation

Corps de l’article

Introduction

Selon Dickert et Sugarman (2005), la recherche se doit d’être innovante et d’interpeller de plus en plus les citoyens. Par ailleurs, le contact direct avec la population et son implication dans l’analyse de problématiques sociales en émergence demeurent des aspects encore peu exploités en recherche, particulièrement dans les domaines de la santé, de l’éducation et des services sociaux (Brenner et Manice, 2011). À cet effet, peu d’écrits scientifiques proposent des méthodes scientifiques pour consulter les citoyens. Pourtant, Brenner et Manice (2011) confirment la nécessité que la recherche soit bidirectionnelle, afin d’être davantage significative et valide. Pour être efficace, la consultation citoyenne doit s’organiser en fonction des caractéristiques de la population visée par la problématique à étudier (Dickert et Sugarman, 2005). Dans un contexte de restriction budgétaire, le souci d’innover et de prioriser des pistes d’action doit demeurer un aspect essentiel en recherche (Landry et al., 2007). Cela est d’autant plus vrai que l’accès aux services varie significativement d’une région à l’autre (Feldman et al., 2008; Pong et al., 2011) et qu’il importe de proposer des pistes pour restreindre l’iniquité sociale.

Pour bien comprendre les différents aspects de cette méthode et permettre à l’intervenant social de se l’approprier, une description sera faite, puis les avantages et les limites seront abordés. Afin d’illustrer son applicabilité, des exemples proviendront d’une étude québécoise. Pour cette étude, 20 forums communautaires ont été réalisés dans le but de prioriser des moyens innovants pour soutenir les familles ayant un enfant handicapé d’âge mineur (Tétreault et al., 2012). Dans cette étude, le forum communautaire a été retenu comme méthode d’exploration, de validation et de priorisation de propositions destinées au gouvernement provincial.

Qu’est-ce que le forum communautaire ?

Le forum communautaire est une méthode dynamique de collecte d’information. Elle implique une contribution volontaire de la part des citoyens, qui deviennent des informateurs. Il s’agit d’une approche participative, qui s’inscrit dans un mouvement de recherche-action (Corson, 2012). Plusieurs termes peuvent désigner cette méthode de collecte des données, dont la technique de la charrette (Mayer et al., 2000), la consultation citoyenne, populaire ou communautaire (Brenner et Manice, 2011). Il est aussi possible de le retrouver sous le vocable assemblée délibérante, audience publique ou forum citoyen. Dans les faits, il s’agit d’une assemblée ouverte à la communauté, ayant pour but d’entendre et de recueillir le plus grand nombre d’opinions sur un sujet donné (Mayer et al., 2000; Singleton et Straits, 2010). La rencontre offre à la population l’occasion de communiquer son opinion sur une problématique sociale ou de santé, mais aussi d’y être sensibilisée et, possiblement, de créer des initiatives sociales (Corson, 2012). À l’aide d’une approche structurée et structurante, le forum communautaire permet de consulter les citoyens sur une foule de sujet et de faciliter leur engagement. De plus, il stimule l’échange d’idées et la priorisation des solutions qui répondraient le mieux à la réalité du milieu (Cargo et Mercer, 2008). Par exemple, afin de revoir l’organisation des services d’urgence, Blackford, Falleta, Andrews et Reed (2012) ont utilisé cette méthode auprès de utilisateurs potentiels. Les connaissances acquises ont permis le développement d’un centre destiné aux personnes ayant des brûlures graves. Pour leur part, Holcomb et ses collègues (2011) ont proposé des forums à la communauté de praticiens et de personnes concernées par le traumatisme crânien. Ils désiraient faire ressortir les préoccupations, mais aussi les suggestions à mettre de l’avant lors de l’élaboration de lignes directrices d’intervention. En fait, le forum communautaire représente un outil efficace, qui fait appel à la créativité et à la collaboration de différents acteurs locaux, pour trouver les réponses à apporter à une problématique vécue par certains citoyens (Brenner et Manice, 2011). Il est convivial et s’adapte à plusieurs environnements.

Une caractéristique du forum communautaire réside dans son approche de proximité. Cet ancrage est relié au fait que les données recueillies proviennent de l’environnement immédiat d’une situation spécifique (Huberman et Miles, 2003; Hays et Singh, 2010). Il permet de prendre le pouls des préoccupations, des connaissances et des ressources de la communauté (Holcomb et al., 2011). Pour cela, l’attention et la réflexion des participants se centrent sur un phénomène précis et mis en contexte par le chercheur (Mayer et al., 2000; Singleton et Straits, 2010). Les influences du contexte local sont placées au premier plan, ce qui favorise l’émergence de problèmes sous-jacents ou peu évidents (Huberman et Miles, 2003). Une autre caractéristique de cette méthode réside dans son caractère public. La population est invitée à échanger, ce qui implique que le chercheur ne contrôle pas la sélection des participants. La gestion et l’animation de la rencontre peuvent s’avérer plus ardue. D’où la nécessité de suivre des règles de fonctionnement strictes et d’assurer à tous la possibilité de s’exprimer librement, dans le respect de l’opinion des autres. À ce propos, Dickert et Sugarman (2005) suggèrent quatre règles éthiques essentielles à la réalisation d’un forum, soit : 1) de s’assurer de la protection du bien-être et de l’intérêt des participants; 2) d’informer clairement sur les bénéfices de cette participation auprès du citoyen; 3) de permettre à tous d’exprimer leur point de vue et leurs préoccupations; 4) de partager la responsabilité de la recherche ainsi que sa résultante entre les chercheurs et les personnes présentes lors de la consultation.

Comment rejoindre des participants ayant un intérêt avec le thème ?

L’une des caractéristiques du forum communautaire est qu’il réunit dans un même endroit des informateurs issues de divers milieux d’une région donnée et ayant un intérêt pour le thème proposé (Becker et al., 2003). Parfois, il s’avère pertinent d’obtenir la participation de groupes hétérogènes (origines et intérêts divers) plutôt qu’homogènes. Il faut partir de la prémisse que chaque citoyen est considéré comme une source d’information valable. Une large représentation des divers membres de la communauté peut rendre les résultats davantage crédibles et représentatifs. Des représentants ayant divers statuts, tels des gestionnaires, des commerçants, des familles, des travailleurs ou autres, peuvent donner leur point de vue relativement à des préoccupations locales.

Pour encourager la participation des citoyens, la publicité de l’événement revêt une importance de premier plan pour l’affluence aux activités de consultation. Considérant la thématique abordée lors du forum communautaire, certaines populations peuvent être plus difficiles à joindre que d’autres, dont les familles, les personnes immigrantes ou celles ayant des problèmes de littératie. Pour atténuer cette situation, la collaboration avec des organismes communautaires, des associations ciblées, des établissements de santé et de services sociaux s’avère capitale, car elle permet d’assurer une diffusion accrue des activités proposées. Par exemple, dans leur étude, Tétreault et al. (2012) ont transmis près de 1450 invitations personnalisées par courrier électronique à des individus et organismes, incluant des municipalités, des milieux de garde et des centres de réadaptation. Chaque message comportait des informations pratiques et les coordonnées pour contacter un répondant. Au total, 187 personnes ont participé aux différents forums communautaires à travers le Québec.

L’utilisation d’autres moyens pour rejoindre le plus d’individus possible s’avère indispensable, comme la presse écrite et la communication électronique. Des prospectus imprimables sous format PDF peuvent aussi être envoyés à l’intention d’organisations ayant un mandat provincial et d’établissements offrant des services à la clientèle visée par l’étude. Il y a la possibilité d’avoir un forum électronique proposant un questionnaire en ligne ou bien un groupe de discussion à l’aide de Facebook (Tétreault et al., 2013). Ces différentes modalités, complémentaires au forum communautaire, permettent d’optimiser le recrutement d’individus dans l’impossibilité de se déplacer pour y participer.

L’inscription : une étape essentielle pour la planification du forum communautaire

Planifier une activité de consultation populaire demeure une tâche particulièrement complexe, car il s’agit d’une activité ouverte à tous. Voilà pourquoi l’inscription demeure une étape cruciale. En effet, elle permet d’inviter les gens à annoncer leur venue, à préciser certaines de leurs caractéristiques (provenance, intérêt), mais surtout elle permet de connaître le nombre potentiel d’individus qui seront présents. Dès que la personne s’inscrit à l’avance, il est suggéré de lui envoyer systématiquement une confirmation de sa participation et de lui indiquer le lieu, la date et l’heure de l’événement. Dans le cas du Québec et surtout si le forum se déroule l’hiver, il est souhaitable de fournir une explication claire quant au déroulement de l’activité en cas d’imprévus (p. ex. tempête de neige). Afin de s’assurer de la présence des personnes inscrites, il est préférable de leur transmettre un message de relance quelques jours avant le forum. Or, malgré ces précautions, il faut prévoir des désistements, de même que la présence d’individus non inscrits. D’ailleurs, la publicité faite par l’entremise des journaux nationaux, régionaux et locaux, bien que pertinente pour atteindre la population en général, entraîne des incertitudes quant au taux de participation. À cet effet, l’aspect consultatif doit être explicite dans le message d’invitation et laisser peu de place à l’interprétation de la part d’un participant potentiel. En somme, l’objectif du forum (p. ex. discuter, prioriser, sélectionner, explorer), la thématique abordée et les attentes de la part du chercheur doivent être clairement précisés dans l’annonce.

Comment organiser le forum ?

Généralement, un forum communautaire dure entre deux et trois heures (selon le nombre de personnes). La méthodologie du forum communautaire demande une organisation minutieuse. D’abord, l’aspect matériel et organisationnel doit être planifié. Par exemple, il faut réserver les locaux plusieurs mois avant l’événement et prévoir l’équipement pour l’enregistrement des échanges (audio et vidéo). Un gabarit pour la prise de notes par des observateurs représente un outil à développer. Comme les participants sont inconnus du chercheur, il faut préparer un court questionnaire sur les données sociodémographiques (p. ex. âge, genre, occupation, intérêt pour le thème abordé). Puis, la production de documents de travail qui servent à guider la réflexion des participants doit être réalisée en étant attentif à plusieurs éléments. À ce propos, Blackford et al. (2012) soulignent la nécessité d’adapter le langage (écrit et verbal) pour le rendre accessible à la majorité des personnes. Ils précisent l’importance de préparer le guide d’animation en intégrant une variété de médias (p. ex. affiche, feuille avec des mots-clés, illustrations de la démarche). Par exemple, l’utilisation de feuilles de couleur et d’un format non standard (p. ex. 11 po X 17po) facilitent le repérage visuel. S’il y a une priorisation d’énoncés, il est possible de présenter l’échelle de cotation sous forme de tableaux et d’utiliser des pictogrammes pour simplifier le degré d’importance à accorder à chacun. Dans leur recherche, Tétreault et al. (2012) ont utilisé des images simples (étoile = très important; pouce vers le haut = importance moyenne; pouce vers le bas = peu important). Cela permet une compréhension plus uniforme des tâches à effectuer et aide à maintenir l’attention. Si de nombreux documents écrits sont utilisés, il faut prévoir les adapter aux individus avec des problèmes de vision, des incapacités liées à la lecture ou à l’écriture. Une horloge visible par tous et des explications claires quant au temps alloué facilitent la gestion de la rencontre. Selon le nombre de participants, il faut aussi envisager la présence de personnel supplémentaire pour accomplir diverses tâches : aménager la salle, accueillir les personnes, prendre des notes, s’occuper de l’enregistrement.

Il s’avère aussi essentiel d’élaborer un guide d’animation, qui comprend quatre étapes : 1) les informations sur le déroulement de l’accueil et de l’inscription des personnes présentes; 2) l’introduction par l’animateur, qui s’avère le moment déclencheur de la réflexion (incluant aussi les réponses aux questions du groupe); 3) le travail à réaliser par les participants en fonction des objectifs du forum communautaire; 4) la synthèse, sous forme de période plénière, et la conclusion de la rencontre. Chacune de ces étapes doit être détaillée, afin de guider l’animateur et les autres collaborateurs au forum communautaire.

Comment gérer les échanges ?

Pour recueillir les informations pertinentes en peu de temps et faciliter les échanges, il est suggéré de former des sous-groupes, composés d’au moins quatre personnes. Afin de maintenir l’intérêt des participants, le travail peut s’organiser en alternant des périodes de travail individuel et de groupe. L’animateur doit bien encadrer l’activité et alimenter la discussion. Il est nécessaire que tous puissent prendre connaissance des informations transmises, prendre le temps de les analyser et de les discuter. De fait, le forum communautaire doit offrir une certaine flexibilité, inhérente aux données qualitatives, qui, selon Huberman et Miles (2003, p. 27), « renforce la conviction pour le chercheur qu’une compréhension réelle du problème a été atteinte ».

La démarche constructive qui émerge du forum communautaire amène les informateurs à miser sur la priorisation de solutions, plutôt qu’à se focaliser sur les lacunes existantes. En petits groupes, certaines confidences marquantes et enrichissantes peuvent se dégager des discussions. Qui plus est, l’activité de consultation permet l’accès à des comportements non verbaux et à la rétroaction des uns aux propos des autres. Selon la formule et le thème de la rencontre, la présence d’individus manifestant de l’insatisfaction, voire des comportements agressifs, est à prévoir. En ce sens, l’implication d’un animateur maîtrisant à la fois l’organisation de l’activité et le sujet à l’étude peut faciliter la gestion des personnalités dites problématiques. Cela permet de minimiser la possibilité que les échanges soient orientés et teintés par leurs opinions et convictions, parce qu’exprimées plus fortement que celles des autres. En effet, une personne qui s’emporte, hausse le ton et critique les aspects proposés, peut déranger la libre expression des autres individus présents. Un regroupement de citoyens ayant des intérêts en apparence contradictoires les uns avec les autres rend plus ardue l’obtention d’un climat harmonieux. Cela étant dit, des leaders positifs permettent à certains moments de pousser plus loin la réflexion du groupe et de faire émerger de nouvelles idées. Dans tous les cas, la présence d’un co-animateur pour chaque sous-groupe est souhaitable, car elle assure la bonne marche de l’activité. Celui-ci peut observer le fonctionnement de son groupe et le noter dans un journal de bord. En fait, le forum communautaire nécessite l’implication de plusieurs personnes pour recueillir aisément le matériel d’analyse. Par ailleurs, le fait de privilégier l’alternance entre les périodes de travail collectif et individuel favorise le maintien de l’intérêt des informateurs. Par contre, ce choix caractérisé par des étapes balisées peut occasionner du stress chez les animateurs et les participants lié à la nécessité de gérer adéquatement le temps alloué aux différentes étapes. En tenant compte de l’objectif à atteindre, l’animateur doit rester vigilant, afin d’éviter de compresser indûment la discussion.

Comment faire une synthèse des idées ?

Il s’avère pertinent de terminer le forum communautaire par une période plénière au cours de laquelle un représentant par sous-groupe résume les discussions. Ce retour en grand groupe représente l’occasion de valider les éléments proposés et de confronter les différentes positions des informateurs. En fait, il ne s’agit pas d’obtenir un consensus, mais plutôt de partager des préoccupations. Cette discussion doit être non menaçante, même si les propos de certains peuvent être contestés ou nuancés. Les personnes présentes peuvent aussi exprimer des préoccupations non abordées durant le forum. Ce moment, lié au degré d’aisance de chacun à parler en groupe, favorise une prise de conscience quant à la disparité des représentations de la problématique à l’étude et aux orientations de la communauté. Ces discussions sont filmées et enregistrées avec l’accord des participants. À la fin, l’animateur ressort les principales tendances et idées. Il explique à nouveau l’utilisation des données recueillies et remercie les personnes présentes.

Comment analyser les données provenant d’un forum communautaire ?

Pour réaliser le forum communautaire, un devis mixte est suggéré, afin d’avoir des données quantitatives et qualitatives. Les informations de nature quantitative, comme les données sociodémographiques et le niveau d’importance accordé aux différents énoncés peuvent être traitées à l’aide d’un logiciel comme Excel ou SPSS. Dans la recherche de Tétreault et al. (2012), le niveau d’importance accordé à chaque énoncé a été coté sur une échelle de 0 (peu importante) à 2 (importance élevée). Afin d’évaluer les différences entre les énoncés, des analyses de fréquence ont été effectuées. Puis, l’application de tests exacts de Fisher a permis de comparer les choix des participants selon leur statut respectif et d’en obtenir une compréhension plus approfondie. Ainsi, les propositions les plus appréciées par les différents groupes d’individus ont été identifiées. Pour certains énoncés, ce test a permis de repérer des différences significatives de niveau de priorisation d’après le statut (p. ex. parent ou non-parent) ou diverses caractéristiques (p. ex. emploi). À ces analyses ont succédé d’autres tests exacts de Fisher, qui avaient pour objectif de préciser les liens entre des variables. Par exemple, des distinctions ont pu être faites en fonction du revenu (p. ex. inférieur ou supérieur à 30 000 $), de l’âge (p. ex. moins ou plus de 40 ans), de la situation civile ou familiale. Ces analyses statistiques permettent de déterminer si des variables sociodémographiques influençaient le jugement d’un groupe de participants concernant la priorisation des stratégies de soutien. Afin de connaître l’ampleur des divergences observées à l’intérieur de ces différents groupes, des tests D de Somers ont aussi été utilisés (Tétreault et al., 2012). Ils permettent de relativiser le poids de chacune des différences perçues quant à l’appréciation de l’énoncé, et ce, en fonction du caractère significatif de précédents sous-tests réalisés dans chacun des sous-groupes.

Pour les données qualitatives provenant des discussions de groupe, une transcription des propos a été effectuée. L’analyse des échanges, captés par enregistrements audio et vidéo, facilite l’identification de propos similaires et le repérage de distinctions entre les sous-groupes. Les propos obtenus par le biais de cette démarche constituent un premier matériel d’analyse. En fait, il s’agit de faire ressortir les idées émergentes et d’établir leur pertinence en lien avec le thème du forum. Pour cela, une première personne a fait une lecture flottante et ressorti les thèmes prédominants, puis une deuxième personne a refait la même démarche. Cette condensation des données a été réalisée en fonction du cadre conceptuel prédéfini et de la question de recherche (Huberman et Miles, 2003). L’analyse de contenu proposée s’inspire de l’approche de Bardin (2003). En ce sens, les informations recueillies ont été réorganisées en fonction de catégories, soit : 1) propos d’intérêt; 2) argumentaire quant à l’appréciation des énoncés à l’étude; 3) particularités locales; 4) raisons de la priorisation. Une deuxième écoute permet par ailleurs de mettre de côté certains propos moins pertinents et d’effectuer des vérifications quant aux réalités mises en lumière par les informateurs.

Il faut aussi indiquer que le contenu des journaux de bord, où sont compilées les notes de terrain, représente un complément à cette démarche d’analyse. Dans un souci d’uniformité, les chercheurs et assistants ont intérêt à se doter d’une liste d’éléments à documenter, canevas auquel ils peuvent se référer lors des activités de consultations. À la suite des forums communautaires, ces écrits sous forme de comptes-rendus et de réflexions permettent une remise en contexte des propos des participants.

Lorsque plus d’un forum est organisé pour une même étude, il est de mise d’imbriquer les étapes de collecte et d’analyse des données, afin de permettre certains ajustements, permettant de bonifier le processus d’une séance à l’autre. À cet effet, l’analyse des propos des participants peut mettre en lumière la nécessité de modifier les outils de collecte d’information ou encore d’ajuster le contenu des documents de travail. L’utilisation rigoureuse de journaux de bord et de cadres précis favorise la collecte d’informations sur le processus, et permet l’évolution de celui-ci. En ce sens, il est possible de consulter à nouveau les informateurs dans le but de valider les conclusions tirées ou de vérifier de nouvelles hypothèses de travail.

Quels sont les avantages et les limites des forums communautaires ?

Comme toute méthode, le forum communautaire comporte des avantages et des limites. D’abord, il permet de rassembler des forces vives d’une communauté et de les mettre en action pour la recherche de solutions. Il peut donc être un catalyseur social pertinent. Il donne également un pouvoir d’action sur une situation problématique, ce qui représente un atout. Par contre, étant donné que le forum communautaire s’organise autour de préoccupations locales, il faut tenir compte des liens qui unissent certains participants et qui risquent d’orienter les échanges et les décisions. Pour contrer cela, il importe de les répartir dans des sous-groupes différents. Une deuxième limite concerne le recrutement des personnes. Le nombre et la provenance des participants varient en fonction de plusieurs facteurs hors de contrôle (p. ex. publicité, diffusion de l’invitation, lieu). Considérant cela, il est plausible que la composition des groupes soit plus ou moins représentative de la population. En ce sens, il s’avère difficile de rejoindre les individus qui ne sont pas membres d’un réseau ou qui n’ont pas accès facilement à un ordinateur. Par ailleurs, la nature même du forum communautaire exige que les personnes se déplacent en un même lieu à un moment précis : cela est plus contraignant pour certains (personnes âgées ou avec des limitations, parents avec de jeunes enfants) et peut freiner leur participation. Des préoccupations financières, liées à la nécessité d’engager une gardienne ou de se déplacer sur de longues distances, peuvent également mettre à l’écart des participants potentiels. Considérant cela, il s’avère judicieux d’offrir une alternative à la consultation populaire (p. ex. forum sur internet), afin de favoriser l’implication de tous.

Quelles sont les autres applications du forum communautaire ?

Plusieurs avenues existent quant à l’application du forum communautaire, que ce soit un projet impliquant un changement dans un environnement, comme l’installation d’une maison de transition pour de jeunes adultes ayant des problèmes de santé mentale ou encore l’orientation d’une communauté en ce qui a trait aux ressources à bonifier pour les jeunes familles plus vulnérables. À ce propos, le forum peut servir dans un contexte de développement de nouveaux services qui suscitent des préoccupations spécifiques dans la population locale. Il peut aussi favoriser l’émergence d’idées pour résoudre des conflits dans certaines communautés. Le forum peut également contribuer à optimiser la qualité des services, qui ne répondent pas aux besoins de citoyens. Il peut documenter la nécessité de revoir les services existants, comme l’accès au transport en commun ou aux loisirs destinés aux adolescents. Il peut soutenir l’innovation en lien avec le développement de logements sociaux pour des populations vulnérables. Dans le domaine des politiques sociales, il pourrait s’avérer enrichissant d’organiser des consultations citoyennes sur des choix budgétaires ou des réductions de service. Par ailleurs, l’utilisation du forum communautaire aurait avantage à être privilégiée dans le secteur de l’éducation. Par exemple, les parents des élèves pourraient être appelés à se prononcer sur des situations problématiques (p. ex. suicide, cyberintimidation, malbouffe). Or, la pertinence de cette méthodologie confirme l’engagement du chercheur d’impliquer les personnes concernées dans le processus décisionnel ou, à tout le moins, dans une action mobilisatrice. Un dernier exemple d’application du forum communautaire pourrait s’appliquer au réseau scolaire et encourager la communauté à explorer de nouvelles avenues pour mettre en place des projets éducatifs destinés à une population d’élèves à risque de détresse psychologique.

Conclusion

Le forum communautaire s’avère un moyen de consultation populaire pouvant fournir des réponses créatives et innovantes rencontrant les préoccupations de la collectivité. Il peut s’appliquer à une variété de problématiques et devenir une action d’éducation populaire (Corson, 2012). Il sollicite des participants issus de la communauté, les amène à dresser un portrait réaliste de leur situation et à identifier des solutions durables, efficientes ainsi qu’adaptées au contexte local. Le fait de leur donner le pouvoir d’identifier, de valider et de prioriser des énoncés d’actions, et ce, malgré l’ampleur et la complexité de la problématique, représente un atout fort prometteur. Comme la participation de la collectivité représente un incontournable dans la recherche de réponses à des préoccupations sociétales, le forum communautaire s’avère un outil de choix. En somme, il faut encourager l’intervenant social à s’approprier cet outil méthodologique.

Parties annexes