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L’intimidation envers les personnes aînées : un problème social connexe à la maltraitance ?

  • Marie Beaulieu,
  • Marie-Ève Bédard et
  • Roxane Leboeuf

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  • Marie Beaulieu
    Ph.D. sc. humaines appliquées, B. Sc et M. Sc. Criminologie, Université de Montréal
    Professeure titulaire, École de travail social, Université de Sherbrooke
    Titulaire, Chaire de recherche sur la maltraitance envers les personnes aînées
    Chercheure, Centre de recherche sur le vieillissement du CSSS-IUGS

  • Marie-Ève Bédard
    Candidate au Doctorat en gérontologie, Université de Sherbrooke
    Boursière du Fonds de recherche du Québec, Société et Culture (FQRSC)
    Baccalauréat (B. A.) et Maîtrise (M. A.) en Loisir, Culture et Tourisme, UQTR
    Auxiliaire de recherche, Chaire de recherche -Maltraitance envers les personnes aînées

  • Roxane Leboeuf
    Maîtrise (M. S. S.) en service social, profil gérontologie, Université de Sherbrooke
    Baccalauréat (B. Ed.) en psychoéducation, Université de Sherbrooke
    Coordonnatrice, Chaire de recherche sur la maltraitance envers les personnes aînées

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Corps de l’article

Introduction

Le problème social de l’intimidation a connu une grande attention sociale, publique et gouvernementale au Québec en étant identifié comme une priorité de lutte par le Parti libéral du Québec, arrivé au pouvoir en avril 2014. Dès octobre, soit six mois après avoir constitué le gouvernement, le premier ministre présidait le Forum sur la lutte contre l’intimidation notamment organisé par la ministre responsable de la Lutte contre l’intimidation [1]. Ce Forum sur invitation avait pour but de rassembler les acteurs concernés par ce phénomène [2] afin de dégager des orientations et des pistes d’action de prévention, d’intervention et de soutien aux acteurs pour l’élaboration et l’adoption d’un plan d’action concerté de lutte contre l’intimidation (Ministère de la Famille [MF], 2014). S’en est suivie une consultation publique sous la forme de mémoires qui doit, aux dires des dirigeants du Québec, mener au dévoilement d’une politique publique d’ici la fin de l’année 2015.

La lutte contre la maltraitance envers les personnes aînées a mis quelque trente ans avant d’être enchâssée dans une politique gouvernementale, soit le Plan d’action gouvernemental pour contrer la maltraitance envers les personnes aînées, en juin 2010 (Ministère de la Famille et des Aînés [MFA], 2010). Il a fallu de nombreuses années de revendication d’acteurs sur le terrain, de résultats de recherche, de témoignages de personnes aînées pour que la réponse gouvernementale se structure (Beaulieu, 2012; Beaulieu et Crevier, 2010). La lutte contre l’intimidation, du moins celle dirigée envers les personnes aînées, a connu un tout autre parcours de reconnaissance avec la démarche gouvernementale initiée en 2014. Alors que l’intimidation envers les jeunes et dans les milieux de travail est largement problématisée depuis de nombreuses années, la question de l’intimidation envers les personnes aînées a été modestement soulevée et traitée, sauf dans certains milieux de vie collectifs offrant divers soins et services aux personnes aînées (Bonifas et Frankel, 2012c). Ce faisant, sa reconnaissance au Québec survient sans avoir fait l’objet d’un vaste mouvement social. En raison des similitudes entre l’intimidation et la maltraitance envers les personnes aînées, plusieurs ont exprimé leurs craintes que l’introduction de cette nouvelle lutte amène de la confusion, voire la substitution de la lutte contre la maltraitance par celle de l’intimidation, moins de quatre années après la reconnaissance de la maltraitance au sein d’une politique publique spécifique (le Plan d’action ci-haut mentionné). De plus, une politique générique sur l’intimidation, sans égard aux particularités des divers groupes potentiellement intimidés, telles les personnes aînées, risque de contribuer à leur invisibilité [3]. Par conséquent, notre démarche s’inscrit directement dans la théorie de la reconnaissance développée par Honneth (2000; 2006).

Dans une volonté de poursuivre la réflexion théorique et conceptuelle amorcée en 2014 (Chaire de recherche sur la maltraitance envers les personnes aînées, 2014 [4]) permettant de distinguer plus clairement la maltraitance de l’intimidation envers les personnes aînées, le présent article, après avoir rappelé l’état actuel des connaissances et des concepts, expose une analyse détaillée des éléments propres et distinctifs entre la maltraitance et l’intimidation envers les personnes aînées. Au final, la définition et la conceptualisation de l’intimidation envers les personnes aînées seront revisitées et enrichies. Cet exercice permettra aussi, espérons-le, aux divers locuteurs de bien comprendre et de faire un usage approprié des termes maltraitance et intimidation pour décrire diverses situations propres aux personnes aînées.

État des connaissances et premier positionnement conceptuel [5]

Avant de théoriser l’intimidation envers les personnes aînées, il fallait d’abord la définir sommairement et en poser l’état des connaissances; ce qui fut fait au moyen d’une recension systématique interdisciplinaire des écrits francophones et anglophones récents (de 2009 à 2014) (Chaire, 2014) [6]. Puisque nous souhaitons distinguer l’intimidation de la maltraitance envers les personnes aînées, commençons par définir cette dernière.

Maltraitance envers les personnes aînées

La définition la plus consensuelle de la maltraitance envers les personnes aînées fut proposée par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) en 2002 (OMS, 2002a). Le gouvernement du Québec en a retenu une traduction libre dans le Plan d’action ci-dessus mentionné : « il y a maltraitance quand un geste singulier ou répétitif, ou une absence d’action appropriée, se produit dans une relation où il devrait y avoir de la confiance, et que cela cause du tort ou de la détresse chez une personne aînée » (MFA, 2010, p. 17). Quatre éléments sont centraux dans cette définition de la maltraitance : 1) les gestes réfèrent à une des deux formes de la maltraitance, soit la violence; 2) l’absence d’action appropriée renvoie à l’autre forme, la négligence; 3) la relation de confiance indique que la maltraitance ne se produit pas entre personnes étrangères [7]; 4) la maltraitance n’est pas anodine, elle laisse des traces (tort et détresse), visibles ou non sur la santé (physique, psychologique, sociale ou financière) des personnes maltraitées. À titre d’exemple, Lachs et al. (1998) ont démontré l’impact de la maltraitance sur la morbidité et la mortalité; les aînés maltraités éprouvent plus d’enjeux de santé que ceux qui ne le sont pas et ils décèdent plus jeunes (MFA, 2010). À ces quatre éléments centraux, nous en ajoutons un cinquième qui est non explicitement nommé, soit la nature intentionnelle ou non intentionnelle de la maltraitance (MFA, 2010; Comité sur la terminologie, 2015).

Intimidation envers les personnes aînées

Le gouvernement du Québec a produit un schéma des caractéristiques de l’intimidation qui a servi de base référentielle au Forum d’octobre 2014 (MF, 2014). Ce schéma générique s’applique à toute population confondue.

Schéma 1

Schéma des caractéristiques de l’intimidation présenté dans le cahier du participant du Forum sur la lutte contre l’intimidation (MF, 2014 : 9)

Schéma des caractéristiques de l’intimidation présenté dans le cahier du participant du Forum sur la lutte contre l’intimidation (MF, 2014 : 9)

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Avant de proposer une première définition conceptuelle de l’intimidation propre aux personnes aînées, voyons l’état des connaissances actuelles sur le sujet. Il importe de préciser que l’encadré 1 ne représente pas le positionnement critique de la Chaire.

Bien qu’il existe déjà des balises formelles et légales qui permettent de définir l’intimidation dans son sens large (Code criminel, L.R.C. 1985, art. 423 dans ministère de la Justice du Canada, 2015; Loi sur l’instruction publique, LQ, c 1, art 13 [1.1], dans ministère de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche du Québec, 2015), une analyse préliminaire du contenu du schéma 1 et de l’état des connaissances permet de poser une première définition de l’intimidation envers les personnes aînées, qui rend davantage compte de leur réalité : Il y a intimidation quand un geste à caractère répétitif et généralement délibéré se produit dans un rapport de force inégal entre deux individus, et que cela est fait dans l’intention de nuire ou de faire du mal à une personne aînée. Dans certains cas, des gestes graves et singuliers peuvent être considérés comme de l’intimidation; pensons par exemple à une menace de mort.

Raffinement conceptuel : vers une distinction plus claire entre intimidation et maltraitance envers les personnes aînées

Les travaux liminaires, résumés au point 2, servent d’assise à la poursuite et à l’approfondissement de notre réflexion théorique et conceptuelle visant à distinguer encore plus clairement la maltraitance de l’intimidation envers les personnes aînées. Après une analyse détaillée des éléments distinctifs et communs à ces deux problématiques, suit la proposition d’une définition enrichie de l’intimidation envers les personnes aînées, puis la discussion d’éléments qui, selon nous, devraient être modifiés dans le schéma des caractéristiques de l’intimidation du MF (schéma 1) pour y inclure la spécificité des personnes aînées intimidées.

Le tableau 1 expose les éléments distinctifs et communs aux deux concepts et intègre les suggestions (en italique) de bonification émises par la Chaire au schéma des caractéristiques de l’intimidation pour l’adapter à la population âgée.

Tableau 1

Tableau synthèse des éléments communs et distinctifs à l’intimidation et à la maltraitance envers les personnes aînées

Tableau synthèse des éléments communs et distinctifs à l’intimidation et à la maltraitance envers les personnes aînéesTableau synthèse des éléments communs et distinctifs à l’intimidation et à la maltraitance envers les personnes aînées

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Les éléments propres à la maltraitance envers les personnes aînées

La relation de confiance entre les protagonistes et la non-intentionnalité

La maltraitance envers les personnes aînées peut être non intentionnelle. Elle s’inscrit toujours dans une relation de confiance entre les protagonistes (MFA, 2010). En voici un exemple.

Cette mise en situation met en évidence la relation de confiance, ici entre un père et sa fille, au coeur d’une situation de maltraitance envers une personne aînée. Elle illustre également la non-intentionnalité du geste puisque Jocelyne ne voulait pas nuire à son père en lui apportant du sucre à la crème; au contraire, elle souhaitait lui faire plaisir ! Cette action peut être expliquée par un manque de connaissance des conséquences de la prise d’aliments sucrés sur la santé de son père. Nous pourrions dire qu’il s’agit ici d’une situation de maltraitance physique [10] sous forme de violence non intentionnelle, puisqu’il y a bel et bien eu des conséquences physiques pour le père âgé et un geste maltraitant, non intentionnellement, de la part de la fille.

Les éléments propres à l’intimidation envers les personnes aînées

Les dynamiques relationnelles autres que celles basées sur de la confiance et les rapports de force, de pouvoir et de contrôle

L’intimidation envers les personnes aînées peut se produire dans toutes les dynamiques relationnelles, basées sur la confiance ou non. Par exemple, ce peut être une interaction entre un vendeur et un client ou, encore, entre résidents dans un milieu d’hébergement (Bonifas et Frankel, 2012b). Dans son schéma, le MF (2014) présente l’intimidation comme se perpétuant dans une relation où les rapports de force sont inégaux entre la personne intimidée et la personne intimidante. Cela suggère qu’il y a une différence objective entre les protagonistes, telle une différence de capacités physiques par exemple; ce qui, en pratique, n’est pas nécessairement le cas chez les personnes aînées (p. ex. intimidation entre résidents). En ce sens, il serait plus juste d’affirmer que l’intimidation se présente dans un rapport de force, de pouvoir ou de contrôle entre l’intimidateur et l’intimidé, où l’un tente de prendre le dessus sur l’autre (Bonifas et Frankel, 2012b; Spangler et Brandl, 2007).

Les gestes directs et indirects et l’intention de nuire ou de faire du mal

Les personnes intimidatrices peuvent agir de façon directe (sans intermédiaire) ou indirecte (avec intermédiaire) pour atteindre une personne aînée. L’intimidation directe consiste, par exemple, à pousser la personne aînée, alors que l’intimidation indirecte peut prendre la forme de propagation de rumeurs sur la personne. À ce titre, la cyberintimidation, définie comme l’intimidation « par le biais de technologies de l’information et de la communication [TIC] […] » (MF, 2014, p. 9), serait une forme d’intimidation indirecte et non un type d’intimidation en soi, comme le propose le MF dans son schéma. Tel qu’indiqué dans cette citation, les TIC sont un moyen pour parvenir à intimider une personne plutôt qu’un geste précis. Par exemple, il est autant possible d’insulter directement une personne aînée en lui parlant face à face que de le faire de façon indirecte en lui écrivant sur un média social tel Facebook.

L’intimidation envers les personnes aînées repose sur des gestes ou sur une absence de gestes faits dans l’intention de nuire ou de faire du mal. Une exception s’impose lorsque l’intimidation est perpétrée par une personne aux prises avec des déficits cognitifs. Cela se produit notamment dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée, où près de 80 % des résidents ont des atteintes cognitives importantes. Certains d’entre eux peuvent commettre de l’intimidation, de façon inconsciente, du fait de leur désinhibition (Bonifas et Frankel, 2012b).

Voici un exemple qui illustre les éléments propres à l’intimidation envers les personnes aînées.

En raison de l’absence de lien de confiance entre Louise et les autres joueurs, il s’agit d’intimidation et non de maltraitance. Cette manifestation d’intimidation directe de type verbale [11] et sociale [12] comprend des moqueries et du rejet. De plus, les joueurs usent de leur possibilité de la choisir ou non dans leur équipe afin d’avoir du pouvoir sur elle et de prendre le contrôle du jeu. Louise tente de rétablir ce rapport en les ignorant, mais sans succès. L’intention des autres joueurs de lui nuire et de la faire quitter le groupe est clairement identifiable.

Les éléments communs à la maltraitance et à l’intimidation envers les personnes aînées

Les éléments distinctifs permettent de départager une situation d’intimidation d’une situation de maltraitance envers une personne aînée. Cependant, autant la littérature sur la maltraitance que celle sur l’intimidation exposent les similitudes et points communs. L’intimidation est une condition ou un moyen pour perpétrer certains types de maltraitance (p. ex. financière) (Johnson, 2003). Elle est aussi spécifiquement nommée comme un type de maltraitance (ONPEA, 2007; MSSS, 2013). D’ailleurs, à la lecture du schéma du MF, certains gestes, comportements ou attitudes, associés aux situations d’intimidation s’apparentent également aux situations de maltraitance envers les personnes aînées. Par exemple, le fait d’humilier une personne réfère à de l’intimidation sociale (MF, 2014), mais aussi à de la maltraitance psychologique ou émotionnelle (MFA, 2010).

Le contexte personnel, familial, social, politique et culturel

L’intimidation et la maltraitance envers les personnes aînées s’ancrent dans un contexte personnel, familial, social, politique et culturel complexe, dans lequel interagissent les déterminants sociaux, les représentations sociales (p. ex. les mythes liés au vieillissement), les facteurs de risque et de vulnérabilité (MFA, 2010), les politiques publiques, l’âgisme (Powell, 2010), les médias (Bonifas et Frankel, 2012b), etc. Ce contexte façonne ces situations préjudiciables (p. ex. leur incidence) et influence leur reconnaissance, à savoir s’il s’agit bien d’une situation d’intimidation ou de maltraitance. À titre d’exemple, la perception de certaines personnes aînées de l’intimidation en milieu d’hébergement est influencée par la couverture sensationnaliste qu’en font les médias. Cette « perception influencée » amène certaines personnes à ne reconnaître que les situations de maltraitance ou d’intimidation physique (p. ex. les situations extrêmes montrées à la télévision) et à banaliser les « petites » violations de leurs droits au quotidien (p. ex. ce n’est pas grave ce que nous vivons, c’est moins pire que ce que nous voyons à la télé) (Bonifas et Frankel, 2012b).

Les caractéristiques des personnes intimidées ou maltraitées : facteurs de risque et de vulnérabilité

Comme le mentionne le premier ministre du Québec, « l’intimidation nous touche tous » (MF, 2014, p. 1). Elle peut survenir au moment de l’enfance, de l’adolescence ou de la vieillesse (Bonifas et Frankel, 2012a; Schiamberg et al., 2012).

Tout comme c’est le cas avec les personnes aînées maltraitées, il est difficile de cerner les caractéristiques propres aux personnes intimidées. Il est toutefois possible d’identifier les facteurs de risques et de vulnérabilité [13] qui sont susceptibles d’augmenter la probabilité de ces situations ([Cooper et al., 2006; Cohen, Haveli-Levin et al., 2006; Baker, 2007], dans MFA, 2010). Ainsi, le fait d’être timide ou introvertie, de faire partie d’une minorité (p. ex. en raison de son orientation sexuelle) ou d’avoir une démence sont des facteurs de vulnérabilité qui peuvent placer les personnes aînées dans une position à risque de subir de l’intimidation (Schiamberg et al., 2012). Les facteurs de risque à l’intimidation peuvent notamment se traduire par les tensions entre les résidents dans un centre d’hébergement (Charpentier et Soulières, 2013) du fait de leur cohabitation. Les espaces privés étant limités, cela peut entraîner des comportements intimidateurs entre les résidents pour se les approprier (Bonifas et Frankel, 2012b).

Les interactions sociales dyadiques et élargies

L’intimidation, tout comme la maltraitance, s’inscrit dans le cadre d’interactions sociales dépassant la dyade intimidateur/intimidé. Elle peut notamment impliquer des témoins ou être perpétrée entre groupes d’individus.

La violence et la négligence

La définition liminaire de l’intimidation ne traitait que de gestes, donc de violence. Cependant, en s’attardant aux divers exemples donnés, comme le fait d’ignorer une personne (Bonifas et Frankel, 2012a; MF, 2014), on constate qu’il y a absence de geste, soit de la négligence (IDoA et IFVCC, 2011). Cela peut notamment se traduire par une préposée qui ignore inten-tionnellement un résident qui lui demande de l’aide pour aller à la toilette.

Le caractère singulier ou répétitif des gestes ou de l’absence de geste et leur gravité

Tout comme pour les situations de maltraitance, un geste d’intimidation (ou une absence de geste) envers une personne aînée peut autant être répétitif que singulier, sans pour autant être grave, ce qui va à l’encontre du schéma du MF. À titre d’exemple, une serveuse dans un restaurant n’a qu’à faire une seule fois des remarques âgistes à une personne aînée pour qu’elle s’abstienne de retourner dans cet établissement. Ainsi, auprès de la population âgée, ce qui importe, ce sont davantage les conséquences de l’intimidation que la gravité ou la fréquence de l’acte lui-même. La notion de répétition serait peut-être une caractéristique plus spécifique à l’intimidation chez les jeunes.

Milieux dans lesquels se produisent les situations d’intimidation et de maltraitance

Les milieux dans lesquels peuvent se perpétrer les situations d’intimidation et de maltraitance envers les personnes aînées sont communs : soit partout où il y a des aînés (MF, 2014), au domicile, dans la communauté, en milieu de travail (Powell, 2010), en hébergement (Bonifas et Frankel, 2012c), etc.

Les conséquences de l’intimidation ou de la maltraitance pour les personnes aînées

Les situations d’intimidation et de maltraitance envers les personnes aînées engendrent des conséquences néfastes chez ces dernières (p. ex. peur, insécurité) (Bonifas et Frankel, 2012a; Bonifas et Hector, 2013), mais aussi pour leur entourage (MF, 2014). Les conséquences de la maltraitance méritent d’être enrichies alors que celles sur l’intimidation sont encore moins documentées. Les trois piliers du cadre de référence du vieillissement actif, soit la santé, la participation sociale et la sécurité (elle peut être compromise lorsque les personnes aînées subissent de l’intimidation [Bonifas et Frankel, 2012c]) (OMS, 2002b), présentés dans la politique Vieillir et vivre ensemble chez soi, dans sa communauté, au Québec 2012-2017 (MFA et MSSS, 2012) constituent une avenue à privilégier pour développer les connaissances sur ce sujet. Ces piliers ciblent les sphères d’interventions à privilégier pour favoriser le bien-être de la population âgée.

Au regard de tous ces points communs entre l’intimidation et la maltraitance envers les personnes aînées, il peut s’avérer complexe de les distinguer dans certaines situations. L’exemple suivant expose comment les deux problématiques peuvent s’amalgamer.

Cette situation illustre des comportements d’intimidation au sein d’une relation de confiance. Ce dernier élément (la relation de confiance) est un critère essentiel pour caractériser une situation de maltraitance envers une personne aînée. Il s’agit alors d’une situation de maltraitance matérielle ou financière [14] et psychologique [15] perpétrée au moyen de l’intimidation de la part du fils de Solange.

Les amendements au schéma des caractéristiques de l’intimidation proposé par le ministère de la Famille

À la lumière de tout ce qui précède, la Chaire propose de faire les modifications suivantes au schéma des caractéristiques de l’intimidation proposé par le MF : a) Spécifier que cette problématique peut se produire dans tout type de dynamiques interactionnelles, basées sur de la confiance ou non; b) Retirer le mot inégalité dans le rapport de force et ajouter que ces rapports peuvent être de pouvoir ou de contrôle; c) Spécifier que la forme d’intimidation directe se fait sans intermédiaire, comme pousser, et que l’intimidation indirecte se fait au moyen d’intermédiaire, comme l’utilisation des pairs pour répandre des rumeurs ou l’utilisation des technologies de l’information et de la communication pour faire de la cyberintimidation; d) Retirer la cyberintimidation comme type d’intimidation puisqu’elle sera incluse dans l’intimidation sous forme indirecte; e) Ajouter la précision de l’absence d’intentionnalité dans les gestes d’une personne intimidatrice ayant des troubles cognitifs; f) Ajouter un espace démontrant l’influence du contexte personnel, familial, social, politique et culturel (incluant les facteurs de risque et de vulnérabilité) dans la problématique de l’intimidation puisque le schéma proposé ne permet pas de faire ressortir cette influence globale et contextuelle sur les situations d’intimidations interindividuelles (p. ex. insultes). Certaines dimensions plus systémiques sont alors éludées au profit de composantes interindividuelles; g) Ajouter l’absence de gestes qui peut survenir dans l’intention de nuire ou de faire du mal; h) Ajouter le caractère singulier du geste; i) Ajouter qu’au même titre que les personnes aînées, leur entourage peut également vivre des conséquences néfastes de l’intimidation; j) Ajouter l’exemple d’âgisme dans l’intimidation verbale; k) Modifier la formulation des exemples de l’intimidation sociale et physique afin d’en uniformiser la présentation (tous des noms communs).

Sur la base de ces modifications, nous proposons un second schéma (schéma 2) qui permet de rendre compte l’intimidation spécifique aux personnes aînées.

Schéma 2

Schéma des caractéristiques de l'intimidation spécifiques aux personnes aînées

Schéma des caractéristiques de l'intimidation spécifiques aux personnes aînées

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Proposition d’une définition de l’intimidation envers les personnes aînées

L’adoption d’une définition consensuelle de l’intimidation envers les personnes aînées permettra d’identifier le problème et d’en favoriser la reconnaissance. Nous appuyant sur ce qui précède, nous proposons la définition suivante : Il y a intimidation quand un geste ou une absence de geste ou d’action à caractère singulier ou répétitif et généralement délibéré, se produit de façon directe ou indirecte dans un rapport de force, de pouvoir ou de contrôle entre individus, et que cela est fait dans l’intention de nuire ou de faire du mal à une ou à plusieurs personnes aînées. Il importe de ne pas oublier que la notion d’intention est sujette à dérogation lorsque les personnes intimidatrices présentent des pertes cognitives importantes.

Conclusion

Dès le début de son mandat, le premier ministre du Québec a affirmé « son intention de lutter contre l’intimidation à tous les âges, tant dans le monde réel que dans le monde virtuel » (MF, 2015, p. 5). Notre interrogation du départ reste entière quant à la nature des orientations à développer. Nous sommes d’avis qu’un document d’orientation gouvernemental plus général de lutte contre l’intimidation doit aussi laisser place à une problématisation suivie d’orientations spécifiques selon les multiples clientèles visées. Un document trop général occultera la reconnaissance des spécificités de chaque groupe qui composent le Québec. Il risque d’obstruer le chemin parcouru en matière de reconnaissance non seulement de la maltraitance envers les personnes aînées, mais aussi des femmes, des droits des personnes LGBT, des autochtones, etc. Notre réflexion théorique et conceptuelle sur l’intimidation, à la lumière des connaissances acquises en matière de lutte contre la maltraitance, traite exclusivement de ce qui est propre à la population âgée. La poursuite de ce travail pour les autres types de clientèles visées par l’imminente orientation gouvernementale en matière de lutte contre l’intimidation est empreinte d’une importante pertinence sociale et scientifique. Cet exercice permettra de faciliter le dialogue entre les acteurs et de cibler la « possible » continuité des mesures et services existants déjà au Québec. En ce qui concerne les personnes aînées, nous l’avons évoqué plus tôt dans le document, et démontré par notre travail analytique, ce serait une grave erreur de s’éloigner des avancées découlant du Plan d’action gouvernemental pour contrer la maltraitance envers les personnes aînées 2010-2015 pour ne traiter que de lutte contre l’intimidation envers les personnes aînées. Les deux problèmes sociaux doivent coexister comme cible spécifique de lutte, même s’ils se chevauchent par moment.

À l’heure actuelle, nos observations nous portent à croire que les personnes aînées ont peu intégré la notion d’intimidation pour reconnaitre et décrire les préjudices dont elles peuvent être la cible. Un travail d’appropriation reste donc à faire par les principaux concernés afin que le discours sur l’intimidation ne leur apparaisse pas comme une lecture externe, voire déconnectée, de leur expérience de vie. Une des avenues à envisager pour cet exercice serait l’intégration d’un chantier de lutte contre l’intimidation dans l’implantation du programme Municipalités amies des aînées, car ce dernier repose sur un cadre de participation sociale des aînés. Il s’agit d’une riche occasion de dialoguer, questionner, écouter les personnes aînées à ce sujet, afin que leur voix résonne dans les orientations gouvernementales en développement.

Parties annexes